Clivage gauche/droite ; Ordre, chaos et transition de phase (6/8)

Cet article fait suite à celui intitulé Vision du monde prométhéenne. Il est recommandé de lire la suite d’articles dans l’ordre.

Intéressons-nous enfin aux conséquences politiques et tentons de comprendre ce qui se cache derrière ce mouvement qui nous a amené là où nous sommes aujourd’hui au travers de la succession des formes diverses que sont la cité grecque, l’empire d’Alexandre le Grand puis l’Empire romain, l’Église catholique pour finalement aboutir, pour l’instant, à ce système démocratique libéral qui s’étend sur la planète.

Comme évoqué dans les articles précédents, il existe une double pulsion au sein de l’univers. L’une cherchant à unifier, homogénéiser, et l’autre à ordonner, à séparer. Cela pourrait constituer les deux pôles formant les pulsions sinistristes, de gauche, et dextristes, de droite, qu’on pourrait résumer au chaos et à l’ordre. C’est d’ailleurs la façon dont Curtis Yarvin voit les choses, mais je suis cependant partiellement revenu de cette vision car je ne crois pas que les gens de gauche cherchent le chaos, la mort. Le seul à qui on pourrait prêter la volonté d’aller vers le chaos, l’indifférencié, c’est sûrement Jésus et c’est bien pourquoi son projet n’était en rien politique. Défendre une vision politique, c’est nécessairement défendre un certain agencement des choses, un ordre.

Malléabilité et stabilité

L’organisation est propre à tout système organique soumis à l’évolution. Afin de perdurer dans le temps, un système organique va devoir trouver un compromis entre la malléabilité et la stabilité. Il en est de même pour une société. Trop de malléabilité conduira nécessairement au chaos. De la même façon l’ordre ne saurait se justifier par lui-même, tous les ordres ne se valent pas.

Mais l’évolution requiert plus que la simple capacité à changer, à subir des variations héréditaires. Pour s’engager dans la saga darwinienne, un système vivant doit d’abord être capable de trouver un compromis interne entre malléabilité et stabilité. Pour survivre dans un environnement variable, il doit être stable, certes, mais pas au point de rester éternellement statique. Elle ne doit pas non plus être instable au point que la moindre fluctuation chimique interne entraîne l’effondrement de toute la structure vacillante.

Stuart Kauffman, At home in Universe

Alors la gauche chercherait la malléabilité et la droite la stabilité ? Cela aurait du sens puisqu’on observe aujourd’hui que la gauche cherche à égaliser, à déconstruire, à niveler alors que la droite veut que “La France reste la France”. Cette façon de voir les choses est alors tentante, et par certains aspects elle peut se confondre avec la recherche de chaos et d’ordre. Mais chercher constamment la malléabilité conduit au chaos ; et la recherche de l’ordre pour l’ordre quitte à défendre un ordre passé qui n’est plus adapté conduira elle aussi certainement à la mort.

Certaines valeurs peuvent changer de camps selon le contexte. Par exemple, pourquoi la liberté, fût-elle une valeur de gauche au moment de la révolution, est une valeur de droite aujourd’hui ? Idem pour la nation. Tout simplement car elles sont nées dans le contexte extrêmement hiérarchique de l’ancien régime qui incarne l’essence de la droite. Ce régime proposait un ordre qui n’était plus adapté au nouvel environnement qu’amenait la Révolution industrielle et la nation comme la liberté amenaient plus de malléabilité. Ayant basculé dans un monde tendant très fortement à gauche avec un excès de malléabilité, elles représentent aujourd’hui des sources de stabilité permettant de revenir vers plus d’ordre.

Qu’est-ce que l’ordre ?

L’ordre est souvent confondu avec autorité ou avec hiérarchie. La notion d’ordre est en réalité intimement liée à la notion d’information. L’ordre est un moyen de mémoriser et d’échanger de l’information. C’est pourquoi la vie a pour but d’ordonner l’information et c’est pourquoi l’ordinateur est le prolongement de la vie. Cela reste ce que la gauche comme la droite cherchent à effectuer au mieux, puisqu’un système ne pouvant plus stocker et échanger d’information meurt. Ce que l’on appelle une société fonctionnelle parvient à faire cela.

La vraie différence entre la gauche et la droite est que la gauche va chercher plus d’uniformisation alors que la droite va mettre l’accent sur la différentiation. La gauche pense que la société sera plus fonctionnelle si tout le monde peut participer sans discrimination, plus d’inclusion. La droite pense au contraire que ce qui rend une société fonctionnelle repose sur l’institution de discriminations, un système hiérarchique aristocratique. La gauche aura ainsi une tendance à encourager l’horizontalité, l’égalité et la sympathie pour les faibles alors que la droite aura tendance à favoriser la verticalité, la hiérarchie et l’empathie pour les forts. Et c’est pourquoi, dans une certaine mesure, on peut dire que la gauche cherche le chaos, la malléabilité, l’indifférenciation et la droite l’ordre, la stabilité, la différentiation hiérarchisée.

D’une autre façon, il ne serait pas complètement idiot de voir la gauche et la droite comme défenseurs de deux supports privilégiés de l’information. Comme nous l’avons dit précédemment dans l’article sur la morale Aristo-Archiloquienne, les gènes, mais aussi notre cerveau vont être des moyens de stocker et traiter de l’information respectivement via les gènes et l’intellect. J’ai également mis en avant comment l’évolution entre deux supports d’information va conduire à un tango entre deux supports en compétition. On peut donner plus d’importance au support selon sa primauté ou son efficacité.

La droite semble avoir tendance à favoriser le support antérieur et la gauche le dernier support apparu, plus efficace. Le cerveau et la conscience qui l’accompagne nous permettent une efficacité accrue du traitement d’information donc de la dissipation d’énergie, donc cela est intimement lié à notre rôle dans l’univers. Mais ils ne peuvent exister sans le corps qui n’existerait pas sans les gènes qui eux-mêmes n’existeraient pas sans la Terre et on pourrait remonter cette chaîne jusqu’à l’Univers. Ainsi, nous existons par l’univers et pour l’univers.

Les gens qui accordent plus d’importance à vivre par l’univers auront une tendance conservatrice et ceux qui accordent plus d’importance à vivre pour l’univers une tendance progressiste. La gauche aura tendance à s’émanciper de ce qui fait de nous des êtres biologiques et à tendre vers des concepts plus abstraits que l’on peut formuler par la raison, quand la droite aura, elle, tendance à privilégier ce que nous avons de biologique, nos gènes et notre corps comme sources d’information principales à prendre en compte. Beaucoup de gens à gauche vont nier l’importance des gènes dans nos comportements et nos traits de caractères, favorisant toujours une explication sociale, ce qui est un travers progressiste. Mais certaines personnes à droite, que l’on peut qualifier d’ethnonationalistes ou racialistes, pousseront le trait inverse à son paroxysme en voyant la culture seulement comme “l’expression des gènes”.

https://twitter.com/VisitBelvedere/status/1483755560914890754?s=20&t=FDRT0Z5coHd58b2bx2MOxQ

Cela me semble faux. Par exemple, rien dans vos gènes ne vous prédestine à parler français, or le langage est une composante fondamentale de la culture et de l’identité. Ironie du sort, par leur communication visant à véhiculer une information au plus grand nombre, ils cherchent à influencer la culture de la société par le mème trahissant ainsi le socle même de leur rhétorique. Car si tout était génétique alors ils n’auraient pas besoin de chercher à convaincre, ce serait même peine perdue puisque seule l’information contenue dans les gènes importerait.

L’action humaine la plus noble vise nécessairement à instituer un ordre juste et cette pulsion est donc aussi bien de droite que de gauche, mais leur vision de l’ordre juste diffèrera et permettra d’osciller entre cet optimum. Ce qu’on appelle extrême-droite et extrême-gauche n’est alors jamais que ces mouvements qui veulent imposer un ordre horizontal ou vertical. On ne peut pas imposer la malléabilité au système néguentropique qu’est la vie et c’est pourquoi les systèmes communistes finissent toujours par imposer un ordre despotique amenant quand même au chaos. Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi imposer le chaos est une mauvaise chose, mais il n’y a rien de noble non plus à vouloir conserver ou imposer un ordre inique. Les quotas à l’embauche sont une forme d’imposition du chaos en cela qu’ils visent à augmenter l’uniformisation, mais est-ce juste ? L’Islam amènerait “de l’ordre” mais est-il bon pour autant ? Ce qui compte n’est pas l’ordre pour l’ordre, mais la vie dont découle l’ordre juste. Méfiez-vous des gens désireux d’imposer l’ordre.

Si tu imposes la vie, tu fondes l’ordre et si tu imposes l’ordre, tu imposes la mort. L’ordre pour l’ordre est caricature de la vie.

Antoine de Saint-Exupéry, Citadelle

Toutefois, je ne suis pas en train de renvoyer dos à dos l’extrême-droite et l’extrême gauche. L’extrême gauche n’a jamais marché nulle part et n’a aucune chance de marcher. L’extrême-droite peut parvenir parfois à établir une hiérarchie assez efficace mais son ordre deviendra toujours inique sur le long terme. Ludwig von Mises ne disait d’ailleurs rien de différent sur le fascisme en 1927.

On ne peut nier que le fascisme et les mouvements similaires visant à l’établissement de dictatures sont pleins des meilleures intentions et que leur intervention a, pour le moment, sauvé la civilisation européenne [NDLR : du communisme]. Le mérite que le fascisme s’est ainsi offert restera éternellement dans l’histoire. Mais si sa politique a apporté le salut pour le moment, elle n’est pas de nature à promettre un succès continu. Le fascisme était une solution de fortune. Le considérer comme quelque chose de plus serait une erreur fatale.

Ludwig Von Mises, Libéralisme

Un ordre juste

Je crois que l’ordre juste ne naît qu’au centre. Une fois ce nouvel ordre installé, la droite le conservera par recherche de stabilité et la gauche tentera de le déconstruire par recherche de malléabilité. Il me semble qu’il est alors sain d’adopter une position intermédiaire. Nous changeons constamment l’humain et son environnement via l’évolution darwinienne et la technique. Ainsi, ce qui fonctionnait hier peut s’avérer obsolète aujourd’hui, car cela n’est plus adapté au nouvel environnement que nous nous sommes nous-mêmes créé. C’est ce que l’on appelle l’effet de la reine rouge.

C’est pourquoi les libéraux estimeront que la méritocratie reste le système le plus juste, ou du moins “la pire façon de fonder les distinctions sociales, à l’exception de toutes les autres” comme le twittera Olivier Babeau reprenant une formule célèbre de Churchill sur la démocratie. Je suis d’accord avec ça. La méritocratie semble être le meilleur moyen pour faire émerger une hiérarchie la plus juste possible. Et je crois qu’il a raison de mettre en avant qu’il n’y a pas de système parfait, même si certains sont mieux que d’autres.

Parce que nous procédons par essai-erreur, il est toujours possible que notre système soit perfectible. Ainsi, plus que de chercher le système idéal, il est préférable de connaître comment mesurer le facteur clef qu’on a continuellement cherché à atteindre en oscillant entre les différents systèmes qu’on a vu se répéter dans l’histoire.

https://twitter.com/a_centrism/status/1541597481355673601?s=20&t=X2t0bvAh5uET0eFMqJAxJw

Plus que d’être adaptée, une société se doit d’être adaptable. Une société trop rigide pourra être très adaptée aux conditions du moment et disparaître faute d’adaptabilité sous des conditions changeant drastiquement. Ainsi, il n’y a pas un côté mauvais et l’autre bon. Ils constituent deux processus qui permettent à un système de perdurer dans son être sans se pétrifier, ou tomber dans la décadence.

Pourquoi cette continuité au travers et en dépit des transformations et des bouleversements les plus énormes ? C’est une des énigmes historiques les plus troublantes qui soient. On peut observer en tout cas que les nations européennes surent inventer de siècle en siècle des instruments politiques inédits qui permirent la continuation de l’aventure. Quand le dispositif politique, c’est-à-dire aussi, indissolublement, social et moral, semblait avoir épuisé ses possibilités, quand il « aurait dû » se pétrifier, ou entrer en décadence ou en décomposition, les Européens inventèrent des artifices immenses et audacieux, comme de grandes arches lancées sur le ravin du temps. Je n’en mentionne ici que quelques-uns. Au lieu de s’immobiliser dans une « féodalité » prisonnière des dominations locales, ils construisirent l’étrange paradoxe, si bien décrit par Bodin, d’un souverain absolu exerçant son autorité sur de libres sujets. Après que cette formule eut épuisé ses vertus dans le développement de grandes monarchies bien administrées et très civilisées mais privées de liberté politique régulière, ils instituèrent un artifice tout aussi improbable, le gouvernement représentatif.

Pierre Manent, La raison des nations

Je crois que les civilisations ont effectivement un cycle de vie et qu’elles meurent quand elles ne parviennent plus à trouver cet optimum et qu’elles finissent, soit par se désagréger dans une malléabilité trop grande sans parvenir à retrouver un ordre, soit par disparaître faute de pouvoir s’adapter à un changement nouveau, à cause de leur rigidité. Peu importe que vous vous définissiez comme progressiste, conservateur ou réactionnaire… ce qui compte est de savoir quel ordre vous défendez et en quoi ce dernier serait plus juste. Si vous voulez conserver un ordre juste, en bâtir un plus juste, ou déconstruire un ordre inique, alors nous sommes ensemble.

À ce qu’assurent les doctes pythagoriciens, Calliclès, le ciel et la terre, les Dieux et les hommes sont liés entre eux par une communauté, faite d’amitié et de bon arrangement, de sagesse et d’esprit de justice, et c’est la raison pour laquelle, à cet univers, ils donnent, mon camarade, le nom de cosmos, d’arrangement, et non celui de dérangement non plus que de dérèglement.

Platon, Gorgias

Pour les Grecs, un ordre cosmique est juste lorsque chaque chose est à sa place, dans un bon arrangement. Mais comment savoir si un certain arrangement des choses serait plus juste qu’un autre ? On aurait tort d’imaginer que chaque chose à sa place signifie que l’on trouve un équilibre où tout devient immobile. L’ordre des choses, la permanence, c’est le mouvement.

Comme indiqué, on peut tout à fait imaginer les sociétés humaines – et plus généralement toutes les organisations humaines comme les entreprises ou la religion – comme une entité répondant aux mêmes principes qu’un organisme. Il est d’ailleurs heureux de remarquer que les organisations humaines entrent dans la définition de la lyfe de Stuart Barnett en tant que structures dissipatives capables d’autocatalyse, d’homéostasie et d’apprentissage. Ainsi, d’un point de vue politique, ce que nous devons chercher, car il constitue l’ordre le plus juste, est le système qui va permettre de trouver un optimum dans ce compromis entre la stabilité et la malléabilité, notre but restant, je le rappelle, de stocker au mieux l’information afin de créer de l’énergie libre que l’on transformera en travail mécanique le plus efficacement possible, ce qui génèrera de l’entropie via la dissipation d’énergie.

Une fois admis qu’une société est comme un organisme ou plus précisemment comme une structure dissipative, alors on comprend que plus que la malléabilité et la stabilité, ce qui constitue la gauche et la droite va être l’accélération du changement et la réaction à ce changement. Pourquoi je dis ça. Une structure dissipitative étant autocatalytique, cela signifie qu’elle a une tendance naturelle à l’accélération. L’autocatalyse peut-être vue comme une réaction en chaîne telle qu’on l’observe avec une bombe nucléaire par exemple. Elle va nécessairement avoir besoin de rétroactions pour contrôler cette réaction en chaîne et conserver son homéostasie. C’est la droite qui va lui offrir. Les deux vont alors permettre d’osciller autour d’un point de critique de façon de plus en plus efficace en apprenant au fur et à mesure. Il conviendra donc de mesurer un facteur clef qui est la raison de cette oscillation autour du point critique et c’est la production d’entropie ou la dissipation d’énergie. Alors je crois que la gauche est l’accélération qui entraîne la fragmentation et le chaos si elle échoue à être contrôler par la droite qui est cette recherche de stabilité. On peut alors voir une société humaine comme un système cybernétique reposant sur des boucles positives accélératrices et des boucles de rétroaction négatives stabilisatrices qui cherche à maximiser le flux d’énergie et de matière qui la traverse.

Phénomène intéressant que met en avant François Roddier dans son livre Thermodynamique de l’évolution, “le PIB (produit intérieur brut) d’une société est une mesure de son taux de production d’entropie“. Le pouvoir d’achat ne représente d’ailleurs jamais que l’énergie dissipable par unité monétaire. Et notre pouvoir d’achat augmente quand le prix de l’énergie baisse. En cela la question du pouvoir d’achat, souvent regardée de haut, est en fait extrêmement importante et directement liée à la question de la civilisation.

“La conséquence économique de cette situation est capitale : le pouvoir d’achat augmente quand le prix de l’énergie baisse. Plus nous disposons d’énergie en grande quantité et à bas prix, plus notre pouvoir d’achat (au sens premier du terme : le pouvoir d’acheter des choses) augmente, puisque nous pouvons transformer et déplacer plus de matière par heure travaillée.”

Jean-Marc Jancovici, Changer le monde

Jean-Marc Jancovici met lui aussi ce phénomène en avant : le PIB mondial est intimement lié à l’énergie utilisée. En d’autres termes, les pays au PIB le plus élevé sont ceux qui consomment le plus d’énergie et qui produisent donc le plus d’entropie. On peut donc imaginer que les pays aux PIB les plus élevés doivent, avec d’autres facteurs, disposer d’une combinaison politico-culturelle plutôt fonctionnelle, générant un ordre plus juste.

PIB mondial en milliards de dollars constants de 2018 (axe vertical) en fonction de la consommation d’énergie mondiale en millions de tonnes équivalent pétrole (axe horizontal), pour les années 1965 à 2018.
La corrélation entre les deux grandeurs apparaît clairement, avec une (petite) rupture de pente après 1979.

Pour ceux qui seraient tentés de me dire qu’un monde de croissance ne serait pas soutenable, le PIB ne mesure en rien une quelconque empreinte écologique, il ne dit rien sur le degré de décarbonation de la production ou des transports.

Le PIB n’est cependant pas idéal. Se référer au PIB c’est comme regarder les revenus d’une compagnie. Un observateur plus avisé vous questionnera sur le profit, et un investisseur sur la valuation de la compagnie. La valuation d’une compagnie est liée à la confiance placée dans son management quant à sa capacité à dissiper l’énergie dans le futur. Mais faute de mieux, regardons le PIB de la France. Il décroit depuis 2008 alors même que la part du PIB utilisé en dépense publique augmente constamment, atteignant 65% en 2020.

https://www.macrotrends.net/countries/FRA/france/gdp-per-capita
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Comme le rappelle Baudoin Dubuisson dans son livre Le retour de l’économie réelle, tous les PIB ne se valent pas, et il ne faut pas confondre activité et création de richesse. Les dépenses administratives, les soins de santé, les accidents de voiture, etc. ne sont pas des créations de richesse. Comment un pays s’enrichit-il vraiment ? Par la production et l’exportation de biens et services. On ne peut pas comparer le PIB de la Corée du Sud qui repose à 46% sur la production industrielle largement exportée contre celui de la France qui repose à 11% sur la production. Un PIB reposant sur la production indique une réelle création de richesse, pas celui reposant principalement sur la consommation de richesses. Dans ces conditions, vous aurez beau avoir de la croissance, vous n’augmenterez pas le bien-être des individus car la part d’énergie dissipée constituant le PIB sera très mince.

Pourquoi les Français ne changent pas de cap ? Car ils ne questionnent pas le futur et quand ils le font, c’est pour aller vers plus d’État, moins de liberté et moins de nation. Il existe un pacte tacite entre une oligarchie incompétente et les inactifs. Ils sont nuls, mais ils parviennent à se faire réélire sur la seule promesse de continuer à tirer la sève des actifs au profit des inactifs qui vont générer une croissance pernicieuse reposant sur la consommation.

Quel système politique ?

On peut noter que parmi les systèmes passés et actuels, certains sont meilleurs que d’autre. Il me semble tomber sous le sens que le libéralisme associé au capitalisme est préférable aux systèmes planificateurs comme le communisme ou le nazisme et qu’il a démontré qu’il sert mieux une vision du monde prométhéenne que ses concurrents directs. Je faisais référence au PIB de la Corée du Sud, cette dernière est d’ailleurs un laboratoire extrêmement intéressant à ce titre puisqu’on peut la comparer à son versant communiste, la Corée du Nord.

Le marché libre a offert aux pays l’ayant adopté le PIB le plus haut. Mais pourquoi ? Surement parce que le libéralisme offre un bon compromis naturel entre stabilité et malléabilité qui rend une société plus adaptable. On a beau l’accuser de tous les maux, le danger me semble bien venir des factions qui cherchent à abuser de ses faiblesses afin d’établir un ordre aussi illibéral qu’illégitime. Cela relève d’un abus de langage d’affubler le sobriquet de “libéraux” à des individus voulant réglementer toujours plus la vie des gens jusqu’à rendre le privé politique.

Bien adaptée à la reconstruction d’une société d’après-guerre, la structure économique de l’URSS s’avère beaucoup moins adaptable que celle des États-Unis. La bureaucratie soviétique freine son évolution. La sélection naturelle va favoriser la culture libérale, parce que c’est l’espèce culturelle la plus adaptable aux changements. En favorisant la compétition et les inégalités, elle facilite l’adaptation de la société à un progrès technique de plus en plus rapide. Inexorablement le « modèle américain » l’emporte.

François Roddier, Thermodynamique de l’évolution

Au contraire, le libéralisme respecte le mieux la vie et l’évolution car il permet l’émergence d’un ordre spontané. C’est ainsi que François Roddier, de manière bien inspirée et en s’appuyant sur les travaux de Valery Chalidze, établit un lien entre l’entropie et la monnaie. Il arrive à la conclusion “qu’en maximisant son profit, le producteur maximise son taux de production d’entropie. Ce faisant il importe effectivement de l’information sur son environnement, ici sa clientèle. Il adapte sa production à sa clientèle”.

Je suis donc plutôt agnostique sur le système à mettre en place tant qu’on se dote de vrais outils de mesure efficaces pour mesurer la maximisation de la dissipation d’énergie.

Cependant, souvenez-vous de ce que j’ai dit dans mon article sur la conscience, on peut voir les sociétés humaines comme des domaines d’Ising avec deux positions représentant l’opinion des gens. Et c’est pourquoi le concept de gauche / droite a du sens. Au final, il se réduit à cela et aucune position intermédiaire n’existe. Vous êtes soit à gauche, soit à droite et les gens à droite et à gauche vont tenter de convertir les gens autour d’eux afin d’accroitre la domination de leur domaine d’Ising.

Simulation d’un modèle d’Ising, Les spins up sont en violet et les spins down sont en jaune. Une avalanche se produit lorsque le domaine principal change d’une couleur à l’autre par induction.

Mais Stuart Kauffmann nous enseigne que “les meilleurs compromis semblent se produire à la transition de phase entre l’ordre et le chaos”. C’est pourquoi je suis à droite, car je pense qu’aujourd’hui, nous vivons dans un système qui tend à gauche et qui nous impose de plus en plus d’entropie, de chaos et que nous avons besoin de revenir vers plus de stabilité et d’ordre afin de trouver ce meilleur compromis qui permettra dans un second temps d’accélérer de nouveau dans les bonnes conditions.

En réalité, d’un point de vue de la philosophie politique, le terme de centriste radical – radical compris comme absolu, signifiant indépendamment du contexte qui peut m’amener à être à gauche ou à droite – ou centriste prométhéen me convient à peu près afin de mettre en avant cette recherche d’optimisation se trouvant lors d’une transition de phase entre l’accélération et la stabilisation. Mais cela ne veut pas dire qu’il faut constamment rester au milieu, il est nécessaire d’alterner les phases d’exploration et d’exploitation comme le fait une IA qu’on entraine. J’ai, pour cela, une différence de point de vue fondamentale avec Romain d’Aspremont, qui revendique le terme de “Droite Prométhéenne” qui s’appuie sur une structure hiérarchique et un État fort, donc un archétype de droite. Je vois dans cette rigidité, pour ma part, un manque de malléabilité préjudiciable. Mais je partage avec lui la figure de Prométhée. Il incarne bien cette recherche d’un ordre juste, lui qui d’après Nietzsche est un Dieu qui, sous un masque dionysien, figure du chaos, se révèle chercher la justice apollinienne, l’ordre.

Le Prométhée d’Eschyle est, à ce point de vue, un masque dionysien, tandis que, par le sentiment profond d’équité dont nous avons parlé plus haut, Eschyle trahit sa descendance ancestrale d’Apollon, le dieu clairvoyant, le dieu de l’individuation et des limites imposées par l’esprit de justice. Et ainsi la double nature du Prométhée eschyléen, son essence à la fois dionysienne et apollinienne, pourrait être condensée dans cette formule sommaire : “Tout ce qui existe est juste et injuste, et dans les deux cas également justifiable”.

Nietzsche, Naissance de la Tragédie

Je pense que notre système actuel souffre de deux choses, il ajoute constamment un surplus d’ordre inique et d’autorité afin de palier un défaut de stabilité naturelle liée à l’hétérogénéité du peuple. Nos États-nations se dirigent inéluctablement vers plus d’État et de restrictions et moins de nation.

Note sur le lien entre la production d’entropie et la monnaie, extrait du livre thermodynamique de l’évolution de François Roddier.
“Considérons par exemple la mise en vente par le fabricant d’un même objet manufacturé en de nombreux exemplaires. On peut raisonnablement admettre que la probabilité p de trouver un acheteur est d’autant plus grande que le prix s proposé est plus bas. Lorsque deux de ces objets sont indépendamment mis en vente à des prix différents, la probabilité de vendre les deux objets sera le produit de leurs probabilités de vente, tandis que la rémunération du fabricant sera la somme des prix perçus. Cela implique que la relation entre le prix si proposé pour un objet i et sa probabilité pi de vente est une relation logarithmique de la forme si =  -k.log pi, où k est ici une constante arbitraire. L’espérance de gain du fabricant est alors la somme S = Σpi.si = -k.Σpi.log pi étendue à tous les objets mis en vente. On retrouve bien l’expression de l’entropie de Gibbs. Le fabricant va chercher à maximiser son profit en ajustant sa production et ses prix de façon à maximiser S. En ce sens, on peut dire qu’en maximisant son profit, le producteur maximise son taux de production d’entropie. Ce faisant il importe effectivement de l’information sur son environnement, ici sa clientèle. Il adapte sa production à sa clientèle.”

6 comments
  1. Commentaires au fil de la lecture.
    Concernant la gauche et la droite, d’accord avec la lecture “égalité vs hiérarchie” que vous proposez. En fait, on retrouve cette dichotomie dans l’évolution elle-même : les 2 stratégies r/K : r, la stratégie du nombre, tout le monde est égal, car les ressources sont abondantes, K la qualité, les ressources sont rares et seuls les plus “experts” survivent. On peut appliquer ça à la gauche / droite.

    “Cela me semble faux. Par exemple, rien dans vos gènes ne vous prédestine à parler français” : certes, mais tout me prédestine à parler une langue, peu importe laquelle. Essayez de ne pas parler pour voir. La culture n’est qu’une émanation de la génétique. Tout est génétique, mais génétique ne veut pas dire “identique”, il y a de grosses marges de manœuvre dans ce qui permettent nos gènes.

    “Je crois que l’ordre juste ne naît qu’au centre. ” : pas exactement. Il nait du fait de “conserver le centre”, mais pas “au centre”. Le centre est mort, tiède, terne. Ce qui fonctionne, c’est le MARIAGE des deux polarités et non leur mélange. Le mariage du chaud/froid donne quoi ? le moteur thermique. Le mélange donne quoi ? le tiède. C’est finalement ce que vous exprimez par la suite.

    “Si vous voulez conserver un ordre juste, en bâtir un plus juste, ou déconstruire un ordre inique, alors nous sommes ensemble.” Le problème de notre époque, c’est que, je crois, nous ne parvenons plus à changer l’ordre en place, qui montre pourtant des signes de péremption. Je crois que c’est dû à la technique qui 1/ nous a rendu plus vieux (et mous) et 2/ permet aux dirigeants d’avoir un pouvoir démultiplié. Je crois que les gens (en général) ont très peu conscience du boulot des spins doctors et des ingénieurs sociaux. Ils ignorent à quel point ils sont manipulés.

  2. Un point à part qui mérite un commentaire dédié :

    Dernier point, qui me semble fondamental : je suis d’accord avec tout le raisonnement, que je partage sur la dissipation d’entropie (et ça fait plaisir de le lire quel part d’ailleurs). Mais “dissiper de l’énergie” et “produire de l’entropie” est synonyme de “chaleur”.
    Hors, avec la civilisation thermo-industrielle, nous avons atteint le stade ou, comme les cyanobactéries avant, nous modifions nos propres conditions d’habitabilité plantaire.
    En fait, c’est très simple, vu de très loin, nous nous comportons comme un feu qui brûle toutes sortes de matière.
    Comme nous en sommes arrivés au moment du réchauffement climatique, la question se pose de manière directe et cruelle : qu’allons-nous dissiper comme énergie maintenant ?
    Vous n’êtes pas sans savoir que le froid facilite la manipulation d’information. On peut réaliser plus de calculs dans le froid.

    Allez-vous aborder ces quetions dans la suite ?

    1. Exactement, j’aborde cette question en la liant à la cybernétique. Bernard Stiegler dit que la cybernétique est un système fermé donc entropique mais des ordinateurs quantiques parviennent aujourd’hui à réduire leur température grâce à l’algorithnic cooling. La génération de chaleur vient de la dissipation d’énergie qui est de la dissipation d’information et la dissipation d’information nait de l’irréversibilité des calculs qui demandent de détruire de l’information. Ces ordinateurs quantique au contraire rendent les calculs réversibles, évitant ainsi la dissipation d’information, d’énergie et donc de chaleur. C’est pourquoi je mise beaucoup sur l’IA personnellement pour nous permettre d’exploiter de nouvelles sources d’énergie et gagner en néguentropie. Mais cela pose la question de la nature de la technique que j’aborderais dans le dernier article. Spoiler, la technique est faustienne, on ne peut en être maître.

      1. J’aborderai cette question dans un article spécifique sur les pensées de Nick Land et Stiegler et pourquoi Homo Deus sauvera Gaïa. Il n’est pas directement dans la série. Il faisait initialement partie du prochain article mais, ce dernier devenant trop long, je l’ai séparé en plusieurs parties.

    1. Merci à vous ! La suite arrive. Vous pouvez considérer les 3 derniers articles comme des articles préalables à l’article 7/8 qui traitera de la vision politique. J’ai encore deux articles à sortir avant de le présenter. Le premier article parle des mouvements NRx et l’archéofuturisme auxquels on pourrait être tenté de me comparer et le deuxième parle de deux penseurs de la néguentropie aux visions pourtant contradictoires que sont Bernard Stiegler et Nick Land.

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