Les incroyables prémonitions scientifiques des Grecs antiques

Les penseurs de la Grèce antique, et plus précisément de la Grèce archaïque (de -776 av. J.-C à -480 av. J.-C), furent les précurseurs/fondateurs absolument fantastiques de la pensée occidentale. Comme expliqué dans un article précédent, ils furent, grâce aux présocratiques, les inventeurs de la science et de la philosophie permettant à l’homme de s’émanciper de la vision purement traditionnelle du monde et ainsi permettre à celui-ci de prendre pleinement possession de son destin en obtenant un plus grand contrôle et une plus grande compréhension du cosmos. Cela se fit grâce à un long travail de recherche des explications rationnelles et systématiques du cosmos, en cherchant dans les constituants internes à celui-ci et non externes (les dieux). Mais leur grande enquête sur le monde ne s’est manifestement pas uniquement appuyée sur la simple logique. En effet, il y avait aussi quelque chose d’autre, une sorte d’instinct, une compréhension intuitive du monde, qui les a amenés à produire des affirmations absolument inimaginables pour leur époque, notamment eu égard au nombre relativement limité des connaissances à leur disposition en Grèce antique.

Chronologie de la Grèce antique

Via ces méthodes (scientifique et instinctive), ils firent beaucoup de découvertes et produisirent énormément de théories et d’hypothèses, dont un certain nombre se sont révélées fausses. Par exemple Thalès de Milet soutenait que la base fondamentale de l’univers était l’eau et que la terre flottait sur une couche d’eau. Nous savons bien évidemment aujourd’hui que c’est faux et ce genre d’affirmation prête à sourire. Mais a contrario, certaines de leurs théories furent d’une invraisemblable perspicacité et d’autres encore furent d’une inconcevable avance sur leur temps et furent vérifiées plus rigoureusement plusieurs millénaires après leur énoncé.

Ce sont les deux plus impressionnantes (à mes yeux) de ces théories et découvertes prémonitoires que je vais partager avec vous dans cet article, afin que l’on puisse se rendre compte de leurs fulgurances et une fois encore rendre hommage aux incroyables génies que furent certains de nos aïeux, les Grecs de l’Antiquité. Enfin, nous essayerons de comprendre ce que ces théories et découvertes nous disent sur eux.

Les précurseurs de l’évolution

L’idée de cet article m’est venue après la lecture des fragments des présocratiques et plus précisément de deux fragments à propos de la pensée d’Anaximandre de Millet, disciple de Thalès (vers -610 av. J.-C. à -546 av. J.-C.).

“Anaximandre dit que les premiers animaux sont nés dans l’humide, enveloppés par une écorce épineuse ; et que, le temps aidant, ils évoluèrent vers une condition plus sèche”

Aétius, Opinions, V, XIX, 4.
Sculpture du mythe de Jonas

“Anaximandre de Milet estimait que l’eau et de la terre réchauffées étaient sortis soit des poissons, soit des animaux tout à fait semblables aux poissons. C’est au sein de ces animaux qu’ont été formés les hommes et que les embryons ont été retenus prisonniers jusqu’à l’âge de la puberté ; alors seulement, après que ces animaux eurent éclaté, en sortirent des hommes et des femmes désormais aptes à se nourrir”

Censorinus, Du jour de la naissance, IV, 7.

A la lecture de ces deux fragments, comment ne pas y voir une étonnante préfiguration de la théorie de l’évolution présentée par Charles Darwin dans son livre “L’origine des espèces” publiée en 1859 c’est-à-dire environ 2500 ans plus tard ?! Dans ce livre, Charles Darwin nous explique que l’homme ainsi que chaque espèce sur notre planète est le résultat d’une longue évolution biologique, ayant au cours de millions d’années façonné celles-ci de manière successive via la sélection naturelle des individus les mieux adaptés à leur environnement jusqu’à aboutir à la pluralité actuelle du vivant.

L’évolution selon Anaximandre

De ce que nous en savons, Anaximandre n’était pas allé aussi loin dans sa théorie, il manque notamment l’idée de sélection naturelle. Mais il avait déjà introduit trois notions essentielles pour l’évolution, celles-ci furent réintroduites et confirmées par Darwin et ses successeurs :  

Monts hydrothermaux dans les abysses, origine probable de la vie sur terre
  • Premièrement, l’apparition de la notion d’évolution biologique (une espèce peut se transformer avec le temps)
  • Deuxièmement, l’apparition de la notion primitive de succession des espèces (la fameuse image du Poisson > Mammifère > Hommes)
  • Troisièmement, l’apparition de la notion de naissance de la vie animal dans l’eau et plus précisément à la jonction d’eaux et de terres réchauffée ce qui rappelle fortement les cheminées hydrothermales des abysses qui seraient les lieux les plus probables pour l’apparition de la vie selon les principales théories actuelles !

Ce n’est pas ici que je vais vous faire l’affront de vous expliquer à quel point la vision Darwiniste de l’évolution des espèces est importante, mais rendez-vous simplement compte que les débuts de cette grande idée était déjà présente en occident depuis 25 siècles, malgré une longue éclipse notamment due à la vision chrétienne de la genèse.

Le monde est composé d’atome

Les grandes idées prémonitoires des Grecs anciens ne se sont pas simplement limitées aux domaines biologiques, elles se sont également manifestées du côté de la physique et c’est là que se trouve certainement la plus connue de ces prémonitions.

Democrito (1705) – Giuseppe Torretti

Il s’agit de la théorie de constitution atomique de la matière. Celle-ci est née chez les atomistes présocratiques Leucippe et Démocrite au 5ème siècle avant Jésus Christ. Les contributions exactes de Démocrite sont difficiles à démêler de celles de son mentor Leucippe, car ils sont souvent mentionnés ensemble dans les textes. Leur théorie atomiste était purement spéculative et se fit en dehors de toute observation expérimentale. Ils fondent l’hypothèse que ce sont des corps primordiaux insécables et immuables qui composent la matière. Ils nomment ces particules élémentaires les “Atomes” (atomos, ou indivisibles en grec). 

“Démocrite estime que la nature des entités éternelles consiste en de petites substances illimitées en nombre. Il leur assigne par hypothèse un lieu distinct, d’elles, illimité en grandeur. Au lieu, il donne les noms de vide, de rien et d’ illimité ; à chacune des substances les noms de chose, d’ élément compact et d’ existant. Il pense que les substances sont si petites qu’elles échappent à nos sens ; elles admettent des variations de forme, des variations de figure, et des différences de grandeur. C’est à partir de ces substances qui jouent le rôle d’éléments que, pour lui, se produit la génération, et que se composent les objets visibles et les particules sensibles ; elles sont sujettes à des variations et à des déplacements dans le vide en raison de leur dissimilitude et des autres différences mentionnées plus haut. Et, au cours de ces translations, elles se heurtent et s’imbriquent tellement les unes dans les autres qu’elles finissent par adhérer et se rassembler, sans pour autant que soit engendrée à partir d’elle”

Simplicius – Commentaire sur le traité du ciel d’Aristote, 294,33.

“Les philosophes de l’école de Leucippe et de Démocrite appellent atomes les tout petits corps primordiaux dont la différence de figure, de position et d’ordre engendre, d’une part, les corps chauds et ignés, qui sont formés à partir des plus pointus et des plus subtils des corps primordiaux disposés selon la même position, et, d’autre part, les corps froids et aqueux, qui sont formés à partir des atomes contraires : les petits sont brillants et lumineux, les seconds obscurs et sombres.”

Simplicius – Commentaire sur le traité du ciel d’Aristote, 294,33.

“Il n’est pas non plus possible que les corps primordiaux soient, en tant que distincts, illimités en nombre, ainsi qu’en forment l’hypothèse les philosophes de l’école de Leucippe et Démocrite qui l’ont précédé ou, après lui, Epicure. Ceux-ci en effet disaient que les principes sont illimités en nombre, principes dont ils pensaient qu’ils avaient la qualité d’atomes et aussi l’indivisibilité, et qu’ils estimaient encore être impassibles du fait de leur caractère plein et exempt de vide. Car ils disaient que la division se produit selon le vide illimité, les atomes séparés les uns des autres et différant par leur figure, leur grandeur, leur position et leur ordre se déplacent dans le vide et, après s’être rejoints, se heurtent mutuellement, ce qui fait que les uns rebondissent dans la direction où le hasard les jette, alors que les autres s’agglutinent selon la congruence des figures, des grandeurs, des positions et des ordres, et demeurent ensemble pour achever de la sorte la génération des composés”

Simplicius – Commentaire sur le traité du ciel d’Aristote, 242,15.

Il est passionnant de constater qu’un grand nombre de propriétés prévues pour les atomes par les atomistes se sont révélées semblables aux réalités physiques découvertes des siècles plus tard : 

  • Le mouvement des atomes est contraint par la loi Logos qui contraint les atomes à s’agencer pour créer la matière ordonnée, ce qui rappelle l’agencement des atomes en molécules qui elles même vont constituer la matière.
  • Il y a des catégories d’atomes différentes les unes des autres, avec chacune leurs propriétés. Ces différentes propriétés atomiques conduisent à des interactions différentes. Certains se repoussent, d’autres vont s’agréger entre eux. Ces catégories d’atomes et leurs caractéristiques sont clairement représentées dans le tableau de classification périodique de Dmitri Ivanovitch Mendeleïev,
Le tableau périodique de Dmitri Ivanovitch Mendeleïev

L’humain n’échappe pas aux conséquences de cette théorie car lui aussi est fait d’atomes. Les atomistes estiment que l’ouïe, la vue et l’odorat fonctionnent en captant une image des sons, des formes et des odeurs projetées vers nous via leurs impressions dans les atomes de l’air. Anticipant ainsi la découverte des ondes sonores et des propriétés de la lumière…

“Démocrite pense en effet que voir consiste à recevoir l’impression visuelle en provenance des objets vus : l’impression visuelle est la forme réfléchie sur la pupille, tout comme sur les autres corps translucides, pour autant qu’ils soient tels que l’impression puisse se conserver en eux.
Lui-même pense – et avant lui Leucippe, et plus tard les disciples d’Épicure – qu’une onde formée de certains simulacres de forme semblable aux objets qui émettent cette onde (ces objets sont les objets visibles) vient frapper les yeux de ceux qui voient, et qu’ainsi se produit le voir. “

Alexandre d’Aphrodise, Commentaire sur le Traité du sens d’Aristote

Malgré sa cohérence et son avance considérable sur son temps la théorie atomiste ne va pas triompher en Grèce, notamment à cause de l’opposition d’Aristote qui resta attaché à une conception plus ancienne (celle d’Empédocle) qui pensait la matière constituée de quatre “éléments” : le feu, l’air, la terre et l’eau. Il fallut attendre 1803 pour voir l’hypothèse des atomistes remise au goût du jour par le chimiste et physicien britannique John Dalton.

Réflexion

Comment donc ces Grecs ont-ils bien pu être aussi perspicaces ? Malgré la faible quantité de connaissance du monde hellénique, il est fort probable que les prémices de la théorie de l’évolution ont été en partie déduites de la même manière qu’elles le furent par Darwin via une observation minutieuse du monde animal. Il est également sûr que l’atome fut envisagé par inférence par Démocrite qui ne pouvait pas imaginer que des organismes formant un tout ne furent pas eux même composés de plus petits éléments formant eux aussi un tout jusqu’à trouver leur plus petite forme insécable.

Quand on se plonge dans les textes antiques il apparaît que leur logique allait de pair avec une certaine intuition au sein d’une culture où s’entremêlaient indistinctement art, science, philosophie et religion. Apulée rappèlera d’ailleurs dans son ouvrage Traité du Dieu de Socrate que les pythagoriciens trouvaient fort étrange que quelqu’un affirme ne jamais avoir vu de démons. Mais si nous observons un “miracle grec” qui a vu naître la philosophie en tant que discipline indépendante, le Parthénon ou encore la démocratie via Périclès, c’est sûrement car leurs mythes, fort bien inspirés par une intuition géniale, n’étaient pas si éloignés de la réalité et constituaient une bonne base de réflexion.

Pour être exhaustif, j’aurai également pu citer d’autres exemples, comme celui d’Empédocle dont les intuitions sur le fait que “rien ne se perds tout se transforme” se rapprochent grandement des conclusions du génie de la chimie Antoine Lavoisier (1743-1794)…

Retrouvez l’auteur de cet article, Lino Vertigo sur twitter @LinoVertigo et sur la chaîne YouTube Lino Vertigo.

1 comment
  1. Merci pour votre article passionnant. J’aimerais pourtant jouer les troubles fête en nuançant un peu les propos.
    La découverte géniale de Darwin et qui n’a malheureusement pas été celle des présocratiques était de conceptualiser l’évolution comme un embranchement et non pas une ligne évolutive. Les poissons actuels ne sont pas des humains non évolués mais ils sont une branche de poisson qui a évolué en parallèle à nous de façon différente. Là est le génie. La dérive génétique.

    Pour l’atome, on sait aujourd’hui que l’atome est bien sécable à condition d’y mettre la bonne énergie pour casser les liaisons électroniques ou les liaisons nucléaires (désintégration). La physique des particules découvre aujourd’hui de nouvelles particules élémentaires qui elles seraient probablement insécables. On a donc repoussé le concept d’un niveau supplémentaire de précision. Est on au bout ? La définition de particule est limitée pour parler des gluons quark neutrinos etc.

    Je pense que ce qui est génial dans l’esprit des philosophes grecs et romain n’était pas la conclusion de leurs théories mais la méthode utilisée. Nombre de génies scientifique ont utilisé la bonne méthode mais sont arrivés à des échecs de démonstration à cause des conditions expérimentales imparfaites, non théoriques.

    Ce qui compte, selon moi, est la capacité à produire une pensée nouvelle méthodique vérifiable. Ceux qui ont eu tord ont autant de génie que ceux qui ont eu raison des siècles après. Ils ont créé la science.

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