Les sciences : essence et fondement du génie occidental

Dans la préface de l’Histoire, œuvre du grand historien anglais des civilisations Arnold Toynbee, Raymond Aron affirmait : « L’aventure suprême de l’Occident, c’est l’aventure de la science. » De fait, aucune civilisation n’a dans l’histoire autant poussé les sciences à un tel niveau de développement en leur consacrant une telle importance.

Pendant longtemps, l’Occident a surtout compté sur le savoir des Anciens et bénéficié des échanges et des transferts avec l’Orient. Le papier et la poudre nous vinrent ainsi de Chine par le biais du monde islamique. Quant à l’astronomie occidentale, elle s’est longtemps bornée aux travaux et aux connaissances des Grecs. Et pourtant, l’Occident, avec le temps, est devenu un phare scientifique incontestable, berceau et épicentre des sciences modernes.

S’il n’existe pas un monopole scientifique des Occidentaux, il n’en reste pas moins que les sciences ont occupé une place prépondérante et joué un rôle moteur dans le développement et l’affirmation de la civilisation occidentale.

Le génie de l’Occident

Si l’Occident n’a pas inventé le papier, il en fit un usage massif au fil des siècles, au gré du développement des savoirs mais aussi de la naissance de l’État, car, en Occident, l’État moderne s’est autant construit par le papier et l’encre que par le fer et le sang. Aucune civilisation n’a de fait autant écrit que l’Occident, véritable civilisation des lettres.

Si l’Occident n’a pas inventé la poudre, il l’a perfectionnée et, avec elle, développé une industrie de l’armement inédite par son ampleur et sa puissance. Les fusils, les canons et la mitraille ont permis à l’Occident d’atteindre un niveau de puissance et de létalité considérables. Une science de la guerre, volontiers science de la mort, dont les Occidentaux eux-mêmes, lors de leurs luttes fratricides, furent les premières victimes. De l’arquebuse à la bombe atomique, jamais une civilisation n’avait autant innové dans le domaine militaire. 

Si l’astronomie ne fut pas une spécificité proprement occidentale, c’est bien l’Occident cependant qui a apporté à cette discipline une contribution majeure et décisive, tant et si bien que sa manière de nommer le cosmos s’est imposée à tous. A ce jour, en effet, la plus grande planète de notre système solaire porte le nom du roi des Dieux romains, Jupiter, et non pas celui du grand dieu babylonien Marduk. De même, Jupiter est connue comme la géante gazeuse, et non comme l’étoile de bois (Muxing), nom donné par l’astronomie traditionnelle chinoise. Mieux encore, non contents de décrire et de scruter le cosmos, les Occidentaux en ont commencé la timide mais audacieuse exploration. Des objets mais aussi et surtout des hommes y sont envoyés. La Lune, voisine si familière, mais si longtemps inaccessible, n’est aujourd’hui qu’une destination de proximité, l’affaire d’un aller-retour spatial somme toute insignifiant au regard des colossales distances cosmologiques. La planète Mars devrait, un jour peut-être, recevoir une visite humaine et, espérons-le, occidentale. L’avenir dira si nous pouvons aller plus loin, plus ultra.

Ce qui caractérise l’homo occidentalis est autant si ce n’est moins sa foi (homo christianus) que ses savoirs et ses compétences acquises au fil des siècles (homo scientificus et homo technicus). Là est certainement le génie de l’Occident, un génie probablement plus scientifique que mystique. D’ailleurs, si l’Occident est la civilisation de la Croix, c’est aussi le cas de l’Éthiopie, par exemple, dont le christianisme, aux racines si anciennes, n’a pas à rougir face à Rome. Non, ce qui distingue véritablement l’Occident du reste du monde, c’est sa profonde maîtrise des savoirs et des sciences qui lui conféra progressivement, au fil des siècles, une supériorité technique, si vitale pour son hégémonie mondiale et son épanouissement interne. La puissance d’une civilisation – et parfois même sa survie – repose sur sa maîtrise technologique.

Ce n’est pas un hasard si la Chine du XXIe siècle, héritière indirecte de la grande civilisation chinoise classique, entend retrouver un nouvel élan scientifique. L’Inde contemporaine, héritière d’une autre grande civilisation, veut, elle aussi, son rêve scientifique indien, comme le démontre son programme spatial, par exemple. Si la Chine s’efforce de copier et de dépasser sur le plan technologique l’Occident, c’est parce qu’elle a tiré une double leçon de l’Histoire : d’une part, l’Occident reste (encore) technologiquement central, voire supérieur, dans quantité de domaines et, d’autre part, tout retard en la matière est un sérieux handicap face à cet Occident. Le « siècle de la honte » étant là pour le rappeler aux Chinois. Ces derniers en cultivent d’ailleurs l’amer mais revanchard souvenir.

Professer la supériorité technologique de l’Occident, ce n’est pas faire preuve d’un suprémacisme quelconque ou d’une vision occidentalo-centrée, c’est décrire un fait historique. Depuis la Renaissance, l’Occident a pris un ascendant sans cesse croissant sur le reste du monde et les autres civilisations. 

De la caravelle à la fusée

Disons-le d’emblée, le Moyen Âge a eu son propre génie et ne fut aucunement un âge obscur, comme peuvent en témoigner les cathédrales ou les universités. Il n’en reste pas moins que la Renaissance, que l’on pourrait faire démarrer, selon les espaces géographiques, quelque part entre 1400 et 1492, marqua une rupture dans l’histoire européenne. Cette principale rupture survient avec le début des explorations maritimes en Atlantique. L’Europe prend et dompte les mers, et, en même temps, découvre les terres et les peuples, pour le meilleur et pour le pire. La caravelle symbolise cette expansion européenne. Les sciences entrent également dans une formidable dynamique de développement et de progrès dont les noms de Descartes, Newton ou encore Galilée se font l’écho. L’économie européenne, enfin, prend un tournant inédit, amorçant la phase moderne du capitalisme.

En parallèle, s’opéra en Chine une « grande divergence » (Kenneth Pomeranz). L’Empire du Milieu, vraisemblablement la première puissance économique et démographique du moment, ne s’engagea pas dans une vaste entreprise de découverte du Monde, en dépit de la qualité de sa flotte, supérieure à celle des Européens, et des entreprises de ses marins, comme Zheng He. De même, la Chine rata le coche de l’industrialisation amorcée par l’Europe à partir des XVIIIe et surtout XIXe siècles. L’Occident s’imposa par rapport à la Chine. L’Empire du Milieu perdit sa centralité, ne serait-ce que sur les planisphères.

Le formidable dynamisme de la civilisation européenne fut néanmoins foudroyé par les deux guerres mondiales. Les Etats-Unis prirent, dès les années 1920, la relève. Désormais première puissance économique mondiale, ils devinrent aussi une grande puissance scientifique. Le pays de Thomas Edison et de Henry Ford accomplit entre les années 1940 et les années 1970 au moins deux événements majeurs à l’échelle non seulement de la civilisation occidentale mais de l’Humanité tout entière : la maîtrise, destructrice dans un premier temps, de l’atome (1945) et le premier pas humain sur la Lune (1969).

De la caravelle à la fusée, la civilisation occidentale est bel et bien une civilisation scientifique, une civilisation du mouvement et de l’expansion. C’est l’Occident, également, qui inventa le train, la voiture et l’avion. Terre, mer, air et espace : la civilisation occidentale se saisit des distances et des espaces. Les futuristes italiens aimaient d’ailleurs à rappeler que « la splendeur du monde s’est enrichie d’une beauté nouvelle : la beauté de la vitesse ». Leur manifeste n’est pas seulement une ode à la violence et à la guerre, il est aussi une déclaration d’amour à la modernité technique et scientifique. Les futuristes louaient ainsi « l’homme qui tient le volant, dont la tige idéale traverse la terre, lancée elle-même sur le circuit de son orbite. » Ils allèrent même jusqu’à clamer : « A quoi bon regarder derrière nous, du moment qu’il nous faut défoncer les vantaux mystérieux de l’impossible ? Le Temps et l’Espace sont morts hier. Nous vivons déjà dans l’absolu, puisque nous avons déjà créé l’éternelle vitesse omniprésente. » 

Cet enthousiasme pour le progrès scientifique et technique est sans nul doute l’un des plus vibrants témoignages de l’identité occidentale moderne. A n’en pas douter, s’il existe un génie propre à l’Occident, il se trouve dans cet enthousiasme. Dit autrement, si une partie de l’esprit occidental se trouve sans doute à Cluny ou à Assise, on aurait tort également de ne pas tendre l’oreille dans un amphithéâtre de la Sorbonne ou d’Oxford ou bien de ne pas déambuler dans quelque campus américain pour y observer le génie intellectuel et scientifique de l’Occident.

L’épopée homérique a trouvé dans les explorateurs maritimes (Magellan, Cartier, Colomb ou encore Drake) et dans les conquérants de l’espace (Armstrong, Parmitano ou encore Pesquet) de dignes héritiers. Il est d’ailleurs tout à fait remarquable de s’intéresser aux noms des missions et des lanceurs occidentaux. Ainsi, les Européens ont donné à leur principal lanceur le nom de celle qui sauva Thésée du Labyrinthe, Ariane. Les Américains, quant à eux, sont allés sur la Lune en plaçant leur programme sous le patronage d’Apollon (Apollo, en anglais). Leurs lanceurs portent des noms mythologiques : Saturn, Atlas, Minotaur ou encore Pegasus. Bientôt, le titan Atlas sera remplacé par Vulcan (Vulcain), le dieu du feu et des forges. 

Ce choix de dénomination n’est pas innocent. En s’appuyant sur la mythologie gréco-romaine, les programmes spatiaux européen et américain puisent au cœur de notre identité profonde. Il s’agit d’un choix bien plus identitaire qu’il n’y paraît, inconsciemment ou non. La Chine, elle, s’en remet plutôt à la mythologie maoïste avec l’acte fondateur de la Longue Marche.

Le risque d’un Grand Renfermement européen

Les progrès scientifiques ont donc conféré à l’Occident un élément essentiel de son développement et de son expansion, mais aussi, et même surtout, de son bien-être et de sa prospérité. Nous aurions pu en effet évoquer plus longuement le formidable développement de la médecine occidentale dont les progrès entre le Moyen Âge et nos jours sont considérables. Si longtemps frappé par les maladies et les épidémies, l’Occident a su appréhender et contrer ces fléaux. Le vaccin, par exemple, a offert une alternative au funeste viatique.

Voilà pourquoi, dans un contexte de crise identitaire majeure en Occident, rien ne serait plus erroné que de répondre au spectre du « Grand Remplacement » par le souhait d’un « Grand Renfermement ». Ce serait imiter le Japon du XVIIe siècle qui, face aux velléités religieuses et commerciales européennes, préféra se fermer. Entrant dans une longue phase de fermeture (Sakoku) face à l’Occident, le Japon accumula un retard technologique conséquent, tout en ayant paradoxalement conservé un intérêt certain à l’égard des savoirs occidentaux qui lui parvinrent. Deux siècles après la fermeture nipponne, les Occidentaux, Américains en tête, forts de leur supériorité technique, forcèrent le Japon à se rouvrir. Certes, le Japon survécut et s’adapta, devenant dès lors « moderne sans être occidental » (Pierre-François Souyri), mais la Chine, elle, paya chèrement son attitude et son retard face aux Occidentaux, ayant raté sa transition vers la modernité. 

Un Grand Renfermement européen face au progrès technologique et aux mutations géopolitiques serait gravissime, entraînant un décrochage durable face aux Etats-Unis et à la Chine. La trahison de l’esprit prométhéen entraînerait une tiers-mondisation de l’Europe. Disons-le haut et fort, les sciences n’affaiblissent pas l’Occident, elles le subliment et le fortifient. Elles témoignent de notre liberté, assurent notre progrès et sont une composante majeure de notre identité. Que les expériences nipponne et chinoise nous servent de leçon. Le refus du progrès et la défense d’un mauvais conservatisme sont peu profitables à long terme. C’est en vivant pleinement dans le monde que l’on en affronte les défis, pas en se réfugiant dans un éther confortable et aveuglant, nous enfermant alors dans un déclin inévitable. Si l’Europe venait à s’endormir, le reste du monde, lui, resterait éveillé.

Tâchons donc, en conclusion, de nous souvenir que nous, Occidentaux, ne sommes pas seulement les fils de Périclès. Nous sommes aussi les fils de Prométhée. La quête du progrès n’est pas une trahison ou un reniement de nos Anciens, elle est la condition même de leur survie au travers des âges. Progresser pour survivre, survivre pour (faire) exister, exister pour transmettre. 

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