Le progrès comme lutte contre l’entropie

Le progrès en tant qu’idéologie trouve ses racines dans la renaissance et les écrits de Francis Bacon et René Descartes. L’idée est intimement liée à la science et la méthode scientifique en laquelle ces derniers voient une méthode de production de connaissance en opposition aux textes sacrés. L’adoption de ces dernières permettrait ainsi à l’homme de mieux comprendre la nature et de s’en rendre maître.

Mais l’idée de progrès est plus ancienne, et il est courant d’attribuer les prémisses du progrès au judaïsme et au christianisme qui ont des conceptions du monde linéaires alors que les mythes païens reposeraient sur une vision cyclique. Pierre Manent n’est pas tout à fait d’accord et met en avant que le progrès était déjà bien présent dès la Grèce antique.

Quoi qu’il en soit, le progressisme en tant qu’idéologie deviendra véritablement fécond sous l’impulsion des Lumières et de mouvements politiques qui conduiront aux différentes révolutions voyant le progrès comme une amélioration à la fois technique et morale, l’une conduisant à l’autre. Il est alors intimement lié à la modernité et on l’associe volontiers à l’universalisme et l’égalité. Cela conduira de nombreux commentateurs de droite à critiquer indifféremment le progrès, la modernité, l’universalisme, la démocratie et l’égalité. Mais est-ce que le problème est réellement l’ensemble de ces choses ?

Le problème de la modernité

Quel est le problème de la modernité ? On peut l’identifier dans le triptyque du pays où elle s’est pleinement révélée, la France. Liberté-Égalité-Fraternité. L’égalité est le marqueur de la gauche. La modernité, en s’inscrivant en opposition à l’ancien régime qui était une structure hiérarchique de droite, s’est appuyée sur un tropisme de gauche.

À la suite d’une lutte entre la liberté et l’égalité, le système s’est stabilisé autour du centre-gauche socialo-libéral. Résultat des courses, la France est le pays le plus taxé et le plus remplacé, alors que ce pays connut une apogée lors de laquelle il domina le monde en fournissant des scientifiques et chercheurs de renom. Une époque qui s’acheva, disons, autour de la Première Guerre Mondiale. On se félicitera néanmoins d’avoir encore produit aujourd’hui des figures comme Yann Le Cun, Stanislas Dehaene, Luc Julia, François Roddier ou encore Emmanuelle Charpentier ; mais je crois qu’ils sont l’arbre qui cache la forêt. À quoi est due cette apogée ? La réponse est peut-être dans l’ouvrage At home in the universe de Stuart Kauffman où il nous indique que les meilleurs compromis se trouvent entre l’ordre et le chaos.

Les meilleurs compromis semblent se produire à la transition de phase entre l’ordre et le chaos.

Stuart Kauffman, At home in the universe

La modernité nous entraîne inéluctablement vers l’idéal de gauche qui est l’indifférenciation et qui repose sur des notions telles que l’égalité, l’universalisme et l’inclusion. Elle le fait de façon de plus en plus autoritaire nous entrainant ainsi vers le chaos, l’entropie. Il se pourrait que l’on ait déjà passé cet optimum et que la modernité, à cause de son tropisme de gauche, continue à nous enfoncer dans plus de chaos alors même que nous avons besoin de plus d’ordre. L’erreur serait de vouloir s’opposer à la modernité et jeter le bébé avec l’eau du bain en proposant un système recelant d’un tropisme de droite. Il me semble que la bonne solution est de corriger le tropisme de gauche de la modernité, afin de retrouver un bon équilibre qui est l’idéal classique.

Les penseurs classiques avaient comme matière sur laquelle s’appuyer toute la réflexion des présocratiques dont deux penseurs capitaux qui sont Parménide et Héraclite, connus pour être respectivement les penseurs de l’être et du devenir. D’un point de vue politique, la nation doit incarner l’être, et l’entreprise, le devenir. La nation est la courroie de transmission qui nous offre notre héritage ethnoculturel qu’on ne choisit pas. L’entreprise au contraire est l’endroit où on peut pleinement se réaliser et devenir ce qu’on est. Cet équilibre, je pense qu’on peut le trouver entre la liberté qui est source de malléabilité nécessaire et l’identité qui passe par l’appartenance à des communautés naturelles, en premier lieu la nation, qui est une source de stabilité assurant la continuité historique. Mais le vrai but reste l’optimisation de la dissipation d’énergie et la mémorisation d’information qui doivent être la mesure du progrès.

Le progrès contre le progressisme de gauche

Le progrès, tel qu’il est entendu aujourd’hui, est le processus qui nous conduit de plus en plus vers l’essence de la gauche, l’inclusion totale. C’est une erreur. La mathématisation du monde amenée par la modernité est une bonne chose car elle nous a permis de mieux le comprendre et de le mesurer, mais aussi de mieux cerner ce qu’est la vie.

Le progrès doit donc être compris à l’aune de ces connaissances. Le progrès doit être évalué sous l’angle de la dissipation d’énergie ou, car c’est la même chose, la mémorisation d’information. Le progrès, c’est l’amélioration de notre capacité à mémoriser et échanger de l’information symbolique sur notre système. C’est donc l’augmentation de notre néguentropie à l’échelle de l’individu, du collectif, de la planète, voire au-delà, au prix de la dissipation d’énergie génératrice d’entropie pour notre environnement.

Que pouvons-nous dire de la direction générale prise par la bataille entre le progrès et l’entropie dans le monde qui nous entoure ? Le monde tout entier obéit à la seconde loi de la thermodynamique : l’ordre y diminue, le désordre augmente. Cependant, nous l’avons vu, cette loi n’est valable que pour un système isolé pris dans son ensemble : elle ne l’est pas lorsqu’on veut l’utiliser pour une partie non isolée de ce système. Il existe des îlots d’entropie décroissante dans un monde où l’entropie en général ne cesse de croître. C’est l’existence de ces îlots qui permet à certains d’entre nous d’affirmer la réalité du progrès.

Norbert Wiener, Cybernétique et société

Cela nous confère de nouveau un rôle, une place en harmonie avec le cosmos. Le progrès est aussi bien technique que moral. Par exemple, augmenter la tolérance envers les homosexuels est un progrès en cela qu’elle permet de les faire participer pleinement à l’effort de dissipation d’énergie. Mais dans le même temps, forcer des quotas allant à l’encontre des qualifications réelles est une régression car elle oblige à mettre des gens moins compétents à des postes donnés.

Une bonne évaluation nous indiquera ce qui, parmi nos traditions, peut être abandonné ou doit être conservé. Afin d’optimiser le progrès, la société, comprise comme une structure dissipative, va devoir chercher la malléabilité et la stabilité. Cette société est composée d’individus en interaction. Les conditions d’interaction de ces individus reposent sur leurs gènes et leur culture, les gènes étant le fruit de la naissance et la culture le fruit de différentes constructions sociales et institutions.

Loin d’être une source de destruction de l’environnement et de notre planète, cet objectif vise à en prendre soin, sans passer par la décroissance, qui reviendrait à refuser de jouer notre rôle dans l’univers. Nous devons cependant effectivement garder en tête que l’échec est possible et qu’il signifierait un effondrement des plus difficiles à encaisser, tant on pourrait tomber de haut. En cela, notre existence est éminemment tragique.

Une société humaine, tel un organisme, va avoir besoin à la fois de malléabilité et de stabilité afin d’optimiser son adaptabilité donc sa néguentropie. Aux prémisses de la modernité, le capitalisme et la libre entreprise se sont confondus avec l’essor du progrès. En s’accompagnant de l’individualisme et de l’universalisme, le libéralisme a permis de faire coopérer plus efficacement des individus issus de différents groupes comme les catholiques, les protestants et les juifs.

Dans ce contexte particulier, le progrès, tel que je le définis, et l’application du progrès, tel qu’il fut entendu, ne divergeaient donc pas tellement. Il est ainsi naturel qu’on n’ait pas vu de raison de le remettre en question. Aujourd’hui, à l’heure où ces effets néfastes commencent à se faire de plus en plus sentir, il est temps de redonner une définition correcte au progrès et de se le réapproprier. Le problème n’est pas le progrès mais le pilote actuel qui navigue vers la mauvaise destination. Il nous faut devenir les pilotes du progrès et en faire un bolide.

“Le progrès est le développement de l’ordre.”

Auguste Comte
2 comments
  1. Si le progrès consiste à mémoriser l’information, alors, le “progrès social” du moins sa version actuelle, anti-raciste, anti-andriste (anti-masculin ou anti-virile), anti-nature (anti-écologique), anti-frontière, anti-famille n’est plus à proprement parler un progrès social, mais un simple oubli : l’oubli de l’importance de nos gènes, la fameuse “tabula raza”. On peut coopérer de bien des manières à grande échelle, mais le grand projet moderniste de réduire l’homme à un individu déraciné, malléable et corvéable à merci ne fonctionne pas (de moins en moins). Il produit des zombis qui fuient la réalité dans des paradis artificiels : porno, jeux vdéos, fêtes, drogues, loisirs, etc…

    La mémoire de nos ancêtres que nous transportons dans nos gènes fait que nous partageons plus ou moins un destin commun de même qu’un passé commun. Le passé ancestral d’un africain de la brousse n’est pas le même que celui d’un européen. Cela se traduit par une génétique comportementale différente. Notre société s’emploie à l’oublier avec ses lois et ses quotas.

    Les droits de l’homme ok, mais sans oublier les droits des peuples.

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