Kant ou Quoicoubeh : Évolution et limites de la connaissance [TNT 27]

La vérité, c’est qu’en suivant la voie de la représentation on ne pourra jamais dépasser la représentation : elle est un tout fermé et ne possède pas en propre un fil qui puisse mener jusqu’à cette chose en soi, dont l’essence diffère toto genere de la science.

Arthur Schopenhauer, Le monde comme volonté et comme représentation

L’aspect informationnel de l’entropie pose un problème philosophique fondamental sur la nature de nos connaissances. L’entropie apparaît comme étant aussi bien une propriété de l’observateur que de l’Univers observé. […] Cela entraîne que nos connaissances sont et resteront toujours limitées, mais cela ne les empêche pas de progresser. Bien plus, la progression de nos connaissances est une conséquence des lois de l’évolution de l’Univers.

François Roddier, Thermodynamique de l’évolution

D’où viennent nos connaissances ? Sur quoi repose notre entendement ? Peut-on tout connaître par la raison ?

Leibniz nous dirait que nos connaissances viennent de Dieu, qu’on peut tout connaître par la raison et même jusqu’à Dieu. Kant pointera du doigt l’angle mort de la philosophie de Leibniz. La différence fondamentale entre la philosophie de Leibniz et celle de Kant réside dans la question de savoir si ce que nous tenons pour la réalité est objectif, subjectif, ou s’il est influencé par notre perception. Quelles sont donc les limites de notre capacité même de comprendre les choses par la seule raison. Leibniz pensait que la façon dont nous percevons les choses avec nos sens est différente de la façon dont nous les comprenons avec notre esprit pour une simple question de logique. Mais est-ce que la raison est quelque chose « en nous » qui transcende notre époque et notre lieu ? Ou est-elle toujours ancrée dans l’« expérience vécue » d’un sujet historique ?

Il y a, je pense, une réalité objective indépendante de nous, mais nous ne sommes pas dans un univers déterminé que nous pouvons comprendre par notre entendement en faisant abstraction des sens, car notre entendement dépend en premier lieu de notre perception qui est liée à notre nature. Cela amènera Kant à soutenir que la réalité est largement influencée par la perception subjective de l’observateur. Dans sa « Critique de la Raison Pure », il soutient que la perception que nous avons de la réalité est influencée par les structures de notre esprit, telles que les concepts et les catégories. Selon lui, notre perception de la réalité n’est pas simplement une représentation objective de la réalité elle-même, mais est également influencée par notre interprétation subjective. La connaissance pré-existe et on ne fait que la découvrir mais elle n’en est pas moins incarnée dans entités physiques. Les lois de la thermodynamique existaient avant qu’on les nommes ainsi et nous n’avons fait que les découvrir, mais les nommer ainsi fait partie de la connaissance humaine qui est incarnée dans ces entités physiques. Essayez donc de parler de thermodynamique à un lion pour voir si j’ai tort. Connaître permet d’agir. Cela peut être considéré comme une forme primitive de l’idée d’observateur-participant, selon laquelle le simple fait d’observer une situation change la réalité observée. Ainsi, je préférerai remplacer les types de connaissances de Leibniz évoquées plus tôt par les termes employés par Kant qui me semblent plus appropriés.

Voici comment on pourrait résumer le point de vue de Kant succinctement. Il y a d’un côté les phénomènes qui sont de l’ordre de l’interaction dans le monde physique et relèvent de notre perception subjective. À ces phénomènes sont associés des noumènes qui représentent ce que sont ces phénomènes en soi. Ils relèvent donc de la métaphysique. L’homme peut obtenir une connaissance de ces phénomènes en en faisant l’expérience et, par son entendement et sa raison, penser ces phénomènes. Sa façon de penser ces phénomènes repose sur des structures mentales innées. En revanche, il ne peut rien savoir des noumènes qui relèvent de la métaphysique.

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Kant affirmera que nous n’avons accès qu’aux phénomènes, les manifestations ou les apparences de la réalité objective tels qu’ils se présentent aux sens humains, et qu’ils peuvent ne peuvent qu’être les uniques objets de la connaissance. Les noumènes, la réalité objective telle qu’elle existe indépendamment de toute perception ou connaissance humaine, nous seraient inaccessibles. Cela ne fait pas de Kant un idéaliste pour autant. Il rejette l’idée que le monde pourrait être séparé entre un monde des sens et un monde de l’entendement.

La division des objets en phénomènes et noumènes, ainsi que du monde en un monde des sens et un monde de l’entendement, ne peut donc nullement être acceptée selon une signification positive, bien que les concepts autorisent assurément leur division en concepts sensibles et concepts intellectuels ; on ne peut en effet pour ces derniers déterminer aucun objet, ni donc leur conférer une validité objective.

Kant, Critique de la raison pure

Notre connaissance repose alors sur différents types de jugements. On ne peut qu’émettre des jugements a priori et a posteriori des phénomènes. Le jugement analytique est basé sur la définition des termes utilisés et ne nécessite pas d’expérience ou d’observation, il se fait en amont d’un phénomène, il est a priori. Mais il y a aussi les jugements synthétiques qui eux peuvent être aussi bien a priori qu’a posteriori. Les jugements synthétiques a posteriori dépendent de l’expérience et de l’observation alors que les jugements synthétiques a priori sont indépendants de l’expérience mais dépendent de la structure mentale de l’observateur.

Les jugements analytiques ne produisent pas de connaissance. Ils peuvent seulement dire ce qui est comme « un chat a quatre pattes ». On ne peut donc pas connaître ce qui relève de la métaphysique, la chose en soi et Dieu car on tombe forcément dans une tautologie. Il se moquera d’ailleurs du raisonnement de Descartes visant à valider l’existence de Dieu en disant « Dieu existe car il ne peut pas ne pas exister ». Contrairement à Leibniz qui pensait qu’on pouvait avoir une connaissance confuse, Kant nous dit que ce que ce dernier nomme « connaissance confuse » n’est même pas de l’ordre de la connaissance, qu’on ne connaît tout simplement rien du tout de ces choses et que nous n’avons accès qu’aux phénomènes sur lesquels nous pourrons formuler des jugements synthétiques a priori et a posteriori. Les jugements synthétiques a posteriori sont ceux qui permettent d’étendre la connaissance et d’apprendre quelque chose de nouveau. Ils relèvent de l’expérience et de la connaissance empirique de la Science. À côté de ces derniers, nous trouvons les jugements synthétiques a priori, avant que les phénomènes aient lieu, qui vont nous permettre de comprendre les structures mentales sur lesquels reposent nos conditions de la connaissance. On trouvera ici les mathématiques. Mais comprendre ces structures mentales ne veut pas dire comprendre la métaphysique. Notre raison nous limite à penser en termes de concepts et de catégories. Alors Kant en arrivera à la conclusion que notre capacité de connaître les choses par l’exercice de la raison est limitée et que certaines choses nous serons toujours inaccessibles. Mais est-ce vraiment le cas ? D’où viennent ces structures mentales ? De l’évolution, que Kant ne pouvait évidemment pas intégrer dans sa pensée.

Évolution de nos connaissances

En dépit de toute vérité, la représentation grotesque, puisqu’il faut le dire, d’une quintessence de toutes les réalités possibles y est présentée comme une notion essentielle et nécessaire de la raison. Pour la déduire, Kant émet cette assertion fausse, que notre connaissance des choses particulières a lieu par une limitation de plus en plus grande de concepts généraux, qu’il faut aboutir par conséquent à un concept souverainement général, qui renferme en soi toute réalité. Cette affirmation est aussi contraire à sa propre doctrine qu’à la vérité ; car, tout à l’opposé, notre connaissance part du particulier, pour s’élargir et s’étendre jusqu’au général

Arthur Schopenhauer, Le monde comme volonté et comme représentation

Nos structures mentales influencent certes notre perception et notre compréhension de la réalité, mais elles sont intimement liées à l’évolution de nos structures biologiques et de notre culture qui jouent également un rôle important. L’évolution a sélectionné les informations dont nous avons besoin pour agir efficacement dans le monde réel. Mais l’évolution ne va pas nécessairement nous offrir toutes les informations disponibles. Par conséquent, notre compréhension de la réalité peut être limitée par notre capacité biologique à percevoir et à comprendre certaines informations. En d’autres termes, notre compréhension de la réalité est influencée par la manière dont nous avons évolué pour interagir avec le monde qui nous entoure, ce qui peut nous empêcher de comprendre complètement certains aspects de la réalité.

Certains animaux, par leurs particularités, vont avoir accès à de l’information sur le monde inaccessible aux humains. Par exemple les chauves-souris vont s’orientent grâce à un système de navigation basé sur l’écholocation dont les humains ne bénéficient pas. Cette capacité est encodée dans leurs gènes. L’évolution va sélectionner des gènes afin de créer des génomes ayant accès à de l’information. Moindre complexité génomique, moindre information accessible. Les génotypes vont donner des phénotypes doués d’entendements différents. Ce qui va différencier profondément les humains des animaux est leur entendement supérieur résultant sur une capacité à penser des catégories et concepts complexes. Je ne crois pas que ce soit le propre des humains de créer des catégories. Si un lapin fuit devant un loup c’est parce qu’il a intégré à sa vision du monde cette catégorie opérante. Mais seuls les humains sont capables de faire preuve d’une capacité d’abstraction suffisante pour imaginer des concepts complexes et de développer des technologies leur permettant d’acquérir de nouvelles compétences exosomatiques qui vont étendre leur perception du monde.

Le langage en premier lieu joue un rôle important dans la façon dont nous générons des concepts et donc dans notre perception de la réalité et dans la création de connaissance. Le langage nous permet de nommer et de catégoriser les objets, les événements et les idées dans le monde qui nous entoure. Le langage a tendance à simplifier la réalité en utilisant des mots qui ont une signification relativement stable, mais qui peuvent ne pas refléter la complexité de la réalité objective. Notre perception de la réalité est influencée par la façon dont nous utilisons le langage pour catégoriser les choses, ce qui nécessite une certaine simplification.

Résumons : les mots étant comparables aux autres aspects de la culture, il faut s’attendre à ce que le vocabulaire d’une langue se développe en même temps que le cerveau collectif de la population parlant cette langue. Comme le montrent les noms de couleurs et les nombres entiers, les additions lexicales ne sont pas seulement fortuites : elles peuvent nous apporter de nouvelles facultés cognitives et augmenter notre QI.

Joseph Henrich, L’intelligence collective

En d’autres termes, le langage nous permet de faire face à la complexité du monde en créant des concepts suivant un principe de moindre complexité qui nous permet de naviguer plus facilement dans le monde individuellement mais encore plus collectivement. Le vocabulaire joue un rôle clef dans la complexité. Un vocabulaire plus étendu signifie une meilleure compression des données – moins de mots sont nécessaires pour exprimer les concepts – donc un débit de données plus élevé. En tant que medium fondamental de la communication, certains langages vont favoriser mieux que d’autres l’échange d’information.

Le médium fondamental de communication, celui qui garantit la perpétuation régulière et continue de l’autopoïèse de la société, est le langage.

Niklas Luhmann, La société de la société

Moindre complexité ne veut pas dire moins de complexité. La complexité du langage va jouer un rôle capital dans notre capacité à formuler des idées nouvelles et penser le monde. Je ne connais pas les hiéroglyphes mais je doute qu’on puisse expliquer Kant en hiéroglyphes. Le langage nous permet de structurer notre pensée et de donner un sens à notre expérience du monde qui nous entoure.

Imaginons que la réalité soit comme un monde virtuel que nous ne pouvons appréhender qu’avec un casque de réalité virtuelle. Ce casque représente notre esprit, qui filtre et interprète les informations que nous recevons du monde virtuel. Selon Kant, notre esprit ne perçoit pas simplement la réalité telle qu’elle est, mais il lui impose également des structures telles que les concepts et les catégories. Cela signifie que notre perception de la réalité est influencée par ces structures mentales, tout comme un casque de réalité virtuelle peut influencer la façon dont nous percevons le monde virtuel. C’est tout à fait exact. Cependant ce casque ne nous a pas été mis sur la tête du jour au lendemain. Il évolue lui même au fil du temps. Schopenhauer a raison, des 12 catégories que propose Kant seule la causalité est effective. C’est la causalité qui va permettre de construire l’information et donc les catégories par lesquelles nous donnons du sens au monde qui nous entoure.

Nietzsche va lui encore plus loin et affirme que même la causalité n’est pas effective et que tout peut être réduit à la volonté de puissance. Le loup ne mange pas le lapin car il a faim. Sa faim n’est pas la cause. Sa volonté de puissance est plus forte que celle du lapin. Nietzsche a sûrement raison mais je ne vois pas en quoi cela retirerait le principe de cause lui-même. Pire, il en va jusqu’à relativiser le concept de Vérité. Pour lui, la Vérité, qui fut associée aux autres concepts de Bien, de Perfection, d’Absolu et in fine de Dieu, ne vaut rien en soi, et un mensonge peut avoir plus de valeur tant qu’il augmente notre puissance. Il commet ici une erreur. On ne peut pas dissocier la puissance de la construction d’information, donc de la connaissance qui n’est jamais que la découverte de ce qui est vrai. Il faut imaginer que chaque génération dispose d’une version du casque différent avec de nouvelles fonctionnalités, de nouvelles catégories et concepts. Les concepts les plus proches de la vérité augmentent la puissance de leur hôte. S’ils ne sont pas la Vérité dans le sens où ils ne permettent pas nécessairement d’accéder à la chose en soi, à l’être, ils offrent cependant une sélection d’information permettant d’optimiser notre fonctionnalité dans le monde sensible. Ils permettent de se rapprocher de la Vérité de façon asymptotique.

Si nous avions accès à toutes les informations sur la réalité objective, notre expérience du monde serait incroyablement complexe et difficile à gérer. Nous serions submergés par trop d’informations et incapables d’agir de manière efficace, car nous ne pourrions pas faire le tri parmi toutes les données. Par conséquent, notre perception du monde est livrée avec une certaine simplification, car nous ne percevons que l’information qui est pertinente pour notre capacité à agir dans le monde. Cette simplification nous permet de naviguer dans le monde de manière plus efficace et de faire des choix basés sur les informations les plus pertinentes. En un sens, notre perception simplifiée de la réalité nous offre une version « traité » du monde qui est plus gérable pour nous.

Les capacités cognitives varient non seulement d’une génération à l’autre mais encore d’un individu à l’autre en raison de différences dans les traits de personnalité, les expériences, l’éducation, la formation et le développement cérébral.

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C’est que les éléments signalés dans ce chapitre, qui entrent, dans la science économique et la constituent, sont essentiellement mobiles et divers. Besoins, désirs, matériaux et puissances fournis par la nature, forces musculaires, organes, facultés intellectuelles, qualités morales ; tout cela est variable selon l’individu, le temps et le lieu. Il n’y a pas deux hommes qui se ressemblent sous chacun de ces rapports, ni, à plus forte raison, sur tous ; bien plus, aucun homme ne se ressemble exactement à lui-même deux heures de suite ; ce que l’un sait, l’autre l’ignore ; ce que celui-ci apprécie, celui-là le dédaigne ; ici, la nature a été prodigue, là, avare ; une vertu qui est difficile à pratiquer à un certain degré de température devient facile sous un autre climat.

Frédéric Bastiat, Harmonies économiques

Cela peut affecter leur capacité à formuler des concepts opérants précis et à comprendre la réalité. De même, les langages peuvent varier en termes de structure et de capacité à formuler des concepts. Certaines langues peuvent être plus riches en termes de vocabulaire, tandis que d’autres peuvent être plus simples. Certaines peuvent être plus flexibles en matière de grammaire, ce qui les rend plus adaptables pour décrire la réalité, tandis que d’autres peuvent être plus rigides et limitantes. Par conséquent, la capacité d’un individu à formuler des concepts précis et à comprendre la réalité dépend de leur capacité cognitive individuelle mais aussi de la structure de leur langue maternelle.

De plus, le langage ne peut être séparé de ce que Wittgenstein nomme les « formes de vie ». S’éloignant de sa vision initiale faisant la part belle à la logique vue comme la structure sous-jacente de la réalité et du langage. Dans les « Recherches Philosophiques », Wittgenstein se détourne de cette idée et explore plutôt la manière dont la signification émerge des pratiques sociales et des jeux de langage. Les « formes de vie » font référence à l’ensemble des pratiques culturelles, sociales et biologiques qui constituent le cadre dans lequel les jeux de langage prennent leur sens et se développent. Les formes de vie sont les contextes dans lesquels les activités humaines, y compris l’utilisation du langage, s’inscrivent et se déroulent. Le langage repose sur des signes qu’un interlocuteur va interpréter selon les symboles associés à une forme de vie.

Pour Wittgenstein, les jeux de langage ne peuvent pas être compris indépendamment des formes de vie dans lesquelles ils sont ancrés. Les formes de vie sont les conditions préalables à la compréhension du sens et de la signification des mots et des phrases. Elles sont les pratiques et les activités partagées qui donnent naissance aux règles et aux conventions linguistiques. Ce qu’un occidental nomme Dieu n’est pas ce qu’un Japonais nomme Dieu. Une méditation cartésienne n’a rien à voir avec la méditation bouddhiste.

Le langage va alors constituer un outil nous permettant de générer du sens et capturer une facette de l’essence des choses. On peut voir, en regardant le soleil, un Dieu sur un chariot, comme dans la mythologie grecque, ou une énorme boule de gaz en fusion dont on peut tirer de l’énergie. Le perfectionnement de nos connaissances et du sens qu’on donne aux choses qui nous entourent contribuent à l’émergence d’un nouvel agencement du monde. Il va alors suivre les mêmes principes que nous avons mis en évidence dans notre schéma. Et c’est là tout l’apport de la deuxième partie de l’œuvre de Wittgenstein. Alors que le Tractatus Philosophicus dévoilait une vision mathématique d’un monde mécanique avec un langage reposant sur la logique, dans les Recherches Philosophiques, Wittgeinstein met plus en avant comment le langage va être construit au fur et à mesure et contextuellement, ce qui le rend plus adapté à une conception plus nuancée et complexe du langage et de la signification. Cette nouvelle acception laisse plus de place à l’idée d’un observateur-participant qui découvre les lois de l’univers autant qu’il participe à créer la réalité.

Les langages informatiques ne sont pas d’une autre nature. Ils permettront certainement de passer à une échelle supérieure en matière de concentration d’information et réduction de complexité permettant aux humains d’optimiser leurs actions. Quel en serait un exemple concret ? Si je vous dis que les produits ultra-transformés sont mauvais pour vous, vous continuerez d’en manger car vous êtes câblés pour les apprécier. Même si vous en êtes conscients, vous pouvez faire consciemment un mauvais choix. Imaginez maintenant qu’une puce dans votre cerveau vous envoie un sentiment de dégoût à chaque bouchée d’un pain au chocolat. Le sens est le même, vous recevez un message vous indiquant que cet aliment n’est pas bon pour vous, mais l’information nécessaire est plus petite que mes textes s’appuyant sur le langage et elle est plus efficace. Vous ne désirez plus ce pain au chocolat et vous effectuez la bonne action.

Cependant, une proposition peut seulement dire comment est une chose, non ce qu’elle est, comme dira Wittgenstein. Cette quête de perfectionnement, même via la cybernétique, pourrait alors potentiellement être limitée par l’incapacité à tout langage de capturer et communiquer quoi que ce soit dépassant ce monde. Si un penseur a poussé à son paroxysme la recherche de la moindre information et moindre complexité pour livrer sa pensée, c’est bien Wittgenstein. Il y parviendra avec brio mais le langage constituera toujours pour lui un outil nécessaire mais bien trop utilitaire pour dire quoi que ce soit sur une chose qui se veut indicible par nature.

Car qu’est-ce que le langage au final sinon le code cybernétique qui, d’un côté, va structurer la pensée d’un individu, et de l’autre côté, permettre de créer des algorithmes rendant une culture fonctionnelle ?

Cependant, encore une fois, moindre information ne veut pas dire moins d’information. Les individus dotés de gènes qui les dotent d’une capacité cognitive supérieure et d’une langue maternelle plus adaptée pour formuler des concepts précis auront une meilleure chance de survie et de reproduction dans leur environnement. De même, les mèmes, ou les idées et les comportements culturels qui se propagent d’une génération à l’autre peuvent être sélectionnés pour leur capacité à offrir une meilleure adaptation au monde environnant. Ainsi, à mesure que les générations se succèdent, les gènes et les mèmes qui offrent les meilleures chances d’action dans le monde seront de plus en plus représentés dans la population. Cette sélection opérée par l’évolution peut donc influencer notre perception de la réalité, en nous limitant à certaines capacités cognitives et à certains concepts.

Nous devons être conscients de l’environnement que nous créons pour nous-mêmes et de la sélection qu’il opère sur les individus qui y vivent. Les gènes et les mèmes qui offrent les meilleures chances de survie et de reproduction seront sélectionnés par l’évolution, ce qui peut influencer notre perception de la réalité. C’est pourquoi il est important de se rappeler que notre perception de la réalité est influencée par notre héritage biologique et culturel, ainsi que par l’environnement dans lequel nous vivons.

Tout comme l’obésité grimpante est directement liée à l’environnement alimentaire que nous avons créé pour nous-mêmes avec une abondance de produits ultra-transformés dépourvus de protéines, notre environnement intellectuel peut également nous pousser à nous affamer de pensée. De la même manière que les produits ultra-transformés sont plus faciles et plus rapides à consommer, mais dépourvus de nutriments essentiels pour notre corps, l’environnement intellectuel peut nous encourager à consommer des informations superficielles et peu profondes, ce qui peut entraîner un appauvrissement de la langue et de la pensée. Il est tout à fait approprié de parler d’infobésité. De la même manière que nous pouvons faire un effort conscient pour choisir des aliments plus riches en nutriments, nous pouvons également faire un effort conscient pour choisir des sources d’information plus riches en contenu intellectuel et pour stimuler notre pensée de manière plus approfondie.

Kant a alors raison de dire qu’il existe une limite à ce que nous pouvons connaître, directement lié à la nature de la raison et l’entendement humain. Mais premièrement, Kant parle bien ici de limite et non de borne. La différence entre les deux réside dans le fait que s’il admet une limite, cela ne veut pas dire qu’il n’y ait rien au delà de cette limite mais seulement que cela ne nous est pas accessible. Deuxièmement, cette limite peut évoluer et on peut donc ainsi potentiellement tendre vers un plus grand entendement, notamment grâce à de nouveaux outils technologiques. Comme le dira Guénon, qui sera bien avisé sur ce coup, « il n’y a pas de choses inintelligibles, il y a seulement des choses actuellement incompréhensibles ».

La connaissance totale étant adéquate à la Possibilité universelle, il n’y a rien qui soit inconnaissable, ou, en d’autres termes, « il n’y a pas de choses inintelligibles, il y a seulement des choses actuellement incompréhensibles », c’est-à-dire inconcevables, non point en elles-mêmes et absolument, mais seulement pour nous en tant qu’êtres conditionnés, c’est-à-dire limités, dans notre manifestation actuelle, aux possibilités d’un état déterminé.

René Guénon, Des états multiples de l’être

Mais n’oubliez pas que si l’homme peut s’élever il peut aussi redescendre. On entend souvent des gens s’inquiéter du dysgénisme. Mais si notre capacité à connaître le monde évolue selon nos structures biologiques, nos structures mentales et notre technologie, les trois sont intimement liées. Si une régression est possible dans ces domaines, le problème serait alors la réduction de notre capacité même de penser les choses et d’agir dans le monde. Il existerait en parallèle d’un potentiel dysgénisme ce que l’on pourrait qualifier de « dysmémisme ». Il n’est pas impossible que si le monde demain devenait entièrement musulman et que l’arabe était la seule langue existante alors vous pourriez oublier Kant, Leibniz et tous les penseurs occidentaux sur lesquels je m’appuie car les individus n’auraient même plus les outils conceptuels nécessaires pour les penser.

Ni même peut-être la biologie nécessaire, car le langage influence les connexions effectuées dans notre cerveau. Des scientifiques de l’Institut Max Planck pour les Sciences Cognitives et du Cerveau à Leipzig ont mené une étude pour analyser les différences dans le cerveau des locuteurs natifs de l’arabe et de l’allemand. L’équipe a constaté que la structure linguistique du cerveau est façonnée par notre langue maternelle.

Chez les locuteurs natifs de l’arabe, ils ont découvert des connexions plus prononcées entre les hémisphères gauche et droit du cerveau, ainsi qu’entre les lobes latéraux du cerveau, appelés lobe temporal, s’étendant vers la section centrale, connue sous le nom de lobe pariétal. Ces régions du cerveau sont responsables du traitement de la prononciation et du sens des mots.

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Chez les locuteurs natifs de l’allemand, ils ont trouvé des connexions plus fortes dans l’hémisphère gauche du cerveau et vers le lobe frontal dans la zone frontale du cerveau. Ces régions sont responsables du traitement de la structure des phrases, ce qui explique pourquoi les locuteurs natifs de l’allemand comprennent facilement des phrases complexes avec plusieurs propositions.

Il faut noter cependant que le monde arabe à une autre époque conserva une partie de nos connaissances lorsque l’Europe faisait elle l’expérience d’un déclin mais je ne vois rien aujourd’hui qui pourrait figurer les prémices d’une telle chose. Quelle voie homme de l’ouest ? Kant ou Quoicoubeh ?

Voilà donc la fin à laquelle je dois tendre : acquérir cette nature humaine supérieure, et faire tous mes efforts pour que beaucoup d’autres l’acquièrent avec moi ; en d’autres termes, il importe à mon bonheur que beaucoup d’autres s’élèvent aux mêmes pensées que moi, afin que leur entendement et leurs désirs soient en accord avec les miens ; pour cela, il suffit de deux choses, d’abord de comprendre la nature universelle autant qu’il est nécessaire pour acquérir cette nature humaine supérieure ; ensuite d’établir une société telle que le plus grand nombre puisse parvenir facilement et sûrement à ce degré de perfection.

Spinoza, De la réforme de l’entendement

D’ailleurs, la différence qu’il y a entre la raison et l’entendement, — l’une, faculté des représentations abstraites, l’autre, faculté des représentations intuitives, — a été déjà aperçue par Pic de la Mirandole, ce scholastique grand seigneur ; dans son livre De imaginatione, chap. II, il distingue soigneusement la raison de l’entendement, et considère la première comme la faculté discursive, particulière à l’homme, et la seconde comme la faculté intuitive, qui est le mode de connaissance des anges, presque celui de Dieu. De même Spinoza définit très justement la raison, la faculté de former des concepts généraux (Eth. II, prop. 40, schol. 2).

Arthur Schopenhauer, Le monde comme volonté et comme représentation

L’humanité pourrait s’élever comme se rabaisser. Nos capacités de connaître le monde pourraient ainsi augmenter ou diminuer. Mais en quoi une baisse temporaire serait un problème sur le temps long ? Après tout, on pourrait bien perdre quelques années, voire quelques millions d’années, à l’échelle de l’univers ce n’est pas si grave.

Mais voilà, ce n’est pas tout. Il est une chose qui pourrait saper tout espoir d’une connaissance totale de l’univers et pour cause, il se pourrait qu’il y ait un cosmos mais pas d’univers en premier lieu. Ce que je veux dire par là, c’est que notre vision d’une unité globale pourrait bien relever d’un biais de l’esprit.

Ce que l’on nomme « l’univers » s’étend, et les galaxies s’éloignent les unes des autres sous l’effet de l’énergie noire, tant est si bien qu’il se pourrait qu’un jour la connaissance héritée des observations d’aujourd’hui pourrait sembler relever de la pure mythologie d’un temps ancien.

Alors que l’univers se dilate sur des centaines de milliards d’années, a expliqué Reynolds, il y aura un moment, dans le futur lointain, où toutes les galaxies seront si éloignées les unes des autres qu’elles ne seront plus visibles les unes des autres. […] En atteignant ce moment, il ne sera plus possible de comprendre l’histoire de l’univers – ou même s’il en a eu une – car toutes les preuves d’un cosmos plus large en dehors de sa propre galaxie auront disparu à jamais. La cosmologie elle-même sera impossible. […] Dans un univers futur ainsi radicalement dilaté, a poursuivi Reynolds, certaines des intuitions les plus élémentaires offertes par l’astronomie d’aujourd’hui seront indisponibles. Après tout, fait-il remarquer, « on ne peut pas mesurer le décalage vers le rouge des galaxies si on ne peut pas voir les galaxies. Et si on ne peut pas voir les galaxies, comment sait-on même que l’univers est en expansion ? Comment déterminerait-on jamais que l’univers a eu une origine ? ».

Geoff Manaugh, cité par Nick Land dans son article Désagrégation

« Un univers en accélération efface les traces de ses propres origines » écriront Lawrence M. Krauss et Robert J. Scherrer, dans un article intitulé « The End of Cosmology? » publié dans Scientific American (2008). Autrement, la fenêtre d’ouverture nous permettant d’accéder à des connaissances sur le passé semble se fermer en même temps que nos capacités à la comprendre augmentent. Les objets de connaissances disponibles aujourd’hui semblent plus nombreux que demain, alors, afin de comprendre le maximum de choses, il faudrait connaître tout ce qui est possible aujourd’hui car demain sera trop tard pour certains.

L’âme faustienne tient tout entière dans ce fait. Elle repose entre une tension entre la soif de connaissance immédiate jusqu’à la fragmentation et l’acceptation du fait qu’il y aura nécessairement toujours une part de connaissance qui nous sera inaccessible et qu’on devra nécessairement se contenter de la contemplation d’un cosmos dont seul Dieu en a la pleine connaissance. Une conception de Dieu relevant de la docte ignorance, à la manière de Nicolas de Cues, qui ne réside pas dans l’accumulation de connaissances, mais dans la reconnaissance humble des limites même de la connaissance. C’est dans cet espace que réside le divin, ce qui tient de l’inconnaissable dont nous n’avons même pas idée. L’homme sage est celui capable d’accepter ces deux positions antagonistes en même temps.

Le plus grand bonheur de l’homme qui pense, c’est d’avoir étudié le connaissable, et d’admirer paisiblement l’inconnaissable.

Goethe

Ces principes étant posés, si notre connaissance peut varier selon notre perception du monde reposant sur nos structures mentales cela doit naturellement nous questionner quand à la nature et à notre capacité à connaître ce que nous tenons pour Dieu, la réalité et le moi. Même si Dieu existe, est-ce que nous serons capables d’en avoir la connaissance un jour ? Est-ce que nous voyons la réalité telle qu’elle est ? Et enfin est-ce que la conscience et le je sont des illusions ?

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