Télos humain, métatélos universel [TNT 7]

Les fleurs ont les fruits pour miroir. 

Paul Éluard  

Teleology is like a mistress to a biologist: he cannot live without her but he’s unwilling to be seen with her in public. 

John Burdon Sanderson Haldane  

Les succès de la science mécaniste des XVIIe et XVIIIe siècles seraient à l’origine de la dépréciation de la philosophie classique, en particulier de l’interprétation thomiste d’Aristote. Cette science mécaniste adopta le matérialisme chaotique des atomistes, en y ajoutant la mathématisation idéale chère à Pythagore et Platon.

Le télos, la fin ultime des choses et des êtres, fut évacué de l’analyse scientifique. Le télos est ce vers quoi une chose tend par nature ; l’attracteur qui l’aspire à travers les états-configurations de la matière-énergie vers son état final. C’est aussi, plus prosaïquement, sa fin utile. Une montre donne l’heure ; c’est un de ses télos. La noix contient en elle le noyer. Le noyer étire ses branches vers les rayons nourriciers du soleil pour alimenter sa fin, la noix.

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Comprendre le vivant sans user du concept de télos est extrêmement difficile. La noix contient en elle le noyer. La science mécaniste ne put connaître du vivant que ses aspects les plus prévisibles et superficiels. Galilée lui-même dut volontairement faire abstraction de l’observateur conscient (et de ses effets possibles sur le phénomène mesuré) lorsqu’il fonda la physique moderne. Ainsi, au lieu de voir dans les interactions des particules élémentaires une vaste chorégraphie tendant vers quelque part, la science mécaniste y vit un mosh-pit de chocs et contrechocs déterministes, mais intrinsèquement dénués de sens.

Le télos rejeté, le but des choses nié, l’intelligibilité du pourquoi sombra dans l’oubli. Pour bien des raisons, quelques-unes valables, l’essence et le télos de l’homme furent remis en cause. Comme ils perdirent de vue la fin de l’homme, les philosophes politiques se tournèrent exclusivement vers ses origines afin d’organiser la société, et de fonder un droit naturel nouveau. Ces grands hommes, Machiavel, Hobbes, Locke, tenaient aussi à actualiser la puissance de l’homme dans ce monde, plutôt que de patienter pour la venue de la Cité de Dieu. Les anciens prenaient leurs repères les yeux rivés sur les étoiles, les modernes décidèrent volontairement de fixer l’horizon. Cette entreprise culmina en la notion que la nature de l’homme est d’être infiniment perfectible.

Ces dernières décennies ont toutefois vu un renouveau d’intérêt pour le concept de téléologie se manifester dans les sciences de la vie. Loin de moi la volonté de tromper le lecteur, et de lui faire croire que la téléologie est acceptée par la majorité des biologistes, ni même par une minorité significative. Non, cet intérêt ne représente que les balbutiements d’une redécouverte qui ne sera peut-être pas stérile ni dénuée d’importance pour la philosophie politique. Il faut toutefois se garder de sombrer dans la pensée téléologique de premier niveau qui obscurcit, dévoie ou nie simplement le processus d’évolution darwinienne par mutations aléatoires et sélection naturelle. Il faut aussi, absolument, se libérer de la fausseté voulant que si un processus est téléologique, il est nécessairement prédéterminé et absolument prévisible. L’algorithme n’est pas le résultat.

Intentionnalité et complexification progressive : nous ne toucherons qu’à deux aspects de l’exploration scientifique contemporaine de la téléologie, puis nous évaluerons comment cette téléologie pourrait devenir philosophiquement normative.

Les systèmes vivants agissent avec intention : la bactérie active sa machinerie moléculaire interne pour mobiliser le cilium qui lui permet de remonter un gradient de glucose. À ce niveau, on peut présumer que toute l’action est instinctive ; animée, mais irréfléchie. Ce serait méconnaître et sous-estimer le nombre de calculs intracellulaires nécessaires au fonctionnement du plus bas procaryote. Si la conscience et l’intention ne sont que le fruit d’une force brute computationnelle – comme se plaisent à nous le répéter les chantres de l’intelligence artificielle générale et consciente – alors il est difficile de ne pas voir dans la quantité exhibée par nos cousins procaryotes une qualité toute particulière. Mais passons, et ignorons les unicellulaires. Considérons une des hormones retrouvées chez un mammifère – que ce soit la thyroxine, le cortisol ou la testostérone. Les hormones sont des outils de communication intrasystème. Certains de leurs effets sont intrinsèques et expliqués par leur conformation moléculaire, mais d’autres nécessitent une interprétation de la part du reste du système. Un message, même hormonal ou moléculaire, implique un auteur et un interpréteur. Une hormone est sécrétée en réponse à une modification de l’environnement, ce qui enclenche à distance, et après avoir été interprétée comme signal pertinent par les cellules dont elle devait modifier le comportant, les changements nécessaires pour maintenir l’homéostasie de l’organisme. Le but proximal de l’hormone est de déclencher une série de modifications physiologiques précises. Le but ultime, le but téléologique, c’est l’homéostasie du système. Ce système de communication est sculpté par l’évolution darwinienne parce qu’il confère à l’organisme un avantage reproductif dans un environnement donné. L’intentionnalité, la finalité, est ce qui est sélectionné par l’évolution darwinienne. Sans homéostasie, pas de reproduction. Sans finalité intrinsèque au système, pas de sélection.

Bien qu’encore marginaux, certains biologistes se spécialisant en biologie des systèmes avancent aujourd’hui que le raisonnement téléologique est le seul qui puisse leur permettre de comprendre la raison d’un système moléculaire dans un contexte vivant. Ces modules moléculaires collaborent au maintien de l’homéostasie d’un tout (l’être vivant) sans lequel ils seraient non seulement sans raison, mais ne seraient même pas du tout. La chaîne de causalité n’est pas simplement ascendante, de la partie vers le tout. Le rôle de la partie repose sur sa position au sein du tout et des relations qu’elle entretient avec les autres parties constitutives du système en entier. Les biologistes refusant a priori de reconnaître l’existence d’un processus régissant ces interactions ascendantes et descendantes, une intentionnalité, font souvent référence à des propriétés « émergentes ». Malheureusement, cette émergence magique fait souvent penser à l’éther de la science des âges passés. On nous donne un mot, comme on donne un os décharné à un chien. Rien ne nous explique en quoi consiste exactement cette émergence, ce qu’elle fait apparaître au monde, son statut ontologique et sa relation avec l’énergie-matière. Les plus audacieux la relient justement avec le concept d’information. Or, nous y revoilà ; qu’est-ce que l’information sinon une intention de communiquer ? Et qu’est-ce que l’intention si elle n’a point de fin, de télos ? On peut parler de téléologie dès qu’un système donné agit en vue de quelque chose. Si un agent anticipe un but avant d’entreprendre une action ou qu’un système possède un mécanisme de maintien de l’homéostasie malgré des fluctuations de l’environnement, il est difficile de ne pas parler de téléologie. C’est ici une téléologie bornée, limitée au système vivant et ses relations avec son environnement. 

L’intentionnalité est intrinsèque au système, mais le dépasse aussi. Cette téléologie limitée n’est pas la seule qui doit attirer notre attention. Il en existe une autre, pour ainsi dire plus retirée, plus obscure, mais à certains égards plus facile à appréhender : une méta-téléologie de la complexification universelle. L’émergence même des modules moléculaires ou macroscopiques (comme l’appareil visuel ou auditif par exemple) s’explique plus facilement lorsqu’on ne se limite pas aux balises traditionnelles de l’évolution darwinienne que sont les simples mutations aléatoires passées au tamis de la sélection naturelle. Trop souvent, on ne se concentre que sur les mutations aléatoires de ce processus, en négligeant l’importance des balises physico-chimiques le rendant même possible. Ces balises interdisent ou autorisent toutes sortes de formes de vie et font converger les phénotypes vers une gamme de fonctionnalités. Ces balises sont déterminées par les lois fondamentales de notre univers (passant de la constante gravitationnelle à la masse d’un électron), sans lesquelles il semble clair qu’aucune structure complexe (et possiblement aucun atome) ne puisse exister. Les valeurs numériques précises de ces constantes jouent un accord précis ayant permis à la matière d’émerger et se complexifier. Cette complexification se fait malgré les assauts incessants de l’entropie-marrée qui cherche à submerger toute structure dissipative loin de l’équilibre thermodynamique. On nous a répété à l’infini que rien ne pouvait jamais enfreindre la Deuxième Loi de la thermodynamique. Et pourtant, si notre civilisation biotechnologique planétaire ne l’enfreint pas, chaque lever de soleil qui la voit encore debout est un pied de nez à cette loi universelle. Mais cette civilisation est le fruit du Cosmos, comme tout le reste. Malgré l’homogénéisation de la Deuxième Loi, des pochettes de complexité s’épanouissent. Reconnaître la seconde téléologie, la métatéléologie cosmique, c’est reconnaître que l’univers est autopoïétique et autocomplexifiant. Ce métatélos semble inhérent à la structure de notre univers. On pourrait le voir comme un mouvement immuable. L’univers est foncièrement créatif, et projette en existence des systèmes dynamiques complexes eux-mêmes capables de se maintenir loin de l’équilibre thermodynamique. Il n’y a pas de point Omega, pas de fin temporelle à cette expansion complexifiante. Il n’y a qu’une frontière à repousser plus loin.

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La première téléologie abordée ici est l’intentionnalité se manifestant dans le comportement des systèmes biologiques. Cette téléologie faible est bornée plutôt que fondamentale. Elle est localisée ou demeure la propriété d’un système biologique donné (potentiellement à plusieurs niveaux d’analyse : moléculaire, cellulaire, individuel, écologique). Le métatélos fait référence à la complexification universelle elle-même. Pour parler comme un Ancien, cette loi naturelle est en dehors du devenir cosmique, mais s’actualise en lui. Comme la vie biotechnologique terrestre qui en découle inclut les structures les plus complexes connues de l’Univers, ceci revient à dire que la vie est le résultat du métatélos. La destination ultime est inconnue – toutes les nouvelles fonctions/formes de vie qui émergeront sont inconnues, mais la direction est là. Nous pouvons encore nous orienter avec les étoiles, sachant que l’horizon se dérobera toujours à notre vue. 

Comment est-ce que tout ce qui précède peut bien être pertinent pour le philosophe politique ? Il faut d’abord me concéder que les sages stoïciens avaient raison : ce qui est naturel est juste, la nature est normative. Les jugements de valeur sont indissociables des faits. Le paralogisme voulant que la nature ne détermine pas le Bien nous a aveuglés assez longtemps. Le naturel n’est pas que ce qui survient dans le monde, mais ce qui se conforme à l’ordre naturel. Mais, concéder ce point, que la conformité à l’ordre naturel est juste, n’est-ce pas concéder a priori que le télos doit être normatif. Pas nécessairement, car il n’est pas dit que le métatélos ni le télos limité existent. La nature pourrait exister et n’être que chaos. La conformité à un ordre irrégulier, chaotique et destructeur serait néfaste pour la société humaine. Il serait alors totalement justifié de se faire maître et possesseur de la nature. Les conventions humaines devraient primer sur l’ordre naturel. Mais si, comme le croyaient nos ancêtres, il existe quelque chose comme un ordre naturel, globalement bénéfique ; et si cet ordre tend à se perpétuer, s’étendre, se complexifier, l’homologie entre l’ordre naturel et les créations sociales des hommes se dévoile comme la juste voie à suivre. Aux incrédules, j’offre un argument plus empirique que déductif. Je propose qu’un groupe voué à la poursuite de l’ordre naturel universel, et motivé par la conviction improuvée que cet ordre intelligible est accessible à l’entendement humain (soit par la raison, l’instinct ou des itérations sélectionnées par l’évolution darwinienne) surclassera un groupe nihiliste désancré de la biologie. Les résultats de cette expérience naturelle sont partout autour de nous. D’un côté, ceux qui tentent, tant bien que mal, de vivre en accord avec le rang et le rôle que la nature leur a attribué à la naissance, de l’autre, les ensorcelés de la volonté revêche qui nient tant leur propre chair que leur esprit.

Ainsi, la question de la nature de l’homme peut être rouverte. Ce n’est pas seulement l’origine de l’homme, l’état de nature, qui peut être invoqué pour justifier une vision politique du monde, mais aussi sa finalité. L’homme fait partie du monde ; il est soumis à ses lois et ne peut leur échapper. Comme l’homme est un système biologique, et que la téléologie est le propre des systèmes biologiques, il est tout à fait séant de se demander quelle est la fin limitée de l’homme. Ne pas poser cette question est méconnaître la nature de l’animal humain. Échafauder un système politique sans assises naturelles est voué à l’échec. Notre époque est tellement engloutie dans le délire de la table rase et de la perfectibilité parfaite de l’homme que simplement reconnaître que la recherche d’une fin naturelle à l’homme est légitime devient une victoire en soi. L’existence de cette fin limitée préserve l’homme de l’engloutissement dans un Tout qui le dépasse, et qui risque de l’étouffer, si l’on ne se base que sur le métatélos pour structurer la société. Je ne me hasarderai ici qu’à proposer une hypothèse qui, si elle ne récolte que peu d’assentiment général aujourd’hui, a pour elle l’appui de nos ancêtres et des siècles passés. La fin limitée de l’homme est l’actualisation des excellences inhérentes à sa nature biologique. En tant qu’homme, faut-il le répéter, cette nature est limitée aux ornières charnelles de sa biologie. En tant que système ouvert et jusqu’à un certain point perfectible, l’homme avance à tâtons vers un but qui le dépasse, mais qui lui est propre. La démocratisation de l’injonction nietzschéenne de se faire l’auteur de ses valeurs a causé beaucoup de tort, non pas parce qu’elle est nécessairement délétère, mais parce qu’on l’a divorcée de la compréhension des balises bio-physico-psychologiques de ces valeurs. « Un en vaut mille, s’il est le meilleur » nous enseigne Héraclite ; le meilleur commence par se connaître soi-même.

Une exploration plus approfondie de la fin limitée de l’homme est nécessaire, mais ne sera pas entreprise ici. L’homme comme partie du Tout aura une fin qui ne sera compréhensible qu’en fonction du Tout. La partie ne tire son sens ultime qu’en fonction de ses relations avec son tout. Mais voici le problème : l’homme est incapable de comprendre le Tout, le Cosmos en entier. Les anciens le savaient, et n’étaient que momentanément troublés par ce fait. Le désir de complétion qui dirige l’homme hors de soi, qui motive la témérité du guerrier et l’ascension du sage hors de la caverne ne sera jamais complètement assouvi.

Comprendre qu’il existe un métatélos – une direction générale de complexification universelle et d’expansion du domaine du possible –  permet de mettre l’homme en relation avec le Tout cosmique. Parmi tous les êtres sur cette Terre, quel est celui le plus à même d’agir pour préserver et étendre le royaume de la vie ? L’homme. Lequel possède non seulement le vouloir instinctif de se propager, mais la raison permettant d’optimiser la marche à suivre ? L’homme. Lequelest en mesure de, non seulement, agir, mais d’agir consciemment, se faisant volontairement un pont tendu pour l’expansion du domaine biologique dans le cosmos ? L’homme. Voilà le dire-oui à la vie naturelle. L’homme comme berger de la vie. L’expansion humaine au-delà des confins de cette Terre est le résultat naturel et juste des forces de la nature. Limiter ou ralentir cette expansion sous prétexte que les sommes qui y seraient investies pourraient être déployées à des fins « humanitaires» est immoral parce que contre nature. Le métatélos, la complexification universelle, peut-elle être normative ? Oui. Ceci donne de l’importance à l’étude des conditions de sa réalisation.

À grands traits, ces conditions incluent : la transmission stable de la vie, l’homéostasie de l’écosystème terrestre et la diversification des écosystèmes planétaires. Ces conditions sont la base d’un programme écologique archéoprogressiste. Ce programme repose sur le développement technologique : la survie même de la biosphère n’étant assurée par rien. Nous sommes à une éruption volcanique ou un impact d’astéroïde près de l’effondrement de la société biotechnologique humaine, et par le fait même de l’annihilation de la possibilité d’expansion de la biosphère. La réalisation du métatélos repose sur le pacte faustien de l’Occident. Le métatélos et le télos limité se complètent. L’expansion éternelle dans l’espace infini est l’appel de notre civilisation occidentale, alors que la recherche de la perfection limitée d’un être incarné unique celui de nos ancêtres gréco-romains.

Comme le changement de paradigme philosophico-scientifique au début de l’ère moderne eut un impact sur la philosophie politique d’alors, une remise en question de la science mécaniste et un retour de la téléologie en science aura un impact sur la philosophie politique d’aujourd’hui. La science mécaniste rendit l’homme maître et possesseur de la Nature. La science téléologique, si elle existe, le restituera peut-être à sa juste place d’émule et berger. 

4 comments
  1. Ceci est mon premier commentaire sur Rage, cet article résonne d’une manière toute particulière avec mes réflexions personnelles sur le sujet. Je crois que le sujet qu’il soulève est d’une importance capitale.

    Bien que fervemment mécaniste et athée, je n’ai jamais apprécié le système éthique tenu pour découler logiquement du matérialisme – à savoir l’utilitarisme hédoniste. Tout au contraire, je me suis senti de plus en plus attiré par les notions “archaïques” d’ordre naturel et d’éthique des vertus. J’en suis venu à la conclusion que la notion de “paralogisme naturaliste” est erronée, née d’une mécompréhension du principe (et des sentiments qui sous-tendent) l’idée de “conformité à la nature”.

    Pour faire court, d’après ce que j’ai pu lire sur le sujet – j’espère écrire un jour un article sur J. Haidt et sa théorie des Fondations Morales – la morale est principalement une affaire d’intuitions primitives innées, les systèmes éthiques n’étant qu’une tentative de rationalisation qui vient dans un second temps. Et – désespoir des Lumières – tout le monde n’a pas la même sensibilité en matière d’intuitions morales, différents penseurs fondent leurs raisonnements sur des axiomes différents et chacun tient les autres factions sous l’illusion de sophismes et/ou d’information fausses (ou d’être des psychopathes hypocrites).

    Chez certains individus, le sentiment moral se limite uniquement au dégoût provenant du fait d’infliger et de voir un autre individu souffrir. Cette configuration tend à caractériser les individus alignés à gauche, en particulier la gauche radicale. Le rejet de la souffrance, érigé en système, à bien sûr donné l’utilitarisme, et selon cette perspective, l’idée d’ “ordre naturel” apparaît profondément absurde. La nature, c’est l’ensemble des choses qui existent ; parmi ces choses, certaines créent de la souffrance, il faut les supprimer, d’autres créent du plaisir, il faut les favoriser, que demander de plus ?

    Cependant, la plupart des humains sont sensibles à une pluralité d’émotions morales, on notera la présence d’instincts de réciprocité et de non-oppression (qui s’expriment plus fortement chez les individus à tendance libérale). Exprimés purs ils donnent un libertarien : la seule morale rationnelle est fondée sur la non-agression et l’association volontaire.

    Viennent enfin les conservateurs. Les individus proches du camp conservateur se caractérisent par une sensibilité particulière à une dimension morale appelée axe pureté/dégradation : les comportements sont jugés à l’aune du rôle “naturel” que chaque chose (et chacun) doit remplir pour que la société puisse perdurer. Les rois doivent gouverner avec justice, les guerriers doivent se battre courageusement, les femmes doivent mettre au monde des enfants et ainsi de suite. Un individu qui enfreint – par son état ou par ses actes – la déontologie de sa position (roi tyrannique, guerrier lâche, femme stérile) est un être dégradé – un individu qui s’y conforme est d’autant plus pur qu’il est proche de l’idéal.

    Haidt reste évasif sur le mécanisme précis de cet axe pureté/dégradation, mais si on examine le discours conservateur on reconnaît un raisonnement profondément téléologique. Le conservateur se demande d’abord “Pourquoi ceci existe ?” puis juge de la qualité de l’objet d’après la fonction qu’il lui reconnaît ; implicitement cette fonction est supposée devoir servir à la pérennité de la société.

    Pour certaines raisons (tradition philosophique essentialiste/déiste ? tendance humaine à l’analogie entre membres d’une société et organes d’un corps ? au naturalisme moral ?) l’ordre social idéal découlant de cette analyse téléologique a été décrit comme “naturel” ou “conforme à la nature”. De là provient l’incompréhension des progressistes envers l’appel à préserver l’ordre naturel : il ne s’agit pas d’un raisonnement – ce ne peut donc être un sophisme – mais d’une fondation axiomatique, reposant sur une sensibilité qui leur est étrangère.

    L’utilitariste serait certainement surprit de se voir accusé de “sophisme hédoniste”, à savoir d’assimiler sans le justifier le bien à l’accroissement de la quantité totale de plaisir : c’est ce qu’il DÉFINIT comme le bien. L’idée que chacun doit contribuer à l’accroissement du plaisir (et à la diminution de la souffrance) globale est tenu comme principe normatif, parce que confronté à un dilemme moral l’empathie est la sensation qui s’active le plus fortement chez lui.

    Mais chez d’autres individus, d’autres émotions peuvent se montrer dominantes, rationalisées, elles mèneront à d’autres systèmes reposant sur d’autres principes. Et en particulier, certains individus (c’est mon cas) tiennent pour axiomatiquement normatif qu’un individu doive chercher à remplir le rôle qui lui est le plus adapté pour assurer la pérennité de la société, et à travers elle la destinée cosmique, l’accomplissement de l’Histoire.

    1. Il est juste et nécessaire d’insister sur le caractère pré rationnel de fondements de la moralité. Je vous encourage fortement à écrire votre article. Je renchéris sur 2 points.
      1)même si l’on concédait à un rationaliste fanatique que les décisions politiques devraient être le fruit d’une décision collective à la suite d’un débat ouvert, des sociétés politiques arriveront à des résultats différents parce que les assises pré politique (pré rationnelles) de leurs raisonnements différents. Ceci est aussi vrai, comme vous le dites, lorsqu’on compare des sous-groupes dans une entité politique. Et ceci est encore plus vrai lorsque qu’on compare des groupes appartenant à des civilisations complètement différentes mais occupant le même espace politique. L’effritement de la cohésion sociale occasionné par ces divergences pré politiques ne peut être renversé que par des méthodes agressives d’assimilation culturelle (et encore). Mythos avant Logos.

      2)L’expérience empirique au long cours nous permet de séparer le grain de l’ivraie. Certains mélanges de conceptions pré politiques, dans un contexte environnemental donné, auront plus tendance à survivre que d’autres (ou simplement à déclasser les autres (accaparer leur territoire, etc.)). Sans rendre complètement normatif le simple fait de la survie (parce que la Chance joue un rôle trop important pour être négligé), nous saurons bien un jour qu’elle stratégie était plus adaptée à la situation dans laquelle nous nous trouvons.

  2. Votre texte, ‘Télos humain, métatélos universel’, m’a beaucoup plu! La science est sur le point de subir un changement radical de paradigme, et votre publication en dévoile déjà les concepts fondamentaux. En effet, la réalité n’est pas seulement composée de matière inerte suivant les lois mécaniques du mouvement tels des atomes dépourvus de perception et de volonté qui s’entrechoqueraient chaotiquement. Comme vous le défendez, la réalité comporte aussi de l’intentionnalité et de l’organisation : les plantes et les animaux sont guidés par des buts, et l’Univers poursuit aussi un métatélos. Dans le mouvement perpétuel, vous identifiez pertinemment l’homéostasie se trouvant à la base de l’intentionnalité. Cette dialectique des contraires ‘mouvement-immobilité’ n’est pas récente dans l’histoire des idées : Héraclite disait que ‘rien n’est permanent sauf le changement’, tandis que Parménide affirmait que ‘Immobile est le nom de tout.’ Puis, Platon tenta de réconcilier toutes ces paires dialectiques dans le Parménide : mouvement-immobilité, ressemblance-dissemblance, Un-multiple, Tout-partie, etc.

    Comme vous l’avez bien expliqué, chaque partie établit son sens dans sa relation par rapport aux autres parties de la totalité. En particulier, vous avez parfaitement raison en affirmant : ‘L’homme comme partie du Tout aura une fin qui ne sera compréhensible qu’en fonction du Tout. La partie ne tire son sens ultime qu’en fonction de ses relations avec son tout.’ Cette nouvelle science téléologique (et méréologique) doit donc répondre à la question suivante : quelle est l’homéostasie (le but) que la Totalité poursuit dans son mouvement perpétuel?

    À ce sujet, vous déclarez précipitamment que ‘l’homme est incapable de comprendre le Tout, le Cosmos en entier.’ Or, voici la seule critique que je vous adresse. Cette incompréhension était généralisée avant 2021, mais tel n’est plus le cas depuis la parution de mon dialogue ‘Pantomérie ou de l’Idée de l’Univers’, car on y retrouve une preuve mathématique indubitable de l’Ordre géométrique que l’Univers infini reproduit à chaque instant, malgré son mouvement perpétuel, depuis toujours et pour l’éternité. Cet Ordre géométrique et éternel constitue l’homéostasie universelle (ou le métatélos universel, pour reprendre vos termes). Il s’agit à la fois de la définition universelle de la Beauté (Socrate), de l’Idée de l’Univers (Platon) et du principe de toutes choses (arkhè chez Aristote). En effet, ce livre démontre empiriquement et mathématiquement que l’Univers maintient toujours la même relation géométrique entre les parties dans la Totalité, un peu comme le théorème de Pythagore énonce la relation géométrique immuable pour tous les triangles rectangles.

    Enfin, j’abonde également dans le même sens que vous à l’effet que cette nouvelle science téléologique bouleversera considérablement la philosophie politique. Car le but de l’Univers n’est pas le profit économique, mais bien plutôt de faire le Bien, c’est-à-dire de reproduire l’Idée de la Beauté sous toutes ses formes possibles ontologiquement. La science téléologique est le résultat de la philosophie contemplative, tandis que la politique en sera l’accomplissement pratique dans l’action. Il faut réfléchir avant d’agir… Or, la Pantomérie (de Paç, totalité, et méroç, partie) représente cette connaissance universelle de la relation immuable entre les parties de l’Univers que le politicien doit maîtriser s’il veut organiser la société harmonieusement. Comme le disait si bien Platon dans la République : ‘la cité idéale est peut-être située là-haut dans le ciel, comme un modèle pour qui veut la regarder et, en la regardant, se gouverner lui-même.’

    Je vous félicite grandement pour votre publication qui a le courage d’affronter les tenants de la science mécaniste avec une téléologie renouvelée. Le défi que vous osez relever est considérable et j’espère pouvoir contribuer en ce sens en coopérant avec vous…

    1. Merci pour ces commentaires. Je vais lire votre livre avec intérêt. Rapidement, toutefois, est-ce que vous postulez une compréhension globale en fonction de l’existence d’homologies fractales entre les parties et le Tout? “As above, so below; as below, so above.”

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