Trinité et système tripartite [TNT 3]

Quels sont les caractères propres de l’histoire occidentale ? Quelle en est, pour ainsi dire, la formule ?
J’ai insisté sur le mouvement moderne, sur le caractère de mouvement de la modernité, de mouvement qui ne parvient jamais à trouver son terme, à trouver le lieu du repos. Il y a de grandes civilisations hors d’Occident, et il s’y passe beaucoup de choses, mais elles ont ignoré le mouvement, le mouvement historique – elles avaient des chroniques et non pas une histoire –, du moins avant que la pression ou l’agression de l’Occident ne les fasse entrer dans l’histoire. Il y a dans l’Occident un principe singulier de mouvement, et c’est ce qui le caractérise d’abord.

Pierre Manent, Les métamorphoses de la cité

Toute histoire réelle commence par la constitution en ordres primaires de la noblesse et du clergé et par l’ascension de ces ordres au-dessus des paysans. L’opposition de la grande et de la petite noblesse, du roi et des vassaux, de la puissance laïque et ecclésiastique, est la forme fondamentale de toute politique chez les Grecs homériques, chez les vieux Chinois et chez les Goths, jusqu’au jour où la ville, bourgeoisie ou troisième ordre, eut bouleversé le style de l’histoire.

Oswald Spengler, Le déclin de l’Occident

Dans la tradition indo-européenne, il existe plusieurs exemples de dieux ou déesses qui sont associés ou invoqués en groupes de trois ; Badb, Macha et Nemain chez les Celtes, les Moires, représentant le destin dans la mythologie grecque, qu’on retrouve dans la culture nordique sous les traits des Nornes, et, à Rome, avec les Parques. Elles sont responsables de tisser le fil de la vie et de déterminer le sort des mortels. Chez les Grecs, Clotho tisse le fil de la vie, Lachésis le déroule, et Athropos, représentant la mort, le coupe. 

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Initialement, les Romains ne connaissaient qu’une Parque, Parca Maurtia, qui symbolisait la destinée, ainsi qu’une déesse appelée Neuna Fata, qui était associée à la naissance, et qui « se transformera », au fil du temps, en la Parque Nona. C’est sous l’influence des Moires grecques, qui président respectivement à la naissance, au déroulement de la vie puis à la mort, que les Romains adopteront l’idée de trois Parques (Parcae).

On peut les rapprocher des trois Déesses-Mères pré-islamiques (Al-Lat, Al-Uzza et Manat), aux trois Brigit de la mythologie irlandaise (trois sœurs : Brigitte la guérisseuse, Brigit la forgeronne et Brigit la poétesse), aux Trémaïé des Baux-de-Provence, ainsi qu’aux trois Maries (Marie-Madeleine, Marie Salomé et Marie Jacobé) au pied de l’arbre-croix dans les évangiles synoptiques. En se fondant sur l’Évangile selon Jean, les chrétiens considèrent généralement qu’il s’agit de Marie (mère de Jésus), de Marie (femme de Cléophas) et de Marie Madeleine.

On peut aussi évoquer Brahma, Vishnu et Shiva dans la tradition védique et les Romains, en plus des Parques, accordaient une importance particulière à ce qu’ils appelaient la Trias Capitolina (Triade capitoline) composée de Jupiter, Junon et Minerve (il existe une version avec Mars remplaçant Minerve). Jupiter était le dieu du ciel, de la foudre et incarnait la puissance, Junon était la déesse du mariage et de la maternité qui porte à l’existence un nouvel individu, et Minerve était la déesse de la sagesse, de la guerre et de l’artisanat, domaines de l’action, de l’expérience et de la connaissance.

Le temple de la Triade Capitoline a été construit sur le Capitole à Rome en 509 avant JC, après l’expulsion des rois étrusques et la fondation de la République romaine. Ce temple était considéré comme l’un des édifices les plus importants de la ville, et était utilisé pour célébrer des cérémonies et des rituels religieux importants comme une procession triomphale pour célébrer une victoire militaire.

On ne retrouve pas de triade officielle dans la mythologie nordique, mais le groupe le plus célèbre est constitué des dieux Odin, Thor et Freyja. Ces trois dieux sont considérés comme les plus importants du panthéon nordique et sont, eux aussi, souvent associés à des valeurs importantes telles que la sagesse, la force et la fécondité. Comme Minerve, Odin est le dieu de la sagesse, de la guerre et de la mort. Équivalent de Jupiter, Thor est le dieu du tonnerre et de la force. Miroir de Junon, Freyja est la déesse de l’amour, de la fertilité et de la magie. Odin est, cependant, considéré comme le Dieu supérieur à tous, et on trouve Tyr qui est aussi le dieu de la guerre et du courage. On pourrait donc aisément remplacer Odin par Tyr et lui offrir une place de choix au-dessus de tous ces dieux.

On pourrait alors établir un équivalent direct avec la mythologie grecque reposant sur Zeus, Hera et Athéna, mais je crois que le génie des grecs repose plutôt en réalité sur trois autres dieux qui sont les trois frères Prométhée, Épiméthée et Atlas, fils du Titan Japet. Atlas représente celui qui tient la Terre et maintient ainsi l’ordre, Prométhée représente la raison de celui qui pense avant d’agir et Épiméthée celui qui pense après l’action. J’y reviendrai plus longuement dans un article ultérieur.

C’est dans le contexte de l’empire romain que s’est développé le christianisme et qu’est née la particularité de sa trinité qu’on ne retrouve pas dans le judaïsme et l’Islam. Les chrétiens croient que Dieu est une entité unique et indivisible, mais qu’il se manifeste en trois personnes distinctes : le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Le premier à l’évoquer est le père de l’Église Tertullien et cette doctrine s’est développée progressivement au fil des siècles, à mesure que les chrétiens ont réfléchi sur les enseignements de Jésus-Christ et sur les écritures du Nouveau Testament, mais elle ne deviendra officielle que lors des conciles de Nicée en 325 et de Constantinople en 381.

Il y a eu des spéculations sur une possible relation entre la Trias Capitolina et la Trinité chrétienne, en particulier en raison de leur nature tripartite et de leur association avec la divinité suprême. Cependant, il n’y a pas de preuve directe d’un lien entre ces deux trinités.

Les chrétiens ont développé leur doctrine de la Trinité indépendamment de la Trias Capitolina et en réponse aux enseignements bibliques et aux enseignements de Jésus-Christ. En général, selon la doctrine chrétienne, le Père est considéré comme la source et la cause première de toute chose, y compris de l’existence elle-même. Le Fils, Jésus-Christ, est associé à l’incarnation et à l’expérience de l’humanité, en tant que personne divine qui a vécu parmi les êtres humains, et le Saint-Esprit est souvent associé à la puissance divine qui agit dans le monde et dans les individus, ainsi qu’à la force qui guide les croyants vers la vérité et la sagesse. On pourrait alors dresser un parallèle entre les deux que je capturerais dans le schéma suivant.

Trois ordres

“La classe des choses qui, à la fois, créent et sont créées embrasse l’ensemble des causes premières ou bien des prototypes, ou bien les idées de Platon. La somme de ces causes premières est le Logos. Le monde des idées est éternel et cependant créé. Sous l’influence du Saint-Esprit, ces causes premières donnent naissance au monde des choses particulières dont la matérialité est illusoire. Lorsqu’il est dit que Dieu crée les choses de « rien », ce « rien » doit être compris comme Dieu Lui-même dans le sens où Il est transcendant à toute connaissance.”

Bertrand Russell sur Jean Scot, Histoire e la philosophie continentale

Il est toutefois intéressant de noter qu’en partant de deux points de vue différents provenant de la tradition indo-européenne et sémite, il apparut nécessaire d’imaginer la réalité reposant sur un élément principal s’exprimant de trois façons différentes. 

La triade capitoline a été associée à l’organisation politique tripartite de la République romaine, qui était composée de trois branches de gouvernement : les Magistrats, le Sénat et l’Assemblée du peuple. Alors, si la Trinité chrétienne ne fut pas pensée à des fins politiques, elle trouvait cependant avec l’empire romain un terrain politico-culturel fertile sur lequel prendre racine. 

Il semble que c’est bien la différenciation d’une classe de guerriers, avec son statut « moral » particulier, unie par une sorte d’alliance souple à une classe également différenciée de prêtres, qui a été l’originalité, la nouveauté des Indo-Européens et, le cheval et le char aidant, la raison et le moyen de leur expansion : les inscriptions hiéroglyphiques et cunéiformes nous ont transmis le souvenir de la terreur que causaient aux vieilles civilisations ces spécialistes de la guerre, aussi hardis et impitoyables que, trois mille ans plus tard dans le Nouveau Monde, les conquistadores ont pu le paraître aux chefs et aux peuples des empires qu’ils écrasaient. Elles les désignent d’un nom – marianni – qu’en effet employaient les Indo-Iraniens : les márya, où S. Wikander a su reconnaître en 1938 les membres de Männerbünde du même type que ceux que O. Höfler venait d’étudier chez les Germains.

Georges Dumézil, Mythes et dieux Indo-Européens

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De façon plus large, le système tripartite constitue un attribut de la culture indo-européenne reposant sur l’ontologie, la politique et l’éthique. Pourquoi l’Occident a-t-il eu une histoire alors que les autres civilisations n’ont eu que des chroniques ? Il n’est pas impossible que le premier pas repose sur ce lègue tripartite hérité de nos ancêtres Indo-Européens qui, plus que quiconque, ont fait montre d’un esprit de conquête et de mouvement. Cependant, on pourra m’objecter que l’Inde, elle aussi héritière des même Indo-Européens n’a pas connu cet essor. Il semblerait que la branche européenne ait incarné une singularité, mais cela relève-t-il de causes finales que les Européens se seraient donnés ou de causes efficientes, biologiques ?

Dans son livre Enquête sur l’entendement humain, David Hume nous indique qu’il existe deux types de philosophie ayant chacune leur mérite. La première considère l’homme avant tout comme né pour l’action, et comme influencé dans ses estimations par le goût et le sentiment alors que la deuxième considère l’homme plus comme un être raisonnable que comme un être actif et cherchent plutôt à former son entendement que de cultiver ses mœurs. Georges Dumézil dans son livre Mythes et dieux des Indo-Européens se risquera à une comparaison entre les systèmes philosophiques des Romains et ceux des Indiens. Sa conclusion est que les Romains pensent historiquement et sont tournés vers l’action, la puissance nationale et le pragmatisme alors que les Indiens pensent fabuleusement et sont tournés vers la contemplation, le cosmique abstrait du tout et le mystique du Un immuable. En reprenant mon schéma, – que j’expliquerais plus en détails ultérieurement – il dit sommairement que l’Occident ont eu tendance à se concentrer sur l’aspect matériel du monde, la nature, alors que l’Orient a tendance à se concentrer sur l’aspect métaphysique.

L’Inde s’est au contraire de plus en plus persuadée que les individus ne sont qu’apparences trompeuses et que seul existe l’Un profond ; que par conséquent les vrais rapports entre les êtres, humains ou autres, sont plutôt des rapports de participation, d’interpénétration que des rapports d’opposition et de négociation ; que dans toute affaire, même la plus temporelle, le principal partenaire est le grand invisible dans lequel, à vrai dire, se rejoignent, se fondent les partenaires visibles.

Georges Dumézil, Mythes et dieux Indo-Européens

Cela pourrait alors constituer les grandes lignes de fractures entre l’Occident et l’Orient. Pour le dire simplement, dans leurs fondements, l’Orient penche du côté de l’Être et l’Occident du côté du devenir. Mais est-ce encore le cas ? On pourrait mettre cela en parallèle avec les propos d’Alfred North Whitehead dans son ouvrage The process of reality où il mentionne deux types de philosophies. La première, qu’on retrouvera plutôt à l’orient dans la pensée indienne ou chinoise selon lui, est la philosophie de l’organisme, holiste, centrée sur le processus qui tend donc vers l’action. La deuxième, plus occidentale, est la philosophie, analytique, reposant sur les faits qui cherche un absolu qu’elle trouvera souvent en Dieu.

Nous avons alors ici deux penseurs, avec d’un côté Dumézil et de l’autre Whitehead, qui regardent le même objet mais en tire deux conclusions radicalement différentes et même entièrement opposées. En réalité, tout dépend de l’époque à laquelle on regarde l’Occident et ce qu’on inclue dedans. Il s’est indéniablement dirigé vers une pensée analytique qui trouve son apogée avec les Lumières.

Beaucoup d’encre a coulé pour tenter d’expliquer pourquoi la révolution industrielle a eu lieu en Europe plutôt qu’ailleurs. Au cours de la première moitié du deuxième millénaire, la Chine, l’Inde et le monde islamique, et non l’Europe, auraient été les principaux candidats à l’origine de cette transformation économique révolutionnaire. Les explications proposées à la question « Pourquoi l’Europe ? » mettent l’accent sur le développement de gouvernements représentatifs, l’essor du commerce impersonnel, la découverte des Amériques, la disponibilité du charbon anglais, la longueur des côtes européennes, le génie des penseurs du siècle des Lumières, l’intensité des guerres européennes, le prix de la main-d’œuvre britannique et le développement d’une culture de la science. Mais nous verrons ultérieurement que ces avancées sont certainement liées à un changement dans la psychologie occidentale initié par le Christianisme.

Je crois, pour ma part, qu’on pourrait réduire ces deux philosophies à l’Être et le devenir et que l’une et l’autre détiennent une connaissance d’aspects partiels du monde. Il n’est pas opportun de choisir un camp contre l’autre, et c’est, peut-être, la rencontre des deux qui représenta la première avancée fondatrice. Il me semble que cela revient tout simplement à regarder mon schéma et accorder plus d’importance soit au processus, soit aux trois éléments sur lesquels il repose, sans voir que les deux vont de paire. C’est pourquoi, dans la suite de l’article, je parlerai de philosophie de l’Être et philosophie du devenir plutôt que de philosophie orientale et philosophie occidentale. La philosophie du devenir met l’emphase sur le processus, alors que la philosophie de l’Être observe ces trois éléments primordiaux et décortique ce qui les compose jusqu’à rejeter la catégorie de l’Être face à l’impossibilité de l’étudier analytiquement.

Le risque de verser dans la philosophie de l’Être est de tout considérer de façon indépendante et sombrer dans un ascétisme refusant l’action. Ce travers ascétique fut toujours présent en Europe dès Diogène de Sinope, et Schopenhauer se vautrera dedans allègrement. En réaction, Nietzsche incarnera l’essence de la philosophie de l’action pure en rejetant ces travers jusqu’à une négation du tout, de l’être, et même de toute philosophie. Pour lui, toute la philosophie occidentale est polluée de ces catégories attribuées à l’Orient depuis au moins Platon, dont il laisse penser qu’il aurait peut-être pu subir l’influence des juifs. Ce que l’on tient pour la philosophie occidentale serait alors en fait imprégnée d’un orientalisme étranger à expurger. Étranger géographiquement certes, mais surtout étranger culturellement.

On l’a payé cher d’avoir vu cet Athénien aller à l’école chez les Égyptiens (— ou peut-être chez les Juifs en Égypte ?…). Dans la grande fatalité du christianisme, Platon est cette fascination à double sens appelée « idéal » qui permit aux natures nobles de l’antiquité de se méprendre elles-mêmes et d’aborder le pont qui mène à la « croix »…

Nietzsche, Le crépuscule des idoles

Le Christianisme est le pur produit de la vision du monde ascétique, que Nietzsche voit comme oriental et empreint des travers qui vont avec. Il rejette le processus menant à l’action vu comme un moyen de nous détourner de la vérité métaphysique statique. Il n’est pas étonnant que Nietzsche le dénonce comme l’ennemi à abattre introduit par le platonisme. Il a pour but d’apporter la révélation de la vérité du monde métaphysique. Il serait alors un poison pour n’importe quelle culture n’ayant pas historiquement mis l’emphase sur la nécessité de l’action comme le firent les Romains. Cependant, sa rencontre avec la culture occidentale a tout de même donné la civilisation qui a dominé le monde entier. Est-ce en dépit du christianisme ou en partie grâce à lui ? Je crois pour ma part qu’il a apporté des éléments culturels non-négligeables, dont certains qui n’étaient pas si étrangers à la culture occidentale. La question de l’être y est présente via Parménide dès les présocratiques et celle du tout se retrouve chez Héraclite, que Nietzsche apprécie pour sa vision du devenir, et Empédocle que Nietzsche apprécie aussi. Mais aucun ne le fait avec l’idée d’un arrière-monde ou d’apparences trompeuses comme le fait le christianisme et je crois que c’est cela que Nietzsche apprécie chez les pré-socratiques.

Étranger ou pas, il est en tout cas parvenu à s’imposer en Europe, et la rencontre des tribus aristocratiques avec le christianisme a donné un système tripartite reposant sur une noblesse assurant le rôle du politico-militaire, un clergé assurant le rôle sacerdotal et un tiers-état dirigé par la bourgeoisie représentant les classes laborieuses assurant la production et la reproduction pour répondre à des besoins d’abondance et de fécondité. On ne trouvera rien de bien différent dans la république idéale de Platon, qui était influencé par la philosophie orientale, imaginant « les philosophes qui gouvernent, les guerriers qui défendent, le tiers-état qui crée la richesse » comme le soulignera Dumézil.

Le César antique doit son autorité au tribunat, mais il possède sa dignité, et donc sa durée, comme princeps. Ici aussi, l’âme gothique primitive se réveille une seconde fois : l’esprit des ordres chevaleresques dominera celui du Viking avide de butin.

Oswald Spengler, Le déclin de l’Occident

Si Jésus appelle à la séparation du religieux et du politique, le système tripartite est déjà présent dans la tradition nordique. Dans la Rigsthula, Heimdall rencontre trois familles de différentes classes sociales : la famille de Thrall (esclave), la famille de Karl (paysan ou artisan) et la famille de Jarl (seigneur ou noble).

Les Thralls sont les plus pauvres et les plus défavorisés de ces trois classes. Ils sont généralement des esclaves ou des serfs liés à la terre d’un seigneur. Ils passent leur temps à cultiver la terre, à faire du travail domestique et à accomplir d’autres tâches pour leur maître. Les Karls sont une classe de paysans ou d’artisans libres qui possèdent leur propre terre et leur propre outil de travail. Ils passent leur temps à cultiver la terre, à faire du travail artisanal et à élever du bétail. Ils sont moins riches et moins puissants que les Jarls, mais ils ont plus de liberté et de moyens de subsistance que les Thralls. Les Jarls sont une classe de nobles ou de seigneurs qui possèdent de grandes quantités de terre et de bétail. Ils passent leur temps à administrer leurs biens, à mener des guerres et à participer à des assemblées politiques. Ils sont considérés comme les plus riches et les plus puissants de ces trois classes.

Il semble que la rencontre de cette société de caste avec l’idée du christianisme donnera une nouvelle façon de structurer la société. Dans beaucoup de pays, dont la France, le Roi n’était jamais que le représentant de Dieu sur Terre et au service de ce dernier. L’Église lui était alors supérieure, mais le clergé était, lui, au service des plus faibles, du tiers-état. Enfin, le tiers-état travaillait à la puissance du royaume par son activité productrice. On obtient alors une boucle où chacun est au service de l’autre. On peut rapprocher cela des trois séquences du physicien quantique John Wheeler.

La physique donne naissance à l’observateur-participant ; l’observateur-participant donne naissance à l’information ; et l’information donne naissance à la physique.

John Archibald Wheeler

Le clergé incarne le spirituel, ou l’information, donc, la connaissance, au service du politique, à qui il laisse le pouvoir temporel. Le politique incarne alors l’ordre qui doit créer les conditions environnementales permettant au Tiers-état d’être le plus productif possible, et passe nécessairement par la protection militaire en premier lieu. Le Tiers-état aura alors la charge de produire les biens et services, donc de dissiper l’énergie afin de générer une nouvelle information. Chacun est alors au service de l’autre, uni par le but commun qui doit être la puissance. Au final, chacun doit être en réalité au service de la puissance. L’Église a joué un rôle de médiateur entre les forts et les faibles qui comprennent ce que chacun doit à l’autre et cela en fait une société organisée. Le danger apparaît lorsque ces différents domaines se retournent les uns contre les autres en cherchant leur propre puissance et non celle de la société. Cela crée une division néfaste là où ils doivent créer ensemble un tout.

Quand donc ces deux puissances s’opposent l’une à l’autre, l’État ne peut être qu’en grand danger de guerre civile, et de dissolution.

Thomas Hobbes, Léviathan

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Nietzsche avait raison de s’opposer à l’idée de contrat social qui voudrait que la culture naisse de la volonté d’hommes à l’état de nature de coopérer ou d’obtenir plus de sécurité contre moins de liberté. Il semblerait que les premières formes d’institutions apparaissent avec un individu puissant qui va organiser le groupe militairement, non pas pour organiser le fonctionnement interne, mais pour diriger la prédation externe qui est bénéfique à tous les individus du groupe.

Pour se faire une idée de la manière dont les premières institutions étatiques sont apparues, il suffit d’examiner comment les clans de chefs peuvent utiliser (exploiter ?) les institutions établies en fonction de l’âge pour créer une armée qui fonctionne bien. Cela commence lorsque, en consolidant divers pouvoirs rituels, un clan de chefs prend le contrôle des rites d’initiation masculine qui sont au cœur des institutions séculaires.

Joseph Henrich, The weirdest people in the world

Mais si vous allez au bout de la logique du nitzschéisme, vous verrez que vous retombez nécessairement sur la nécessité d’une médiation entre les forts et les faibles pour améliorer le fonctionnement interne du groupe. Nietzsche, fort de la connaissance du premier principe de la thermodynamique, avait conscience que l’énergie se conserve. Il en tira la conclusion suivante. Selon lui, afin qu’une poignée d’individus aillent très haut, il faut nécessairement que la masse aille très bas pour que s’exerce un transfert de force. La logique voudrait alors que pour atteindre les plus hauts sommets, un seul individu devrait recevoir la force des autres qui s’abaissent. Mais alors, comment ce fort pourrait-il en vouloir aux faibles d’être faibles si c’est ici la condition de sa force ? Il doit leur en être reconnaissant et il doit dans le même temps assumer son rôle de fort par respect pour eux. Et les faibles, eux, peuvent voir dans la force du fort une part de paternité. Alors les forts et les faibles comprennent ce qu’ils se doivent mutuellement. L’avait-il compris ? En tout cas, il ne l’écrira pas, mais c’est pourtant la condition pour sublimer le ressentiment, une autre chose qui lui tenait à cœur.

Et on retombe ainsi sur l’idée de Hobbes slon laquelle la puissance doit être incarnée par un souverain unique avec une forme de contrat social tacite entre un souverain tout-puissant qui sait ce qu’il doit à ses sujets et des sujets renonçant à une part de liberté, tout en conservant des libertés fondamentales, en vue d’une puissance collective qui leur assure une plus grande sécurité et les tient à l’écart de la peur du lendemain. Hobbes sait bien que les humains ne sont pas égaux, mais il pose comme condition première, là encore dans un esprit chrétien reposant sur les paroles de Jésus « ce que vous voulez qu’on vous fasse, faites le aux autres », de considérer l’autre comme son égal. De la même façon chez Nietzsche, s’ils ne sont pas égaux au début, leur destin est de le devenir en s’abaissant au même niveau le plus bas afin que le souverain s’élève.

L’idée de Hobbes du contrat social est cependant une fable, tout comme celle de Nietzsche du transfert de force est cependant fausse – même les meilleurs peuvent se tromper – et la conclusion logique qu’on peut en tirer est alors tout aussi invalide. La réalité est que, dans un tel contexte, les individus d’en bas se ligueront contre le souverain tout-puissant identifié comme le bouc émissaire. C’est alors Girard qui aurait raison, la guerre de tous contre tous n’aboutit pas à un contrat social, mais à tous contre un, et le Christianisme avait peut-être bien compris cette chose simple sur la nature humaine que la seule puissance du souverain et le contrat social fictif ne permettent pas d’endiguer. Mais je crois que le mythe de Jésus nous en dit un peu plus que la simple condamnation d’un bouc émissaire. Jésus meurt en tant que roi tel que Ponce Pilate l’écrira.

En effet, bien que Pilate lui-même (pour plaire aux Juifs) le livrât pour être crucifié, pourtant, avant de le faire, il déclara ouvertement qu’il n’était pas fautif, et inscrivit au titre de sa condamnation, non pas, comme le voulaient les Juifs, qu’il prétendait être roi, mais simplement qu’il était le roi des Juifs. Malgré leur protestation, il refusa d’ailleurs tout changement, en disant : ce que j’ai écrit, je l’ai écrit.

Thomas Hobbes, Léviathan

Une société humaine forme un tout autocatalytique qui a besoin d’inégalités pour fonctionner. Elle doit avoir une élite. Il faut des forts et des faibles, l’inégalité entre les deux a tendance à augmenter et chacun doit assumer son rôle dans un respect et une empathie mutuelle afin de veiller à préserver les conditions permettant de faire tourner la machine. Faire tourner la machine dans quel but ? Pour la puissance du souverain ? Non, pour servir le projet de Dieu. Ainsi, le christianisme peut tout à fait être la morale d’un fort dont l’action n’est pas tournée vers sa seule puissance, mais vers le projet de Dieu. Les sujets peuvent accepter de s’abaisser au profit de la puissance du souverain si ce dernier lui-même dirige cette puissance vers un but extérieur plus grand. C’est ici le meilleur moyen de diriger une société bien ordonnée qui ne s’épuise pas pour la seule puissance de son souverain et ne le voit pas ainsi comme un bouc émissaire potentiel. Si l’élite déroge à cette règle et devient une caste travaillant à sa puissance alors elle est mûre pour être remplacée.

La grande force du christianisme, plus que de promettre l’enfer aux récalcitrants, est de faire comprendre que nous servons collectivement le projet de Dieu qui est plus important que nous. Ainsi, un bon roi doit mettre sa puissance à ce service. Il doit être César avec l’âme du Christ. Un faible peut accepter sa condition de faible et les tourments de la vie car il sait qu’il sert un souverain noble, et, qu’ensemble, ils servent un projet supérieur. Un fort n’a pas à être jalousé, car il sert ce projet mieux que le faible. Le Christianisme, ce faisant, pourrait permettre d’optimiser la puissance du groupe.

Avant d’aller plus loin, je dois souligner que les travaux de Dumézil, sur lesquels je me suis partiellement appuyé ici, sont encore aujourd’hui discutés et remis en question. Certaines de ses théories et interprétations ont été critiquées pour leur manque de rigueur méthodologique, leur tendance à la généralisation excessive et leur utilisation de sources limitées et sélectionnées. Certains critiques ont accusé Dumézil d’avoir une vision essentialiste et ethnocentrique des cultures indo-européennes, en particulier pour ses idées sur la tripartition fonctionnelle de la société indo-européenne, qui ont été interprétées comme une justification d’une hiérarchie sociale inégalitaire.

Je ne suis pas en mesure de trancher sur les problème méthodologique, mais pour ce qui est de justifier les inégalités, ce ne saurait constituer un reproche car je l’affirme de mon côté, l’inégalité est juste, nécessaire et morale. Peut-être que vous-mêmes n’êtes pas convaincu de la nécessité de l’inégalité, alors je vais prendre un peu de temps pour appuyer mes dires. Ce faisant, cela nous permettra de réhabiliter une première catégorie rejetée par Nietzsche qui est celle du tout.

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8 comments
  1. L’Occident était au même niveau que les autres civilisations jusqu’au 16ème siècle.
    Puis ce fut la Réforme et ses conséquences principales : capitalisme, révolution scientifique et industrielle, classes moyennes, démocratie.
    Rien d’autre n’explique aussi clairement l’élévation de l’Occident à partir de ce moment-là.
    Je ferai bientôt paraître un livre à ce sujet : Ce que le monde doit au protestantisme.

    1. C’est vrai, Joseph Henrich met en avant l’impact du protestantisme, qui encourageait à lire, sur le développement particulier de la psychologie des Européens. J’en parle justement dans les prochains articles de la série. Cette singularité commence cependant avant le protestantisme, dès le XIIIème siècle où on en observe les prémisses.

    2. Bof. La Réforme est une petite partie d’un mouvement d’ensemble qui trouve ses racines bien plus tôt, notamment au moyen âge chez les théologiens : le tournant de la modernité, l’apparition des Universités, avec la philosophie centrée sur le sujet, l’autonomie de la raison (le gros débat du XIIIème siècle), la laïcisation de la plupart des concepts théologiques. Ce tournant moderne débute vraiment avec Duns Scot et se poursuit avec Ockham puis Suarez qui a formé les maîtres de Descartes. Les germes de la pensée économique moderne se trouvent aussi chez les théologiens au sein de la scolastique décadente de l’école de Salamanque, et les germes du capitalisme c’est la bourgeoisie qui a été permise par l’érodement graduel de l’ordre féodale dès la fin du Xème siècle conjointement au renforcement du pouvoir royal, puis la redécouverte de la science juridique.

  2. Bonjour, grosse imprécision théologique ici : “selon la doctrine chrétienne, le Père est considéré comme la source et la cause première de toute chose, y compris de l’existence elle-même.”

    Non ! La causalité n’est pas une propriété personnelle, mais essentielle. Dans la Trinité il y a un ordre pur, sans causalité. Il y a un principe sans principe, le Père, mais celui-ci n’est pas “cause” du fils.

    Et d’ailleurs il n’y a même rien de nécessaire à ce qu’il y ait une causalité à titre essentiel en Dieu, même si de fait elle existe, la causalité résulte d’une libéralité absolue.

    Evidemment pour comprendre la distinction entre un principe et une cause il faut être très solide en philosophie grecque.

    Deuxième erreur : Dieu n’est pas cause de l’existence en tant que telle car je vous rappelle qu’il existe lui même sans être causé ! Dieu cause l’existence des êtres particuliers mais n’est pas “principe propre” dans l’ordre de l’être. Si on ne comprend pas ça on s’expose à la tarte à la crème des athées “lol qui a créée Dieu”.

    1. Merci pour votre commentaire.

      Je ne suis pas certain de comprendre la précision que vous apportez ici mais je crois que ce fut introduit par une mauvaise interprétation liée à mon schéma où on pourrait penser effectivement que le Père crée l’existence du fils. Ce n’est pas ce que je voulais dire ici. Les 3 cercles doivent être vus comme trois principes n’en formant qu’un seul. C’est l’existence des êtres particuliers qu’il faut voir ici comme vous le faites remarquer dans votre second commentaire. N’hésitez pas à me corriger si j’ai mal interprété votre commentaire.

      1. Arius, affirmait que le Fils n’était pas égal au Père mais qu’il fut créé par Lui. Quelques années plus tôt, cette théorie n’aurait peut-être pas soulevé autant d’adversaires mais, au IVe siècle, la plupart des théologiens la rejetèrent. L’idée qui prévalut fut que le Père et le Fils étaient égaux, participant de la même substance mais formant cependant deux personnes distinctes. La pensée qu’ils pourraient ne pas être distincts mais former deux aspects différents d’un seul Être exprimait le point de vue de l’hérésie des sabelliens, ainsi nommés d’après leur chef, Sabellius. L’orthodoxie était alors serrée de près : ceux qui exagéraient la distinction entre le Père et le Fils étaient en danger d’arianisme et ceux qui exagéraient leur union étaient en danger de sabellianisme.

      2. Non, là ça va. L’existence des êtres particuliers est due à toute la trinité et ne permet pas de remonter à la distinction des personnes en Dieu, c’est d’ailleurs pour cela que le dogme Trinitaire est un “vrai” dogme (impossible à prouver philosophiquement).

        La causalité contrairement à l’ordre exprimé par le principe, implique une dépendance dans l’être, celle-ci peut être réalisée à plusieurs niveaux (origine, matière, forme, fin), en ce qui concerne les créatures, Dieu est cause universelle de l’être et non selon un aspect particulier, comme par exemple la substance, principe qui est cause de l’être “selon la forme” et qui permet d’expliquer l’autonomie des êtres, y compris créés (ce que n’a pas pigé un Spinoza). La métaphysique s’occupe d’abord des principes propres de l’être en général, avant de considérer la cause universelle des êtres, une distinction qui n’existe plus en philosophie moderne.

        Sur la difficile distinction principe/cause une piste de réflexion c’est sans doute les Analytiques Seconds notamment les 4 sources de la nécessité dans les êtres (per se) qui rendent compte du caractère scientifique d’un discours. L’un de ces 4 “per se” a un rapport avec ce que la scolastique a nommé plus tard la “subsistence”, qui exprime la principale propriété de la substance (passage de la substance comme principe à la substance comme cause).

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