Vision du monde prométhéenne (5/8)

Cet article fait suite à celui intitulé Conscience, réalité et égrégore prométhéen. Il est recommandé de lire la suite d’articles dans l’ordre.

Le progrès est l’histoire de l’Histoire. La vie a un sens, l’évolution a un sens, l’Histoire a un sens. Comme nous l’avons mis en évidence, ce sens est la maximisation de la dissipation d’énergie qui requiert une maximisation de la mémorisation d’information.

Cette maximisation de la mémorisation de l’information contenue dans nos gènes sera ainsi sélectionnée suivant sa capacité à générer des organismes dissipateurs d’énergie ; et de la même manière, ce processus opèrera au niveau des avancées technologiques et civilisationnelles qui permettent d’augmenter notre capacité à stocker et traiter cette information afin de réduire l’entropie de notre système, tout en augmentant celle de l’univers.

Pourquoi Prométhée ?

Pour Nietzsche, Prométhée représente le mythe fondateur des Européens comme Adam et Eve représentent le mythe fondateur des sémites. Dans la mythologie grecque, Prométhée est le frère d’Épiméthée, un Titan qui avait à sa charge la distribution des compétences parmi les animaux. Soucieux de créer un écosystème fonctionnel, il offrit des qualités nécessaires à chaque être vivant pour qu’ils cohabitent harmonieusement.

Malheureusement, il oublia les humains qui étaient faibles, nus et à la merci de prédateurs. Mais son erreur fut la bienvenue car si les hommes étaient faibles, ils n’en furent pas pas moins libres car dégagés de toute responsabilité au sein de cet écosystème. Une liberté en puissance qui deviendra une liberté en acte quand Prométhée, prenant peine d’eux, alla dérober le feu de l’Olympe afin de leur offrir. On pourrait alors considérer que l’acte fondateur est la faute d’Épiméthée qui, bien malgré lui, entraînera par avalanche les choses positives suivantes. Mais la figure de Prométhée est préférable car c’est lui le bienfaiteur de l’humanité.

Le sort que la mythologie réserve à Prométhée n’est pas vraiment des meilleurs, lui qui fut punit par Zeus à se faire dévorer le foie chaque jour. Il est temps de lui redonner ses lettres de noblesse. Prométhée nous montre la voie vers la sagesse, notre façon d’être au monde dans le cosmos. Prométhée est celui qui pense avant, qui prévoit les événements à venir, contrairement à son frère Épiméthée qui apprend seulement par rétrospection de ses erreurs. Il représente l’optimum à trouver entre l’ordre apollinien et le chaos dionysien et nous pousse à l’action éclairée par la raison.

Prométhée nous pousse à bâtir, même si la finalité pourrait être la destruction ultime, offrant la mort thermique au cosmos. Mais Prométhée est aussi la figure de l’autonomie de l’homme prenant en main son destin et parvenant à éviter sa fatalité, nous offrant ainsi l’espoir d’échapper à ce sombre destin. Je crois que Prométhée nous offre alors un égrégore, un ethos pertinent sur lequel faire reposer la civilisation Occidentale.

Et ainsi la double nature du Prométhée eschyléen, son essence à la fois dionysienne et apollinienne, pourrait être condensée dans cette formule sommaire : “Tout ce qui existe est juste et injuste, et dans les deux cas également justifiable“.

Nietzsche, Naissance de la Tragédie

Je nomme prométhéenne une vision du monde qui vise à comprendre le monde dans lequel nous vivons et à remplir notre rôle dans l’univers. À l’heure actuelle, je crois que les deux grands principes connus qui vont influencer la vie, à savoir la thermodynamique et l’évolution, sont les plus à même de nous offrir des réponses, et il semble qu’en tant qu’êtres vivants nous sommes destinés à lutter contre l’entropie. Mais le plus important ce ne sont pas les réponses, ce sont les questions.

D’une façon poétique, la thermodynamique peut être perçue comme le chaos dionysien duquel sortent les individuations sélectionnées par l’évolution apollinienne qui a pour guide l’intelligence prométhéenne. Prométhée intégrant lui-même à la fois un aspect dionysien et apollinien, il est le lien entre les deux, comme l’intelligence est le lien entre la thermodynamique et l’évolution.

L’idée d’intelligence, plus abstraite, s’applique bien au-delà des tests de QI, à une grande variété de systèmes naturels, techniques et institutionnels, de la biologie à la robotique, en passant par les arrangements écologiques et économiques. Dans chaque cas, l’intelligence résout les problèmes en guidant le comportement de manière à produire une extropie locale. Elle se manifeste par l’évitement des résultats probables, ce qui équivaut à la construction de l’information. La science générale de la production d’extropie (ou de la dissipation d’entropie) est la cybernétique.

Nick Land, What is intelligence

Une vision renouant avec l’Être

Il y a bien une chose qui est immortelle et je comprends pourquoi Platon l’a intuitivement rapproché du monde de l’esprit, c’est l’information. Ce que vous créez avec les gens de votre génération, ce que vous transmettez aux générations suivantes par vos gènes et aussi par la culture, c’est l’information. Votre corps et son système nerveux, votre cerveau, vos gènes mais aussi vos bibliothèques et vos ordinateurs ne sont que des véhicules pour l’information. Ils sont la représentation et l’information en est l’essence. L’information est l’être de l’étant, et tout l’étant est au service de l’information qui est elle-même au service du Tout.

Action humaine, liberté et évolution

Il y a deux façons de penser l’action humaine. On peut adopter un point de vue téléologique – dans quel but nous agissons – ou un point de vue causal – les raisons qui nous poussent à agir. Un auteur comme Ludwig Von Mises, cher aux libertariens, s’est penché sur cette question et propose dans son livre L’action humaine un nouveau champ d’étude qu’il appelle praxéologie, postulant que l’homme agit dans le but d’échanger sa situation contre une situation future préférable.

Si on regarde les choses d’un point de vue évolutionnaire, on pourrait rapprocher cette vision de celle que j’avais proposé dans un article précédent dressant une vision de l’évolution faite de deux algorithmes, l’un gérant le corps et l’autre, l’évolution. Celui gérant le corps va nous guider en nous informant de ce qui nous est profitable ou nous nuit en nous procurant une sensation de plaisir ou de souffrance. Nous chercherons ainsi à améliorer notre situation en envisageant comment éviter les situations futures d’inconfort, ce qui est suffisant pour gérer les interactions humaines et penser un système de coopération efficace. Mais on ne saurait s’en tenir à cela.

Prenons alors le point de vue causal. Pourquoi agit-on ? Comment peut-on expliquer un comportement ? Parce que notre corps réagit à des stimuli de l’environnement et y apporte une réaction adéquate. Des informations sont communiquées au cerveau qui y répond. Pourquoi ces interactions existent ? Parce que nous sommes “câblés” ainsi grâce à nos gènes. Pourquoi possédons-nous ces gènes ? Parce que nous les avons reçus de nos parents et qu’eux-mêmes les ont reçus de leurs parents et ainsi de suite. Reprenons alors notre approche téléologique, nous agissons dans le but d’optimiser nos chances de survies et de reproduction et, ceux y parvenant, œuvrent ainsi à la sélection naturelle. Ce que je décris comme le second algorithme gérant l’évolution.

Mais pourquoi est-ce que l’évolution existe, quel est son but ? Contrairement à ce que pensent beaucoup de centristes et de libéraux, il y en a bien un. Vous le connaissez maintenant, le but est de dissiper l’énergie de notre environnement et cela passe par la capacité à stocker l’information ; la réduction de la perte d’information sur un système étant équivalente à une réduction d’entropie de ce dernier.

Sans le savoir, les biologistes ont découvert une propriété fondamentale des structures dissipatives. Comme nous l’avons vu, elles s’auto-organisent en mémorisant de l’information sur leur environnement. Elles mémorisent l’information qui leur permet de maximiser la production d’énergie libre. Il est donc clair que, du point de vue thermodynamique, le processus de sélection naturelle s’applique non pas aux structures elles-mêmes, mais à l’information qu’elles mémorisent. Dans le cas des plantes ou des animaux, elle s’applique donc aux gènes. Plus une espèce mémorise d’information, plus elle dissipe d’énergie. La dissipation d’énergie est directement liée à la diminution d’entropie du système, c’est-à-dire à l’information mémorisée.

François Roddier, Thermodynamique de l’évolution

Ainsi, une vision du monde prométhéenne va réconcilier l’humain avec sa place dans le cosmos. Il nous faut envisager la vie sous l’angle de la thermodynamique, qui la voit comme une structure dissipative capable d’autocatalyse, d’homéostasie et d’apprentissage, mais aussi d’un point de vue darwinien, qui voit l’évolution comme une façon de sélectionner les structures dissipant le mieux l’énergie. Le lien entre les deux est l’information.

Une vision prométhéenne du monde implique alors la volonté de maximiser la capacité de stocker et traiter l’information qui va permettre de créer de l’énergie libre qui sera dissipée sous forme de chaleur ou convertie en travail mécanique. On va chercher alors à maximiser la capacité d’action de l’Homme dans tous les domaines afin d’amener la civilisation vers des niveaux technologiques, scientifiques et artistiques jamais égalés. Radicalement opposé à ceux qui voudraient limiter la production de connaissances au nom de l’antiracisme ou limiter la production de biens et services et la technologie au nom de l’écologie et du bio-conservatisme, le Prométhéisme pense que ces peurs ne sont pas nécessairement infondées mais elles s’opposent à notre rôle dans l’univers.

L’action humaine repose sur la volition et la technique, des héritages de l’évolution lentement affinés, génération après génération. L’apparition du pouce opposable nous permit de créer des armes et des outils, puis la maîtrise du feu (acte prométhéen par excellence), nous donna la capacité de manger des aliments cuits et ce trait culturel relevant de la technique vint modifier notre biologie. La digestion d’aliments cuits, demandant moins d’énergie, fut une des raisons de l’émergence de notre cerveau hypertrophié et de nos capacités cognitives améliorées. Nos particularités génétiques favorisent la technique, et cette dernière, depuis toujours, participe à modifier notre génétique à son tour dans un jeu de va et vient. Être Prométhéen c’est comprendre ce fait et accepter pleinement toute ses conséquences. Pour autant, être Prométhéen n’est pas penser que la technique est uniquement bonne. Elle est faustienne en cela qu’elle commet l’homme plus que l’homme ne la commet. L’homme n’est qu’une étape qui est appelée à être dépassé par la technique.

Prométhée ou l’intellect au service du désir de production.

Quelles sont les conditions de l’action ? Quelles sont les causes efficientes qui nous poussent à l’action afin d’échanger une situation actuelle contre une situation future préférable ?

J’ai indiqué voir l’intelligence comme la capacité à traiter les informations et le désir comme le moteur qui nous pousse à l’action. Le désir existe indépendamment de l’objet désiré. Le désir précède l’objet. Nous désirons d’abord, puis nous trouvons un objet à ce désir ensuite. On désire échanger notre situation actuelle contre une situation future meilleure, on désire se reproduire, on désire tout un tas de choses qui vont augmenter notre néguentropie, donc notre ordre personnel, et c’est l’intellect, notre capacité à traiter l’information, qui va nous permettre de sélectionner les objets de ce désir et de les réaliser.

“Parmi les êtres, les uns peuvent exister à part, les autres ne le peuvent pas : les premiers sont des substances ; ils sont, par conséquent, les causes de toutes choses, puisque les qualités et les mouvements n’existent pas indépendamment des substances. Ajoutons que ces principes sont probablement l’âme et le corps, ou bien l’intelligence, le désir et le corps”

Aristote, Métaphysique

Il est courant de présenter Prométhée comme le symbole de la raison, donc de l’intellect, et de la technique mais il l’est moins de l’associer au désir. Le seul auteur chez qui j’ai vu dressée une telle assertion est Bernard Stiegler. Pour lui, Prométhée incarne l’association de l’intellect et du désir, les deux principes qui vont pousser l’homme à l’action via la technique dans le but de dissiper l’énergie et d’augmenter sa néguentropie.

Le feu de Prométhée, qui est à la fois,
– le feu d’Héphaïstos, symbole du savoir technique et de la fabrication des armes avec lesquelles vient le feu destructeur de la guerre,
– le feu du désir qui prend soin de son objet, mais qui est toujours proche de l’incendie pulsionnel, source de la consomption sous toutes ses formes,
le feu de Prométhée symbolisant ainsi à la fois le désir et la technique est l’objet par excellence de la pharmacologie de l’inconscient, c’est-à-dire de la libido.

Bernard Stiegler, Ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue

J’apprécie cette vision des choses mais je vais en proposer une un peu différente. Comme je l’ai dit, on peut voir la thermodynamique comme une force dionysienne. Dionysos est souvent représenté comme une incarnation du désir, lui qui est suivi par ses ménades. Il est donc à la fois le désir et le désordre donc un désir destructeur. Je crois alors que Prométhée est l’intellect qui va canaliser et sublimer le désir afin de l’orienter vers des productions apolliniennes tendant vers l’ordre, la beauté et les arts. Prométhée est donc l’intellect au service du désir de production, le désir étant dionysien et la production apollinienne.

Le Prométhée d’Eschyle est, à ce point de vue, un masque dionysien, tandis que, par le sentiment profond d’équité dont nous avons parlé plus haut, Eschyle trahit sa descendance ancestrale d’Apollon, le dieu clairvoyant, le dieu de l’individuation et des limites imposées par l’esprit de justice.

Nietzsche, Naissance de la tragédie

Une vision du monde transhumaniste, tango entre Prométhée et Épiméthée

Dès lors que l’on comprend l’importance de l’information comme seule permanence de l’être, cela remet naturellement la place de l’homme en question. Ce dernier ne serait qu’une étape dans le processus, un véhicule pour ses gènes comme le disent les biologistes mais plus encore, un véhicule pour l’information contenue dans ses gènes, son cerveau, sa bibliothèque, son ordinateur etc.

Ainsi il serait naturellement appelé à être dépassé un jour et c’est pourquoi certains parlent de “transhumanisme” ou d’humain augmenté, quand d’autres iront jusqu’à évoquer la “religion transhumaniste”. Cette modification peut s’opérer à la fois sur ses gènes, de façon endosomatique, ou de façon externe via une fusion avec la machine, de façon exosomatique. Ce sera sûrement les deux à la fois.

Le but d’un tel processus sera d’augmenter nos capacités à mémoriser l’information et donc à dissiper l’énergie, et c’est pourquoi le transhumanisme est non seulement tout à fait moral et souhaitable, mais de toute façon inéluctable et en cela il ne saurait constituer une religion. C’est un simple constat de la trajectoire de l’histoire de l’information dans laquelle s’inscrivent l’histoire humaine et celle de la vie plus largement. Ne pas être transhumaniste revient à déclarer que l’homme est la finalité de l’univers et cela se rapproche plus d’une religion pour moi car cela demande nécessairement de croire en quelque chose de moins probable. Être transhumaniste c’est seulement accepter une vision du monde qui semble la plus pertinente quand on observe l’évolution des structures dissipatives. Tout porte à penser que l’homme est appelé à être dépassé d’une façon ou d’une autre sur le long terme.

L’univers qui s’auto organise, d’après Eric Jantsh et retravaillé par Roddier. On ne sait pas ce qu’il se passe aux tous premiers stades après le Big Bang. Mais depuis les atomes légers, on ne cesse d’observer une alternance entre une micro et une macro évolution.
The 6 Epochs of Evolution : r/Futurology

“Mais, comme je l’ai dit précédemment, notre règne en tant que seules entités conscientes du cosmos touche rapidement à sa fin. Nous ne devons pas en avoir peur. La révolution qui vient de commencer peut-être comprise comme la continuation du processus par lequel la Terre favorise les apprenants, les êtres qui conduiront le cosmos à la connaissance de soi. Ce qui est révolutionnaire dans ce moment, c’est que les entités conscientes du cosmos dans le futur ne seront pas des humains mais ce que j’ai choisi d’appeler des ‘cyborgs’ qui se seront conçus et construits eux-mêmes à partir des systèmes d’intelligence artificielle que nous avons déjà construits.”

James Lovelock, Novacene

Cependant, on pourrait dire, et cela va vous surprendre, que le transhumanisme est Epiméthéen dans le sens où il pourrait bien être une erreur du point de vue humain puisqu’il pourrait causer la perte du genre homo.

L’hypothèse du monde à ARN qui est communément acceptée indique que l’ARN serait non seulement apparu avant l’ADN mais elle aurait même créé l’ADN qui offrait une plus grande efficacité de stockage d’information mais qui ne pouvait se répliquer. Pourtant, l’ADN finira par la remplacer. Pourquoi l’ARN fut remplacé par l’ADN ? Car l’ADN a acquis la capacité de se répliquer elle-même.

De la même façon, l’homme pourrait être en train d’externaliser dans les ordinateurs, qui font office de cerveaux exosomatiques, de l’information qui augmente sa capacité d’action mais qui le verra se faire dépasser par sa propre création. C’est ce que Jean-François Garriépy appelle le “phénotype révolutionnaire” qui va lui-même engendrer un nouveau support d’information plus efficace avec lequel il va cohabiter formant un tango jusqu’à ce que le nouveau phénotype parvienne à mieux s’auto-répliquer.

“Les raisons évolutives ultimes pour lesquelles un phénotype révolutionnaire sortirait d’un tango de réplicateurs sont les mêmes que celles pour lesquelles un réplicateur natif s’engagerait dans le tango en premier lieu, c’est-à-dire que la machine révolutionnaire est simplement un meilleur dispositif de stockage. Après tout, si l’ARN a trouvé à l’origine une utilité pour un intermédiaire de l’ADN, cela doit signifier que l’ADN était supérieur d’une certaine manière. Et si c’est le cas, alors pourquoi conserver l’intermédiaire ARN ? Pourquoi ne pas dédier la tâche d’auto-réplication à la nouvelle molécule supérieure ?”

Jean-François Gariépy, The revolutionary phenotype

Mais l’ARN n’a pas disparu et continue de jouer un rôle aujourd’hui, alors il est fort possible que l’homme aura encore une place et un rôle à jouer. C’est en tout cas ce que pense James Lovelock, qui, dans son livre Novacene, met en avant comment les machines auront toujours besoin du monde vivant biologique pour générer un environnement adéquat pour elles. L’histoire serait alors un tango entre Prométhée et Épiméthée dans lequel Épiméthée fait apparaître un nouveau support et Prométhée lui offre son autonomie.

Une vision du monde individuationniste

Le problème aujourd’hui est sans doute que les gens qui parlent d’universalisme ne comprennent rien au principe qui est universel, la thermodynamique, et les gens qui parlent d’identité ne comprennent rien à ce qui met en forme l’identité, l’évolution, et tous ne perçoivent aucunement qu’il existe un lien entre les deux, l’information.

L’universalisme en philosophie est l’idée qu’il existerait un système universel, une vérité qui régirait les relations entre les humains, façonné par la raison humaine. C’est ainsi que les gens se réclamant de l’universalisme voient les choses aujourd’hui. Cela n’est pas complètement faux en cela qu’il existe effectivement un système universel qui régit les relations entre les humains et que la raison en fait partie, mais il convient de prendre en compte l’intégralité des processus de sélection à l’œuvre.

Le courant dominant de la sociobiologie animale est un riche mélange de faits et de théories sur la vie intime des termites, des lézards de clôture, des babouins anubis et des dizaines de milliers d’autres espèces de créatures sociales qui ont attiré l’attention des zoologues du monde entier. Très peu des découvertes de ce domaine font l’objet de contestations. Et lorsque les principes dérivés des études de base sont étendus aux êtres humains, il n’y a aucune raison particulière de s’attendre à ce que le comportement social humain soit complètement déterminé par les gènes. Il pourrait être entièrement libre d’hérédité ou, plus probablement, quelque chose entre les deux. La question peut être abordée avec sérénité grâce aux techniques imbriquées de la génétique, de la psychologie et de la sociobiologie.

Edward O. Wilson, The promethean fire

Gardons en tête que le but de nos interactions est la dissipation d’énergie passant par le traitement de l’information. Comme nous l’avons indiqué, ceci est régi par les deux grands principes que sont la thermodynamique et l’évolution. La thermodynamique constitue un principe universel collectif auquel nous sommes tous soumis, nous, le vivant mais encore tout système dissipatif visant à user d’énergie, génératrice d’entropie. Afin d’augmenter notre néguentropie et notre capacité à manipuler l’information, on va naturellement voir les humains se concentrer dans des villes, construire des réseaux, routiers ou cybernétiques, et adopter toute sorte de comportements tirant vers ce but. Cette dernière va aussi guider l’évolution darwinienne à laquelle le vivant seulement est soumis. L’évolution va être une source d’individuation et de différentiation à l’origine, entre autres, de la spéciation.

Bien que les différentes espèces aient le même but, la dissipation d’énergie, leur façon d’y parvenir va différer, influençant leurs comportements et leur mode d’interaction. C’est en cela qu’il est utile de penser l’humain à part, même si en réalité, on ne diffère pas du reste du vivant quant à notre rôle pour la biosphère et l’univers. Ainsi, pour ce qui est des comportements humains, il me semble que l’évolution et ses principes que nous avons décrit dans un article précédent, sont plus adaptés à nous renseigner sur les propriétés d’interaction entre les individus. Nous aurions bien tort de penser que chaque individu interagit de façon rigoureusement identique avec un autre individu.

Ce mode de pensée est alors effectivement universaliste, mais cet universalisme n’est ni celui de l’humanisme, reposant sur une spécificité propre à homo-sapiens, ni celui des Lumières qui voudrait que cette spécificité soit la raison comme trait commun de notre espèce. Il repose sur les deux seuls principes connus, communs à tous les organismes vivants réellement, universels : la thermodynamique dionysienne et l’évolution apollinienne à l’aune desquels la raison prométhéenne doit venir prendre les meilleurs choix. Mais afin de l’utiliser au mieux, il nous est capital de bien comprendre ces deux principes en premier lieu.

Le corolaire de ce constat, c’est que ces principes communs au vivant que sont la thermodynamique et l’évolution sont aussi les phénomènes qui génèrent les identités particulières. On observe aujourd’hui des groupes humains communément appelés populations que l’on peut différencier aisément d’un point de vue génétique car elles sont le fruit de cette sélection.

Ajoutez à cela le principe évoqué plus haut de cet entremêlement entre l’action de l’Homme et la génétique, qui vont mutuellement se renforcer, et vous obtenez des groupes ethnoculturels disposant d’une génétique particulière et d’une culture particulière qui ont coévolué. En d’autres termes, leur identité. Aussi, si la vision du monde prométhéenne est bien universaliste, elle est dans le même temps nécessairement identitaire.

Un groupe ne peut s’organiser que si ses composants (les individus) sont stables (fiables).”

François Roddier, Thermodynamique de l’évolution

Cet universalisme est alors conscient des différences génétiques et culturelles entre les individus et les groupes d’individus puisque ces derniers sont des conséquences même de ce principe évolutionnaire. Ces différences ethnoculturelles vont participer de notre identité. Elles sont la conséquence même de l’évolution et ne sont que la spéciation en devenir. Les différences entre sexes, elles, sont d’une nature différente et relèvent de la reproduction sexuée ayant conduit à une évolution particulière favorisant des comportements différents selon que l’on soit un homme ou une femme.

Quand bien même nous éradiquions ces différences actuelles au prix d’un mélange soigneusement contrôlé entre les individus, de nouvelles réapparaitraient sur le temps long sous l’impulsion de nouveaux effets fondateurs comme la colonisation de nouvelles planètes.

Ainsi, bien que cet universalisme prenne en compte ces différences ethnoculturelles, il n’est pas pour autant un romantisme ou un essentialisme qui voudrait enfermer chaque individu dans une culture ou une identité. Nous sommes conscients qu’il existe dans tout système un compromis bénéfique entre la malléabilité et la stabilité. C’est pourquoi on peut tout à fait être ouvert à l’autre – et cela peut même s’avérer bénéfique – mais on ne peut en mesurer le bénéfice que si on comprend ce que l’on optimise en tendant tantôt vers l’universel et tantôt vers l’identité. Un universalisme n’intégrant pas cela ne pourra que tendre vers plus de chaos, au détriment de la stabilité, de l’identité.

Il faut simplement comprendre que nous appartenons à différents ensembles appréhendés à différentes échelles qui vont chacune chercher leur néguentropie. La première échelle est l’individu. Ce dernier appartient à une famille, une fratrie, au sein de laquelle il va exprimer sa singularité. On appelle cela s’individuer. Cette famille appartient à une nation, qui appartient à un continent, qui appartient au monde. De la même manière la nation doit exprimer sa singularité au sein de son continent et du monde qui va constituer sa singularité. On parlera d’individuation collective. C’est pourquoi plutôt que de dire que c’est une vision à la fois universaliste et identitaire, je parlerai de vision individuationniste.

Vision du monde bioréaliste

Il y a un corolaire à accepter lorsqu’on admet que l’identité est le produit de l’évolution. Si les populations ont évolué en partie indépendamment – jusqu’à 70,000 ans pour les Africains subsahariens et le reste du monde – il nous faut être prêts à accepter que cela ait pu conduire à des différences plus que superficielles, au-delà du simple phénotype. C’est ce que David Reich indiquera à une Angela Saini médusée lorsqu’elle alla l’interviewer pour son livre Superior, the return of race science.

La génétique des variations humaines est compliquée et subtile, me dit-il. Et sa propre position sur la race est tout aussi subtile. Bien que ses recherches révèlent l’étendue de l’interconnexion entre les humains, le grand treillis unificateur des anciennes migrations, Reich soupçonne toujours qu’il y a quelque chose qui mérite d’être étudié au sujet de la différence entre les groupes. Et il laisse ouverte la possibilité que cette différence soit en corrélation avec les catégories raciales existantes – des catégories dont de nombreux universitaires diraient qu’elles ont été construites par la société et qu’elles ne sont pas du tout fondées sur la biologie, si ce n’est de manière très peu fiable, par exemple en fonction de la couleur de la peau. “Il existe de réelles différences d’ascendance au sein des populations qui sont en corrélation avec les constructions sociales que nous avons”, me dit-il fermement. “Nous devons nous en accommoder”. [..] Les Noirs américains ont pour la plupart des ancêtres ouest-africains et les Blancs américains ont tendance à être européens, ce qui correspond dans les deux cas à de véritables groupes de population qui étaient autrefois séparés au moins partiellement pendant soixante-dix mille ans dans l’histoire de l’humanité. “Ces deux groupes sont séparés depuis longtemps”, dit Reich. “Suffisamment de temps pour que l’évolution accumule des différences. Nous ne savons pas grand-chose sur ce que sont ces différences parce que nous en sommes encore au début de la tentative collective d’identifier biologiquement ce que font les différences.”
Il suggère qu’il pourrait y avoir plus que des différences moyennes superficielles entre les Noirs et les Blancs américains, peut-être même des différences cognitives et psychologiques, car avant d’arriver aux États-Unis, ces groupes de population ont eu ces soixante-dix mille ans d’écart pendant lesquels ils se sont adaptés à leurs propres environnements différents.

Angela Saini, Superior

Comme l’indique David Reich ici, c’est une possibilité. Mais il existe certaines choses dont on est sûr. Parmi toutes les observations scientifiques concernant la recherche sur l’intelligence, il en est un qui est particulièrement tabou et en parler ne m’enchante pas particulièrement. Toutefois, on ne peut en faire l’économie pour avoir une vision du monde claire ; c’est l’existence de différences moyennes dans les scores de QI entre différents groupes ethniques.

Je resterais assez conservateur sur ces données car je m’appuierais ici sur le livre de Russell T. Warne qui parle uniquement de la société américaine. Mais comme l’indique David Reich, les différences observées pourraient bien être liées au fait qu’on ait évolué séparément jusqu’à 70,000 ans et donc ces données pourraient être en partie indépendantes du contexte américain particulier.

Ces différences sont apparues dès les premiers jours des tests d’intelligence (par exemple, Goodenough, 1926 ; Morse, 1914 ; Pressey & Teter, 1919) et ont persisté au XXIe siècle (par exemple, Carman, Walther, & Bartsch, 2018 ; Giessman, Gambrell, & Stebbins, 2013 ; P. L. Roth et al., 2001). Parmi les groupes ethniques les plus étudiés, les personnes d’ascendance est-asiatique ont généralement le QI moyen le plus élevé, suivies des personnes d’ascendance européenne et les personnes d’ascendance africaine ont la moyenne la plus basse. Il est toutefois important de se rappeler que l’intelligence de ces groupes se chevauche largement et que l’on peut trouver des personnes de tous les groupes raciaux à tous les niveaux d’intelligence (Gottfredson, 1997a). Personne ne conteste la présence de différences moyennes entre groupes dans les résultats des tests d’intelligence (Hunt, 2011 ; Mackintosh, 2011). Le débat animé entre les personnes qui ont étudié la question porte sur les causes de ces différences (R. M. Kaplan et Saccuzzo, 2018).

Les explications populaires parmi les non-experts, telles que les tests biaisés ou le fait que l’intelligence soit un concept lié à la culture, ont été écartées. Pour les psychologues, la question est de savoir si ces différences moyennes entre les groupes sont dues (a) aux gènes, (b) à l’environnement, ou (c) à une combinaison de gènes et d’environnement. Les gens pensant que seul l’environnement compte sont nommés les environnementalistes, les autres qui pensent qu’une part est jouée par les gènes, aussi minime soit-elle, sont les héréditariens. Il y a de bonnes raisons de penser que tout n’est pas environnemental et tout n’est pas génétique, la question est alors de savoir quelle est la part des deux.

À première vue, la question de savoir si les différences entre groupes sont héréditaires semble avoir une réponse simple : si l’héritabilité de l’intelligence est supérieure à zéro dans les études sur les jumeaux, les adoptés et les familles, alors l’intelligence devrait être héréditaire entre groupes. Après tout, l’héritabilité est l’héritabilité, n’est-ce pas ?

C’est faux. Comme les valeurs d’héritabilité ne s’appliquent qu’à une population donnée dans ses conditions environnementales actuelles, il n’y a aucune raison de supposer que ces valeurs d’héritabilité s’appliqueront à d’autres groupes ou aux différences d’intelligence moyennes qui existent entre les groupes ethniques. Par conséquent, il n’est pas judicieux de généraliser les études d’héritabilité réalisées sur les personnes d’un groupe ethnique (souvent les Européens) à d’autres groupes. Il est important de distinguer l’héritabilité au sein d’un groupe de l’héritabilité entre les groupes, qui peut ne pas être égale. C’est ce que j’ai expliqué dans un article sur la carte du QI.

Russel T. Warne nous indique cependant que l’on dispose de cinq sources importantes de preuves pour déterminer si l’héritabilité intergroupes est supérieure à zéro (ce qui conforterait les intuitions des héréditariens) ou si les différences entre les groupes sont entièrement environnementales (ce qui donnerait raison aux environnementalistes). Il s’agit de : (1) la relation mathématique entre l’héritabilité entre les groupes et l’héritabilité au sein d’un groupe, (2) l’hypothèse de Spearman, (3) les tests d’invariance de mesure, (4) les admixture studies (études de mélange) et (5) les données de la génétique moléculaire. Je ne développerai pas plus ici ce qui se cache derrière ces méthodologies mais vous pouvez vous procurer le livre de Russell T. Warne si l’information vous intéresse ou j’en ferai peut-être un article dédié. Ce qu’il faut retenir c’est qu’on observe des différences de QI entres les groupes ethniques et rien ne permet de soutenir que ces différences viennent seulement de l’environnement.

Il serait naïf de penser que l’évolution ne crée que des différences de couleur de peau, de taille et d’autres traits physiques. L’évolution ne fonctionne pas seulement en dessous du cou. Chaque partie du corps humain – y compris le cerveau – est soumise aux lois de l’évolution. Des environnements différents ont créé des différences subtiles dans la composition génétique du cerveau, qui peuvent se manifester par des différences de comportement. Soutenir le contraire revient à dire que, d’une manière ou d’une autre, les humains ne sont pas soumis à l’évolution, ou que l’évolution n’opère pas sur le cerveau, ou que les différences cérébrales n’entraînent pas de différences de comportement (Winegard & Winegard, 2014). Aucun de ces points de vue n’est logique, car ils nécessitent une force magique pour soustraire en quelque sorte les humains aux lois de la biologie et de l’évolution. En effet, les principes de l’évolution conduisent à s’attendre à ce que des différences d’origine génétique existent dans de nombreux traits physiques et psychologiques entre des groupes humains d’ascendance différente. Il serait extrêmement surprenant que ces différences n’existent pas (Winegard et al., 2017).

Une vision du monde optimiste et héroïque

Cette vision du monde est radicalement optimiste, pas un optimisme béat qui affirmerait que le monde de demain sera nécessairement meilleur par la force des choses, mais un optimisme conscient que c’est nous qui faisons le futur, et qu’il dépend donc de notre volonté et de notre intellect de créer un avenir radieux. Un optimisme donc qui ne doit pas empêcher de dresser les constats négatifs mais qui tend à chercher des solutions plutôt qu’à se complaire dans une vision décadentiste inéluctable, ce que Peter Thiel appelle un optimisme défini.

Si elle est résolument tournée vers l’avenir, cette vision du monde accorde cependant une place de choix aux ancêtres. Nous ne sommes qu’un maillon dans l’histoire du monde, de la vie, de l’humanité. Nous sommes le résultat de 4 milliards d’années d’évolution, nos ancêtres étant parvenu à passer leurs gènes génération après génération. En cela notre vie est miraculeuse et nous leur devons le respect.

Mais plus que cela, ne pas tenir compte du passé, c’est faire le choix de ne pas conserver l’information. Or comme nous l’avons indiqué, une perte d’information sur un système est strictement équivalente à une augmentation de l’entropie dudit système. Toutefois, nous aurions bien tort de céder à la tentation de la Tradition qui nous enjoint à être comme eux en tout point car cela aboutirait à un manque de malléabilité nous rendant fragile à tout changement extérieur. Ils ont fait ce qu’il fallait dans les conditions qui étaient les leurs, les nôtres sont différentes et certaines traditions peuvent se révéler obsolètes et préjudiciables pour nous. Ne pas adopter le même mode de vie n’est pas leur faire offense. Nos problèmes ne sont pas les leurs, nos solutions non plus. Nous n’en restons pas moins unis à travers les générations, partageant la même quête du sens de la vie.

Nous nous sommes efforcés à plusieurs reprises d’expliquer que toutes les sortes de héros sont intrinsèquement de la même matière ; que si l’on donne une grande âme, ouverte à la signification divine de la vie, on donne alors un homme capable de parler de cela, de chanter cela, de combattre et de travailler pour cela, d’une manière grande, victorieuse, durable ; on donne un héros.

Thomas Carlyle

Mais chercher le sens de la vie pour finalement découvrir que notre but est de plonger l’univers, et ainsi, nous même, dans une mort thermique, c’est assez triste. Si accepter de tuer ou d’être tué sont les deux actes clefs du héros, on ne doit pas pour autant se résigner à la mort. C’est pourquoi je vois la piste de l’univers apprenant comme une source d’espoir. Comprendre qu’il y a une chance qu’on revendique notre autonomie en découvrant le fonctionnement de notre univers pour finalement, peut-être, éviter cette fin tragique est un défi qui plaira à toutes les âmes bien nées.

En cela, la vision du monde prométhéenne ne refusant pas le sens de la vie, tout en se donnant pour but d’affirmer notre autonomie quitte à s’opposer à la “volonté des dieux”, est éminemment héroïque. La vie n’étant jamais qu’un système dissipatif qui apparait afin de générer de l’entropie, la nature de sa fonction n’est pas différente de celle d’un ouragan ou d’autres événements naturels. Ces événements peuvent s’avérer dangereux pour la vie humaine, et il est bon de se prémunir de leurs effets néfastes, voire, de faire en sorte qu’il n’y en ait plus. Mais comment faire en sorte qu’il n’y en ait plus ? En les remplaçant.

Nous devons être plus efficaces qu’eux, de sorte qu’ils n’aient même pas à apparaître. En d’autres termes, il y a une sélection naturelle des structures dissipatives, et l’Homme est en concurrence avec elles. Devenir meilleures qu’elles, c’est retirer aux Dieux leur capacité d’agir sur nous, grâce à la raison, offerte par Prométhée.

Une quête du sens commune et en devenir

Même si on laisse la porte ouverte à des spéculations métaphysiques qui méritent questionnement, cela ne remet pas en question le sens de la vie qu’on a dégagé précédemment, sur lequel nous devons nous reposer pour établir notre vision du monde. Vous n’êtes pas seulement un véhicule pour vos gènes, vous êtes un véhicule pour la connaissance grâce, entre autre, à l’information qui se trouve dans vos gènes mais aussi à celle que vous créez par vos actions.

Je fais le choix, personnellement, de confesser une foi dans le réalisme car j’aime à croire que le monde autour de moi existe indépendamment du fait que je l’observe ou non, quand bien même il serait fait de bits. J’aime aussi à penser qu’on arrivera à en comprendre les règles par des intuitions validées en suivant la méthode scientifique et que la conscience est le résultat des lois physiques et non l’inverse, ce qui fait de moi un physicaliste ; et je crois enfin que la conscience est un phénomène émergent, un sous-produit de l’existence qui a pour but de diriger notre corps mais aussi les autres structures dissipatives, ce qui fait de moi un fonctionnaliste mais panpsychiste. Et pour ce qui est de Dieu, je crois que la question est loin d’être réglée et qu’elle se résume pratiquement à savoir si on vit dans une simulation ou non.

Mais peu importe que vous croyiez en Dieu ou pas, que vous soyez réaliste ou antiréaliste, monistes ou dualistes, fonctionnaliste, illusionniste, panpsychiste ou idéaliste, ce qui doit nous unir est la croyance en tant que foi éclairée par des faits raisonnables, qu’au minimum, la vie a un sens, que l’évolution a un sens et que donc nos actes ont un sens. Ils ne se valent pas tous. Si ces questions sont intéressantes, la question centrale pour moi est surtout celle du sens de la vie et de nos actions.

Le brillant physicien Stephen Weinberg a exprimé les pensées des physiciens […] Plus nous en savons sur l’univers, a-t-il écrit, plus il semble dénué de sens.
Oui, mais nous disons haut et fort NON à ces affirmations
.”

Stuart Kauffman, A world beyond physics

Tout homme, comme je l’ai déjà dit quelque part, n’est pas seulement un apprenant, mais un faiseur : il apprend, avec l’esprit qui lui est donné, ce qui a été ; mais avec le même esprit, il découvre plus loin, il invente et conçoit quelque chose qui lui est propre. Il n’y a pas d’homme sans originalité. Aucun homme ne croit ou ne peut croire exactement ce que croyait son grand-père : il élargit quelque peu, par une nouvelle découverte, sa vision de l’Univers, et par conséquent son théorème de l’Univers, – qui est un Univers infini, et qui ne peut jamais être embrassé entièrement ou définitivement par aucune vision ou aucun théorème, dans aucun élargissement concevable : il élargit quelque peu, dis-je ; il trouve quelque chose qui était crédible pour son grand-père, incroyable pour lui, faux pour lui, incompatible avec quelque chose de nouveau qu’il a découvert ou observé.

Thomas Carlyle, Les héros, le culte des héros et l’héroïsme dans l’histoire

Il est alors nécessaire de posséder un sens qui nous conduit à l’action, mais plus important encore, il nous faut le partager avec nos contemporains ou, du moins, il nous faut partager son questionnement. Car au final les questions sont plus importantes que les réponses. Peu importe que la question ne soit pas scellée tant qu’elle permet d’offrir une vision du monde positive à l’individu comme membre de son collectif.

“La puissance de la destinée ne devient libre que dans la communication et le combat. La destinée fatidique du Dasein dans et avec sa « génération » constitue l’advenir total et authentique du Dasein.

Heidegger, Être et Temps, section 74.

C’est là toute la valeur des religions, des idéologies et des romans nationaux qui visent à former le domaine d’Ising dominant. La vie est un principe autocatalytique collectif, on ne peut pleinement se réaliser qu’en appartenant à un système, à sa génération, à sa civilisation, à sa nation, à sa famille… Soyons la génération et la nation de ceux qui veulent servir la vie et l’univers en trouvant les bonnes questions à poser et en tentant d’y apporter les réponses. Naturellement, cela implique que toutes les questions puissent être posées et que les réponses puissent être cherchées. Cela implique donc une liberté académique totale.

Ce n’est pas grave d’avoir des croyances tant qu’elles peuvent être potentiellement vraies et si nous les révisons lorsque nous avons de nouvelles données les rendant caduques. Il existe un lien plus fort qui peut nous unir au-delà de nos croyances différentes. Quel est le lien entre Schrödinger qui pense qu’il existe une conscience unitaire, Elon Musk qui pense qu’on vit dans une simulation et Lee Smolin qui ne peut se détacher de sa croyance réaliste ? C’est le doute et le questionnement. C’est ça le moteur de l’Occident, cette capacité à douter mais à savoir réfuter les fausses routes.

Si je m’appuie sur la thermodynamique et l’évolution aujourd’hui, c’est parce que ce sont les pistes que j’estime les plus à même de nous offrir les informations nécessaires à penser le monde et la vie mais je n’aurais aucun problème à revenir dessus si demain on me montre que tout s’explique par quelque chose de nouveau qui remplace la mécanique quantique par exemple. Et je suis surtout bien conscient de la myriade de questions qui restent sans réponse à l’heure actuelle. Qu’est-ce que la vie ? Le monde existe-t-il indépendamment de notre esprit ? La matière possède-t-elle des propriétés en soi ? Qu’est-ce que la conscience ? et la question des questions, Qui est John Galt ? sans oublier, la vraie question suprême, Pourquoi est-ce qu’il y a quelque chose plutôt que rien ? et bien d’autres encore.

Alors je crois que s’il y a une croyance que nous devons partager, ce qui doit constituer notre religion dans le sens où c’est ce qui doit nous lier, c’est celle qui nous amène à affirmer que nous serons capables de répondre à ces questions. Ne sombrons pas dans le défaitisme comme Niels Bohr qui dira à son fils avant sa mort que la recherche de la théorie ultime de la physique pourrait ne jamais aboutir à une conclusion satisfaisante ; à mesure que les physiciens chercheraient à pénétrer plus avant dans la nature, ils seraient confrontés à des questions d’une complexité et d’une difficulté croissantes qui finiraient par les submerger.

La vision du monde prométhéenne combine à la fois la notion de progrès, de liberté et d’identité. Identité car le mythe de Prométhée est notre mythe fondateur ; liberté car, dans ce mythe, les hommes, dans leur malchance d’avoir été oubliés par Épiméthée lors du partage des compétences, en deviennent libres, en cela qu’il ne leur a pas donné de rôle dans son écosystème ; une liberté potentielle qui deviendra une liberté en acte quand Prométhée leur donnera le feu. Le progrès sera, lui, entendu comme notre lutte contre l’entropie.

Nous avons alors une trinité reposant sur la thermodynamique, l’évolution et l’intelligence, respectivement, Dionysos, Apollon et Prométhée. Dionysos est le moteur, la source du désir de production qui dicte la règle de la dissipation d’énergie ; Prométhée est le pilote qui guide nos choix par la raison et l’intelligence et Apollon est le constructeur du véhicule qui sélectionne les meilleurs supports matériels de l’information. Nous sommes des véhicules pour l’information. Alors soyons des bolides.

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