Par quoi l’état-nation sera-t-il remplacé ?

Pouvons-nous décoder les forces historiques de notre propre époque ?

Quand nous ouvrons les pages d’un livre d’histoire, par exemple sur la guerre de 30 ans, nous avons le recul de quelques siècles et le travail des historiens pour nous expliquer ce qu’il s’est passé, mais les gens de l’époque, eux, ne savaient pas qu’ils étaient dans « la guerre de 30 ans ». Ils ne savaient pas qu’ils allaient aboutir au traité de Westphalie un certain 24 octobre 1648. Nombre de conflits de l’époque étaient motivés par des ambitions, jalousies et rivalités locales. L’histoire était en marche, mais quelle perception en avaient ses acteurs exactement, si ce n’est la défense de leurs intérêts particuliers ?

Tout le monde ressent plus ou moins qu’il se trame quelque chose d’important à notre époque. Mais quoi ? Sommes-nous à l’aube d’un effondrement ? D’une guerre mondiale ? Civile ? D’une « transition » plus ou moins douloureuse ? Simple crise passagère ? Maladie civilisationnelle terminale ou petit rhume ? Simple chaos habituel des affaires humaines ?

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La naissance de l’état-nation : la guerre de 30 ans

Je soutiens que l’une des forces (mais certainement pas la seule) qui est à l’œuvre est la fin de l’état-nation, ou du moins dans le monde développé. Selon moi, ce n’est pas la « fin de l’abondance » qui explique la situation, mais l’inverse : la fin de l’abondance est le résultat du processus de délitement de l’état-nation (je ne crois pas au mythe des ressources limitées).

Nous vivons le phénomène inverse de la guerre de 30 ans. J’estime que cette grille de lecture permet de mieux comprendre de nombreux phénomènes de notre époque. Évidemment, si l’état-nation est mourant, certains seront pour et d’autres contre, donc paradoxalement, nous assisterons à des résistances comme le nationalisme, le souverainisme ou le patriotisme.

La guerre de Trente Ans était un conflit européen qui a duré de 1618 à 1648 et qui a commencé en raison des tensions religieuses et politiques entre les catholiques et les protestants. La guerre a dévasté l’Europe centrale, entraînant la mort de millions de personnes et des destructions massives. Elle se termine avec les traités de Westphalie qui ont consacré le principe de souveraineté territoriale en reconnaissant l’indépendance et la souveraineté des États. Cela signifie que chaque État a le droit exclusif de gouverner son territoire sans ingérence extérieure, et que les frontières entre les États sont reconnues et respectées. Cette reconnaissance de la souveraineté territoriale a contribué à la stabilisation politique de l’Europe et a établi les fondements du système de relations internationales qui prévaut encore aujourd’hui. Thomas Hobbes publie en 1651 le Léviathan dans lequel il justifie la notion de monopole de la violence légitime.

C’est la naissance de l’état moderne, précurseur de l’état-nation qui apparaîtra plus tard au XVIIIᵉ : un territoire souverain, une armée de métier pour le défendre, un système fiscal pour financer l’armée, un système politique (la démocratie parlementaire) pour légitimer l’impôt (pas d’impôt sans représentation).

Gardez bien cela en tête, puisque, comme nous allons le voir, c’est précisément l’ensemble de cette architecture qui est remise en cause.

La guerre de Trente Ans a été marquée sur le plan religieux par l’affrontement entre protestantisme et catholicisme et sur le plan politique par l’affrontement entre féodalité et absolutisme. Avec la paix de Westphalie, le problème politique d’obtention d’une paix civile se solde par la victoire de l’absolutisme. De ce modèle politique, théorisé par des philosophes tels que Bodin et Hobbes, naît ainsi le concept de l’État moderne, c’est-à-dire une entité exerçant dans ses frontières le monopole de la violence légitime et se défendant à l’extérieur par une armée nationale. Sur le plan religieux, le principe exprimé par la maxime latine Cujus regio, ejus religio (mot à mot : « à qui appartient la région, de celui-là la religion » : à chaque État, la religion de son prince) se voit réaffirmé.

De cette manière, la paix de Westphalie jette les bases du jus publicum europæum (le « droit public européen ») : un système nouveau et stable de relations internationales, fondé sur un équilibre entre des États chacun titulaire de la souveraineté ; les guerres sont désormais conçues comme des conflits sécularisés d’État souverain à État souverain.

Guerre de Trente Ans, Wikipédia

Nous vivons dans ce système, nous ne le questionnons plus vraiment, mais il se pourrait que l’histoire frappe de nouveau à la porte.

L’histoire frappe de nouveau à la porte

Je prends ici le parti d’examiner la question sous l’angle militaire, parce que c’est un point de vue peu répandu à ma connaissance. Il aurait aussi été possible d’en parler du point de vue des technologies de l’information. Par exemple, Thomas Pueyo a commis (en anglais) un excellent article où il détaille la manière dont les état-nations sont nés de l’imprimerie et où il explique pourquoi Internet va probablement les faire disparaître pour la même raison qu’ils sont apparus.

Bernard Wicht, privat-docent à la Faculté des sciences sociales et politiques de l’Université de Lausanne, spécialiste de stratégie militaire, explique qu’un aspect de cette mutation vers l’état-nation fût la transformation de l’art de la guerre elle-même à cause de l’introduction de l’arme à feu. C’est l’arme à feu qui nous amena à la création d’armées de métiers et donc de l’impôt.

Mon hypothèse va dans le sens de cette dernière interrogation, c’est-à-dire une rupture fondamentale similaire à celle qui, à la Renaissance, a vu les levées féodales et la chevalerie céder le pas aux armées mercenaires ou, suite à la Révolution française, le remplacement des armées professionnelles d’Ancien Régime par les armées nationales de masse.

Si oui, alors quelle rupture ? Bernard Wicht

Il affirme aussi que nous vivons actuellement une autre mutation similaire du domaine de la guerre, une autre révolution militaire. Le pouvoir des états est de plus en plus contesté, par le bas, via toutes forces de groupes armés qui s’organisent et perdurent.

Or dans nos sociétés postmodernes, le pouvoir de coercition de l’État, son monopole de la contrainte est concurrencé sur son propre territoire par d’autres instances qui lui disputent le contrôle de certaines franges de la population (mafias, séparatismes violents, diasporas politiquement ou religieusement encadrées, gangs). C’est précisément ce qu’on appelle la dynamique de la protection privée qui est à l’origine du crime organisé, mais aussi des autres formes de contre-pouvoir susmentionnées, c’est-à-dire des organisations proposant la sécurité en concurrence de l’État. Et, plus les institutions étatiques sont en décalage par rapport au développement des forces économiques, moins l’État est en mesure d’offrir ses Services et plus les mafias progressent.

Citoyen en armes : un point de vue suisse, Wicht, Bernard

Par ailleurs, il existe aussi une contestation par le haut du fait du pouvoir grandissant des multinationales (qui peuvent exploiter le lien de subordination des contrats de travail comme un cheval de Troie contre le système démocratique). L’état est pris en étau.

Les guerres avant le XXᵉ siècle se voyaient à peine sur les courbes démographiques, les civils étaient relativement épargnés. Aller à la guerre était glorieux. Plus les capacités technologiques ont augmenté avec l’industrialisation, quand il est devenu possible de raser des villes entières, et plus la guerre est devenue un risque d’éradication de tout un peuple, moins la guerre a été acceptable, jusqu’au moment paroxystique de l’explosion des deux bombes atomiques marquant la fin de la seconde guerre mondiale. C’est à ce moment précis que l’humanité réalise que la guerre entre nations est devenue beaucoup trop dangereuse, avec la menace d’une destruction globale.

L’état-nation fût victime de son succès puisque c’est lui qui était au cœur de la course aux armements. Nous sommes donc presque 80 ans plus tard et c’est pour cela qu’il est possible de prendre assez de recul. La guerre n’a pas disparu, mais a changé de forme.

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Les symptômes

Examinons quelques symptômes de cette mutation, sans ordre particulier :

  • En France, les nombreuses polémiques autour de l’islam montrent que la laïcité chèrement acquise est vacillante. La guerre de religion est sur le retour.
  • L’ordre public n’est plus assuré dans la mesure où les représentants de l’état sont régulièrement attaqués et où des zones entières ne sont plus sous l’ordre étatique (républicain en France, mais la même chose existe dans les autres pays européens). Le monopole de la violence légitime est contesté.
  • L’éducation nationale est en déclin. Hors l’éducation des citoyens est censée être un pré-requis à leur vote éclairé.
  • L’explosion de la dette, la sécession des élites (voir Cristropher Lash) qui participent aussi à la perte de confiance en l’état-nation.
  • L’augmentation des fraudes fiscales et sociales.
  • La fin du service militaire.
  • Même si son rôle n’est que normatif, les états se sont déchargés de la gestion de la Covid sur l’OMS.
  • Les discours ouvertement nationalistes sont conspués.
  • Le régalien est abandonné (du moins au niveau national) : battre monnaie, décider de la guerre et de la paix, faire les lois. De manière très concrète, les pays d’Europe n’ont plus vraiment de frontière.

Au-delà de ces signaux plus ou moins faibles, il y a deux facteurs qui sont clairement à l’œuvre contre l’équilibre instauré par l’état-nation qui ont toujours existé, mais qui ont pris une autre dimension avec la modernité.

Les ingérences sont clairement de retour. Citons en vrac : le financement discret de groupes armés par des nations étrangères, les ONGs, les hackers et leurs armées de bots, le soft-power, l’extra-territorialité du droit (notamment du dollar), la finance mondialisée, les réseaux sociaux mondiaux et leur politique de censure, et des notions comme « la guerre humanitaire ». (voir par exemple la note de synthèse mission d’information sénatoriale sur « Influences étatiques extra-européennes dans le monde universitaire et académique français et leurs incidences »)

Autre changement important qui mine les démocraties : la propagande, qui certes a toujours existé, est devenue une science depuis Edward Bernays. Les spins doctors d’un côté, les think-tank de l’autre, l’ingénierie sociale est passée au niveau industriel. Aujourd’hui, les candidats à la candidature utilisent pour la plupart le logiciel « Nation Builder », et le cabinet McKinsey propose des conseils stéréotypés à de nombreux gouvernements. Il n’y a plus de politique au sens ancien du terme, qui découle d’une vision du monde et de l’histoire, mais une simple gestion technocratique qui ne correspond plus à l’esprit de l’état-nation.

Récapitulons. Nous avons donc un système qui est de moins en moins légitime, les symptômes sont nombreux. Toutes les fondations de l’état moderne (souveraineté, armée de métier, impôt, démocratie) et donc de l’état-nation vacillent.

Qu’est-ce qui va remplacer l’état-nation ?

En utilisant cette grille de lecture, nous pouvons obtenir un éclairage différent et instructif sur l’actualité et relier entre elles ce qui semblerait n’être que des anecdotes, sans tomber dans l’écueil conspirationniste. Il ne s’agit absolument pas de tout réduire à la fin de l’état-nation, mais de mettre du relief pour montrer comment cette force historique s’exprime dans de nombreuses situations.

Je serais tenté d’en énumérer plusieurs, mais je vais me limiter à un exemple, celui des casserolades, en réaction à la réforme des retraites imposée à grand coup de 49.3 par une minorité parlementaire. Ce passage en force ne trahit pas simplement une dérive autoritaire conjoncturelle, mais l’érosion des fondements de l’état-nation, ainsi que de tout son système de solidarité, qui est déconstruit petit à petit.

Cette réforme est liée à l’accumulation des dettes. Si la dette s’accumule autant, c’est aussi parce que nous n’avons plus la guerre pour la résorber comme par le passé quand l’inflation ou la productivité ne suffisent plus.

Ce qui m’amène à affirmer qu’il se peut que ce soit par la dette que surviendra la fin de certains état-nations (c’est aussi la thèse de Thomas Pueyo). La note de la France a été récemment dégradée (elle est passée à AA-) en raison des troubles politiques liés à la réforme des retraites. Réforme qui visait justement à rassurer les marchés. Oups.

Il est difficile de savoir ce qui va remplacer l’état-nation, mais il y a deux tendances discernables de « forces » qui commencent déjà à émerger. D’une part, les entreprises multinationales et les institutions supranationales d’autre part.

L’union européenne est clairement une tentative post-nationale par exemple. Citons aussi les tentatives de création de « micronations », les réflexions autour de crypto-états et les villes privées comme Prospera au Honduras ou le popup-village « Zuzalu city » au Montenegro de Vitalik Buterin le fondateur d’Ethereum, ou encore Oceanix la première ville flottante. Toutes ces initiatives s’éloignent toujours plus de l’état-nation traditionnel.

Selon moi, ce à quoi nous assistons n’est pas simplement la fin de l’état-nation. Cet évènement fait partie d’un ensemble encore plus vaste de mutations civilisationnelles. Nous sommes en train de passer de l’ère « humaniste » à l’ère « post-humaniste », dont tout ou presque reste à penser. Peut-être que finalement la question n’est pas tant ce qui va remplacer l’état-nation que de savoir qui va saisir l’opportunité pour proposer autre chose !

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