Prométhéisme : TL;DR

J’aimerais tenter de vous convaincre qu’il n’y a aucune différence d’essence entre ce que l’on appelle l’ordre, le progrès, la vie, la technique, le libre marché et l’intelligence lorsqu’on intègre ces choses à un degré d’abstraction suffisant et que Prométhée en est la meilleure représentation symbolique derrière laquelle je pense que les jeunes Européens doivent se ranger. Je ne vais ni plus ni moins que développer une philosophie de la vie qui vous incite à prendre pleinement conscience de ce que cela signifie d’être vivant. Car si nos ancêtres n’ont eu de cesse de parler de memento mori, il semble que notre époque a besoin d’un memento vivere.

Ces quelques lignes sont un condensé d’une série d’articles publiée en français sur Rage. J’ai bien conscience que je m’appuie sur des concepts qui seront peut-être nouveaux pour certains lecteurs mais j’espère que cet article n’en est pas moins suffisamment intelligible dans la façon d’exposer les thèmes centraux sur lesquels ma réflexion s’appuie car je pense qu’ils constitue un point de vue rare qui mérite d’être appréhendé afin de penser le futur. Ne vous découragez pas si la lecture est difficile. Gardez en tête que “les grandes choses sont réservées aux grands, les profondes aux profonds, les douceurs et les frissons aux âmes subtiles, bref, tout ce qui est rare aux êtres rares” comme l’a dit Nietzsche dans Par-delà le bien et le mal.

Qu’est-ce que la vie ?

Un darwiniste sera tenté de vous dire que la vie est “un système moléculaire auto-reproducteur capable de métabolisation, de reproduction et d’évolution”. Il se refusera toujours à donner une téléologie à la vie. La première étape consiste à prendre un peu de hauteur afin de penser la vie d’un point de vue astrobiologique. Selon les termes de Stuart Bartlett, la version générique de la vie qu’il nomme “vye” pourrait être définie comme une structure dissipative, collectivement auto-catalytique, capable d’homéostasie et d’apprentissage1.

Laissez-moi décortiquer ces mots barbares. Cela nécessite un prérequis, être familier avec les lois de la thermodynamique :
 

  • Première loi: l’énergie se conserve mais la chaleur est une forme particulière d’énergie.
  • Deuxième loi: l’énergie se dissipe. Elle tend à se transformer irréversiblement en chaleur (forme désordonnée d’énergie) conduisant à l’entropie.
  • Troisième loi: l’énergie se dissipe le plus vite possible, compte tenu des contraintes.

Commençons par le terme à première vue paradoxal de structures dissipatives. Le mot structure évoque l’ordre alors que la dissipation évoque le gaspillage, le désordre, la dégradation. Justement, une structure dissipative est un système qui va augmenter son ordre en augmentant le désordre de son environnement. Par exemple, un cyclone est une structure dissipative. Il apparaît lorsque deux masses d’air ont deux températures différentes afin de les mélanger. On assiste à l’apparition de ce système ordonné avec un courant ascendant et un courant descendant qui vont marcher de concert dans le but d’homogénéiser la température donc de créer du désordre et tendre vers ce qu’on appelle l’entropie maximale.

La notion de structure dissipative provient du physicien Ilya Prigogine. Il nomme “structures dissipatives” des systèmes qui évoluent dans un environnement avec lequel se produisent des échanges d’énergie ou de matière. Ce sont donc des systèmes ouverts qui déjouent la seconde loi de la thermodynamique en se tenant loin de l’équilibre thermodynamique, l’entropie maximale. Ils s’auto-organisent de façon à maximiser le flux d’énergie qui les traverse et cela a pour effet de maximiser la vitesse à laquelle l’énergie se dissipe. La dissipation d’énergie est la perte d’énergie par sa transformation en chaleur lors d’un travail mécanique. 

L’entropie, elle, peut être comprise comme la mesure du degré de désordre d’un système2. La troisième loi de la thermodynamique nous indique qu’un système fermé va inéluctablement tendre vers le désordre le plus vite possible selon les contraintes imposées. L’entropie est ainsi intimement liée au temps, ce qui conduira Eddington à parler de la flèche du temps allant dans un seul sens et toujours vers plus de désordre. L’Univers lui-même est sujet à la flèche du temps et semble tendre inéluctablement vers plus de désordre et se diriger vers l’entropie maximale, sa mort thermique. 

Mais on observe également une tendance de l’Univers à créer des singularités ordonnées. Le soleil, la biosphère, la vie, l’humain – en tant qu’individu ou en tant que société – sont autant de systèmes ordonnés ou structures dissipatives. Au premier abord, on pourrait se dire alors que l’existence de ces systèmes contredit la seconde loi de la thermodynamique. Mais le but de ces structures dissipatives est toujours de maximiser la dissipation d’énergie, donc la production d’entropie. Agissant comme des catalyseurs, Ils réduisent leur propre entropie localement afin d’augmenter l’entropie générale. La vie n’est donc jamais qu’une instance particulière de ces systèmes ordonnés et même la plus aboutie de toutes. À masse égale, une société humaine dissipe 10,000 fois plus d’énergie que le soleil par exemple3.

Eric Chaisson (2001), Energy Rate Density as a Complexity Metric and Evolutionary Driver.

Mais comment cette vie est-elle apparue sur Terre ? Celui qui prétend le savoir est un menteur. Cependant, un consensus se dégage qui voudrait que l’hypothèse la plus probable serait une apparition au sein d’une “soupe primitive” il y a 2,5, voire 4, milliards d’années4; D’où proviennent les molécules nécessaires ? Peut-être de l’espace importées par des météorites. Mais cela ne ferait que déplacer le problème car elles devraient bien être apparues quelque part en premier lieu. Alors il est probable que la vie apparaisse au fond des océans, les conditions y étant plus propices à accueillir des réactions chimiques que l’on qualifie d’auto-poïétiques. Autrement dit,  la vie apparaîtrait de façon spontanée lorsque les conditions environnementales sont réunies – mêlant de la matière organique, une source d’énergie et de l’eau. Elle va alors s’auto-organiser et croître de façon collectivement auto-catalytique. Cela signifie que les éléments catalysant, qui permettent d’accélérer de manière exponentielle ou de réorienter la réaction chimique, font eux-mêmes partie de cette réaction. 

Ceci constitue une autre caractéristique des structures dissipatives qui vont s’auto-organiser et se maintenir dans le temps grâce à des procédés régulateurs. Une structure dissipative va alors avoir une double tendance à chercher la croissance et la stabilité afin de maintenir son intégrité dans le temps. L’environnement changeant sous l’impact de la dissipation d’énergie, une structure dissipative va chercher à limiter l’impact de ces changements environnementaux sur ses conditions internes. C’est cela qu’on appelle l’homéostasie. La vie est alors un système ordonné qui persiste dans le temps. Une singularité, une improbabilité statistique qui se maintient dans un Univers tendant vers l’entropie. La vie et l’ordre sont donc intimement liés et l’ordre peut sortir du chaos.

Mais la vie et les humains ne sont pas seulement des systèmes qui s’auto-préservent. Le système qui les régit, en plus de croître et réguler, va faire preuve d’un mécanisme d’apprentissage qui cherche à maximiser une valeur, la dissipation d’énergie. En physique, lorsqu’un système tend à optimiser une valeur, on parle de principe de moindre action. Le principe de moindre action est le principe physique selon lequel la dynamique d’une quantité physique peut se déduire à partir d’une unique grandeur, appelée action. Un système va apprendre comment assembler ses différentes parties, en créer de nouvelles, de façon à maximiser la dissipation d’énergie. Partant d’un code génétique, un corps humain va s’auto-organiser en divers organes servant des fonctions. Il va alors s’assembler de façon à maximiser la dissipation d’énergie selon un apprentissage effectué sur l’échelle des générations.

De façon plus locale, au cours de sa vie un humain va dissiper l’énergie via son système cognitif selon le principe de moindre action. Il aura pour effet, avec le temps, de créer des canaux. De la même manière, l’eau qui s’écoule sur un terrain accidenté emprunte le chemin lui opposant le moins de résistance. L’effet au fil du temps de l’eau qui s’écoule par certains chemins crée de nouveaux ruisseaux et de nouvelles rivières plus profonds et plus larges que ceux qui existent déjà. Dans un organisme, le développement de tels canaux établit un courant par lequel d’autres stimuli similaires sont canalisés. Cela a pour effet de diminuer l’importance des informations récurrentes traitées au point qu’elles peuvent être ignorées puisque les stimuli qu’elles présentent n’ont pas d’impact différenciateur sur le milieu cognitif. Cela signifie que nous avons appris quelque chose sur le monde5. Le but de l’apprentissage sera alors la capacité à mémoriser, et traiter des informations afin de guider le comportement le plus efficacement possible et notre système cognitif reposant sur notre système nerveux ainsi que notre cerveau sera l’appareil d’apprentissage principal, dont une grande partie repose sur l’inconscient.

Au contraire, un événement inhabituel sera porté à votre conscience. Par exemple, vous poserez peut-être volontairement une fois votre main sur une plaque chauffante allumée, mais pas deux. Les émotions, en l’occurrence la douleur, vous ont permis d’apprendre qu’il ne fallait pas le faire. Et si votre système nerveux est défaillant alors vos chances de survie seront plus réduites et vous aurez moins de chances de vous reproduire, et donc de multiplier les copies de vos gènes par une descendance. Vos gènes sont alors eux-mêmes le fruit d’un apprentissage effectué à travers les générations via l’évolution.

L’évolution comme système cybernétique

Si le sens de la vie est la production d’entropie passant par la dissipation d’énergie, alors l’évolution va nécessairement favoriser les organismes qui dissipent le plus efficacement l’énergie. Les gènes codant pour des traits phénotypiques permettant de mieux dissiper l’énergie seront sélectionnés. Les gènes sont alors un moyen de mémoriser de l’information sur l’environnement par un jeu d’essai-erreur maximisant la dissipation d’énergie. Les organismes disposant des meilleurs gènes sont ceux disposant de l’information la plus précise sur l’environnement au sein duquel ils doivent dissiper l’énergie.

Et c’est ici que cela devient vraiment intéressant. Il est capital de comprendre le lien entre l’information et l’énergie. En 1948, Claude Shannon établit ce qu’il appela la théorie de l’information6 visant à quantifier le contenu moyen en information d’un ensemble de messages au cours des processus de codage, transmission et décodage. Abandonnée à elle-même, l’information ne peut évoluer que dans le sens de sa désorganisation, c’est-à-dire de l’accroissement d’entropie. De façon étonnante, l’équation par laquelle Shannon définit l’entropie de l’information par la mesure H (H = – K log p) coïncide, à un facteur multiplicatif près, avec l’équation de Boltzmann-Gibbs définissant l’entropie S en thermodynamique (S = K log p). 

Pour le dire simplement. L’entropie peut être vue de façon rigoureusement identique comme la dissipation d’énergie et la perte d’information sur un système. Une hypothèse formulée en 1961 par Rolf Landauer, ingénieur chez IBM, qui se verra confirmée empiriquement en 2012 seulement par Eric Lutz et son équipe de l’université d’Augsbourg7 . De façon réciproque, cela met en avant l’aspect informationnel de l’ordre. Un système ordonné est un système permettant efficacement la capture, la mémorisation et l’échange d’information. Plus le système dispose d’information, plus son entropie est faible. L’entropie peut alors aussi être vue comme un état d’incertitude et l’information comme la résolution de cette incertitude qui conduit à la réduction d’entropie.

De quoi donner du crédit à l’hypothèse formulée par le physicien théoriste américain John Wheeler du it from bit selon laquelle la réalité serait faite d’information qui constitue le plus petit composant de l’univers. De là découle naturellement l’idée que nous vivrions dans une simulation régie par des algorithmes. Et il est effectivement troublant d’observer à quel point l’ordre de l’Univers repose sur un enchevêtrement de systèmes cybernétiques. Et l’évolution ne fait pas exception. 

La cybernétique est un domaine interdisciplinaire, fondé par Norbert Wiener, qui étudie les systèmes et la manière dont ils sont régulés8. Les concepts de boucles de rétroaction négative et positive sont au cœur de la cybernétique : on parle de rétroaction négative lorsqu’un système s’engage dans un processus d’amortissement pour contrer les changements et revenir à l’équilibre, comme un thermostat qui maintient la température ; on parle de rétroaction positive lorsqu’un système accélère les changements et s’éloigne de l’équilibre, comme une réaction en chaîne dans une explosion nucléaire. 

L’évolution va sélectionner des organismes de plus en plus complexes afin de maximiser la capacité à mémoriser et traiter l’information en suivant des principes propres à un système cybernétique. Les mutations sont les boucles positives qui vont explorer de nouvelles possibilités alors que la sélection naturelle va jouer le rôle de boucle de rétroaction négative assurant la stabilité du système. Le tout formant un système apprenant visant à maximiser la production d’entropie.

Chez les humains, pratiquant la reproduction sexuée, on observe une première boucle négative qui va assurer une certaine stabilité en favorisant la reproduction entre petits cousins9 – deux individus ayant en commun un couple d’arrière-arrière-grands-parents. Les unions consanguines présentant trop peu de brassage génétique sont pénalisées en rendant souvent la progéniture stérile. Mais, phénomène moins connu et pourtant logique, l’union entre des organismes très différents, que l’on nomme la dépression hybride, ne constitue pas un avantage sélectif. Les unions entre deux organismes trop éloignés génétiquement sont tout simplement rendus impossibles par le phénomène de spéciation ou donnent, dans le meilleur des cas, des descendances moins nombreuses, et dans le pire des cas, des progénitures là aussi stériles, comme le mulet chez les animaux.

Par la reproduction sexuée et les mutations, l’évolution va explorer de nouvelles combinaisons d’information et la sélection naturelle va exploiter les meilleures combinaisons et éliminer les moins bonnes. La mort est alors une partie fondamentale de ce processus d’apprentissage. Sans la mort, il ne pourrait y avoir de sélection naturelle puisque, les individus vivant éternellement, toutes les mutations, bonnes et moins bonnes, seraient conservées. s’accumulant de façon exponentielle

Mais l’évolution darwinienne n’est jamais que le système cybernétique particulier sous-tendant le processus de croissance, d’homéostasie et d’apprentissage de la biosphère. Le même type de procédé est à l’œuvre au sein de toute structure dissipative, y compris au sein d’un humain et d’une société humaine. La cybernétique est alors la science de la production d’extropie. L’extropie étant une formule proposée par Max More pour désigner la réduction d’entropie locale. 

Extropie est un mot qui n’a pas de valeur scientifique. Le premier à l’avoir évoqué sous le nom de néguentropie fut Schrödinger. L’extropie, ou réduction locale de l’entropie, est – tout simplement – ce qui permet à quelque chose de fonctionner. C’est sa façon de s’assembler, de créer des canaux d’information de manière à la faire circuler selon le principe de moindre action. C’est ce qui permet à l’ordre d’émerger du chaos et pourquoi il existe des galaxies, des étoiles, des planètes etc. C’est l’inverse de l’entropie. Elle est le but de l’apprentissage que nous avons évoqué plus tôt. Un système va apprendre dans le but d’augmenter son extropie.

Ce que l’on nomme le “progrès” est en réalité le fruit de ce processus cybernétique qui va permettre la construction d’information, donc l’augmentation de l’ordre ou de l’extropie. C’est cela qui amènera Norbert Wiener, le père de la cybernétique, à définir le progrès comme la lutte contre l’entropie10. L’évolution et le progrès peuvent être appréhendés de manière plus large à l’échelle de l’Univers comme un enchevêtrement de systèmes cybernétiques apparaissant au cours du temps et maximisant la dissipation d’énergie.

L’univers qui s’auto-organise, d’après Eric Jantsh et retravaillé par Roddier. On ne sait pas ce qu’il se passe aux tous premiers stades après le Big Bang. Mais depuis les atomes légers, on ne cesse d’observer une alternance entre une micro et une macro évolution.

Co-évolution, gène, culture et essence de la technique

Comme je l’ai dit, le gène peut être vu comme un moyen de stocker de l’information. Il confère à l’organisme des compétences innées. De nombreux animaux fonctionnent efficacement après 106, 105, voire moins de secondes de vie : un écureuil peut sauter d’arbre en arbre dans les mois qui suivent sa naissance, un poulain peut marcher en quelques heures, et des araignées naissent prêtes à chasser11. La phase d’apprentissage pour ces organismes est extrêmement courte, voire inexistante. Cet apprentissage s’est effectué directement par l’évolution qui va agir comme un algorithme sélectionnant les comportements innés adéquats. 

Cependant, cela est quelque peu différent pour les humains, dont la phase d’apprentissage nécessaire à la survie est bien plus longue. Depuis la révolution cognitive, il y a environ 70,000 ans12, qui a vu l’homme se doter d’un cerveau hypertrophié, de plus en plus de traits culturels et de comportements ne vont pas être directement codés par les gènes. Par analogie avec le gène, le mème peut être vu comme la plus petite unité d’information culturelle13, mais ne dispose cependant pas de la valeur scientifique que revêt le gène. Un mot, un son, une image… sont des mèmes. Notre cerveau va capturer, stocker, manipuler des informations reçues via des mèmes ; et les systèmes vivants disposant des plus grandes capacités à traiter l’information maximiseront le flux d’énergie les traversant, leur offrant, de fait, de meilleures chances de reproduction. 

La technique est alors intimement liée à la culture et se confond même avec elle parfois. Elle est, elle aussi, le fruit de ce cerveau hypertrophié qui va doter les humains de la capacité supérieure à analyser leur environnement, capturer l’information, la traiter, l’échanger dans le but de dissiper l’énergie plus efficacement. La technique va alors permettre une accélération de la construction de l’information. Elle n’est qu’un catalyseur, et l’essence de cette dernière ne diffère pas de celle de l’évolution dont le but est la construction d’information qui va permettre la dissipation d’énergie. Lorsque Heidegger met en avant que l’essence de la technique est le “dévoilement de l’aletheia” ou ”dévoilement de l’être”, il ne faut rien comprendre d’autre par là que la construction d’information. Ce qu’il appelle l’être de l’étant, est l’information. Mais quel est le principe qui sous-tend cette construction de l’information sinon ce qu’on appelle intelligence ?

Intelligence, désir et mythe de Prométhée

Anaxagore se sert de l’intelligence comme d’une machine pour faire le monde

Aristote, Métaphysique

À un niveau d’abstraction suffisant, on peut appréhender l’intelligence comme le système cybernétique d’une structure dissipative qui va permettre la construction d’information, donc la production d’extropie14. L’intelligence est le principe qui, dans un Univers tendant inéluctablement vers le désordre, maintient ces improbabilités statistiques que constituent ces îlots ordonnés qu’on nomme structures dissipatives. Cela passe évidemment par la capacité à capturer, mémoriser et traiter l’information. Il n’est donc pas étonnant que, chez un humain, cette dernière soit mesurée par ses capacités cognitives et que les gènes, premier moyen de mémoriser de l’information, y jouent un rôle clef.

Mais quel en est le moteur ? Si le système cybernétique demeure ce qui permet l’auto-catalyse, l’homéostasie et l’apprentissage, donc l’intelligence, qu’est-ce qui le précède et rend le système auto-poïétique ? 

Parmi les êtres, les uns peuvent exister à part, les autres ne le peuvent pas : les premiers sont des substances ; ils sont, par conséquent, les causes de toutes choses, puisque les qualités et les mouvements n’existent pas indépendamment des substances. Ajoutons que ces principes sont probablement l’âme et le corps, ou bien l’intelligence, le désir et le corps

Aristote, Métaphysique

Comme le pense Aristote, et je crois qu’il a raison – ou du moins faute de mot plus approprié – c’est le désir. Le désir compris à la façon de Kant comme volonté. La volonté qui existe indépendamment de tout objet désiré et qui pourrait bien comme l’a pressenti Nietzsche n’être qu’une seule forme fondamentale qui se différencie en de multiples entités que sont les structures dissipatives. Structures dissipatives qui sont autant de machines dont le but est de se connecter à une autre machine16 afin de produire une nouvelle information… comme le fait un système auto-catalytique. 

Exemple hypothétique de ce que Stuart Kauffman appelle un “ensemble collectivement auto-catalytique” qui va s’auto-organiser en suivant le principe de moindre action visant à maximiser la dissipation d’énergie.. Il est constitué de polymères, comme les petites protéines appelées peptides. Il commence par de simples “molécules alimentaires”, des blocs de construction uniques qu’il appelle A et B (les monomères) ; et les quatre dimères possibles, AA, AB, BA et BB, qui sont tous fournis de l’extérieur. Il existe ensuite des polymères plus longs, comme ABBA et BAB, formés à partir de cet ensemble d’aliments par des réactions combinant deux polymères bout à bout pour créer un polymère plus long, ou cassant un polymère plus long en deux fragments. Les réactions formant ces produits plus longs sont catalysées par les polymères mêmes qui composent le système.

“Le désir ne représente pas un objet manquant, mais assemble des objets partiels, il est une machine, et l’objet du désir est une autre machine qui lui est connectée.”

Nick Land, Circuiteries

Pourquoi existe-il des alpinistes qui meurent chaque année en montagne après avoir pris des risques inconsidérés ? Pourquoi les pilotes de l’aéropostale prenaient encore leurs avions alors qu’ils voyaient leurs collègues mourir un par un et leurs femmes les supplier d’arrêter ? Car ils sont poussés par le désir. Le désir va reposer sur un système de récompense à chaque fois qu’un but est atteint. Comment s’exprime-t-il chez l’être humain ? Par des shots de dopamine qui constituent le système de récompense produit par notre cerveau. Cette dernière va s’activer principalement pour 5 choses ; manger, avoir des rapports sexuels, dominer nos semblables, capter le plus d’information possible et faire le moins d’effort possible. 

Et la dopamine adore évidemment la nouveauté puisque cette dernière permet la captation d’informations nouvelles ! Un nouveau sommet à atteindre pour un alpiniste et, pour monsieur tout-le-monde, un nouveau téléphone, une nouvelle voiture, un nouveau film, un nouveau partenaire sexuel… Il suffit que votre regard croise celui d’une potentielle partenaire sexuelle qui vous plait pour que votre cerveau vous abreuve de ce précieux sésame. Un mécanisme tellement puissant que la simple anticipation de ces activités déclenche des pics de dopamine. Cette anticipation, c’est une marque du désir qui a trouvé un objet sur lequel s’appliqué, avec lequel se connecter.

Mais le désir peut être source de création comme de destruction16. L’intelligence d’un système se nourrit de données. Le désir est la volonté de produire ou de détruire une information que l’intelligence exploitera. Le feu prométhéen est aussi celui du désir17, qui conduit à la passion, à la protection mais aussi parfois au crime passionnel. 

Le système va commettre, via le désir, les sous-systèmes qui le composent à l’exploration, afin de capturer des données dont l’intelligence se servira pour gagner en extropie via l’exploitation. Le désir et l’intelligence, L’exploration et l’exploitation constituent les forces actives et réactives nietzschéennes, qui forment le socle de la volonté de puissance, trouvant son climax dans le Grand Style18, lorsque les deux travaillent de concert. Le Grand Style, c’est cet alpiniste qui se lance sans cordes sur des pentes abruptes faites de glace, de roches et de neige. C’est l’exploitation de connaissances que l’on a acquises par le biais de l’exploration. Plus l’exploration revêt du danger, plus l’exploitation se montre maîtrisée, plus le Grand style se révèle.

On peut alors pleinement comprendre le feu offert aux hommes par Promethée comme étant non seulement celui de la raison et la technique, mais aussi de la passion. En un mot comme en cent, Prométhée est l’expression européenne du désir de production d’information ou d’extropie. Il est l’essence du progrès qui nous a amené la technique servant la vie et l’ordre. 

Comme le relève savamment Nietzsche, à l’origine de la tragédie grecque, les acteurs étaient entourés du chœur tragique dansant autour d’eux. Ce chœur tragique représente les forces dionysiennes alors que la scène était la représentation individuée apollinienne, le tout finissant inéluctablement dans la mort19. Le génie grec est d’avoir bien capturé les deux forces de l’Univers, dionysienne et apollinienne, qui vont tendre, respectivement, vers l’entropie et l’extropie. Le génie de Nietzsche est d’avoir bien vu que Prométhée incarnait les deux à la fois. Prométhée, afin de construire l’information, qui constitue l’essence de la vie, via l’intelligence, a aussi besoin du désir pouvant mener à la destruction, la mort. Il est à la fois dionysien et apollinien.

Le Prométhée d’Eschyle est, à ce point de vue, un masque dionysien, tandis que, par le sentiment profond d’équité dont nous avons parlé plus haut, Eschyle trahit sa descendance ancestrale d’Apollon, le dieu clairvoyant, le dieu de l’individuation et des limites imposées par l’esprit de justice.

Nietzsche, Naissance de la Tragédie

La vie par-delà l’ADN et le carbone

La vie doit alors être entendue ici au sens large dans ce qu’elle a de biologique et de carboné aujourd’hui, mais qui pourrait se perpétuer sans que son essence ne change au travers du silicium par une symbiose entre l’homme et la machine ou un remplacement total du premier pour les mêmes raisons que l’ADN a remplacé l’ARN.

L’hypothèse du monde à ARN qui est communément acceptée indique que l’ARN serait non seulement apparu avant l’ADN mais aurait même créé l’ADN qui offrait une plus grande efficacité de stockage d’information. L’ADN augmentait alors la puissance de l’ARN qui déléguait la tâche de mémorisation d’information mais conservait celle de réplication20.. Pourtant, l’ADN finira par le remplacer. Pourquoi ? Car l’ADN a acquis la capacité de se répliquer lui-même.

De la même façon, l’homme pourrait être en train d’externaliser dans les ordinateurs, qui font office de cerveaux exosomatiques [c-à-d, en dehors du corps, du latin exo- (« en dehors »), et sauma (« corps »)], de l’information qui augmente sa capacité d’action mais qui le verra se faire dépasser par sa propre création. Alors même que cela s’inscrit dans la grande marche de l’évolution ayant cours depuis des milliards d’années et semble inéluctable, ce phénomène ne revêt pas un caractère moins inédit pour autant puisque le bit, voire le qubit (bit quantique), qui sont en train de remplacer l’ADN pour stocker l’information représente ce que Jean-François Gariepy appelle un nouveau phénotype révolutionnaire. Ses conséquences ne sont pas à prendre à la légère. Nous sommes peut-être en train de créer les conditions de notre obsolescence.

Plus que transhumaniste, cette vision serait alors plutôt post-humaniste en cela qu’elle comprend nécessairement que l’homme n’est pas la mesure de toute chose comme le postule l’humanisme. Le désir et l’intelligence sont des principes qui précèdent et succèderont à l’homme dans des machines plus performantes, lui infligeant ce que Günther Anders appela la honte prométhéenne. 

Capital et inflation épiméthéenne 

On a tendance, lorsqu’on parle de capital, à l’imaginer comme de l’argent. Rien n’est plus faux. L’argent fait partie de l’information. Ce dernier peut être vu comme une table de données qui va associer une valeur chiffrée à des biens et services qui sont le vrai capital. Il n’a de sens que dans le système où il prend place. Vous pouvez avoir 10 milliards de dollars sur votre compte en banque, si vous êtes sur une île déserte ne proposant aucun biens et services, ils vous seront inutiles. L’argent va alors être une information clef facilitant l’échange des capitaux réels. La véritable richesse est la quantité d’énergie dont on dispose chaque jour, c’est-à-dire la puissance qu’on peut dissiper.

L’argent est, par conséquent, le facilitateur de notre communication et de la distribution de toutes les ressources économiques. Toute innovation et tout progrès sociétal découlent de cette communication.  Alors, la monnaie est de l’information et elle est même l’information la plus importante du système capitaliste puisqu’elle est une mesure de l’énergie dissipée donc de l’entropie du système. Il est alors fort logique de constater que le PIB est directement corrélé à la consommation d’énergie.

Mais si on peut mesurer imparfaitement la maximisation du flux d’énergie traversant une société via le PIB, tous les PIB ne se valent pas, et le PIB d’une société reposant sur la production plutôt que la consommation mesurera plus précisément sa production de richesse réelle21. La consommation n’a pourtant cessé d’augmenter dans le pourcentage du PIB depuis la financiarisation de notre économie à cause de la croissance exponentielle de la monnaie et de la dette. On pourrait parler de deux économies. Une du désir de production reposant sur une monnaie dure, qui est pérenne et néguentropique, et une de production du désir reposant sur la monnaie fiduciaire qui est inflationniste, donc entropique.

Pourquoi l’inflation conduit à l’entropie ? Car elle brouille le système de feedback permettant les boucles de rétroaction négative. Les systèmes monétaires inflationnistes occultent la valeur créée par la productivité de la société. La monnaie est théoriquement une forme d’information qui devrait réduire l’entropie lorsqu’elle est appliquée correctement. Cependant, la monnaie fiduciaire, malheureusement, conduit à l’exact opposé. L’utilisation de l’inflation qui l’accompagne introduit une erreur car elle invisibilise un signal de mauvaise santé du système22. Si L’entropie est un état d’incertitude et l’information est la résolution de cette incertitude, en présence d’inflation le système perd sa capacité de mettre en place une boucle négative de rétroaction corrective car le signal qui devrait l’y encourager et lui permettrait de mesurer l’effet de son action n’existe plus.

Cela a pour conséquence de voir les gens économes faisant montre d’une faible préférence temporelle, qui produisent peu d’entropie, être lésés et les consommateurs dotés d’une préférence temporelle élevée, gros producteurs d’entropie, récompensés. À quoi bon mettre de l’argent de côté si ce dernier perd constamment de la valeur via l’inflation ? Nous nous sommes construits un environnement qui conspire contre les prométhéens prévoyants (pro-méthée : qui pense avant), et favorisent les épiméthéens (épi-méthée : qui pense après).

La croissance est une bonne chose mais il n’est pas viable de croître à perpétuité via l’augmentation de consommation, étant donné l’utilisation inefficace et le gaspillage des ressources. Ce gaspillage est effectué par des politiques monétaires inflationnistes qui ne permettent pas à l’économie de se transformer naturellement en une société de faible consommation résultant d’une entropie informationnelle réduite et de l’abondance que cela pourrait créer si nous le permettons. Pour suivre une voie durable, il faut redéfinir la croissance en s’éloignant des concepts exigeant une consommation poussée et en permettant à l’évolution de l’énergie, de l’information et de l’argent d’améliorer notre prospérité.

Si, comme on l’a fait remarquer, la technique permet la construction d’information, c’est à dire qu’elle a le potentiel de diminuer l’output d’entropie informationnelle pour chaque input d’unité d’énergie, c’est ici la véritable définition de la création de richesse et de la prospérité. Alors le marché libre peut être, et doit être, une source d’extropie. La finance, la stratégie, la comptabilité, les ventures, etc. sont des rôles de soutien au progrès technologique. Les rôle principaux reviennent aux créateurs, ingénieurs, designers, techniciens etc. Il nous faut alors créer les conditions qui feront revenir les cerveaux les plus brillants de la finance vers l’entreprenariat. Il nous faut tendre vers plus de libéralisme et troquer la production du désir contre le désir de production.

Technocapital Faustien et accélération 

Les actifs disponibles au sein du marché, y compris les humains et leurs compétences, vont constituer collectivement une nouvelle structure dissipative qu’on appellera technocapital. En tant que structure dissipative, le technocapital sera régi par les mêmes principes que la vie. Son but est la maximisation de la dissipation d’énergie, il se forme de façon auto-catalytique par la symbiose entre le vivant et les machines et il dispose d’un système cybernétique de croissance, régulation et apprentissage, qu’on pourra appeler l’économie, qui va chercher à maximiser le flux d’énergie le traversant.

Comme pour l’évolution, l’économie présente une double tendance à l’innovation et à la sélection par le biais des faillites d’entreprises ne parvenant plus à dissiper l’énergie efficacement. Schumpeter l’a bien théorisé sous le nom de destruction créatrice23. Une entreprise sera elle-même une structure dissipative imbriquée dans le technocapital. Son sang est l’information et son système de récompense est le profit qui vient marquer sa réussite dans sa quête d’extropie.

Le technocapital repose alors lui aussi sur le désir et l’intelligence, sur la nécessité d’exploration et d’exploitation qui va conduire à l’apparition et la mort d’entreprises. Des cycles de créations et destructions accentués par des phases d’économie de production et d’économie financière. L’économie de production est celle des travailleurs, ceux qui dissipent physiquement l’énergie alors que l’économie financière est celle des rentiers qui ne travaillent pas physiquement24. Ils redirigent leur argent vers les investissements les plus rentables leur permettant de s’adapter à une évolution de plus en plus rapide.

Via le marché libre – réellement libre – le technocapital apprend. Il apprend en premier lieu de ses héros qui poussent l’exploration à son paroxysme afin d’en tirer les fruits de l’exploitation. Lorsque Elon Musk, après avoir gagné un petit capital, le réinvestit dans son intégralité dans de nouvelles entreprises, il n’est pas différent de l’alpiniste qui décide de s’attaquer à de nouveaux sommets. Le risque est maximal, l’exploitation est maîtrisée, le Grand style est révélé. Avez-vous vu ses fusées se poser ? Quel style ! Une manifestation évidente de réduction d’entropie puisqu’il évite la destruction de l’appareil, donc de l’information.

Mais le technocapital apprend aussi, et c’est là sa force, de ses critiques et ses échecs. Il se nourrit de ses critiques et se réinvente constamment. Beaucoup souhaitent sa mort et pointent du doigt ses angles morts. Ce faisant, ils créent l’information dont le technocapital a besoin pour corriger ses manquements. Et s’il échoue, il apprend aussi d’une crise à l’autre. Comme l’Univers et toute structure dissipative, Il révèle lui aussi un double visage schizophrène fait de destruction créatrice.

Et il apprend de plus en vite. Une des propriétés des structures dissipatives et de la cybernétique est une tendance à l’accélération. C’est ce que le biologiste américain Leigh van Valen nommera l’hypothèse de l’effet de la reine rouge en référence à Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll où la reine rouge doit courir de plus en plus vite pour seulement rester sur place. Nous avons vu que les organismes vivants maximisent la dissipation d’énergie en s’adaptant à leur environnement. Ils mémorisent de l’information sur leur environnement. Plus ils mémorisent d’information, plus ils dissipent d’énergie. Mais plus vite ils dissipent l’énergie, plus vite ils modifient leur environnement et plus vite ils doivent se réadapter. Le technocapital suit évidemment la même voie. C’est ce qui conduit certains auteurs comme Renaud Camus à parler de Machine à broyer25 ou Ted Kaczynski de Machine sociale dans lequel le vivant serait pris. Un Gestell26, comme le dit Heidegger, qui va commettre l’homme et la nature.

Une lecture ésotérique de la modernité, comme le fait Spengler, verra dans le technocapital le fruit d’un pacte Faustien contracté par l’Occident qui lui a permis de décupler sa puissance27. Comme pour Faust dans le roman de Marlowe, ce pacte a un coût et il est pour nous la stabilité ethnique et écologique, ainsi qu’un maintien de faibles inégalités. Là encore, l’augmentation des inégalités est un phénomène parfaitement compréhensible à l’aune de la thermodynamique. Tout système thermodynamique ouvert va naturellement tendre vers l’augmentation d’inégalité car cela revient à s’éloigner du point d’entropie maximale qui est le moment où tout devient égal et que plus aucun travail mécanique n’est possible. L’inégalité permet la productivité, l’égalité l’en empêche. Alors un système sain tend vers de plus en plus d’inégalité et de plus en plus rapidement, ce qui pourra constituer à terme une instabilité le conduisant à la fragmentation.

C’est pourquoi cette tendance à l’accélération, qui relève de boucles de rétroaction positives, en termes cybernétique, sera constamment compensée par des boucles de rétroaction négatives, incarnées par ses plus fervents détracteurs28 qui, bien que voulant détruire le capitalisme, y participent en réalité pleinement et jouent même un rôle crucial.

Clivage gauche / droite et Rétroactions écologiste et identitaire 

Comme le relève Per Bak, les structures dissipatives s’auto-organisent à la manière des transitions de phases continues29. Autrement dit, elles vont osciller autour d’un point critique. Par exemple, la transformation de l’eau liquide en vapeur est une transition de phase continue qui s’observe à une température et une pression bien précises. De la même façon, un système cybernétique va alterner entre les boucles positives et négatives en oscillant autour de ce point critique. Une société humaine, en tant que structure dissipative, va elle-même osciller autour d’un point critique cherchant la maximisation de la dissipation d’énergie. De là naît la nécessité d’un clivage gauche droite qui va chercher la malléabilité permettant l’accélération et la stabilité, la freinant afin de revenir au point critique.

C’est du moins ce qui devrait exister dans une société saine où la gauche serait progressiste et la droite conservatrice. Or on trouve aujourd’hui des rétroactions négatives décélératrices aussi bien à gauche qu’à droite. Les premières critiques du capitalisme en France sont d’ailleurs venues des catholiques légitimistes comme Albert de Mun avant que des socialistes dénoncent eux aussi les inégalités. Simple malentendu historique séparant les conservateurs de droite attachés au modèle de décélération stabilisateur de l’Ancien Régime qu’est le christianisme et les auto-proclamés progressistes de gauche qui n’ont en réalité rien de progressistes puisqu’ils représentent eux aussi une boucle négative décélératrice. Beaucoup d’acteurs politiques chercheront d’ailleurs à corriger cela en pointant du doigt les nombreuses choses que les électeurs d’extrême gauche et d’extrême droite ont en commun et on ne compte plus les auteurs d’extrême droite qui salueront des auteurs de gauche comme Marx, Orwell, Michéa ou même Guy Debord.

Aujourd’hui encore, Le technocapital se voit opposer deux critiques féroces qui viennent aussi bien de gauche que de droite sur les thèmes communs de l’écologie et l’identité. Cela amènera certains commentateurs à parler d’éco-fascisme et de tenaille identitaire. Il existe pourtant des différences fondamentales entre les revendications de gauche et de droite sur ces thèmes communs mais force est de constater qu’il existe une angoisse écologiste et identitaire des deux côtés de l’échiquier politique. 

L’écologie intégrale portée par des bio-conservateurs conséquents me semble être l’expression la plus cohérente de cette contestation. On ne peut parler de protéger l’écosystème en sortant l’homme de ce dernier alors qu’il est le fruit de l’adaptation à son environnement. On ne peut vouloir le localisme sans désirer en premier lieu que chacun reste là où ses ancêtres sont nés. Les bio-conservateurs ne s’en rendent pas compte mais ils jouent un rôle fondamental pour le technocapital. Sans leurs critiques, le technocapital ne disposerait pas des boucles de rétroaction négatives lui assurant la stabilité et il se désintègrerait dans la malléabilité le conduisant à l’entropie. Grâce à elles, le technocapital mutera et se stabilisera encore une fois.

Si vous voulez réellement détruire le capitalisme, la seule solution sera de trouver une organisation formant une nouvelle structure dissipative permettant de dissiper l’énergie plus efficacement à masse égale. L’évolution sélectionnant les structures dissipatrices maximisant le flux d’énergie les traversant, un tel système supplanterait le capitalisme et il aurait de facto mon soutien. Dans l’attente d’une telle prouesse, je reste capitaliste, et si vous parvenez à le détruire sans le remplacer par un meilleur système, il reviendra.

Renaissance 2.0, Archéoprogressisme et Grand Style

En tant que Prométhéens, notre rôle est alors de prendre conscience de ces phénomènes en cours. Avant toute chose, il y a trois éléments à bien retenir qui, une fois assimilés, conduiront à ce que je nomme la Renaissance 2.0 qui vise à dépasser l’humanisme.

Premièrement, il est capital de redéfinir le progrès comme la lutte contre l’entropie ou la recherche d’extropie. L’extropie passe par la construction d’information grâce à l’intelligence dans le but de remplir notre rôle dans l’Univers le plus efficacement possible, lequel est la dissipation d’énergie. C’est ce que je nomme archéoprogressisme qui vise à revenir au fondement de ce qui constitue le  progrès. L’arkhè, en grec, signifiant “l’impulsion de départ”, “ce qui crée et ne change pas” et une notion d’ordre car l’arkhè est aussi le chef, donc ce qui doit guider le progrès. L’arkhè est pour Anaxymandre le “commencement” et chez Aristote la “cause de toute chose”, le “moteur premier”.

Deuxièmement, une société humaine s’auto-organise en suivant un procédé cybernétique qui a besoin de boucles positives et négatives lui offrant suffisamment de malléabilité, permettant l’accélération et de stabilité, lui permettant de conserver son intégrité. En tant que structure dissipative, elle va osciller autour d’un point critique que l’on nomme transition de phase, qui va chercher à maximiser la dissipation d’énergie. L’information est capitale au bon fonctionnement de ce système.

Troisièmement, la civilisation et son futur dépendent des gens qui les font advenir. Appartenir à un système qui nous dépasse ne veut pas dire qu’on en est moins les acteurs et qu’il ne dépend pas de notre volonté. il y a non seulement de la place pour les grands hommes mais ils sont même une nécessité. Nous devons être les forces de la société qui donnent une direction à ce futur pour la France, l’Europe et l’Occident. Prométhée compte sur nous.. 

Une fois ces choses intégrées, alors on comprend qu’il nous faut soutenir à la fois l’accélération du technocapital, mais aussi prêter une oreille attentive à ses contradicteurs qui pointent du doigt, sans le savoir, les façons de l’optimiser. L’accélération doit passer par ces étapes nécessaires. La jeunesse européenne ne croit plus en un futur qui détruit son identité et la biosphère. Mais cela ne veut pas dire épouser leurs causes. Si nous devons être respectueux de l’environnement, cela ne doit pas se faire au prix de la décroissance. Nous devons leur montrer la voie. Les critiques du technocapital sont souvent formulées sous l’impulsion du ressentiment. Il nous faut sublimer cette passion triste afin d’harmoniser ces deux forces antagonistes et, en tant que nation, trouver le Grand Style. Nous avons besoin de toutes les forces créatrices. Aussi bien les forces industrielles que politiques et artistiques.

Nous devons chercher à favoriser la mise en place d’un technocapitalisme respectueux de l’environnement et des identités qui augmentera notre extropie. En réalite, je ne suis pas alarmiste sur la question du climat. Je suis confiant qu’on trouvera les solutions nécessaires. La question de l’identité, laquelle est directement liée à la natalité, m’inquiète davantage. 

Effondrement et énergie

Un système cybernétique peut aussi dégénérer et décliner au lieu de tendre vers le progrès. Autrement dit, il peut échouer à construire l’information, donc devenir moins intelligent. Les chutes de natalité et de QI observées en Occident devraient nous inquiéter au plus au point. Elles sont un marqueur du déclin de notre capacité à produire de l’extropie, due à la perte d’information, donc un signe avant-coureur d’effondrement. La perte d’information est par ailleurs génétique en premier lieu, se manifestant par l’incapacité des Européens à se renouveler démographiquement.

Il est notable que le monde moderne, qui a vu l’augmentation constante de l’intelligence, culmine aujourd’hui dans des villes qui s’en nourrissent et la consume. L’exemple le plus probant est celui de Singapour qui draine les cerveaux d’Asie et d’Europe, leur offre un cadre de vie idéal pour afficher un taux de fécondité de 0,72 enfants par femmes. Il semble à première vue qu’il existe un compromis entre intelligence et reproduction. 

Je pense pour ma part que le recul dans le même temps de la natalité et de l’intelligence dans les pays développés vient en premier lieu de notre perte de confiance en l’avenir qui est elle-même directement liée à notre capacité à dissiper l’énergie et notre préférence temporelle. Mon intime conviction est qu’un système producteur d’extropie conduirait naturellement les Européens à refaire des enfants.

L’exploitation du pétrole est née de l’augmentation de l’intelligence, de la connaissance qui permet d’envisager ce fluide visqueux comme une source d’énergie. La troisième loi de la thermodynamique nous indique que la production d’entropie se fait le plus vite possible selon les contraintes. La découverte de cette manne d’énergie à dissiper aussi conséquente s’est logiquement traduite par une augmentation de la natalité et de l’intelligence afin de la dissiper aussi rapidement que possible.

Cette source d’énergie n’étant pas infinie et présentant des problèmes pour la biosphère, une crainte naturelle s’est formée, mettant en place les fondements du système cybernétique déclinant. À l’heure où certains n’hésitent plus à parler de la fin de l’abondance30, la meilleure réponse à donner aujourd’hui est de trouver la prochaine source d’énergie à dissiper. Le nucléaire semble être le meilleur candidat à court terme, le solaire à long terme.

Effondrement et information

Si la contrainte énergétique est réelle, le plus important est l’information et la connaissance. Si le pétrole a pu se former si longtemps pour qu’on en jouisse aujourd’hui, c’est uniquement parce que la connaissance pour l’exploiter n’existait pas auparavant. Le système cybernétique qu’est la civilisation occidentale décline en premier lieu car il est nourrit d’information de mauvaise qualité. En premier lieu, de mauvaise information génétique puisque les plus intelligents font tendanciellement moins d’enfants que les moins intelligents et les immigrés importés sont tendanciellement moins intelligents que les locaux.

Mais au-delà de l’aspect génétique, on assiste aujourd’hui en Occident à une montée en puissance de courants philosophiques négligeant l’information. Certains les appellent les “wokes”, d’autres la Cathédrale31.  Leur faute est de pousser à la destruction d’informations capitales permettant de favoriser l’intelligence du système. Par la production d’études frauduleuses, par la destruction d’information liées au passé de l’Occident et par l’empêchement de certains chercheurs de produire de l’information, ils entraînent le système cybernétique dans une dégénérescence. Il n’est pas grandiloquent de dire qu’ils sont le danger principal pour la civilisation aujourd’hui.

Comme pour l’inflation, leur antiracisme empêche en France de ne serait-ce que penser le phénomène et mettre en place une boucle de feedback négative pour le corriger car les chiffres officiels vous diront que les Français ont le taux de natalité le plus haut d’Europe et qu’il n’y a pas de remplacement de population cr la part des étrangers est stable depuis 100 ans. Quelle est la part d’Européens en France ? On ne sait pas, ce serait raciste de le mesurer.

La plume est plus forte que les armes et la guerre est aujourd’hui, en premier lieu, celle de l’information. Le salut de l’Europe et de l’Occident passera par la production de l’information la plus juste qui permettra au système technocapitaliste de produire de nouveau de l’extropie. L’information clef à produire et diffuser aujourd’hui est sur l’identité et l’écologie. Deux thèmes utilisés comme des chevaux de Troie par la gauche dont le but avoué est de nous emmener vers l’entropie du système technocapitaliste.

Morale assetique

Qu’est-ce que ces connaissances signifient d’un point de vue individuel ? Cela doit nous renseigner sur la façon d’aborder notre existence personnelle. Il nous faut comprendre que nous sommes, en tant qu’organisme, une structure dissipative imbriquée dans d’autres structures dissipatives. Nous faisons partie d’une famille, d’une nation, de la biosphère du technocapital etc et nous sommes un actif de ces systèmes. Nous avons un rôle éminemment important à jouer au sein de chacun de ces systèmes.

En anglais, un actif se dit “asset” et je ne peux résister à la tentation de nommer cette façon d’aborder la vie “morale assetique” alors même qu’elle prône rigoureusement l’inverse d’un comportement ascétique, relevant de l’ascèse. Au contraire, la morale assetique vous veut actif. 

Être un asset ne veut pas dire faire partie d’un troupeau où chacun vaut l’autre. Un système où chacun serait parfaitement égal et tout homogénéisé aurait atteint son entropie. C’est justement parce qu’une structure dissipative est un système ouvert que la hiérarchie y est la norme. Laissez le technocapital livré à lui même et les inégalités ne cesseront de croître séparant les bons des mauvais de façons toujours plus distincte. Ce n’est pas un idéal démocratique mais aristocratique. Vouloir servir le Tout n’est pas vouloir servir tout le monde et c’est en cela que si je ne rechigne pas à voir le collectif, je n’en suis pas un socilaiste pour autant. Il n’est pas question ici d’instinct grégaire cherchant l’union mais au contraire d’une affirmation. 

L’instinct grégaire est la première phase, celle du chameau qui dit oui comme le dit Nietzsche. C’est le stade du normie ou technophile qui participe au système avec enthousiasme sans le comprendre entièrement et il peut même parfois développer une relation toxique mélangeant rejet et addiction. Max More, le père du transhumanisme, ou des libertariens comme Mises, me semblent représenter ce que ce stade peut créer de mieux. À l’inverse, un utilisateur lambda de TikTok qui y passe des heures par jour et se rend compte du temps qu’il perd mais ne peut décrocher, en est une basse représentation.

Puis vient la deuxième phase, celle du lion, où on veut s’opposer à la norme, sortir du système et lui dire non. On pourrait l’appeler le stade du technophobe parfaitement incarné par Ted kaczynski. Il a compris que la technique peut servir les intérêts de différentes structures dissipatives. Un tournevis sert l’homme, un aqueduc sert le système complexe de la société humaine, le smartphone sert le technocapital et en cas d’effondrement on se retrouvera avec notre tournevis. Chaque avancée technologique est alors au service du système et non de l’homme qui devient peu à peu une pièce du système que ce dernier va mettre en forme selon ses besoins.

Puis vient le stade de l’enfant qui comprend l’importance du système, l’importance de le maintenir et de le développer et donc l’importance du rôle qu’il doit y jouer. ll veut se fondre en lui et ne faire qu’un. C’est justement parce que ce système représente une structure dissipative plus efficace qui pourrait s’effondrer qu’il est de son devoir moral de le soutenir. Il dit de nouveau oui mais il est maintenant différent. Il ne veut plus suivre mais guider le troupeau. Il ne fait plus partie du système par servitude, il devient le système par sa propre volonté pour servir l’Univers. Il refuse les “bullshit jobs”32 et les “activités de substitutions”33 pour s’épanouir directement au sein du système car il voit la supériorité morale que cela représente d’y participer plutôt que de l’entraver. Il retrouve l’autonomie et le sens qui lui faisaient défaut. Il devient un agent de l’action du technocapital qu’il va générer par sa volonté. Un de ses meilleurs actifs, un asset. On pourrait alors l’appeler le stade du “technène” – de la même façon qu’un fumigène produit de la fumée ou un électrogène de l’électricité, il produit la technique du technocapital, donc son extropie – et Elon Musk en est la représentation ultime. Il est le Technoking au service du Dieu de la technique Prométhée.

Mais ne voyez pas cela comme une soumission au technocapital qui conduit nécessairement à la souffrance. Le physico-chimiste anglais ayant prédit la crise de 1929, Frederick Soddy, auteur du livre Wealth, Virtual Wealth and Debt mettait déjà en avant dès 1922 que le bien-être se mesure en termes de flux d’énergie libre dont nous pouvons contrôler à notre avantage la dissipation sous forme de chaleur. Nous sommes heureux quand nous dissipons de l’énergie et si nous sommes entravés dans notre capacité à la dissiper dans le commerce alors on s’envoie des bombes.

je formule alors ma morale ainsi:

“Ma morale est, par essence, celle de l’homme actif, apprenant via l’intellect et le désir ; l’homme héroïco-tragique qui lutte contre l’entropie en ordonnant son environnement par l’organisation de l’information tout en sachant qu’elle finira par l’emporter par la dissipation d’énergie, avec, pour objectif moral de sa vie, la recherche de son propre bonheur en tant que partie du Tout, trouvant son expression la plus noble dans l’accomplissement productif, mais acceptant aussi pleinement les facettes moins nobles de la vie, comme traits de caractères nécessaires, les voyant l’une comme l’autre à la fois justes et injustes et dans les deux cas parfaitement justifiables, dès lors qu’elles servent cet arrangement particulier nécessaire au cosmos qui apprend perpétuellement de nos succès, comme de nos erreurs et même de notre mort.”

Poursuivre le destin de l’Occident

Je me suis longtemps senti comme un anarque, comme Ernst Jünger le présente dans Eumeswil. Un individu sans Dieu ni maître mais, contrairement aux anarchistes, en attente de ces deux figures dans la mesure où il les reconnaît pleinement comme un Dieu et un maître valables. J’ai aujourd’hui un Dieu et un maître en Prométhée et Elon Musk. 

‘“ Mais comment ? Cela ne veut-il pas dire au sens populaire : Dieu est réfuté, le diable ne l’est point ? ” Tout au contraire, au contraire, mes amis ! Et, que diable, qui donc vous oblige à parler d’une façon populaire ?”

Friedrich Nietzsche, Par-delà le bien et le mal 

Et nous avons besoin de plus d’Elon Musk. Si comme je le crois le désir et l’intellect sont les deux atouts pour être un bon soldat de Prométhée, alors je fais ici temporairement l’oeuvre d’un Technoprêtre en publiant des articles destinés à susciter le désir pour ceux chez qui l’intellect trouve ses sommets mais qui accusent un manque cruel d’envie. Si vous l’avez compris, alors vous savez ce qu’il vous reste à faire.Le plus important reste d’être actif et travailler sur des projets concrets améliorant le futur. C’est ce que je fais le plus clair de mon temps.

Le pouvoir fuit petit à petit le politique pour se concentrer dans les mains du technocapital car le politique est destiné à gérer la cité et la nation qui sont en train de se faire broyer par le premier. Ne négligez pas le politique cependant. Il doit être la boucle de rétroaction négative qui accompagne le technocapital. il me semble que celui qui l’a le mieux compris est Peter Thiel. Le progrès passera par plus de liberté et plus d’identité et cela demande d’agir en politique car c’est le lieu où les agents de l’entropie use de leur pouvoir pour imposer une destruction de liberté et d’identité. Mais Il est capital que les jeunes Européens brillants comprennent que le but reste le progrès et qu’il est de leur devoir de devenir les maîtres du technocapital. Car le technocapital est l’aboutissement du destin spirituel de l’Occident. 

“L’être est-il un pur vocable et sa signification une vapeur, ou bien est-il le destin spirituel de l’Occident ?”

Heidegger, Introduction à la métaphysique

Cette compréhension de l’information et de la cybernétique que j’ai développé au cours de l’article représente le destin spirituel de l’Occident accompli34. Elle permet de retrouver une unité perdue. La science, la philosophie et l’art qui n’avaient eu de cesse de se différencier, depuis les présocratiques où il se confondaient, se rejoignent de nouveau. La dialectique hégélienne, la volonté de puissance nietzschéenne ou encore la question métaphysique de l’Être, trouvent leur point d’orgue dans cette interprétation qui marque la fin de la philosophie, comme le dira Heidegger en 1966, lors d’une interview pour Der Spiegel. Il regrettera toutefois que cette interprétation scientifique, réduisant l’homme à un support pour l’information, laisse la question de la conscience de côté.

Car effectivement, la question de la conscience en tant qu’expérience subjective conserve une part de mystère et la question des questions reste entière “Pourquoi, il y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?”.

Références

  1. Stuart Bartlett and Michael Wong (2020). Defining lyfe in the universe : From three privileged functions to four pillars, 2020.
  2. Ce phénomène fut étudié en 1865 à l’échelle macroscopique par Rudolf Clausius, dans la lignée des travaux de Sadi Carnot sur les systèmes thermodynamiques fermés, sous le nom d’entropie, avant que Ludwig Boltzmann n’en dégage une équation statistique (S = k.log W) partant du microscopique. Cette dernière sera complétée par les travaux de Gibbs qui généralisera l’équation aux systèmes ouverts, hors équilibre thermodynamique.
    Entropie de Boltzmann, Universalis, “Un système thermodynamique est préparé, à l’échelle macroscopique, dans un état déterminé, où son entropie est S. Il existe, au niveau microscopique, un très grand nombre de configurations qui sont susceptibles de réaliser cet état macroscopique : par exemple, un litre de gaz, pris dans les conditions habituelles, renferme environ trente mille milliards de milliards de molécules ; les façons dont elles peuvent s’agencer, dans ce volume d’un litre, pour se partager une énergie macroscopique déterminée sont effectivement en nombre fabuleux. Boltzmann notait W le nombre d’états microscopiques équivalents du point de vue macroscopique. Selon lui, l’entropie thermodynamique S de l’état macroscopique considéré est proportionnelle au logarithme de W ; le facteur de proportionnalité k, connu sous le nom de constante de Boltzmann, vaut k = 1,38 × 10—23 joule/kelvin.”
    François Roddier (2012), La thermodynamique de l’évolution, “L’expression de Boltzmann est valable à l’équilibre thermodynamique où tous les états microscopiques sont également probables. Gibbs a généralisé l’expression de Boltzmann au cas hors équilibre où les probabilités sont différentes. Si pi est la probabilité d’un état microscopique i, alors l’entropie du système est S = -k.Σpi.log pi, où la somme Σ est étendue à tous les états microscopiques i. Lorsqu’on a Ω états microscopiques ayant tous la même probabilité pi = 1/Ω, on retrouve bien la formule de Boltzmann.
  3. Eric Chaisson (2001), Energy Rate Density as a Complexity Metric and Evolutionary Driver.
  4. Cathryn D. Sephus (2022), Earliest Photic Zone Niches Probed by Ancestral Microbial Rhodopsins
  5. Robert Pepperell (1995), The post-human condition
  6. Claude Shannon (1948), A mathematical theory of information
  7. Eric Lutz (2012), Experimental verification of Landauer’s principle linking information and thermodynamics.
  8. Norbert Wiener, Cybernétique et société, “De même que l’entropie est une mesure de désorganisation, l’information fournie par une série de messages est une mesure d’organisation. En fait, il est possible d’interpréter l’information fournie par un message comme étant essentiellement la valeur négative de son entropie, et le logarithme négatif de sa probabilité.
  9. Kári Stefánsson (2008) An association between the kinship and fertility of human couples
  10. Norbert Wiener, Cybernétique et société, “Que pouvons-nous dire de la direction générale prise par la bataille entre le progrès et l’entropie dans le monde qui nous entoure ? Le monde tout entier obéit à la seconde loi de la thermodynamique : l’ordre y diminue, le désordre augmente. Cependant, nous l’avons vu, cette loi n’est valable que pour un système isolé pris dans son ensemble : elle ne l’est pas lorsqu’on veut l’utiliser pour une partie non isolée de ce système. Il existe des îlots d’entropie décroissante dans un monde où l’entropie en général ne cesse de croître. C’est l’existence de ces îlots qui permet à certains d’entre nous d’affirmer la réalité du progrès.”
  11. Anthony M. Zador (2019), A critique of pure learning and what artificial neural networks can learn from animal brains
  12. Yuval Noah Harari (2014), Sapiens, Selon Harari, l’histoire de l’humanité a été marquée par trois grandes révolutions : la révolution cognitive (il y a 70 000 ans), la révolution agricole (il y a 10 000 ans) et la révolution scientifique (il y a 500 ans).
  13. Richard Dawkins (1976), The selfish gene
  14. Nick Land (2013), What is intelligence, “L’idée d’intelligence, plus abstraite, s’applique bien au-delà des tests de QI, à une grande variété de systèmes naturels, techniques et institutionnels, de la biologie à la robotique, en passant par les arrangements écologiques et économiques. Dans chaque cas, l’intelligence résout les problèmes en guidant le comportement de manière à produire une extropie locale. Elle se manifeste par l’évitement des conséquences probables, ce qui équivaut à la construction de l’information.”
  15. Gilles Deleuze et Félix Gattari (1972), L’Anti-Œdipe
  16. Sébastien Bohler (2019) Le Bug humain: Pourquoi notre cerveau nous pousse à détruire la planète et comment l’en empêcher.
  17. Bernard Stiegler (210), Ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue, “le feu de Prométhée symbolisant ainsi à la fois le désir et la technique est l’objet par excellence de la pharmacologie de l’inconscient, c’est-à-dire de la libido.”
  18. Friedrich Nietzsche (1973), Considérations inactuelles, Schopenhauer éducateur
  19. Friedrich Nietzche (1872), Naissance de la tragédie.
  20. Jean-François Gariepy, (2019), Le phénotype révolutionnaire.
  21. Baudouin Dubuisson (2021), Le retour de l’économie réelle
  22. Aaron Segal (2021), Bitcoin information theory: B.I.T.
  23. Schumpeter (1942), Capitalisme, Socialisme et Démocratie
  24. François Roddier (2012), La thermodynamqiue de l’évolution
  25. Renaud Camus (2012), Le Grand Remplacement
  26. Martin Heidegger (1954), La question de la technique
  27. Oswald Spengler (1918), Le déclin de l’Occident
  28. Nick Land (2013), Re-Accelerationism
  29. Per Bak (1988), Self-Organized Criticality
  30. France info (2022), ​​”La fin de l’abondance” : la formule du président Macron ne passe pas pour l’opposition.
  31. Curtis Yarvin  (2008), A gentle introduction to to Unqualified Reservations. Chapter 1: The Red pill
  32. David Graeber (2018), Bullshit jobs
  33. Ted Kaczynski (1995), Unabomber manifesto
  34. Martin Heidegger (1953), Introduction à la métaphysique.
5 comments
  1. Tout un monument. Merci.
    La création du bitcoin avec son ordre parfait est une preuve de résiliance permettant en plus de stocker de la valeur (un travail fait à un temps t). Le bitcoin est construit pour ne pas être inflationniste. Ainsi, la quantité de travail relative (car elle s’adapte automatiquement à la puissance de calcul) pour produire un bitcoin ne changera pas à travers le temps. Vous devriez en parler plus souvent.

  2. Bonjour NIMH, je découvre ces dernières semaines ton travail avec grand intérêt. Je réagis sur cet article en particulier du fait qu’il me semble constituer une forme de synthèse (intermédiaire?) du travail déjà accompli. Je ne prétends pas comprendre la totalité du contenu bien que je sois familier avec la plupart des références données, et il me semble en tout cas que je saisis le sens d’ensemble de la démarche, dont je me sens proche. Un grand bravo pour l’immense travail accompli, l’ampleur de l’ambition et la pertinence des concepts mobilisés. Ma principale remarque tient à l’absence relative de la notion de complexité, pourtant très présente dans les premiers développements de la cybernétique. L’analyse de la dynamique des systèmes par la dissipation d’énergie me semble trop quantitative si on ne la nuance pas par la notion de redondance telle qu’elle est définie dans la théorie de la l’information. Schématiquement, à quoi bon produire des milliards de galaxies si elles sont toutes identiques, à quelques paramètres physiques près? A quoi bon produire de la matière humaine indifférenciée constituée de consommateurs tous identiques, à quelques segmentations commerciales près? Chaitin et Kolmogorov ont défini la complexité algorithmique comme impossibilité de résumer une série donnée. Trop de complexité, et nous sommes plongés dans le chaos. Pas assez, et le monde devient morne et sans intérêt. Il me semble que l’être humain, avec son système sensoriel biologiquement hérité de la théorie de l’évolution, est taillé pour développer et jouir -esthétiquement, intellectuellement- d’un certain niveau de complexité, proche de celui atteint, par exemple à la Belle Epoque, ou lors des Trente Glorieuses. A défaut de fusionner d’une manière ou d’une autre avec la machine, l’homme me paraît inadapté à un monde devenu à la fois trop brutalement simple (Houellebecq, Extension du domaine de la lutte) et trop complexe pour faire sens (charabia déconstructionniste, chaos informationnel du web). Le choix de “rester sur terre” (bioconservatisme) ne pourra être défendu qu’assorti d’une forme revendiquée de passéisme (retour à l’idéal humaniste classique) dans l’hypothèse d’une forme de “protection” accordée par un système technique surpuissant pour lequel un tel choix serait acceptable car peu menaçant ni coûteux. A l’inverse, celui de “partir à la conquête des étoiles” se fera au prix d’une dénaturation complète, car il me paraît illusoire qu’une humanité non modifiée puisse durablement constituer un partenaire utile ou même seulement estimable pour un système technique auto-évolutif, surtout dans l’hypothèse essentielle de la singularité technologique.

    1. Bonjour Emmanuel et merci beaucoup d’avoir pris le temps d’écrire ce commentaire. Je suis flatté que vous appeliez cela un travail. Je le fais en toute humilité poussé par la sensation que si je ne le fais pas personne ne le fera et en me demandant constamment “Mais pourquoi personne ne l’a fait ? Ai-je réellement mis le doigt sur quelque chose ou suis-simplement un demi-habile qui pense trop ?”. Je peine en tout cas à trouver des écrits s’en rapprochant. Nick Land me semble être le plus proche à ce stade de mes connaissance. Je pense que vous avez vous-même bien plus de connaissances que moi dans le domaine de la théorie de l’information. Alors je vais peut-être dire une bêtise et je vous prie de ne pas hésiter à me corriger si ma réponse est à côté de la plaque.

      Si je comprends bien, la complexité renvoie à la structure matérielle codant l’information et le temps de réponse des algorithmes et de stockage. Je ne l’évoque pas en ces termes mais je pense que cela renvoie à l’assembly theory telle qu’en parle Lee Cronin qui définit le niveau de complexité d’un objet selon sa façon de s’assembler (que j’évoque brièvement sans toutefois le citer) et le principe de moindre action qui en découle puisque le meilleur assemblage va chercher à maximiser le flux d’information ou de matière traversant l’objet tout en réduisant le travail mécanique nécessaire à cela. C’est par le biais de Lee Cronin que je connais Chaitin et Kolmogorov mais je ne les ai pas lus eux-mêmes.

      Si l’hypothèse de la reine rouge est vraie, et elle me semble vraie, je crains qu’il n’y ai en réalité pas d’alternatives à la destinée de l’espèce humaine. Afin de rester adaptés à notre environnement, donc afin de continuer à maximiser la production d’entropie en suivant le principe de moindre action, on devra nécessairement aller vers une dénaturation profonde de ce que nous appelons un humain, voire à son remplacement total. Ça ne m’enchante pas particulièrement, je crois que Shakespeare vaut plus qu’une paire de botte. C’est pourquoi je parle dans d’autres articles d'”individuationnisme” pour évoquer la nécessité d’exprimer une singularité à diverses échelles. Cette singularité constituant son identité, délimitant les contours de la structure dissipative et préservant donc son intégrité, son ordre, son extropie plutôt que de diluer dans le chaos. C’est pourquoi j’en appelle à user de cette boucle de rétroaction identitaire pour maintenir cette stabilité dans le but de continuer la progression sans aller tomber dans la fragmentation annihilatrice. Je crains que sinon, nous n’irons jamais dans les étoiles car nous disparaîtrons avant, alors je préfère encore disparaître par le haut via la dénaturation nous emmenant dans les étoiles, que par le bas par la dégénérescence du système cybernétique de la civilisation occidentale qui conduit à l’arrêt de la natalité. Peut-être aussi que nous conserverons un rôle important sur Terre en tant que régulateurs de la biosphère et que nous nous contenterons de créer la formes de vie nouvelle qui envahira l’Univers. Peut-être des nanobots.

      Je crois par ailleurs que la singularité technologique ne conduira pas à une IA surpuissante qui contrôle tout mais à plusieurs IA en compétition car c’est la règle sur laquelle semble reposer le progrès. Je crois que ces IA se comporteront comme le cerveau des structures dissipatives composées par les individus et leurs outils qui formeront le système nerveux capturant l’information traitée globalement par l’IA. De quelle nature seront ces structures dissipatives. Je l’ignore. Peut-être verra-ton la fin des nations et que ces structures seront les compagnies. Des formes de Zaibatsus comme le décrit William Gibson dans Neuromancer. La sélection se fera alors sur ces structures dissipatives elles-mêmes disposant de l’IA leur permettant le mieux de coordonner leurs actions. leur offrant donc le meilleur assemblage permettant de maximiser le flux d’information, d’énergie et de matière les traversant.

      NIMH

      1. 1) Sur la question de l’ambition/modestie du projet et du mérite de la contribution de chacun: j’en suis arrivé à penser qu’on ne saurait être soi-même juge de ce point, on ne peut donc avoir à ce sujet qu’une position ambivalente.
        2) Sur la question de la complexité : apparemment, en biologie, elle prend appui sur les problèmes pratiques d’agencement moléculaires. Mais d’une manière plus générale (selon l’approche de Kolmogorov, telle que je la comprends), elle est davantage informationnelle qu’à proprement parler matérielle, donc en quelque sorte plus théorique ou abstraite (évidemment, dans une approche moniste, les deux sont liés). Je vais essayer de prendre un exemple simple : en première approche, une série de type « 010101010101… » où « 01 » un milliard de fois répété représente une grande quantité d’information (en première approche, 2 GB), alors que la série « 1000101000010101110100101001011100010111010010101110110111101101011001001001010001011010101 » ne représente que 100 bits environ. Cependant si on code la première série quelque chose comme « ‘01’ repeat x10^9 », on redescend peut-être à un ordre de grandeur proche de 100 bits (tout dépend du code utilisé). L’un des problèmes est qu’il existe peut-être un algorithme permettant de coder la seconde série, mais en fait on n’en sait rien. Il existe des objets faciles à crypter mais beaucoup plus difficiles à décrypter, c’est la base de la recherche en sécurité informatique. Maintenant si je me pose la question de savoir quelle est la série la plus « intéressante » du point de vue, ou bien de la connaissance (libido sciendi) ou de l’esthétique (libido sentiendi), je ne sais pas très bien quoi penser de la série de 100 bits, mais en tout cas la série d’un milliards de fois « 01 » ne me plaît pas beaucoup, car elle est trop simple et répétitive. Prenons maintenant un exemple tiré de la nature : le krill est une espèce de crevettes très abondante en Antarctique et représente peut-être la plus grosse biomasse totale pour une espèce macroscopique, avec des concentrations locales importantes (mais il ne s’agit au fond que du même code génétique répété en grande quantité). A l’inverse, si je prends 100 m3 de récif corallien dans un espace encore assez protégé, j’ai de bonnes chances d’avoir affaire à des centaines d’espèces différentes en interaction subtile, même si la biomasse est inférieure à celle observée au sein d’un banc de krill. Il me semble que la transposition de la série mathématique à l’exemple bio-marin est facile : du fait de ma sensibilité humaine, je préfère le degré de complexité du récif corallien à celui du banc de krill. Cela ne signifie pas pour autant que seule la quantité de complexité compte : si celle-ci me dépasse, elle me deviendra incompréhensible, comme un écran de télévision ne montrant que des parasites noirs et blancs aléatoires. J’ai peur que le fait de ne raisonner qu’en termes de structures dissipatives fasse un peu perdre de vue cette vision des choses, car une telle perspective donnerait de toute manière l’avantage au krill sans intégrer suffisamment la notion de diversité, implicitement plus présente dans la mesure proposée par Kolmogorov.
        3) Sur le risque de dénaturation : je conseille, à ceux qui l’ont lu, la métaphore donnée par Clifford Simak dans « Demain les chiens ». Rester humain, rester sur Terre, c’est accepter à peu près les limitations standard d’Homo Sapiens. C’est un package, et même si on peut imaginer d’autres formes civilisationnelles, je crois que l’idéal de l’humanisme classique, qui trouve à peu près son sommet en mix quantité/qualité au cours du XXème siècle en Occident (1910 à Paris ou Londres, 1960 aux USA), ne pourra pas être dépassé de beaucoup. Les progrès techniques étant incommensurablement plus rapides que les rythmes biologiques, une dénaturation de l’homme lui permettant de rester « au contact » des vecteurs de Singularité consisterait en un changement de nature si brutal qu’elle s’apparente à une extinction, une substitution plus qu’une simple évolution.
        4) Sur le support physique de la Singularité (unique ou multiple), je n’ai pas vraiment réfléchi, j’ai l’impression que cela nous dépasse. Mais les échanges d’information pouvant être beaucoup plus rapides et énergétiquement efficaces que les échanges biologiques, peut-être est-il périmé d’envisager des formes segmentées (individus et espèces en compétition/co-évolution) plutôt qu’une forme unifiée…

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