Éphémérisation : La beauté du capitalisme [TNT 21]

Il en va de même pour la formation des moyens techniques et pour la formation d’une race : la netteté de la frappe ne caractérise pas le commencement mais le terme. Ce n’est pas une caractéristique de la race de comporter des possibilités nombreuses et compliquées, mais au contraire des possibilités très univoques, très simples. De même les premières machines ressemblent à un matériau encore brut qui sera poli au cours d’un processus de travail ininterrompu.

Ernst Jünger, Le Travailleur

Nous avons vu dans l’article précédent comment tout système fonctionnel tend vers des principes d’économie que j’ai nommés les principes de moindre action, moindre information et moindre complexité. Il est évident que ces principes se retrouvent au sein de la sélection naturelle darwinienne mais ils devraient également s’appliquer à la sélection des organisations politiques.

Prenons le fonctionnement de l’évolution darwinienne. Cette dernière repose en grande partie sur les gènes qui vont être le support de l’information. Ces gènes vont se combiner de façons différentes qui vont donner le génotype d’un organisme. Son blueprint ou, son essence. Ce génotype provient de la rencontre des gamètes de ses deux parents qui, par le processus de la grossesse, vont faire venir dans l’apparence un phénotype qui est un certain ordre de la matière découlant de l’ordre particulier des gènes dans un génotype. Ce phénotype existant dans le monde matériel, il acquiert son existence en tant qu’individu ou organisme. La matière étant de l’énergie, comme nous l’a appris Einstein avec sa formule E=MC2, sans même particulièrement agir, un individu va déjà dissiper de l’énergie. Il est alors en acte en cela qu’il va agir dans le monde matériel – Aristote ne serait pas d’accord avec moi ici car pour lui nous sommes en acte seulement lorsque notre survie ne dépend plus d’autrui mais simplifions un peu l’affaire. Enfin, de nos actes vont résulter des performances différentes qui peuvent être évaluées à l’aune de la quantité d’énergie dissipée par action et qui est donc une information clef. Plus notre performance sera élevée, plus nous aurons de chance de nous reproduire et donc de passer notre information génétique à la génération suivante et ainsi de suite de génération en génération. Il va alors y avoir un principe de sélection bien identifié par l’idée de sélection naturelle dans le cas de l’évolution darwinienne.

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À complexité égale, l’évolution favorisera l’organisme qui dissipe le plus d’énergie, qui est bien souvent celui qui agit plus, mais pas nécessairement. Car à action égale, l’évolution favorisera l’organisme qui dissipe le plus d’énergie par action qui va être une information clef. À information égale, l’évolution favorisera l’organisme le moins complexe. Ou, pour le dire autrement, l’évolution va tendre à créer des organismes avec le minimum de complexité pour le maximum d’énergie générée, qui vont dissiper le minimum d’énergie pour le maximum d’information créé ; et elle va sélectionner le minimum d’information nécessaire pour le maximum d’ordre généré. Ces trois aspects se tiennent les uns les autres dans une recherche de compromis, entre une boucle positive visant à maximiser une valeur, et une boucle négative visant à le minimiser en fonction d’une autre valeur.

Si on personnifiait l’évolution, on pourrait dire que cette dernière possède une connaissance confuse lorsqu’un organisme est à l’étape du génome. L’information est assemblée, elle connaît ce qu’un assemblage similaire a donné dans le passé, mais pas celui-là qui n’est pas identique en tout point. À l’aune de l’information constituant ce génome, elle a l’intuition de sa capacité à dissiper l’énergie mais elle ne sait même pas à quoi il va ressembler. Au stade de phénotype elle a une connaissance distincte. Elle voit à quoi l’organisme ressemble, elle peut le différencier des autres individus et elle peut avoir une intuition plus clair de ses performances mais elle doit le voir en acte. Avec l’expérience, elle a alors enfin une connaissance adéquate de ses performances reposant sur le résultat de ses actions. Pourquoi ai-je choisi d’utiliser ces termes ? Car ce sont ceux que Leibniz utilise dans sa monadologie. Je reviendrai sur sa pensée dans un article ultérieur.

Il en va des humains comme de l’évolution. On va retrouver ces différents types de connaissances au sein de chaque humain et c’est bien normal, puisque ce sont des particularités générales des structures dissipatives. Il y a alors un quatrième type de connaissance qui doit toutes les englober qui est ce que Leibniz nomme la connaissance intuitive. Ce que Leibniz nomme la connaissance intuitive vient en réalité d’un apprentissage effectué à l’échelle des générations qui a été incorporé en nous. Mais pour bien le comprendre, il faut posséder une vision du monde intégrant l’évolution darwinienne que Leibniz ne pouvait avoir. C’est cela qui poussera Nietzsche à voir l’oubli comme la vraie connaissance. Nous avons une pleine connaissance d’une chose, une connaissance intuitive, lorsqu’elle fait partie de nous et que nous avons oublié que cela constitue une connaissance. C’est ce qui relève de l’instinct. Pourquoi un lièvre fuit devant un renard quand bien même il n’en aurait pas encore vu ? Car son instinct lui dit que c’est un danger potentiel. C’est une connaissance. Un homme naît avec des connaissances biologiques innées et avec des structures mentales préexistantes qui vont façonner notre façon d’appréhender le monde. Les deux sont le fruit de l’évolution.

Admettons que ces principes soient vrais et qu’ils s’appliquent à toute structure ordonnée. Vous serez d’accord avec moi qu’on devrait les retrouver au sein des sociétés humaines. Les sociétés pérennes seront alors naturellement celles qui favorisent ces principes contre celles qui font l’inverse. Penchons-nous alors sur une comparaison entre un pays communiste et un pays capitaliste. C’est ce à quoi s’est attelé cet utilisateur de Twitter dans son fil comparant l’évolution de la quantité d’énergie nécessaire pour créer un point de PIB entre la Pologne et la France. On peut faire notre propre graphe et ajouter quelques pays mais on observera la même tendance. Les ex-pays communistes ont vu leur besoin en quantité d’énergie nécessaire pour produire un point de PIB augmenter avant l’effondrement avant de réduire drastiquement en s’ouvrant au marché libre.

Le PIB, en reposant sur les transactions monétaires, est de l’information. La monnaie est une information conférant une valeur objective aux choses. Elle va servir à acheter du capital, de la matière, qu’elle va transformer afin de livrer des biens et services nécessitant de l’énergie. Ce qui s’est passé avec l’effondrement du communisme était entièrement prévisible. Je sais que c’est facile de le dire après coup mais ce qu’il faut comprendre c’est que cet effondrement est entièrement logique selon les principes mis en avant.

Prenons d’abord un contexte capitaliste. Une entreprise dans un contexte capitaliste va naturellement chercher son extropie. Qu’est-ce que cela signifie ? Le profit, tout simplement. Elle va chercher à maximiser la quantité d’argent importé mais pour ce faire elle va devoir dépenser de l’argent. On retrouve alors ce qui fut évoqué plus haut avec cette double tendance à maximiser l’input et minimiser l’output d’une valeur. Une compagnie maximise l’argent gagné tout en cherchant à minimiser l’argent dépensé liée à sa complexité requise pour son bon fonctionnement. Cela va donc conduire au principe de moindre information.

De la même façon, elle va suivre une règle de moindre complexité. La complexité est liée à l’ordre. Une compagnie va chercher à maximiser son ordre afin d’obtenir un bon fonctionnement, tout en limitant sa complexité. En d’autres termes, maximiser son ordre tout en réduisant sa complexité afin de maximiser l’énergie libre disponible. Son ordre est le capital d’une entreprise qui est composé de ses ressources, matérielles et humaines. La tendance naturelle d’une entreprise est de grossir, et donc d’embaucher des gens, mais elle est soumise au principe de minimisation de sa complexité liées aux coûts monétaires. Ainsi, bien qu’elle veuille maximiser sa complexité, elle va toujours tendre vers une moindre complexité et chercher à faire le plus possible avec le minimum de ressources matérielles et humaines. Elle va donc chercher à maximiser sa capacité à délivrer des projets avec le minimum de ressources possible. Il n’est alors pas étonnant d’observer qu’il y a besoin de moins en moins de ressources humaines pour générer un million de dollars. Au sein des 500 plus grosses entreprises cotées en bourse, le nombre d’employés nécessaires pour produire un million de dollars est passé de 7 en 1990 à 2 aujourd’hui. Cependant, en tenant compte de l’inflation, les chiffres seraient plutôt de l’ordre de 8 en 1990 et un peu moins de 6 aujourd’hui.

Nombre d’employés nécessaires pour produire un million de dollars au sein des top 500 entreprises.
Nombre d’employés nécessaires pour produire un million de dollars au sein des top 500 entreprises ajusté sur l’inflation.

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Ceci va fort logiquement conduire au principe de moindre action. Le but d’une entreprise est de délivrer le plus possible afin de maximiser l’input monétaire. Pour cela elle doit délivrer des biens et service, donc agir, qui demande de dépenser de l’énergie. Mais elle va évidemment chercher à réduire au maximum l’action nécessaire, ce qui va lui permettre de pratiquer les prix les plus bas possibles pour être compétitif tout en maximisant son profit. Elle va donc chercher à optimiser la productivité.

Le capitalisme suit parfaitement ces principes et il est tout à fait logique d’observer que la courbe d’énergie utilisée pour produire un point de PIB réduit au fil du temps. On observe dans cette courbe le principe de moindre action cherchant à maximiser l’information dégagée, la monnaie.

Quid du communisme ? Vous vous en doutez, ça marche beaucoup moins bien et les courbes de la Pologne, la Roumanie et la Bulgarie pour qui nous avons des données depuis 1965 en sont témoins. Quand ton salaire et les prix sont fixés par l’état, il ne peut y avoir de recherche de profit maximum et donc il est inutile de tendre vers une moindre complexité dans les ressources utilisées et donc dans l’énergie dépensée. Je vous conseille de lire le thread partagé qui le met très bien en avant avec un cas concret. C’est pourquoi il n’est pas surprenant d’observer que les pays communistes furent incapables de réduire la quantité nécessaire d’énergie pour produire un point de PIB et donc de générer de la création de richesse et de la prospérité. Naturellement, le capitalisme sera sélectionné au détriment du communisme.

La loi du profit maximum, qui est consubstantielle du capitalisme, est en parfaite adéquation avec la loi de dissipation maximum de l’énergie. Il apparaît que cette loi de dissipation maximum de l’énergie, qui privilégie et renforce le capitalisme, l’emporte sur la lutte des classes qui devait l’abolir.

Maxime Nechtschein, Des Chasseurs-Cueilleurs au Capitalisme et Après, une Approche Thermodynamique

Il ne sert à rien d’imaginer qu’on puisse maximiser une autre valeur, comme par exemple le bonheur humain. Il est tout aussi fou de penser qu’on va décroître volontairement car il semble que ces lois fassent intégralement partie de l’Univers. Alors pourquoi la France tient malgré des dysfonctionnements évidents ? Car pour l’instant, elle parvient encore à servir ces principes efficacement permettant à ses citoyens de vivre de mieux en mieux, quoi qu’ils en disent. Mais pour combien de temps ? Car si le principe est de faire toujours plus avec toujours moins alors il est logique d’observer une réduction du nombre des naissances chez les productifs. Mais combien de temps pourront-ils soutenir des dépenses publiques dignes d’un état communiste qui ont approché les 50% en 2010 avant de redescendre sensiblement ? Combien de temps avant que La Grève de Ayn Rand devienne réalité ?

Mais comment le capitalisme permet-il de réduire la quantité d’énergie nécessaire pour produire de la valeur ? Grâce à la connaissance. Si le processus repose sur la connaissance comme je l’ai dit, alors la finalité du processus capitaliste amènerait lui-même à maximiser la connaissance et il aboutirait sûrement, disons, à une intelligence collective supérieure du type Intelligence Artificielle… oh wait. Nous pourrions faire plus avec moins si les individus étaient de plus en plus intelligents, mais ce ne semble pas être le cas.

Faire plus avec moins, c’est l’idée que Buckminster Fuller, un architecte, philosophe et inventeur américain du XXe siècle, a introduit sous le terme « ephemeralization », ou en français, éphémérisation. Le concept représente l’idée que la technologie et les méthodes de design intelligent peuvent produire des résultats de plus en plus efficaces avec de moins en moins de ressources matérielles et énergétiques.

C’est une tendance qu’il a observée à l’échelle de la civilisation humaine, où, grâce au progrès de la technologie et à l’amélioration des processus, nous sommes devenus de plus en plus capables de produire des biens et des services en utilisant moins de ressources matérielles et énergétiques. Par exemple, considérez comment un petit smartphone d’aujourd’hui a plus de capacités de calcul qu’un superordinateur des années 1960 qui nécessitait une pièce entière.

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Fuller a soutenu que l’éphémérisation pourrait potentiellement nous aider à surmonter des défis majeurs tels que la pénurie de ressources et l’impact environnemental de la production industrielle. Alors pourrions-nous faire plus avec moins de personnes ? Devrions-nous être plus inquiets de faire des enfants intelligents ? Est-ce que cela participerait à un perfectionnement du monde ? Car au final, le grand absent de la réflexion reste la beauté.

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