Le Petit Prince (2/4) Voyage initiatique nieztschéo-jungien ou comment devenir ce que l’on est.

Cet article fait suite à un article précédent intitulé Le Petit Prince : Explication de la plus grande oeuvre littéraire du XXème siècle selon Heidegger. Il est recommandé de lire cette série d’articles dans l’ordre.

Mais pourquoi veut-il un mouton ? C’est ici que va commencer le voyage initiatique du Petit Prince qui va suivre les 3 phases du récit héroïque tel qu’énoncé par Joseph Campbell ; la préparation, la traversée et le retour. Un retour vers le pays de l’enfance qu’on avait quitté par erreur, sans y prêter garde. Saint-Exupéry y approche des thèmes communs avec l’œuvre de Nietzsche et il ne me semble pas dénué d’intérêt de rapprocher les deux auteurs.

“Si l’on regarde une série de portraits de soi-même, allant de la période de la fin de l’enfance à celle de l’âge mûr, on trouve avec un agréable étonnement que l’homme ressemble plus à l’enfant qu’à l’adolescent : donc qu’il est vraisemblable que, conformément à ce processus, soit intervenue durant l’intervalle une aliénation temporaire du caractère fondamental sur laquelle la force accumulée, concentrée de l’homme l’a de nouveau emporté.”

Nietzsche, Humain, trop humain

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La préparation

Durant cette phase de préparation, on va en apprendre plus sur le Petit Prince, d’où il vient, pourquoi il est parti etc. Le Petit Prince vient d’un petit astéroïde très lointain, sur lequel se trouve trois volcans et une rose. Son monde, c’est le monde de la vie intérieure de l’aviateur. La rose, c’est le particulier, et on comprendra plus tard comment on fait advenir l’unicité, la transformation de l’indifférencié en individuation dès lors qu’on prend soin de ce particulier. Il est en fait aisé de dresser un parallèle entre l’oeuvre de Saint-Exupéry et celle de Carl Gustave Jung, père de l’idée d’indiivduation, mais aussi de l’anima, qui veut qu’un homme possède une anima féminine en lui. Et qu’est-ce donc que la rose sinon l’anima de l’aviateur ? Cette unicité que l’on ressent, cette relation particulière que l’on crée, c’est alors l’amour. Certains diront qu’elle représente Consuelo, la femme de Saint-Exupéry alors même qu’il est loin d’elle en exile à New York, d’autre pensent que c’est sa maîtresse Sylvia Hamileton à qui il a laissé le manuscrit du Petit Prince ou encore Louise de Vilmorin, sa première fiancée à la santé fragile, qui ressemble effectivement plus à la description de la rose qui craint les courants d’air. Bien sûr qu’il a pu puiser dans ces sentiments qui lui sont tout personnels, mais il le rend universel en l’incarnant dans une rose et en ne lui donnant aucun nom. Qu’est-ce que l’amour ? Comme Aristote le signale dans son livre “métaphysique” et dans la droite lignée d’Hésiode et Parménide, l’amour est la cause dans les êtres capable de leur donner le mouvement et le lien.

Qu’on soit un homme ou une femme, on peut s’identifier à l’amour porté par le Petit Prince pour sa rose. Il s’est fâché avec cette rose et c’est pourquoi il est parti. Ainsi il a dégradé ce lien et il est maintenant en proie à un nouveau danger, l’apparition de baobabs. C”est pourquoi il veut un mouton pour manger les pousses de baobabs qui poussent sur sa planète avant qu’elles ne deviennent trop grosses et la détruisent. On comprend ici l’importance de prendre soin des liens que l’on crée avec autrui et de son monde intérieur. Saint-Exupéry insiste fortement dessus, et il n’est pas délirant d’y voir une métaphore du ressentiment et de la haine qui fait écho à la pensée de Nietzsche dans Généalogie de la morale. Pour Nietzsche, ces sentiments naissent de la mauvaise conscience. Cette petite voix qui nourrit des pensées malsaines à cause de la mauvaise image qu’on a de soi-même.

“ Ah ! si je pouvais être quelqu’un d’autre, n’importe qui ! ainsi soupire ce regard : mais il n’y a pas d’espoir. Je suis celui que je suis : comment saurais-je me débarrasser de moi-même ? Et pourtant – je suis las de moi-même !… » C’est sur ce terrain de mépris de soi, terrain marécageux s’il en fut, que pousse cette mauvaise herbe, cette plante vénéneuse, toute petite, cachée, fourbe et doucereuse. Ici fourmillent les vers de la haine et du ressentiment ; l’air est imprégné de senteurs secrètes et inavouables ; ici se nouent sans relâche les fils d’une conjuration maligne, – la conjuration des souffre-douleur contre les robustes et les triomphants, ici l’aspect même du triomphateur est abhorré. Et que de mensonges pour ne pas avouer cette haine en tant que haine. […] Que veulent-ils enfin ? Représenter tout au moins la justice, l’amour, la sagesse, la supériorité, – telle est l’ambition de ces « inférieurs », de ces malades !”

Nietzsche, La généalogie de la morale

Pour Nietzsche, une telle tournure d’esprit conduit à ce renversement des valeurs qui les poussent à finalement se nommer, eux, les bons, les justes et imposer cette pseudo justice. Finissant par se persuader eux-mêmes qu’ils sont les plus justes, ce manque d’estime de soi initial se transforme alors en excès d’orgueil et à la haine. Une haine qui s’emploiera à trouver un objet, les vrais bons.

“ Quelqu’un doit être cause que je me sens mal » – cette façon de conclure est propre à tous les maladifs, d’autant plus que la vraie cause de leur malaise demeure cachée pour eux (ce sera peut-être une lésion du nerf sympathique, une surproduction de bile, un sang trop pauvre en sulfate ou en phosphate de potasse, un ballonnement du bas-ventre qui arrête la circulation du sang, la dégénérescence des ovaires, etc.). Ceux qui souffrent sont d’une ingéniosité et d’une promptitude effrayantes à découvrir des prétextes aux passions douloureuses ; ils jouissent de leurs soupçons, se creusent la tête à propos de malices ou de torts apparents dont ils prétendent avoir été victimes ; ils examinent jusqu’aux entrailles de leur passé et de leur présent, pour y trouver des choses sombres et mystérieuses qui leur permettront de s’y griser de douloureuses méfiances, de s’enivrer au poison de leur propre méchanceté”

Nietzsche, La généalogie de la morale

C’est pourquoi Saint-Exupéry représenterait ce phénomène par le baobab qui est le plus gros arbre de tous. Le Petit Prince précise d’ailleurs qu’il y a des petits arbustes et des baobabs mais qu’ils poussent de la même façon et qu’il est difficile de les différencier. Les petits arbustes sont sains et il est bon d’avoir une bonne estime de soi et de l’orgueil mais les baobabs – l’excès d’orgueil qui nait d’une mauvaise estime de soi – détruisent votre vie intérieure et conduisent au totalitarisme au nom d’une justice inique. Cette dénonciation du totalitarisme est peut-être un excès d’interprétation de ma part. Mais c’est le seul passage du livre ou Saint-Exupéry sort de “sa réserve” en s’excusant de jouer les moralistes. Le contexte de la Seconde Guerre Mondiale au moment auquel il écrit ce livre me pousse à cette interprétation, peut-être erronée.

“Je n’aime guère prendre le ton d’un moraliste. Mais le danger des baobabs est si peu connu, et les risques courus par celui qui s’égarerait dans un astéroïde sont si considérables, que, pour une fois, je fais exception à ma réserve. Je dis : « Enfants ! Faites attention aux baobabs ! » C’est pour avertir mes amis d’un danger qu’ils frôlaient depuis longtemps, comme moi-même, sans le connaître, que j’ai tant travaillé ce dessin-là.”

Saint-Exupéry, Le petit prince

“Mais je hais cette époque où l’homme devient, sous un totalitarisme universel, bétail doux, poli et tranquille. On nous fait prendre ça pour un progrès moral ! Ce que je hais dans le marxisme, c’est le totalitarisme à quoi il conduit. L’homme y est défini comme producteur et consommateur, le problème essentiel est celui de distribution.”

Saint-Exupéry, Lettre au Général X

“Nul n’a jamais, Cyrnus, bassement insulté
Le faible ou l’étranger avec impunité.
Et le méchant que Zeus veut conduire aux abîmes,
Il lui donne l’orgueil dont germent tous les crimes.”

Theognis de Mégare, À Cyrnus

“Tout n’est ici que deuil, et vautours, et décombres,
Mais les dieux, ô Cyrnus, n’ont pas causé nos peines ;
L’obscène gain, le faux orgueil, les basses haines
Au fond des cœurs humains ont creusé ces puits sombres

Theognis de Mégare, À Cyrnus

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La traversée

Alors commence le voyage initiatique qui se déroule en deux temps. On verra d’abord le Petit Prince aller de planète en planète, 7 en tout en comptant la Terre ou il rencontre l’aviateur. Comment interpréter ce voyage ? Pierre Lassus, dans son ouvrage La sagesse du Petit Prince pense que le choix des personnages et leur ordre ne revêt aucun sens particulier. Il est évident que l’on peut voir les personnages rencontrés comme des archétypes jungiens, mais je m’inscris en faux avec cette assertion voulant que leur ordre n’ait pas d’importance.

“À la vérité, ces personnages n’ont pas d’intérêt en eux-mêmes, ils n’ont d’existence que par leurs travers et n’importe quelle autre grande personne pourrait les remplacer : le roi pourrait être un général, le businessman un diamantaire, le géographe un collectionneur de papillons… De plus, leur ordre d’apparition ne semble répondre à aucune nécessité : les intervertir ne changerait rien au sens du récit, la disparition même de l’un ou l’autre n’aurait pas de réelle importance.”

Pierre Lassus, La sagesse du Petit Prince

On peut le voir de plusieurs manières. Dans son œuvre majeure, “Être et Temps” (1927), Heidegger présente le Dasein comme un être particulier qui se distingue des autres entités, notamment par sa capacité à questionner son propre être et à se projeter dans le monde. Le Dasein, terme allemand que Heidegger utilise pour désigner l’existence humaine, est caractérisé par son ouverture à l’existence (ou “être-au-monde”) et sa préoccupation pour son propre être. La spécificité du Dasein réside donc dans sa relation à l’existence, où il est à la fois engagé dans le monde et conscient de son propre être. Si le Petit Prince est l’être de l’aviateur, alors chaque personnage pourrait représenter une possibilité de l’être qu’on choisit d’explorer ou non, une essence potentielle.

Je pense que chaque planète représente des étapes de la vie de l’aviateur que son essence d’enfant découvre et explore. Autrement dit, un voyage du moi vers le soi, de l’ego vers le moi véritable ou l’être véritable. Ce que Jung appelle le processus d’individuation qu’il voit comme le chemin qu’un individu suit pour devenir conscient de la totalité de ce qu’il est. Nietzsche finira par rejeter purement et simplement l’idée d’être dans crépuscule des idoles – à tort, je pense – et Saint-Exupéry la réintroduit savamment.

Le Petit Prince va alors croiser le chemin des individus suivant, habitant, chacun, seul sur une planète : le roi, l’ivrogne, le vaniteux, le businessman, l’allumeur de réverbère et le géographe. Quand il arrivera sur Terre, il se confrontera aux autres personnes qui l’entourent. La première partie de son voyage est introspective et se concentre sur son être alors que la deuxième sera une considération sur la façon dont on se lie aux autres et une réflexion sur le monde qui l’entoure et son époque.

Je suis triste pour ma génération qui est vide de toute substance humaine. Qui, n’ayant connu que le bar, les mathématiques et les Bugatti comme forme de vie spirituelle, se trouve aujourd’hui dans une action strictement grégaire qui n’a plus aucune couleur.

Saint-Exupéry, Lettre au général X

J’aime assez voir le Roi représentant la sortie du monde de l’enfance, le divorce entre le moi et le soi. Lorsqu’on est enfant, on a l’impression que le monde tourne autour de nous, le moi et le soi ne font qu’un. Rien n’existe en dehors de notre égo, on est le roi, on a le contrôle sur tout. Saint-Exupéry nous livre d’ailleurs la première image du Petit Prince habillé avec des vêtements royaux. Puis, en grandissant, on atteint l’âge de raison et on découvre que le monde existe au-delà de nous et qu’on ne contrôle pas grand-chose. On ne peut plus qu’exiger des choses raisonnables si on veut conserver l’illusion de contrôle. Pour reprendre des termes Nietzschéens tirés d’Ainsi parlait Zarathoustra, le roi est l’enfant qui a “perdu le monde” et par là même, la “sainte affirmation” qu’il possédait. Il est sorti du “jeu”, que Saint-Exupéry voit comme cet “infini” propre à l’enfance dans lequel il nous est impossible de revenir.

L’enfant est innocence et oubli, un renouveau et un jeu, une roue qui roule sur elle-même, un premier mouvement, une sainte affirmation.
Oui, pour le jeu divin de la création, ô mes frères, il faut une sainte affirmation : l’esprit veut maintenant sa propre volonté, celui qui a perdu le monde veut gagner son propre monde.

Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra

Se dirigeant vers une nouvelle planète, le Petit Prince fera la rencontre du vaniteux. Le vaniteux est pour moi l’adolescence. On n’est plus enfant mais pas encore adulte, la mort ne nous occupe pas l’esprit, pas plus que la question du sens de la vie. On a compris que le monde ne tournait pas autour de nous, la question qui nous occupe est alors “Qui suis-je ?”. On a tendance à chercher cette réponse au travers du regard des autres, à chercher à flatter notre moi.

Le vaniteux demande au Petit Prince de taper dans ses mains pour qu’il se sente applaudi, ce qu’il exécutera mais trouvera ce comportement bien étrange. Cependant, là aussi, le Petit Prince se gardera de porter tout jugement malveillant. Peut-être que, comme Nietzsche, il voit la modestie qui se cache derrière les actes du vaniteux. La modestie de celui qui n’a encore ni pleinement conscience du soi et du moi. Mais Saint-Exupéry exècre cette modestie. Au contraire, il aime l’orgueil qui est pour lui l’existence et la permanence. Ce qu’il reproche en plus aux vaniteux, c’est de toujours chercher à recevoir et ne jamais donner.

Je veux du bien au vaniteux et j’ai pitié de lui à cause de sa modestie.
C’est de vous qu’il veut apprendre la foi en soi-même ; il se nourrit de vos regards, c’est dans votre main qu’il cueille l’éloge.
Il aime à croire en vos mensonges, dès que vous mentez bien sur son compte : car au fond de son cœur il soupire : “Que suis-je ?
“.”

Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra

“Le vaniteux se réjouit de toute bonne opinion que l’on a de lui (sans se mettre au point de vue de l’utilité de cette opinion, sans prendre en considération son caractère vrai ou faux), comme d’ailleurs il souffre aussi de toute mauvaise opinion, car il s’assujettit à deux opinions, il se sent assujetti, à cause de cet instinct de soumission d’origine plus ancienne qui prend le dessus.

Nietzsche, Par-delà le bien et le mal

Mais le vaniteux, caricature. Et je ne demande point la modestie car j’aime l’orgueil qui est existence et permanence. […] Je te demande de vivre non de ce que tu reçois mais de ce que tu donnes, car cela seul t’augmente. […] La vanité est absence d’orgueil, soumission à la populace, humilité ignoble. Mais tu cherches la populace pour qu’elle te fasse croire à tes fruits.

Antoine de Saint-Exupéry, Citadelle

“Car il est juste que je reçoive en même temps que je donne afin d’abord de pouvoir continuer de donner. Je bénis cet échange entre le don et le retour, qui permet de poursuivre la marche et de donner plus loin encore. Et si le retour permet à la chair de se refaire, c’est le don seul qui alimente le cœur.”

Antoine de Saint-Exupèry, Citadelle

Il va ensuite sur la planète de l’ivrogne mais n’y reste pas longtemps. Il symbolise ce moment où on prend conscience qu’on est mortel et que le monde pourrait être absurde. Dès lors nait l’angoisse et le nihilisme qui peut conduire à l’inactivité et l’alcool qu’on utilise pour oublier jusqu’à la honte ressentie par le fait même de boire. Il représente une pulsion autodestructrice qui va s’auto-alimenter et devenir la “condition de notre permanence”, quand bien même il nous tue à petit feu. Face à ce triste spectacle, le Petit Prince est saisi de mélancolie, mais pas de compassion. Il s’en va aussi tôt sans même chercher à aider l’ivrogne. On retrouve ici quelque chose de similaire à l’interaction entre Zarathoustra et l’être le plus laid qui a tué Dieu.

“Tu ne réclames que les conditions de ta permanence. Celui-là qu’a fondé l’alcool réclame l’alcool. Non que l’alcool lui soit profitable, car il en meurt. Celui-là qu’a fondé ta civilisation réclame ta civilisation. Il n’est d’instinct que de la permanence. Cet instinct domine l’instinct de vivre.

Antoine de Saint-Exupéry, Citadelle

“Être innommable, dit-il, tu m’as détourné de suivre ton chemin. Pour te récompenser, je te recommande le mien. Regarde, c’est là-haut qu’est la caverne de Zarathoustra. […]
Ô banni qui t’es bannis toi-même, tu ne veux plus vivre au milieu des hommes et de la pitié des hommes ? Eh bien ! fais comme moi ! Ainsi tu apprendras aussi de moi ; seul celui qui agit apprend.”

Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra

Ta honte, ô Zarathoustra, m’a fait honneur !
À grand peine j’ai échappé à la cohue des miséricordieux, afin de trouver le seul qui, entre tous, enseigne aujourd’hui que « la compassion est importune » – c’est toi, ô Zarathoustra ! – que ce soit la pitié d’un Dieu ou la pitié des hommes : la compassion est une offense à la pudeur. Et le refus d’aider peut être plus noble que cette vertu trop empressée à secourir.

Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra

Puis vient le Businessman qui passe son temps à compter les étoiles pour les posséder et les ranger dans un tiroir. Il poursuit le même but que l’ivrogne : oublier l’absurdité de la vie en s’occupant l’esprit autant que faire se peut. L’ivrogne boit pour oublier qu’il boit, le businessman possède de plus en plus d’étoile afin d’être de plus en plus riche, ce qui lui permet… d’acheter de plus en plus d’étoiles. Il agit mais il le fait pour les mauvaises raisons et son action en devient alors absurde. Il ne comprend pas le sens de “posséder”. Pour le Petit Prince, posséder une chose signifie en prendre soin, qui est là aussi un thème cher à Heidegger.

Ô mes frères ! je vous investis d’une nouvelle noblesse que je vous révèle : vous devez être pour moi des créateurs et des éducateurs, – des semeurs de l’avenir, –
– en vérité, non d’une noblesse que vous puissiez acheter comme des épiciers avec de l’or d’épicier : car ce qui a son prix a peu de valeur.

Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra

Alors vient le tour de l’Allumeur de réverbère qui a reçu le devoir d’allumer et éteindre un réverbère quand le soleil se lève et se couche. Il représente le vertueux, celui qui tend au bien et s’applique à suivre la règle. Il est le seul trouvant l’intérêt du Petit Prince car ce qu’il fait est joli. Il est aussi un des seuls, avec le vaniteux, se tenant debout et non assis. Mais sa vie à lui aussi est absurde car sa planète tourne de plus en plus vite et il y a à présent des couchers de soleils toutes les minutes. Mais il continue d’effectuer sa tâche sans la questionner. Il y a de la valeur dans ce personnage qui continue à faire son devoir, même si c’est de plus en plus dur et que ça a de moins en moins de sens. C’est d’ailleurs de plus en plus dur car ça a de moins en moins de sens. Il faut savoir laisser partir ce qui n’a plus de sens, même si on aimerait bien le conserver car cela constitue un trésor qui plait à notre âme d’enfant.

Et il en est d’autres qui sont semblables à des pendules que l’on remonte ; ils font leur tic-tac et veulent que l’on appelle tic-tac – vertu.

Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra

Et toute œuvre de votre vertu est semblable à une étoile qui s’éteint : sa lumière est encore en route, parcourant sa voie stellaire, – et quand ne sera-t-elle plus en route ?
Ainsi la lumière de votre vertu est encore en route, même quand l’œuvre est accomplie. Que l’œuvre soit donc oubliée et morte : son rayon de lumière persiste toujours.

Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra

L’avant-dernière planète est celle du Géographe. Une planète dix fois plus vaste que la précédente. Elle représente la Science qui prend de plus en plus de place dans le monde moderne et le géographe pourrait être rapproché de la figure du savant d’Ainsi parlait Zarathoustra. Ce géographe manque d’information qu’il reçoit des explorateurs voyageant alors que lui, reste assis derrière son bureau constamment. Pas n’importe quelles informations. Seules celles qui peuvent être mesurées, qui ont attrait au contour et non à l’essence, celles qui ne sont pas éphémères. Les informations sur la fleur du Petit Prince ne l’intéresse pas. Saint-Exupéry met ici en avant comment la Science moderne s’inscrit dans un projet mathématique de maîtrise de la nature ainsi que les limites d’une telle entreprise qui ne s’attache qu’à comprendre les choses dans leurs parties, et non dans le tout.

Il en est pour la physique comme pour les mathématiques ; la physique étudie les accidents et les principes des êtres en tant qu’ils sont en mouvement, et non pas en tant qu’êtres. Mais nous avons dit que la science première est celle qui étudie les objets sous le rapport de l’être en tant qu’être, et non point sous quelque autre rapport. C’est pourquoi et la physique et les mathématiques ne doivent être regardées que comme des parties de la philosophie.

Aristote, Métaphysique

Pour Saint-Exupéry comme pour Nietzsche, si de telles personnes devenaient la seule source de vérité, alors ils nous mèneraient dans un désert, car ils sont incapables de porter de l’importance à ce qu’on ne peut pas mesurer, ce qui est invisible, ce qu’on ne peut voir qu’avec le cœur.

Les hommes ont fait l’essai des valeurs cartésiennes : hors les sciences de la nature, ça ne leur a guère réussi. Il n’y a qu’un problème, un seul : redécouvrir qu’il est une vie de l’esprit plus haute encore que la vie de l’intelligence, la seule qui satisfasse l’homme. Ça déborde le problème de la vie religieuse qui n’en est qu’une forme (bien que peut-être la vie de l’esprit conduise à l’autre nécessairement). Et la vie de l’esprit commence là où un être « un » est conçu au-dessus des matériaux qui le composent.

Saint Exupéry, Lettre au Général X

Vient alors celui qui ne comprend rien de ce qui seul compte et à cause d’une illusion de fausse science qui est de démonter pour connaître. Celui-là donc découvre comme arme l’ironie qui n’est que du cancre. Car elle est de mêler les lettres sans lire le livre. Et il te dit : « Pourquoi mourir pour un temple qui n’est que somme de pierres ? » Et tu n’as rien à lui répondre. « Pourquoi mourir pour un jardin qui n’est que somme d’arbres et d’herbe ? » Et tu n’as rien à lui répondre. « Pourquoi mourir pour des caractères de l’alphabet ? » Et comment accepterais-tu de mourir ?
Mais en réalité, une à une il détruit tes richesses. Et tu refuses de mourir, donc d’aimer, et tu nommes ce refus exercice de l’intelligence quand tu es ignare et te donnes tant de mal pour défaire ce qui a été fait, et manger ton bien le plus précieux : le sens des choses.

Antoine de Saint-Exupèry, Citadelle

Homme faux et raffiné, ta séduction conduit à des désirs et à des déserts inconnus. Et malheur à nous si des gens comme toi parlent de la vérité et lui donnent de l’importance !

Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra

La science est à la sagesse ce que la vertu est à la sainteté ; elle est froide et sèche, elle est sans amour et ne sait rien d’un sentiment profond d’imperfection et d’une aspiration plus haute. Elle est tout aussi utile à elle-même qu’elle est nuisible à ses serviteurs, en ce sens qu’elle transporte sur ses serviteurs son propre caractère et que par là elle dessèche ce qu’ils peuvent avoir d’humain en eux.

Nietzsche, Considérations inactuelles, deuxième série

Et c’est ainsi que notre aviateur s’est retrouvé dans un désert. La Science a encore besoin de l’esprit d’aventure pour la faire progresser et cet esprit d’aventure repose sur la capacité à verser dans la contemplation dont le géographe est incapable, lui qui devient la source officielle de connaissances dont il n’a pourtant jamais fait l’expérience. On peut aussi y voir ici un appel à découvrir les choses par soi-même, prendre du recul sur les choses qu’on peut lire ici et là et qu’on ne remet pas en question. L’explorateur représente alors un archétype supérieur, et cet explorateur… c’est l’aviateur. Et c’est parce que le voyage commence avec le Petit Prince en roi et finit par l’aviateur échouant dans un désert où amène la science que je pense que les autres personnages rencontrés constituent des étapes de la vie de l’aviateur.

L’homme et la terre des hommes n’ont pas encore été découverts et épuisés.

Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra

Ainsi de toi, mon petit homme. Dieu te fait naître, te fait grandir, te remplit successivement de désirs, de regrets, de joies et de souffrances, de colères et de pardons, puis Il te rentre en Lui. Cependant, tu n’es ni cet écolier, ni cet époux, ni cet enfant, ni ce vieillard. Tu es celui qui s’accomplit.

Antoine de Saint-Exupéry, Citadelle

Je ne suis plus un savant pour les brebis : ainsi le veut mon sort. – Qu’il soit béni !
Car ceci est la vérité : je suis sorti de la maison des savants en claquant la porte derrière moi.
Trop longtemps mon âme affamée fut assise à table, je ne suis pas comme eux, dressé pour la connaissance comme pour casser des noix.
J’aime la liberté et l’air sur la terre fraîche ; j’aime encore mieux dormir sur les peaux de bœufs que sur leurs honneurs et leurs dignités.
Je suis trop ardent et trop consumé de mes propres pensées : j’y perds souvent haleine. Alors il me faut aller au grand air et quitter les chambres pleines de poussière.
Mais ils sont assis au frais, à l’ombre fraîche : ils veulent partout n’être que des spectateurs et se gardent bien de s’asseoir où le soleil darde sur les marches.
Semblables à ceux qui stationnent dans la rue et qui bouche bée regardent les gens qui passent : ainsi ils attendent aussi, bouche bée, les pensées des autres.

Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra

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L’explorateur, et l’aviateur en particulier, est celui qui repousse les limites et repousse l’esprit de lourdeur qu’on trouve dans la Science. Il représente la légèreté, caractéristique de l’homme supérieur de Nietzsche. L’homme qui devient léger en s’aimant soi même, en renouant avec son être, son petit prince.

“Celui qui apprendra à voler aux hommes de l’avenir aura déplacé toutes les bornes ; pour lui les bornes mêmes s’envoleront dans l’air, il baptisera de nouveau la terre – il l’appellera « la légère ».
L’autruche court plus vite que le coursier le plus rapide, mais elle aussi fourre encore lourdement sa tête dans la lourde terre : ainsi l’homme qui ne sait pas encore voler.
La terre et la vie lui semblent lourdes, et c’est ce que veut l’esprit de lourdeur ! Celui cependant qui veut devenir léger comme un oiseau doit s’aimer soi-même : c’est ainsi que j’enseigne, moi.”

Nietzsche, ainsi parlait Zarathoustra

La dernière destination du Petit Prince sera alors la Terre où il rencontrera l’aviateur. Leur rencontre symbolise la dernière étape de ce périple qui voit le soi retrouver le Moi. Sa contemplation de notre planète et de ses habitants sera une excuse pour Saint-Exupéry pour nous livrer son point de vue sur le monde moderne et la technique avant que le Petit Prince n’entame la dernière phase de son voyage initiatique, celle du retour vers son astéroïde. Ce sont les sujets que nous traiterons plus en détails dans les deux prochaines parties.

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Références:
Le voyage philosophique du Petit Prince, conférence par Olivier Larrègle
Autour du Petit Prince de Saint-Exupéry, Conférence par Philippe Forest
La Sagesse du Petit Prince, Pierre Lassus
Terre des hommes, Antoine de Saint-Exupéry
Pilote de guerre, Antoine de Saint-Exupéry
Citadelle, Antoine de Saint-Exupéry
Ainsi parlait Zarathoustra, Nietzsche
Naissance de la Tragédie, Nietzsche
Introduction à la métaphysique, Heidegger
Être et temps, Heidegger
Sur la technique, Heidegger
Gorgias, Platon
Le Livre Rouge, Carl Gustav Jung

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