La liberté comme réduction d’entraves à la dissipation d’énergie

Je voudrais expliciter ici ce que nous devons entendre par le mot liberté en général et comment cela doit s’appliquer concrètement par les libertés offertes aux citoyens dans la société. Nous allons évidemment tenter de comprendre ce qu’est la liberté en l’étudiant sous le prisme de ce que nous avons identifié comme le rôle de la vie dans l’Univers, à savoir la dissipation d’énergie qui passe par le traitement et l’échange d’information. Qu’appelle-t-on liberté ? Dispose-t-on d’un libre arbitre ? Peut-on réellement être libre ?

La valeur maximisée qui guide nos choix

Le néo-darwinisnme nous a enseigné que nous n’étions que des véhicules pour nos gènes qui vont grandement influencer nos comportements. Point de téléologie ici cependant, l’évolution n’aurait pas de but. Donc nos gènes guideraient notre comportement dans le simple but de survivre et se reproduire. Cela nous laisserait une relative liberté. Mais si on observe les choses du point de vue de la thermodynamique, alors nous ne serions jamais que des structures dissipatives qui ont bel et bien un but, celui de dissiper l’énergie le plus efficacement possible. Alors nous n’aurions que le choix des conditions d’exécution mais le principe directeur nous serait imposé.

Ainsi, nos comportements seraient guidés en grande partie vers le but de la maximisation de la dissipation d’énergie. Les conditions de nos actions seraient donc assez bien définies, ce qui viendrait de facto limiter notre liberté réelle. Ou du moins, je crois que cela dicte le cadre dans lequel nous devons réfléchir à ce que nous appelons la liberté. Mais alors quelle place reste-t-il pour le libre arbitre ?

Libre arbitre et déterminisme

Est-ce que notre vie est déjà écrite ? Non. Le destin, c’est ce qu’on ne peut pas changer et ce qu’on ne peut pas changer c’est le passé. Mais le futur, lui, est plutôt ouvert. Mais ce futur, comme la physique quantique, est probabiliste. Vous ne pouvez pas devenir tout ce que vous voulez. Je ne serai jamais président des États-Unis quand bien même je le souhaiterais ardemment car ma naissance ne remplit pas les conditions nécessaires de départ. Alors, je ne suis pas complètement libre, certaines probabilités sont nulles. J’ai 0% de chances de devenir président des USA.

Il parait donc évident que la liberté totale est un mirage. Afin de disposer d’un libre arbitre complet, il faudrait que je sois capable de prendre des décisions non influencées par autre chose que ma propre volition. Or, nous sommes le produit de l’évolution, de la biologie et de références culturelles héritées dont on peut tenter de s’émanciper.

Mais le premier problème avec l’assertion disant que “je ne suis pas complètement libre” est que nous ne sommes même pas certains de qui est “je”. Comme on l’a vu dans l’article sur la conscience, la métacognition – le phénomène de la conscience de soi – fait intervenir deux “je”.

“Ce qui est tout de même fascinant à propos de la conscience de soi, c’est qu’elle paraît impliquer une « boucle étrange », une circularité, voire une contradiction. Quand je me penche sur moi-même, le « je » apparaît deux fois : celui qui perçoit se confond avec celui qui est perçu. Comment opère cette forme récursive d’une conscience qui s’examine elle-même ? Nous touchons ici à une nouvelle acception de la conscience, que les spécialistes de sciences cognitives appellent la métacognition”

Stanislas Dehaene, Le code de la conscience

Admettons pour simplifier que les deux “je” ne forment qu’une seule entité et que cette dernière prend des choix dans ce monde probabiliste. Des choix définis s’offrent à nous ce qui admettrait une part de liberté dans notre capacité à effectuer ces choix. Cependant nous avons vu également que la conscience est un phénomène qui va nous permettre de mettre en avant les informations capitales captées par notre inconscient afin que nous puissions prendre des décisions conscientes avisées. Beaucoup de choix seraient en fait effectués de façon inconsciente.

De la même manière qu’une particule va être aussi une onde, on pourrait voir l’inconscient comme l’onde qui explore les différentes possibilités avant de porter celle offrant les meilleures probabilités à la conscience. Mais certains psychologues comme Max Velmans vont même plus loin en affirmant que la conscience serait potentiellement une illusion, que presque tout vient de l’inconscient et que la plupart de nos fonctions cognitives, sinon toutes, continueraient de fonctionner de la même façon si nous étions des zombies.

Si tel était le cas, il serait illusoire de penser que les choix que l’on fait viennent de notre conscience et que nous sommes libres de les prendre.

Libertés individuelles et identité

À première vue, l’identité s’oppose à la liberté et, sauf si vous pensez que vous pouvez être tout ce que vous décidez d’être, cela doit vous sauter aux yeux. L’identité est en large partie héritée et je n’ai pas la liberté de le modifier. Je pourrais décider que je ne suis plus soumis à la gravité, on pourrait l’écrire sur ma carte d’identité, mes pieds seraient toujours fermement accrochés au sol.

L’identité est ce qu’il y a de plus néguentropique par excellence. C’est ce qui définit la barrière entre ce qui est moi et ce qui n’est pas moi, ce qui constitue le contour de la structure dissipative, veut maintenir son homéostasie et ce qui est en dehors avec qui on va échanger de l’information afin d’y parvenir. La liberté ne réside donc pas tant dans la définition de son identité mais dans le droit à préserver cette dernière. Elle est donc nécessairement instituée car sans institution garantissant des droits, rien n’empêcherait une personne tierce de porter atteinte à cette intégrité.

Mais alors, établir des droits garantissant l’intégrité physique revient nécessairement à retirer la capacité des personnes plus fortes de s’en prendre à des personnes plus faibles. Comment peut-on parler de liberté pour définir une chose qui repose sur la destruction de libertés ? Je crois que c’est en effet un abus de langage de parler de liberté ici. Il est plutôt question de droit à la souveraineté individuelle. Mais pourquoi ce droit est plus important que la liberté de nuire à autrui ?

Le bien-fondé d’une telle règle réside dans le fait que la vie est collectivement auto-catalytique. Garantir de tel droit au sein des sociétés libérales a permis d’augmenter de façon exponentielle l’énergie dissipée collectivement. Ces dernières l’ont formalisé comme le droit à chacun à la poursuite du bonheur. Le bonheur sera alors à rechercher individuellement dans l’activité productive collective. L’individu disposera alors des libertés suivantes ; Liberté civile, Liberté de circulation sur le territoire national, la liberté économique lui permettant de jouir pleinement de son travail et enfin la liberté contractuelle qui lui permet de s’associer comme bon lui semble avec d’autres individus.

Mais comme nous l’avons vu, la dissipation d’énergie passe par la capacité à capturer, traiter et échanger des informations sur son environnement. Les libertés individuelles vont donc nécessairement couvrir aussi cet aspect par la liberté d’opinion nécessitant la liberté de pensée et d’expression, liberté de conscience et de culte mais aussi la liberté académique qui doit garantir notre capacité à produire l’information nécessaire nous permettant de mieux comprendre le monde qui nous entoure.

L’identité étant individuelle et collective, la liberté d’un peuple sera nécessairement aussi sa souveraineté, sa capacité à rester maître des conditions de sa reproduction sociale, donc de préserver sa néguentropie.

Liberté, malléabilité et libre-marché

Une société humaine, comme un humain, est, elle aussi, une structure dissipative et doit être appréhendée comme un organisme. Tout organisme, afin de maximiser la dissipation d’énergie, va avoir besoin d’être adapté à son environnement mais surtout adaptable aux changements. Il aura alors besoin de stabilité assurant sa néguentropie mais aussi de malléabilité. Une société humaine trouvera cette malléabilité dans le marché libre qui fonctionne sur le principe de la destruction créatrice de Schumpeter. L’innovation verra les entreprises apparaître et disparaître allant toujours vers une optimisation de la dissipation d’énergie.

L’idée de liberté est alors en grande partie une illusion. Nous sommes commis par l’Univers à la dissipation d’énergie et nous sommes influencés par de nombreuses choses indépendantes de notre volonté, et ce que l’on appelle volonté est en réalité la conséquence du monde probabiliste dans lequel nous vivons.

Des choix s’offrent à nous, la majorité sont traités par notre inconscient mais une partie relèvent de notre conscience. La liberté n’est alors jamais que la réduction d’entrave à la dissipation d’énergie et à la circulation d’information, que ce soit d’un point de vue individuel ou collectif. Elle va s’opposer frontalement à des systèmes rigides de gauche ou de droite reposant sur des fictions comme l’égalitarisme ou l’Islam en apportant plus de malléabilité afin de permettre de réduire leur entrave sur la dissipation d’énergie et la circulation d’information.

2 comments
  1. J’aime énormément cette série.
    D’abord parce que ça regroupe beaucoup de notions qui sont généralement éparpillées et rarement mise en relation les unes les autres. Ensuite parce que, sans aller dans autant de détails, je me suis fait les mêmes réflexions : l’entropie me fascine (comme beaucoup, je suppose).

    Bref.
    Je trouve qu’il manque une notion simple, mais qui articulerait bien plus simplement de nombreux propos développés : la sélection de groupe.
    L’humain est un animal social, et même eu-social. Le tigre est bien plus libre que l’humain, car il peut survivre seul et n’a pas besoin d’avoir de notions de “liberté” ou de “droits” ou de “devoir”. Toutes ces notions émergent chez l’humain, parce qu’il lui est impossible de survivre seul. Il doit donc trouver des outils sociaux pour coopérer à plus ou moins grande échelle.
    Nous sommes donc le résultat de la sélection de groupe, et c’est précisément cela qui fait que nous avons une “identité”, c’est-à-dire, des codes d’appartenance à un ou des groupes.

    1. En fait c’est une minisérie de 3 articles qui constitue un “hors série” liée à une série plus large au sein de laquelle je parle de la sélection de groupe dans cet article ici https://rage-culture.com/evolution-et-interactions-humaines-3-8/. Cette série de 8 articles constituera la colonne vertébrale. J’ai encore quelques articles hors série mais lié à cela à publier.

      Je ne sais pas si tu es sur Twitter mais je construits un thread au fur et à mesure où j’ajoute les articles de la série principale mais aussi ceux qui y sont liés https://twitter.com/RageCultureMag/status/1509145247640551427?s=20

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