Évolution et interactions humaines (3/8)

Cet article fait suite à notre article intitulé Thermodynamique et sens de la vie. Il est recommandé de lire la suite d’articles dans l’ordre.

Nous avons vu dans les articles précédents qu’on peut identifier un sens à la vie grâce à deux grands principes connus à ce jour qui sont la thermodynamique et l’évolution. Il n’est pas impossible que l’on en découvre plus dans le futur. Si la thermodynamique est un principe global qui impact tout l’univers, l’évolution va elle créer les particularités du vivant. On peut alors appréhender la vie sous un autre angle et la définir comme un système moléculaire autoreproducteur disposant de qualités que sont la capacité à métaboliser, se reproduire et évoluer, ou en d’autres termes, un système chimique auto-entretenu capable d’évolution darwinienne. De ce point de vue, le but d’un organisme sera de passer ses gènes à la génération suivante. Si la thermodynamique nous explique que la fin de l’univers est de finir dan un tout, un et indifférencié à cause de l’entropie inéluctable, l’évolution semble pourtant au contraire générer des systèmes néguentropiques.

L’évolution comme un algorithme

On peut voir l’évolution comme un algorithme dont l’objectif est de maximiser le nombre de copies de nos gènes. Ainsi, l’évolution peut être considérée comme un mécanisme d’extraction de régularités statistiques, une sorte d’algorithme de renforcement opérant sur l’échelle de temps des générations, où le signal de renforcement consiste en le nombre de descendants qu’un individu génère qui est directement lié à sa capacité à survivre et à se reproduire.

Nos sens ne sont alors que des signaux que l’évolution a sélectionnés car ils nous offrent une façon plus optimisée d’appréhender le monde. La fonction du plaisir va nous indiquer ce qui est bon pour nous, et donc qui sert la vie et favorise la transmission de nos gènes alors que les sensations d’inconfort et de dégout vont nous indiquer ce que nous devons fuir. On va chercher à se reproduire avant tout parce qu’on trouve une sensation de plaisir dans l’acte sexuel.

Le but de l’évolution

Le sens de la vie est la production d’entropie et la meilleure façon de produire de l’entropie est de mémoriser de l’information afin de la convertir en énergie libre à dissiper dans un travail mécanique. La dissipation d’énergie étant directement liée à la diminution d’entropie du système, c’est-à-dire à l’information mémorisée, ils s’autoorganisent en mémorisant de l’information sur leur environnement. Ils mémorisent l’information qui leur permet de maximiser la production d’énergie libre. Il est donc clair que, du point de vue thermodynamique, le processus de sélection naturelle s’applique non pas aux structures elles-mêmes, mais à l’information qu’elles mémorisent. Dans le cas des plantes ou des animaux, elle s’applique donc aux gènes mais dans le cas des sociétés humaines, elle s’appliquerait ainsi sur la capacité à mémoriser et utiliser de l’information afin de produire de l’énergie libre convertit en travail mécanique. Plus un organisme, une espèce et une civilisation mémorisent d’information, plus elles dissipent d’énergie.

Ainsi, le sens de l’évolution allant de LUCA (Last Universal Common Ancestor) à nos jours, qui a vu naître homo-sapiens et la civilisation, est de sélectionner les structures qui vont stocker de mieux en mieux l’information, produire de plus en plus de connaissances et consommer de plus en plus d’énergie. Dès lors, si nous voulons bien cerner ce qui est moral ou non pour un être humain, encore faut-il bien comprendre comment fonctionne l’évolution, quel but elle poursuit et quelles sont les particularités qu’elle a offert aux humains. Avant de s’attaquer au cœur du sujet – la morale vitaliste – dans le prochain article, il convient donc de mettre en avant les éléments issus de l’évolution qui influencent nos comportements.

Les deux mécanismes de la sélection naturelle

Dans l’inconscient collectif, le terme de sélection naturelle renvoie à la lutte pour la survie. En réalité, la sélection naturelle repose sur un deuxième mécanisme qui est la sélection sexuelle. Pour le dire simplement, on va chercher à éviter les dangers et la souffrance afin d’augmenter nos chances de survie, mais aussi optimiser notre plaisir, notamment dans l’activité sexuelle. On sera alors en compétition entre espèces pour la survie ainsi qu’au sein même de notre espèce pour se reproduire. Ces deux phénomènes vont alors exercer une pression de sélection.

On va observer un compromis entre la lutte pour la survie et la lutte pour la reproduction. Il arrive parfois que des traits se révèlent avantageux pour l’un mais pas pour l’autre. Par exemple, le plumage de parade nuptial du paon est fort apprécié par le sexe opposé mais il lui rend la tâche plus délicate pour échapper aux prédateurs.

La sélection sexuelle repose alors elle-même sur deux mécanismes ; la sélection intersexuelle qui va impacter le choix du partenaire – les femelles choisissant les mâles dans la majorité des espèces – et la sélection intrasexuelle qui génère la compétition pour l’accès aux membres du sexe opposé, qu’on observe aussi bien chez les mâles que chez les femelles, et qui va s’exprimer de façons différentes. En moyenne, les femmes vont avoir plus tendance à rabaisser leurs adversaires dans leur dos alors que les hommes vont plutôt choisir de valoriser leurs exploits personnels au lieu de rabaisser les autres afin d’éviter la confrontation physique avec un individu plus fort. Cette double compétition intergroupe et intragroupe va naturellement conduire à différents niveaux de sélections.

Les différents niveaux de sélection

L’évolution influence aussi bien nos comportements individuels au sein de notre groupe que celui de notre groupe parmi les autres groupes. Elle repose sur plusieurs niveaux de sélection s’appliquant aux gènes, à l’individu et au groupe. Ces différents niveaux s’imbriquent comme des poupées russes et vont s’influencer l’un l’autre au travers de différents procédés.

Une explication exhaustive demanderait un livre entier mais je vais tenter de résumer le procédé brièvement en me focalisant sur les points clefs qui influencent nos interactions avec autrui. Comme l’a popularisé Richard Dawkins dans son livre Le gène égoïste, la première des sélections s’effectue au niveau génétique. Contrairement à l’individu qui est mortel, le gène est lui “immortel” et se sert de l’individu comme “véhicule”. Le gène se réplique afin d’assurer sa survie et se transmettre de génération en génération via la reproduction de l’individu.

La transmission d’un grand nombre de copies de ses gènes s’effectue donc le plus directement en maximisant la reproduction. Le comportement n’est qu’un épiphénomène, un moyen de transmettre des copies de gènes à la génération suivante et la sélection individuelle réussit mieux que la sélection de groupe à expliquer les comportements de base. Imaginez qu’une hyène s’abatte sur un groupe de zèbres. Que fera le plus proche si la sélection s’effectue uniquement sur le groupe ? Il resterait là, se sacrifiant pour le groupe. En revanche, si la sélection individuelle prime alors le zèbre courrait comme un dératé… et les zèbres courent comme des dératés. Prenons maintenant les hyènes qui viennent de tuer le zèbre. Dans un cadre de sélection de groupe, tout le monde mangerait calmement à tour de rôle. Si la sélection est individuelle alors on assisterait à une frénésie générale… Bingo ! C’est ce qui se produit.

Mais les individus ont des gènes en commun avec d’autres individus. 50% de gènes en commun avec leurs frères et sœurs (100% en cas de jumeaux homozygotes), 25% avec leurs cousins etc. La sélection s’effectuant en premier lieu sur une base génétique, les individus vont naturellement adopter un comportement différent selon la proximité génétique des gens avec qui ils interagissent, le but étant de favoriser la reproduction de leurs gènes portés par les individus qui leur sont proches. On appelle cela la sélection de parentèle et elle fut découverte par Hamilton. On observe un comportement altruiste entre individus ayant un fort taux d’apparentement, c’est-à-dire quand les bénéfices du receveur sont supérieurs au coût pour le donneur. L’individu cherche à transmettre ses propres allèles, que ce soit par l’intermédiaire de sa propre reproduction ou par celle des individus qui lui sont apparentés.

Cela va donc expliquer les comportements altruistes qui eux ont un impact sur le groupe. Un comportement altruiste traduit la volonté d’un individu au sein d’un groupe à réduire sa propre fitness (ou capacité d’un individu à se reproduire dans un environnement et un contexte donné) pour le bien de celle d’un ou plusieurs autres individus du groupe. Ce trait sera sélectionné aux générations suivantes car il permet au groupe d’avoir une meilleure fitness. On peut parler ici de conflit groupe-individu car un trait désavantageux au niveau de l’individu (l’altruisme, qui réduit la fitness de l’individu) est pourtant sélectionné puisqu’il rapporte une meilleure fitness au niveau du groupe. Il n’y a cependant pas toujours conflit et un trait favorable au groupe peut aussi être favorable à l’individu.

En plus de ces niveaux de sélection, on observe des procédés existants entre individus ne possédant pas ou très peu de gènes en commun, et c’est ici que va intervenir le plus la raison. Par exemple, l’altruisme réciproque consiste à augmenter sa fitness en se montrant altruiste avec des gens dont on ne partage pas les gènes car on sait qu’ils feront pareil pour nous et que cela augmentera notre chance de survie sur le long terme.

Il existe aussi un phénomène appelé la pseudo-parenté (pseudo-kinship) qui consiste en la manipulation des sentiments d’un être vivant pour qu’il se considère plus proche d’un autre qu’il ne l’est réellement. C’est là par exemple qu’interviennent les idéologies, religions ou aires culturelles que créent les empires. L’appartenance des individus à ces entités ne repose pas nécessairement sur leur lien de parenté et pourtant ils se sentent frères. Le pendant de la pseudo-parenté se nomme pseudo-spéciation, il s’agit à l’inverse de la manipulation des sentiments d’un être vivant pour qu’il se considère plus éloigné d’un autre qu’il ne l’est réellement. Cela s’illustre notamment par notre tendance à déshumaniser les membres d’un autre groupe en les faisant passer pour des animaux, rats ou agents infectieux. Cela ne remplace pas la sélection de parentèle “classique” mais cela ajoute un degré de complexité à son mécanisme.

L’évolution comme principe global

Dissiper l’énergie et mémoriser l’information sont exactement la même chose. Ce qui compte c’est donc l’information et non le gène. Le gène est simplement un moyen de mémoriser de l’information sur son environnement afin de dissiper l’énergie le plus efficacement possible. Or le gène n’est pas le moyen le plus efficace de mémoriser l’information. Depuis la révolution cognitive ayant eu lieu autour de -70,000, le cerveau de l’homme s’est hypertrophié lui conférant des capacités supérieures dans ce domaine. Ses fonctions cognitives se sont grandement améliorées et avec elles, le langage et plus globalement la communication. Du gène, nous sommes passé à ce que Dawkins appelle le mème, qu’il conçoit comme la plus petite unité d’information que l’on échange via la culture. Dès lors, la culture va devenir un élément extrêmement important des sociétés humaines. On soupçonne que les mèmes sont soumis aux mêmes principes de l’évolution et je reviendrais plus en détails sur le sujet des gènes et des mèmes dans d’autres articles mais la base scientifique du mème est discutable donc je m’en tiendrais à cela pour l’instant. On peut cependant penser l’évolution de façon globale comme un va et vient entre une Macroévolution et une Microévolution. Il y aurait une alternance de macro et de micro évolution de plus en plus fréquente depuis le Big Bang.

L’univers qui s’auto organise, d’après Eric Jantsh et retravaillé par Roddier. On ne sait pas ce qu’il se passe aux tous premiers stades après le Big Bang. Mais depuis les atomes légers, on ne cesse d’observer une alternance entre une micro et une macro évolution.

Dionysien et Apollinien

J’aborderai cette thématique plus en détail dans les articles suivants mais j’aimerais déjà commencer à l’évoquer ici. Il est tout à fait possible de concevoir la thermodynamique et l’évolution comme des forces respectivement dionysienne et apollinienne. La tragédie nous révèle explicitement la façon de penser des Grecs et tout spécialement des présocratiques. La tragédie grecque est composée d’un chœur de danseurs dionysiens qui vont entourer la scène et s’agiter tandis que les acteurs prennent place et jouent leur rôle au sein de cette dernière, finissant inéluctablement dans la mort. Si le chœur représente le dionysien, les acteurs incarnent eux la représentation apollinienne, l’individuation de l’Un-primordial en différentes entités qui apparaissent à partir du dionysien avant d’y retourner. De la même façon, on peut tout à fait voir la thermodynamique comme le principe qui va faire émerger la vie, avant que l’évolution ne la sculpte en différentes entités, la fin étant la mort thermique de l’univers et de ces individuations.

Encore une fois, je ne saurais que trop vous conseiller de vous documenter plus en détails sur les principes scientifiques que j’aborde ici succinctement. Je ne fais qu’en définir les contours, ce qui sera suffisant pour nous permettre de définir, dans le prochain article, une morale célébrant la vie prenant en compte à la fois thermodynamique et évolution. Cette morale vitaliste, je lui donnerai le nom d’Archiloquienne, en référence à Archiloque, le premier poète lyrique grec qui incarne pour moi le mieux cette morale reposant sur l’apollinien servant le dionysien.

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