Onlyfans, libération ou aliénation ?

Onlyfans est une plateforme britannique très controversée, qui permet à n’importe qui de créer du contenu et de le partager contre rémunération à ses fans. Si l’objet du site n’était pas la pornographie, il est devenu un énorme hébergeur de contenus pour adulte, produit directement par des « indépendants ». En 2020, Onlyfans compterait 61 millions d’utilisateurs dans le monde, ce qui n’est pas rien pour un réseau social payant. Nous pouvons diviser ses détracteurs en deux camps :

  • Une aile gauche anti pornographie, qui voit dans les travailleur(e)s du sexe des esclaves, des victimes du patriarcat, objectifiées par les hommes.
  • Une aile droite conservatrice, qui voit en lui la banalisation de la pornographie, notamment chez les plus jeunes, et un système d’exploitation de la misère sexuelle des hommes.

Les deux, antilibéraux voire anticapitalistes, critiquent l’aliénation qu’instillerait cette plateforme.

Le monde du porno pré Onlyfans

Le porno de papa maman est mort il y a bien longtemps avec internet. Auparavant, la pornographie était un cinéma, avec ses maisons de production (Dorcel par exemple) et ses canaux de distributions (VHS puis DVD, magazine, etc…). Le modèle a été disrupté par Internet, touchant l’industrie pornographique comme le cinéma, mais en plus fort ; n’importe qui ou presque peut faire un film pornographique avec une caméra. Il y a certes un public de niche qui recherche de vrais films, mais la majorité des consommateurs n’y voient qu’un support masturbatoire. Les grandes maisons de productions se sont raréfiées, et le porno indépendant, le porno des Tubes s’est généralisé. Contenus volés, vidéos pédophiles, vidéos de viols côtoient des vidéos classiques et du contenu amateur. Pire, le porno « Pro/am », c’est à dire où les femmes sont des non professionnelles et les hommes des « acteurs » s’est répandu.

Robin D’Angelo dans son documentaire « Judy, Lola Sofia et moi » dresse un portrait glaçant de ce monde où des femmes le plus souvent en détresse se font broyer par une industrie aux pratiques douteuses. La surenchère de violence se fait au détriment des conditions de tournage, surtout des femmes. Les contrats sont flous, les vidéos ne peuvent plus jamais être retirées des Tubes. Cette surenchère touche aussi les actrices professionnelles, qui doivent s’aligner sur les pratiques. « Facial Abuse » est une maison de production qui surfe sur cela :
« Facial Abuse est probablement la pire production pornographique. Ils font de l’humiliation et du sexe rough (dur et violent) dans un environnement sordide. Ce sont des vidéos à éviter en tant que fappeur, car en regardant le produit fini, on ne sait jamais vraiment si le consentement était bien clair dès le début. Il y a du vomi, des filles en pleurs, de la violence morale et physique. On peut difficilement trouver plus horrible à regarder. »

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La pratique du « Harlem Struggle » par exemple, où le performeur fait littéralement s’étouffer l’actrice sur son membre en lui enserrant la tête avec ses jambes sans qu’elle ne puisse rien faire témoigne du mépris total du consentement. Pire, si la scène n’est pas tournée intégralement, aucun des deux protagonistes ne sont payés.
Et bien alors EtomitRodem ? On te croyait libéral ? Il y a un contrat librement consenti non ? Pourquoi juger ces phénomènes de marché ?
Et bien justement. Toutes les législations ont échoué à réguler ce porno. On ne régule pas internet (sauf pour supprimer un réseau social concurrent ou faire taire un opposant politique). Par contre, le marché trouve toujours une solution. Et il a trouvé… Onlyfans.

Onlyfans, une solution ou un problème ?

Comme évoqué en introduction, cette plateforme permet de mettre en relation directe les créateurs de contenu et leur public. C’est une plateforme d’hébergement de vidéos. Auparavant, les indépendants devaient créer un site internet, se faire connaître. Si certaines ont réussi, Nephael en étant le meilleur exemple, le mieux de l’ancien monde était le compte PornHub pour diffuser son contenu auto produit. Avec Onlyfans, les indépendants se dotent d’une plateforme type Youtube, mais pour le sexe (c’est ici ce qui nous intéresse), et avec un contenu ultra protégé (j’ai trouvé peu de leak d’Onlyfans, ou alors des vidéos de moins d’une minute sans son). Ils sont rémunérés directement par leurs fans, la plateforme prenant une commission (substantielle) de 20%.

Je tiens à préciser que je n’ai pas d’action chez OnlyFans, même pas de compte. Cependant, un espace sécurisé où des personnes produisent du contenu en dehors des mastodontes et des parasites de l’industrie me plaît plutôt. Des concurrents pourraient émerger si la plateforme changeait de politique, ou si les commissions étaient jugées confiscatoires. À ce jeu, attention, le site ne fait pas dans l’éthique, les contenus y étant produits devenant la propriété du site. Toutefois, la notoriété acquise sur le site peut très bien conduire à s’en passer. Alors quels reproches sont faits à OnlyFans ? L’aliénation que la plateforme opère tant sur les hommes que sur les femmes.


« Si vous saviez quel plaisir on peut avoir à jouer les objets ! » – Katsuni, Ne dit pas que tu aimes ça

Bien que cette phrase ait été prononcé par l’actrice Katsuni à propos de la pornographie « classique », elle peut s’étendre au travail du sexe féminin en général. Là où certains (et certaines) voient une exploitation de la femme et de son corps, les pro sexe voient là une libération, voir une clarification des rapports hommes femmes :

« Le féminisme pute n’est pas un oxymore. Le travail du sexe s’inscrit dans le combat pour la reconnaissance du travail des femmes, gratuit, sous-évalué ou sous-payé, exploité dans les structures hétéropatriarcales domestiques : travail reproductif, travail émotionnel, partage des tâches ménagères, travail du care, etc.
Reconnaître le sexe comme un travail exigeant une compensation matérielle ou financière explicite visibilise le travail sexuel, la séduction et la performance de la féminité fournis gratuitement dans les structures transactionnelles traditionnelles de l’hétéropatriarcat. Nos relations intimes et les institutions telles que le mariage n’échappent pas aux contraintes du capitalisme.
»
https://manifestefeministe.fr/

Face à cette lecture du travail du sexe se dresse deux ennemis : le féminisme puritains ou abolitionniste, et le mouvement « masculiniste ». Pour les féministes puritaines, le travail du sexe est l’aliénation (au sens Marxiste du terme) des femmes aux désirs des hommes. Le mirage d’une objectivation libératrice. Pour les masculinistes, il s’agit à l’inverse de succubes qui tirent profit des mécaniques du marché du sexe (voir article précédent). Ils reconnaissent en fait la vision des féministes pro sexe décrite plus haut, celle où la femme se met à monnayer quelque chose qui serait du à l’homme.

Onlyfans arrive ici comme l’Armageddon : il n’a jamais été aussi facile de connecter l’offre et la demande, et « l’exploitation », en étant dépersonnifiée (pas de maquereau, ni même de producteurs imposés), n’en est que plus aliénante.

Ici, la version féministe abolitionniste est plus cohérente, car elle condamne un phénomène économique : pour eux, la femme ne doit pas devenir une marchandise. La solution est donc l’interdiction, avec tous les écueils que posent une prohibition (voir le cas Suedois avec le documentaire « En Suède les putains n’existent pas » d’Ovidie).

Le point de vue masculiniste est bien plus inconsistant, car basé sur une morale inconséquente. Nous avons le plaisir ici de pouvoir étudier le cas Valek, qui a produit deux vidéos sur le sujet, et qui expose au grand jour les contradictions de cette position.

Tout d’abord, dans sa vidéo « Les streameuses et les hommes », il développe le point de vue classique dont nous avons parlé dans l’article précédent : l’exploitation de la misère sexuelle des hommes. Il rappelle à juste titre que les femmes utilisent leurs charmes pour produire de l’audience, et se moquent des femmes qui déplorent cette sexualisation en expliquant qu’il est impossible de désexualiser cela, que cela provient des hormones, et que vouloir combattre cela revient à essayer de faire « pousser des cheveux sur la tête de Bruno le Salé ». La vidéo prise en elle-même semble plutôt cohérente, du point de vue de la morale de droite « néo-conservatrice ». Cependant, lorsqu’on élargit le champe d’étude et que l’on s’intéresse à la vidéo « Les travailleuses du sexe », on est surpris de le voir embrasser le discours des féministes abolitionnistes. Il frise le ridicule lorsqu’il leur attribut des contradictions en citant les féministes pro sexe, sans voir qu’il parle de deux mouvements opposés. Il met même au défit les féministes pro sexe de « regarder dans les yeux les victimes de la prostitution et leur dire qu’elles sont libres », sans comprendre que la liberté induit de pouvoir se prostituer, quand se prostituer n’induit pas la liberté. Dans cette vidéo donc, il combat l’objectification de la femme, cette hyper sexualisation (capitaliste, évidemment) qui conduirait à la « perte de valeur » et la « déshumanisation ». Il va jusqu’à dire que des « insultes, harcèlement, viols et meurtres » en découlent. Quid des hormones ? Le fait massif et absolu de la sexualisation est désormais un choix ou une aliénation des femmes, qui « influence les jeunes filles ». Cela vous rappel les discours de grands parents sur la violence dans les jeux-vidéos et la musique ? C’est normal.
Par ailleurs, et comme j’aime à le rappeler souvent, cet archétype de discours de droite réactionnaire est encore la nostalgie d’une époque fantasmée.

C’est la décadence (concept jamais expliqué) qui conduit au « travaille du sexe », nouvelle lubie du progrès ? Ridicule, les maisons closes ont été interdites en France en 1946, par la loi Marthe Richard. À cette époque, le progrès était justement de fermer ces établissements de « débauche organisée et patentée ». La notion de travail était tout à fait présente au sein de ces maisons closes, et les mineures n’ont pas attendu 2021 et les teintures de cheveux bleues pour se prostituer, aussi triste que cela puisse être.

Un autre point interpelle : l’exploitation de la misère sexuelle. Alors qu’il aime parler de Courbe de Gini ou de l’effet Pareto, j’aimerai savoir quelle solution il trouve à celle-ci. Car jusqu’à présent, la meilleur chose qui soit arrivée aux exclus du marché du sexe, c’est bien la prostitution. Qu’y a-t-il de plus beau qu’une femme qui accepte un damné de la chaire dans son lit contre rétribution ? Une femme qui le ferait gratuitement ? Dans quel monde vit-on !

Une attaque sur Onlyfan pourrait passer pour légitime : là où la prositution vend du sexe, Onlyfan vendrait une relation. On le voit lorsque des femmes acceptent des rendez-vous (sans sexe) contre de l’argent. Que ce serait, en quelque sorte, une vaste escroquerie. Si Valek nous rappelle dans ses vidéos que les hommes peuvent sexualiser tout et n’importe quoi, il est aussi vrai qu’il leur est possible de bâtir mentalement des relations inexistantes dans tous les domaines :

  • Chez les prostituées « traditionnelles » avec Emma Becker, qui raconte lors de son expérience dans une maison close tous ces « hommes amoureux de filles qu’ils ont payées, précisément pour ne pas les aimer ».
  • Le porno traditionnel : « Le pouvoir qu’exercent les actrices sur leurs admirateurs flirte parfois avec de l’abus de faiblesse. John Smith, le fan de Sofia, reconnaît avoir dépensé beaucoup d’argent pour les actrices. « Je me suis fait avoir comme, je pense, la majorité des fans. » Au bout du fil, il raconte « l’engrenage » qui l’a amené à dépenser des centaines d’euros : « Avec l’une, ça s’est déclenché trois ou quatre mois après les premiers échanges. Ça a commencé par « J’ai perdu ma coque d’iPhone. » Et puis « J’t’aime bien, t’es particulier, t’es spécial. J’aimerais bien te voir. » Et moi, comme un couillon, je me suis dit : « Merde, moi, je suis capable de séduire une fille comme ça ? » Une fois que tu as commencé, c’est fini » Judy, Lola, Sofia et moi, Robin D’ANGELO.
  • Pour les cam girls, Néphael raconte comment un fan était persuadé d’être en couple avec elle alors qu’elle ne communiquait pas avec lui

Pour conclure, dans cette histoire, que les femmes soient vues comme victimes ou bourreaux, Onlyfans ne fait que « fluidifier le marché ». Il est un thermomètre, un signe. Si les femmes sont des victimes de la sexualisation et de la marchandisation de leurs corps, alors cet outil les met à l’abri. Si elles sont des bourreaux, alors cette arme redoutable, implacable, doit tirer ses victimes de leur torpeur et leur déchéance hérotico-morale.

Attaquer Onlyfans, c’est vouloir ignorer la réalité, l’acte des lâches. « Vous pouvez ignorer la réalité, mais pas les conséquences d’ignorer la réalité » disait Ayn Rand.

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