Information et Être [TNT 10]

“Maintenant ils croient tous, même avec désespoir, à l’être. Mais comme ils ne peuvent pas s’en saisir, ils cherchent des raisons pour savoir pourquoi on le leur retient : « Il faut qu’il y ait là une apparence, une duperie qui fait que nous ne pouvons pas percevoir l’être : où est l’imposteur ? » « — Nous le tenons, s’écrient-ils joyeusement, c’est la sensualité ! Les sens, qui d’autre part sont tellement immoraux… les sens nous trompent sur le monde véritable. »”

Nietzsche, Crépuscule des idoles

Chaque culture a ses possibilités d’expression nouvelles qui germent, mûrissent, se fanent et disparaissent sans retour.

Oswald Spengler, Le déclin de l’Occident

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Dans l’histoire de la philosophie occidentale, ce que l’on appelle métaphysique renvoie directement à l’ontologie, la question de l’Être en tant que physis. Heidegger dira que l’histoire de la philosophie occidentale est celle de l’oubli de l’Être. Pour Heidegger, la philosophie depuis Platon et Aristote se concentre sur les entités particulières et leurs propriétés, plutôt que sur la question plus fondamentale de ce que signifie “être” en soi. Cela signifie que les philosophes ont tendance à se concentrer sur les “étants” (des choses qui sont, comme des tables, des personnes, des idées, etc.) plutôt que sur l'”être” lui-même. Cet article aura alors pour but de montrer que, loin d’être oublié, il fut seulement réinterprété et on peut encore aujourd’hui trouver un angle pour l’aborder en utilisant l’Information.

Qu’est-ce que l’Être ? Ça peut paraître compliqué de l’aborder de but en blanc et des penseurs comme Heidegger vont nécessairement sembler opaques, car dès lors qu’on souhaite penser les choses à un degré d’abstraction suffisant, il nous faut de nouveaux mots. Il me semble nécessaire de partir du particulier pour aller vers l’universel. Les premiers philosophes présocratiques ont pu simplement observer un phénomène assez intrigant qui veut que lorsqu’on féconde une femme, un être en devenir se crée qui voit l’apparition d’un bébé qui deviendra plus tard un adulte puis finalement un vieillard – s’il a la chance de ne pas trouver la mort avant. Certains comme Spengler dresseront même un parallèle avec les cultures humaines.

Mais comment est-ce qu’on passe de rien à quelque chose qui apparaît, croît et meurt ? En le rapportant à toute chose comme les animaux, les végétaux puis la Terre et les astres, on obtient une pensée abstraite de l’être et du devenir. À défaut de pouvoir tout expliquer, on peut commencer à les penser.

Alors, les philosophes et les poètes useront tous deux de mots qui pourraient nous sembler un peu naïfs aujourd’hui. Hésiode comme Aristote verront l’amour comme ce qui donne le lien et le mouvement aux choses. Anaxagore et Aristote parleront de l’Intelligence comme d’une « machine pour faire le monde ». Les astres seraient doués d’amour et d’intelligence ? Ça nous paraît farfelu et trop anthropomorphique, car ce sont des mots du langage courant qu’on utilise pour qualifier des sentiments et actions humaines. Pire encore, certains trouvent un malin plaisir à utiliser des mots qui ont un sens communément admis par leurs pairs de façon totalement différente. Par exemple, Parménide parlera de physis pour parler de l’être comme seule réalité véritable, et que tout le reste n’est que manifestation de cette réalité unique et indivisible. Cette conception de la physis est très différente de celle qui prévalait à l’époque de Parménide, qui était liée à l’idée de nature et de développement autonome des choses. De la même façon, s’ils sont d’accord sur l’importance du logos dans la création du monde, chacun en a sa définition personnelle. Héraclite le voit comme l’ordre et le mouvement qui régissent l’univers alors que, pour Parménide, le logos était lié à l’idée de raison et de vérité, et il considérait que la connaissance de la vérité était accessible uniquement par la pensée.

Pour Héraclite, tel que l’a compris Popper, « la vérité est d’avoir saisi l’être essentiel de la nature, de l’avoir conçue comme implicitement infinie, comme le processus même ». Par contraste, le célèbre poème de Parménide affirme la réalité unique de l’être, qui ne meurt, ni ne naît, ni ne devient. Et pour Platon, comme on le sait par le Sophiste, nous avons besoin et de l’être et du devenir, car si la vérité est liée à l’être, à une réalité stable, nous ne pouvons concevoir ni la vie, ni la pensée, si nous écartons le devenir.

Ilya Prigogine, La Fin des certitudes

Bien souvent, ils disent la même chose différemment. Parfois, ils évoquent des choses similaires partiellement. Souvent, ils sont en désaccord marginalement. Dire par exemple que l’existence précède l’essence ou que l’essence précède l’existence n’a pas beaucoup de valeur dès lors qu’on comprend que nous avons à faire à une boucle où les deux vont nécessairement interagir. Mais le reproche principal que formulera Heidegger, et qui l’amènera à appeler au dépassement, voire la destruction, de la philosophie occidentale, repose sur la conception de l’Être. Chez Parménide, l’Être est éternel et immuable, tandis qu’Aristote, dans son ouvrage sur la métaphysique, soutenait que l’être était composé de substances individuelles qui pouvaient changer et évoluer au cours du temps. La vision d’Aristote a établi les bases pour la tradition métaphysique occidentale qui a dominé la philosophie depuis. Heidegger considérait que cette approche avait masqué la compréhension originelle de l’être et du monde, et appelait à une réappropriation de cette compréhension fondamentale.

On pourrait alors résumer les choses ainsi. Il existe une source de création immatérielle qu’on appellera par exemple l’Être chez Parménide. Cette dernière va constituer l’ousia de la matière, l’essence, qui va mettre en forme et ordonner la matière selon des lois. L’ensemble de ce qui est a donc une existence, sera appelé l’Étant, et formera un tout, comme le pensera Héraclite. Mais ce tout se divise en différentes entités, les étants, qui ont leur essence et leur existence propre en acte, dès lors qu’ils existent réellement. Il est possible de distinguer différents types d’étants, en fonction de leur mode d’existence. Ainsi, certains étants peuvent être considérés comme étant des étants de fait, c’est-à-dire des étants qui existent indépendamment de notre perception ou de notre pensée, comme les objets du monde physique ou les êtres vivants. D’autres étants peuvent être considérés comme étant des étants de vérité, c’est-à-dire des étants qui ont une existence indépendante de leur manifestation concrète, comme les idées ou les concepts. Cela poussera Platon à imaginer un monde sensible et un monde intelligible. Ces étants, de fait, vont alors avoir la capacité d’agir dans le monde sensible et de comprendre ses lois, grâce au logos qui va les amener à créer du sens, par exemple, en créant des catégories, générant ainsi de l’information. Platon pensera, lui, que nous nous connectons au monde des idées par le logos. Chaque étant disposant d’une essence et une existence propre, il sera au monde de façon différente. Pour Aristote, le propre de l’essence humaine sera d’être doué de raison, et Heidegger opposera à l’idée d’homme raisonnable son concept de Dasein, l’être existant en tant qu’être humain, qui a pour particularité existentielle d’être conscient de sa finitude et la capacité de se poser des questions sur lui-même et sur le monde. On obtient alors une boucle donnant un monde en mouvement et changeant perpétuellement. Platon y verra l’œuvre d’un démiurge. Le Christianisme amènera de son côté l’idée d’un créateur, d’un début et d’une fin. 

Ainsi de toi, mon petit homme. Dieu te fait naître, te fait grandir, te remplit successivement de désirs, de regrets, de joies et de souffrances, de colères et de pardons, puis Il te rentre en Lui. Cependant, tu n’es ni cet écolier, ni cet époux, ni cet enfant, ni ce vieillard. Tu es celui qui s’accomplit.

Antoine de Saint-Exupéry, Citadelle

Nous n’avons jamais fait qu’affiner ces prémisses qu’ils ont mis en avant. On en parle alors aujourd’hui en des termes un peu différents et plus scientifiques. John Wheeler, à l’aune de la physique quantique, parlera de la Physique, l’Information et l’Observateur-Participant.

La physique donne naissance à l’observateur-participant ; l’observateur-participant donne naissance à l’information ; et l’information donne naissance à la physique.

John Archibald Wheeler

On comprend mieux comment tout cela fonctionne, mais on ne dit rien de fondamentalement différent. On sait aujourd’hui, grâce aux formidables travaux d’Ilya Prigogine, qu’on trouve dans l’Univers des entités dont le rôle va conduire à une optimisation de la production d’entropie, ou dissipation d’énergie, et qu’elles vont tenter de s’assembler le plus efficacement possible pour atteindre ce but. Grâce aux travaux d’Eric Lutz et son équipe, on sait aussi de façon empirique à présent que l’entropie informationnelle est intimement liée à l’entropie thermodynamique, et qu’une structure dissipative va réduire sa propre entropie en optimisant sa façon de s’assembler, donc gagner en ordre.

Qu’est-ce que l’information

Qu’appelle-t-on information, ici présent ? Dans la théorie de l’information, qui a été proposée en 1948 par le mathématicien Claude Shannon, l’information est comprise en tant que quantité, des bits, mais les données sont aussi sémantiques, en cela qu’elles impliquent des faits. Le type d’information le plus intéressant apparaît lorsque les bits codent des faits, ou lorsque l’information structurelle code des informations sémantiques. C’est ce que David Chalmers appelle l’information symbolique. Par exemple, la séquence de bits 110111 (information structurelle) dans une certaine zone de la mémoire d’une base de données – ou sur une carte perforée – peut encoder le fait que votre âge est de vingt-cinq ans (information sémantique).

Une carte perforée illustre les informations structurelles, sémantiques et symboliques.

L’information symbolique est le type d’information utilisé par la science moderne des données. Nos bases de données, nos systèmes informatiques transportent des informations sur le monde, et les bits codent des faits. Mais cette information symbolique est également présente dans notre langage. Une chaîne de lettres, comme « vous lisez mon article », encode un fait sur le monde. Le langage, dans son ensemble, implique des informations symboliques.

Les messages eux-mêmes forment un motif, une organisation. En effet, il est possible de considérer les séries de messages comme ayant une entropie à l’égard des séries d’états du monde extérieur. De même que l’entropie est une mesure de désorganisation, l’information fournie par une série de messages est une mesure d’organisation. En fait, il est possible d’interpréter l’information fournie par un message comme étant essentiellement la valeur négative de son entropie, et le logarithme négatif de sa probabilité. C’est-à-dire, plus le message est probable, moins il fournit d’information. Les clichés ou les lieux communs, par exemple, éclairent moins que les grands poèmes.

Norbert Wiener, Cybernétique et société

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L’Information est l’Être

La façon particulière de s’assembler d’une structure dissipative va être capturée dans une forme de blueprint informationnel qui sera son être permettant de générer l’étant qu’elle est. Ce que nous avons appelé l’être n’est en fait rien d’autre que l’information. Vos gènes contiennent une information génétique ordonnée qui permet de donner un organisme via l’ontogenèse. Les gènes vont donc dicter la façon de s’assembler de l’organisme et influencer son développement. Ils contiennent l’information qui sera le blueprint de votre organisme. Cette information est celle d’un homme en puissance ou en devenir.

De mon côté, j’affirme alors que tout étant est une structure dissipative ou appartient à une structure dissipative et va donc agir ou permettre l’action dans le monde sensible, qui forme un tout composé de tous les étants, dissipant ainsi l’énergie. Ils ont effectivement une finitude liée à ce rôle qui relève de l’entropie pouvant être comprise comme la perte d’information les conduisant à la mort, la fin de leur existence. Plus que le Dasein, ce qui m’intéresse est l’être existant en tant que système formé par les humains, comme les sociétés humaines, qui vont, en réalité, relever de la symbiose avec d’autres types d’étants. Ces autres types d’étants pouvant être des animaux, comme les chevaux permettant de se déplacer, mais, encore plus, les étants qu’ils créent via la technique, qui amènera les voitures à remplacer les chevaux, lesquels n’auront plus qu’une place marginale dans ces systèmes. Fonctionnant sur un modèle cybernétique, ces systèmes vont former un tout disposant de son propre désir, de sa propre intelligence et va chercher sa propre puissance.

En s’appuyant alors sur des termes relevant de la thermodynamique et de la théorie de l’information, on obtient une nouvelle trinité qui est l’Algorithme, L’Information et l’Assemblage. Et on pourrait réduire tout cela à l’Énergie, l’Information et la Matière, mais, pour simplifier, je parlerais de l’Action, L’Information et l’Ordre. Et comme une image vaut mille explications, je vous ai concocté un schéma mettant en avant comment ces 3 domaines interagissent pour ne former qu’une seule et unique chose. Et c’est pourquoi l’entropie sera une mesure de la dissipation d’énergie, de la perte d’information et du désordre tout en même temps.

“En outre, c’est la quantité physique d’action qui est quantifiée par la constante de Planck h. Cela peut être considéré comme une indication que l’action devrait avoir un statut existentiel plus élevé que l’espace, le temps ou la matière. Bien entendu, il n’est pas évident de savoir si le concept d’action tel que nous le comprenons intuitivement et la quantité physique qui a la dimension de l’énergie par le temps et qui est appelée “action” sont une seule et même chose, ou s’ils ont un lien quelconque. Le fait que les physiciens utilisent le mot “action” pour désigner cette quantité pourrait être une coïncidence trompeuse. Pourtant, la notion intuitive d’une action proportionnelle à l’intensité (compréhension intuitive de l’énergie) et au temps ne semble pas déraisonnable.”

Valentin Turchin, The Cybernetic Ontology of Action

On retrouve ici plus ou moins ce que Heylighen avait mis en avant en tentant de capturer comment un individu appréhende le monde via un système cybernétique. Francis Heylighen est un théoricien de la cybernétique et de la théorie des systèmes qui a beaucoup écrit sur la manière dont les individus et les systèmes construisent leur compréhension du monde.

Dans son travail de 2000 intitulé “Foundations and methodology for an evolutionary world view: A review of the principia cybernetica project”, explique que la vision du monde d’un individu est façonnée par un principe cybernétique qui implique une intégration de diverses théories, notamment l’évolution, l’auto-organisation, les systèmes et la cybernétique.

Selon Heylighen, cette vision du monde repose sur une ontologie de processus, où une séquence d’actions élémentaires produit des formes d’organisation de plus en plus complexes par le biais de la variation, de la sélection et de la transition métasystème. C’est un processus dynamique et évolutif qui s’adapte constamment en réponse à l’environnement.

Sur le plan épistémologique, Heylighen adopte une approche constructiviste et évolutive : les modèles sont construits par les sujets pour leurs propres besoins, mais subissent une sélection par l’environnement. Cela signifie que notre compréhension du monde est façonnée non seulement par nos propres perceptions et interprétations, mais aussi par les contraintes et les défis de l’environnement dans lequel nous vivons.

Sur le plan éthique, Heylighen prend la “fitness” (la capacité d’un individu à survivre et à se reproduire dans son environnement) et la continuation de l’évolution comme la valeur fondamentale, et en dérive des directives plus concrètes à partir de ce but implicite.

Extrait du livre “The beginning and the end” de Clément Vidal, reprenant les travaux de Heylighen (2000)

S’il est aisé d’observer que, dans la nature, tout est en mouvement, apparaît, croît et disparaît, le but des plus grands philosophes sera toujours de faire preuve de la plus grande abstraction afin de tenter de comprendre ce qui sous-tend la réalité. Les empiristes feront le choix de s’arrêter au domaine de l’expérience et des sens, s’inscrivant ainsi comme les héritiers des philosophies d’Épicure et de Lucrèce, qui ont tous deux valorisé l’expérience sensorielle comme source de connaissance.

Cependant, Aristote dira que la philosophie est supérieure à la science, en cela que la science, la physique, ne peuvent qu’étudier les accidents, mais pas comprendre ce que sont les choses en soi, l’être des chose, la métaphysique. Mais si l’être est l’information, comme on le défend ici, alors l’expérience est déjà une façon d’accéder, via les accidents, à une facette du monde métaphysique de l’information. Par la connaissance, on parvient à obtenir une meilleure compréhension de l’essence des choses. Par exemple, on sait aujourd’hui comment la génétique fonctionne et génère des organismes à partir d’information.

Descartes, dans ses méditations métaphysiques, va, lui, tenter de faire abstraction des sens pour atteindre, autant que faire se peut, le stade de l’existence statique où seule la pensée règne. « Je pense, donc je suis ». Ça pense et il y a un sujet à cette pensée, le « je ». On observe alors que faire preuve d’abstraction revient à faire une introspection qui nous permet de remonter notre schéma en sens inverse. Nous faisons abstraction de l’expérience et de l’action afin d’atteindre le stade de l’existence. Les existentialistes, dont Heidegger, qui refusera pourtant cette étiquette, continueront ce travail en développant une pensée élaborée sur ce que signifie la deuxième partie de la phrase, « je suis », et ce qu’on appelle l’existence.

Kant ira un peu plus loin, puisqu’il en arrivera à la conclusion que, même dans cet état de méditation métaphysique, nous avons encore conscience de lois physiques, l’espace et le temps, qui nous offrent un cadre de pensée. Existent-elles réellement ou est-ce simplement là des catégories que nous construisons pour donner un sens au monde qui nous entoure, mais qui nous cachent la réalité des choses ? Est-ce qu’il y aurait une chose en soi derrière cela qui nous serait inaccessible ? Kant répond que ce ne sont que des catégories et qu’il existe des choses en soi appartenant au monde, des noumènes qui sont inaccessibles à l’entendement humain. Il nous serait impossible de connaître ce qui constitue l’essence d’une chose et son être. Les concepts et catégories que nous utilisons pour comprendre le monde seraient en réalité des constructions de notre esprit, et ne peuvent pas être appliqués à une réalité en soi qui serait indépendante de notre pensée. Il inverse ainsi le rapport traditionnel entre le sujet et l’objet.

Dans la philosophie traditionnelle, le sujet est considéré comme étant celui qui perçoit et connaît l’objet, qui est considéré comme étant indépendant de la perception du sujet. Ainsi, l’objet est considéré comme la source de la connaissance, tandis que le sujet est considéré comme étant passif, réceptif à l’information fournie par l’objet. Cependant, selon Kant, ce rapport entre le sujet et l’objet est inversé : c’est le sujet qui impose des structures cognitives (comme les catégories et les schèmes) à la réalité perçue, plutôt que l’objet qui fournit des informations brutes au sujet. Ainsi, le sujet n’est plus considéré comme passif, mais plutôt comme actif, construisant activement sa propre réalité à travers les structures cognitives qu’il impose à l’expérience.

La réalité serait alors co-construite par l’intermédiaire d’un observateur-participant pour reprendre les termes de John Wheeler qui, plus que quiconque, attribuera une place de choix à l’information. Mais peut-on faire le lien entre la physique quantique de Wheeler, les structures dissipatives de Prigogine relevant de la thermodynamique et de la théorie de l’information de Claude Shannon ? Oui, via l’idée de micro-états et macro-états.

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Mécanique quantique, thermodynamique et théorie de l’information

Les micro-états et les macro-états sont des concepts clés de la physique statistique, en particulier dans l’étude des systèmes thermodynamiques. Ils permettent de décrire les différentes configurations possibles d’un système.

Un micro-état est une configuration spécifique des particules d’un système, incluant leur position et leur vitesse (ou moment) à un instant donné. Chaque micro-état représente une réalisation particulière des éléments constitutifs du système. Dans un gaz, par exemple, un micro-état décrirait la position et la vitesse de chaque molécule de gaz.

Un macro-état, en revanche, est une description globale d’un système en termes de quantités macroscopiques, telles que la pression, le volume, la température ou l’énergie interne. Un macro-état ne donne pas d’information sur les positions et les vitesses individuelles des particules, mais décrit plutôt l’état du système dans son ensemble.

Pour vous donner un exemple parlant, considérez le corps humain comme un système thermodynamique. Les macro-états pourraient inclure des paramètres macroscopiques tels que la température corporelle, la pression artérielle, le rythme cardiaque et la respiration. Ces mesures donnent une description globale de l’état du corps humain, sans donner d’informations sur les détails à l’échelle microscopique.

En revanche, les micro-états dans le contexte du corps humain pourraient représenter les positions et les vitesses de toutes les molécules, les cellules et les autres constituants du corps à un moment donné. Par exemple, un micro-état pourrait décrire la position et la vitesse de chaque molécule d’eau, de chaque protéine, de chaque ion, etc. dans le corps. Il serait extrêmement complexe et pratiquement impossible de connaître et de décrire tous ces détails pour le corps humain réel.

Dans cet exemple, plusieurs micro-états différents pourraient donner lieu au même macro-état. Par exemple, il peut y avoir de nombreuses configurations différentes des molécules et des cellules dans le corps qui donnent lieu à la même température corporelle, la même pression artérielle, etc.

De la même façon, dans la mécanique quantique, la fonction d’onde est un concept clé qui décrit les états quantiques possibles d’une particule ou d’un système de particules. La fonction d’onde contient toutes les informations sur l’état quantique d’un système et permet de calculer les probabilités de différentes propriétés observables, comme la position et l’élan des particules.

Dans la physique statistique, et, en particulier, lorsqu’on traite des systèmes quantiques, on peut établir un lien entre la fonction d’onde et les micro-états. Chaque micro-état représente une configuration spécifique des particules du système, y compris leur position et leur élan. Dans un système quantique, ces informations sont contenues dans la fonction d’onde.

La théorie de l’information, développée principalement par Claude Shannon dans les années 1940, est une branche des mathématiques et de l’ingénierie qui traite de la quantification, du stockage et de la communication de l’information. Un concept clé de la théorie de l’information est l’entropie de l’information, qui mesure l’incertitude associée à une variable aléatoire ou à un ensemble de données.

Le lien entre les micro-états et la théorie de l’information peut être établi à travers le concept d’entropie. En physique statistique, l’entropie est une mesure du désordre ou de la désorganisation d’un système. Plus il y a de micro-états associés à un macro-état donné, plus l’entropie du système est élevée. Il existe une analogie entre l’entropie en physique statistique et l’entropie en théorie de l’information. Dans les deux cas, l’entropie mesure le degré d’incertitude, de désordre ou de désorganisation d’un système. En physique statistique, cette incertitude provient du nombre de micro-états associés à un macro-état donné. En théorie de l’information, l’incertitude provient de la distribution des probabilités associées aux différentes valeurs de la variable aléatoire.

Dans certains contextes, les concepts de la théorie de l’information sont directement appliqués à la physique statistique et vice-versa. Par exemple, l’entropie de l’information est utilisée pour quantifier la complexité des systèmes thermodynamiques et pour analyser les processus de transfert d’information dans les systèmes complexes. De même, les concepts d’entropie et de micro-états en physique statistique peuvent être utilisés pour étudier les problèmes de compression de données et de communication en théorie de l’information.

On peut donc conceptuellement identifier un lien entre ces différents objets scientifiques. Cela donnera lieu au champ d’étude de la… « thermodynamique de l’information quantique », tout simplement. Il existe un consensus sur le fait que la combinaison de la mécanique quantique, de la théorie de l’information et de la thermodynamique offre un cadre précieux pour étudier les systèmes quantiques du point de vue de l’information et de l’énergie. Les chercheurs ont développé des modèles et des théories pour décrire les machines thermiques quantiques, les processus de calcul quantique et les limites fondamentales de la conversion d’énergie et d’information dans les systèmes quantiques.

Cependant, il existe également des questions ouvertes et des défis qui font l’objet de recherches actives et de débats. Par exemple, la compréhension précise du fonctionnement des machines thermiques quantiques et de l’équilibre entre l’énergie et l’information dans ces systèmes est un sujet en cours d’étude. De plus, l’exploration des limites fondamentales du calcul quantique en relation avec la thermodynamique est un autre domaine de recherche actif.

Tous ces différents domaines vont nous renseigner sur les conditions du processus à l’œuvre. Mais si on veut se donner pour tâche de comprendre ce qu’est l’Information avec un I capital, la materia prima des scolastiques ou la substance, nous devons nécessairement passer par la philosophie. Je vous propose alors de philosopher à partir de ce schéma et tenter d’en comprendre les implications métaphysiques et, en bon naïf attardé que je suis, je ne reculerai même pas devant la question de Dieu.

Dans la plupart des histoires de la philosophie, il y a un « avant Kant », où les philosophes se jugent libres de spéculer à propos de Dieu, du monde, de l’âme humaine, et un « après Kant », où, sauf quelques naïfs attardés, ils ont appris la leçon de la finitude humaine à qui est interdite de faire comme si elle pouvait bénéficier d’une intuition directe de ces réalités ultimes, et qui doit reconnaître que « des pensées sans contenu intuitif sont vides ». Whitehead ne construit pas (à la manière par exemple des philosophes « idéalistes » post-kantiens) une machine argumentative propre à justifier son infraction de l’interdit. Il lit Descartes, Spinoza ou Leibniz, et Kant lui-même, comme s’il s’agissait de ses contemporains, comme s’il ne savait pas que la métaphysique n’est plus qu’un monument historique légué par des géants ignorant les contraintes aujourd’hui célébrées de l’humaine finitude.

Isabelle Stengers, Penser avec Whitehead

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