Esprit faustien et redpill (1/8)

J’ai, par le passé, utilisé indifféremment les termes de Droite Prométhéenne, Faustienne ou Vitaliste. Je voudrais revenir sur ces termes rapidement et les clarifier, car ils ne sont pas tout à fait interchangeables, et je ne crois pas qu’ils puissent tous se prêter à définir un courant politique. Dans ce premier article, je commencerai par le terme “faustien”, qui renvoie plus à une disposition d’esprit, une métaphysique, plutôt qu’une politique. Qu’est-ce que c’est l’esprit faustien ?

Esprit faustien

Le terme “faustien” renvoie à une nouvelle anonyme. Reprise par Goethe, elle met en scène le Dr. Faust, un médecin ayant réussi socialement, mais qui, atteint d’un profond ennui, vend son âme au diable afin d’obtenir toute la connaissance et pour expérimenter les plaisir matériels. En d’autres termes, il fait le choix du corps au détriment de l’esprit, de la recherche de Dieu.

L’esprit faustien est un terme proposé par Oswald Spengler. Pour lui, l’Occident est faustien en cela qu’il s’est lancé dans une quête de connaissance du monde matériel, tel le Dr. Faust pactisant avec le diable et tournant le dos à Dieu. Il voit cela comme une mauvaise chose alors que je le vois personnellement comme quelque chose de positif. Spengler est un pessimiste indéfini, il pense que l’Occident est en déclin et qu’on ne peut rien y faire, je suis un optimiste défini, je crois en un avenir positif dès lors qu’on identifie les problèmes et qu’on pense un plan pour les régler.

Athènes ou Jérusalem

Au final, on pourrait réduire ce choix entre Athènes et Jérusalem, la raison ou la foi, Satan ou Dieu et in fine c’est faire le choix de s’inscrire dans la continuité ou en rupture avec les Lumières. Cependant, affirmer qu’on expliquera tous les phénomènes observés par la raison, n’est-ce pas faire preuve d’une foi en la raison ? À l’inverse, pourrait-on sincèrement croire en une chose qui nous semble en désaccord avec la raison ? Est-il alors possible de résoudre cette tension faustienne en réconciliant Athènes et Jérusalem ? Si la foi n’est pas raisonnable alors elle rend la croyance impossible, et si elle est en tout point raisonnable alors elle n’est rien d’autre que la raison et n’a pas lieu d’être. Ainsi, la foi se doit d’être une intuition, en accord avec les connaissances actuelles, proposant des explications rigoureuses pour les phénomènes encore inaccessibles à la raison. Elle peut ainsi se muer en une puissance téléologique qui va devenir un moteur pour le dépassement.

Je crois que c’est la conclusion à laquelle est arrivé l’ancien associé d’Elon Musk, Peter Thiel dont les buts avoués sont de sortir de ce qu’il perçoit comme une impasse générée par les Lumières et retrouver le rythme de progression scientifique et technologique que l’on a connu au début du siècle dernier. Il déplore le fait que la technologie n’avance plus depuis 30 ans et il attribue cela à un manque d’engouement lié à une peur que cette dernière soit à l’origine de l’émergence d’une IA forte qui nous rendrait obsolètes. C’est ainsi la perte de foi dans la technologie permettant un avenir radieux qui l’empêche de progresser. Pourquoi passer 80 heures par semaines au bureau si on pense que notre tâche n’amène rien de bon ?

Il défend alors un christianisme “hétérodoxe”, loin de tout bio-conservatisme, qui réconcilie Athènes et Jérusalem. Comme le souligne Pascal-Emmanuel Gobry, le christianisme est pour lui une façon de penser qui s’est répandu sur le monde avec deux idées fondamentales qui sont que l’avenir pouvait être radicalement meilleur que le passé et que les humains avaient pour mission de régner sur la création et de changer le monde ici et maintenant. Contrairement à Pierre Manent qui pense que la notion de progrès était déjà présente chez les Grecs, il met en avant que l’idée de progrès, reposant sur une vision du monde linéaire, provient du christianisme et que les humains pouvaient faire la différence et apporter un avenir meilleur. Le but de Thiel est donc de s’inscrire en rupture avec les Lumières en faisant renouer le christianisme avec le progrès technologique, la foi avec la raison. Pour lui, la foi, en plus de son rôle téléologique donnant une direction, aurait quelque chose à nous apprendre sur la nature humaine et la cité humaine. Les événements relatés dans La Bible viendraient nous renseigner sur des facettes de notre existence que la science peine à aborder, des questions qu’elles auraient volontairement mis de côté.

Je confesse pour ma part une foi dans le matérialisme. J’ai tendance à penser, comme Einstein, que la Lune est toujours là quand personne ne la regarde ; et sur la question de la violence inhérente à nos sociétés à laquelle Thiel s’intéresse, j’estime en avoir appris plus encore à la lecture de livres comme La haine orpheline de Peggy Sastre qui attribue ce besoin d’en découdre – alors même qu’on vit dans un confort matériel sans précédent – à nos gènes hérités du pléistocènes qui commandent de tels comportements plutôt que dans la Bible. Cependant, même si je ne crois pas que toutes les réponses soient dans les textes sacrés, je pense effectivement qu’il y a une facette de notre existence que le darwinisme seul ne saurait expliquer. Si l’existence d’un Dieu tel que décrit dans la Bible et un arrière monde me semblent quand même superflus pour aborder cette question, je trouve chez certains présocratiques grecs une perception intuitive du monde assez remarquable quand on l’évalue à l’aune de nos connaissances actuelles. Ainsi, entre Athènes et Jérusalem, je choisis Athènes, pas seulement pour sa raison mais aussi pour sa poésie où s’exprime l’intuition et la foi.

Être Faustien dans un monde sans Dieu

Orphelin de Dieu et du dualisme, la tentation faustienne n’aurait donc plus de sens pour nous modernes ? N’y a-t-il pas une chose qu’on puisse appeler Dieu ? Et, même au sein du monde moderne, sans Dieu, n’y-a-t-il pas une façon d’être faustien ?

On voit toujours des gens aujourd’hui qui, au nom de l’antiracisme ou la préservation d’une Terre, hissée au rang de déesse, se mettent en travers de connaissances, veulent dicter notre comportement et réduire notre capacité d’action et d’accès au biens et plaisirs matériels. Plus qu’une foi, ils veulent nous imposer leur dogme. Et je pense que l’esprit faustien moderne réside dans ce choix de s’opposer aux dogmes qui vont à l’encontre de la raison. Les gens choisissant de vendre leur âme au diable aujourd’hui sont en premier lieu ceux qui éprouvent le désir d’acquérir des connaissances allant contre la doxa de l’époque et de continuer à vouloir apprécier les plaisirs matériels alors qu’on les culpabilisent et les enjoints à surveiller leur bilan carbone.

Sous l’impulsion de cette tentation faustienne, beaucoup se perdent dans la délectation de la sensation de connaissance procurée par ce qu’on convient d’appeler le “complotisme” qui est une étiquette regroupant tellement de choses différentes qu’elle en perd de son sens. Toujours est-il qu’il existe des gourous à la petite semaine montant des business juteux reposant des visions du monde biaisé qu’ils vendent à des gens crédules avides de connaissances. Ces personnes abusées se créent ainsi leur enfer en vendant leur âme au diable, en lui offrant leur temps d’attention et leur argent.

Cependant, il existe aussi des connaissances tabous, et je parle ici de vraies connaissances produites par une méthode scientifique rigoureuse. Si les deux mondes entretiennent des frontières parfois poreuses, c’est parce que les individus qui y viennent sont souvent portés par la même étincelle initiale. Mais certains sauront faire le tri entre le bon grain et l’ivraie et ne pas verser dans le complotisme – même s’ils seront quand même appelés de la sorte.

On voit alors des mouvements se qualifiant de néo-réactionnaires s’inscrire ouvertement en rupture avec le monde issu des Lumières ; bien souvent des libertariens contrariés ayant compris qu’il n’obtiendront jamais le pouvoir via le suffrage universel. Leurs critiques portent pour l’instant principalement sur la démocratie qu’ils voient comme un système reposant sur une “Cathédrale” issue de la coalition entre les universités et les médias qui impose une façon de penser dogmatique allant contre la raison et la liberté. En d’autres termes, ils restent fidèles à certains idéaux des Lumières. Ils ne font que s’opposer à la foi des écologistes, et des universalistes pour qui l’humanité, la démocratie et l’égalité sont des vaches sacrées et qui préfèrent fermer les yeux sur certains principes de l’évolution plutôt que modifier leur vision du monde. Sous l’influence de Mencius Moldbug, ils ont pris la redpill. Tiré de Matrix, la redpill est le choix que fait Néo de voir le monde tel qu’il est plutôt que de rester dans un confort sécurisant mais faux.

D’autres factions n’ayant pas franchi le Rubicon de l’autoritarisme, dont je fais partie, s’élèvent aussi contre cet illibéralisme et ces fautes contre la raison qui sont professées à longueur de journée. Mais le risque de l’enfer moderne est bien réel pour eux aussi même s’il est d’une autre nature que celui des complotistes assujettis à un gourou. Leur enfer, c’est de se faire potentiellement doxxer et voir leur vie détruite en se faisant renvoyer de leur travail, se faire “cancelled” si ils choisissent de diffuser des connaissances allant contre le dogme. Mais même sans se faire doxxer, la peur qu’une telle chose arrive peut générer des problèmes dans leur cercle amical ou leur relation avec leur conjoint, comme c’est arrivé au compte Twitter A New Radical Centrism qui, bien qu’il ne partage jamais que des études scientifiques, a finalement fermé son compte sans donner de raison mais potentiellement pour régler des problèmes croissant au sein de son couple. Tout cela pour n’avoir su tolérer la bêtise et se sentir le devoir de dire la vérité… les sociétés humaines sont ainsi faites.

“Alors une faculté pitoyable se développa dans leur esprit, celle de voir la bêtise et de ne plus la tolérer.”

― Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet

La redpill commence souvent de cette façon, par cet aspect darwinien. On comprend la théorie de Darwin et on accepte pleinement les conséquences de ce premier principe qui va influencer notre vie. Ainsi, on observe des familles de pensées, pourtant initialement différentes, allant des centristes radicaux aux néo-réactionnaires, lutter ensemble, dans un élan faustien qui affirment pleinement le désir de connaissance.

La séparation majeure entre les centristes radicaux et les néo-reactionnaires va souvent s’opérer sur la question de la vie et de son sens. Pour les darwinistes, la vie et l’évolution, n’ont pas de sens, pas de but. Nous verrons dans le prochain article qu’il existe en réalité un second grand principe qui va influencer la vie qui pourrait relancer la question du sens de la vie, voire de Dieu, ce qui nous forcerait à renouer avec une tentation faustienne dans son acception originelle.

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