De quoi Musk est-il véritablement le nom ?

Nous le rappelons pour ceux qui vivent dans une grotte : le patron de Tesla est donc sur le point de devenir le nouveau propriétaire de Twitter après le rachat de la plateforme pour 44 milliards de dollars (1/6ème de la fortune de Musk, estimé à 268 milliards de dollars selon Forbes).

L’objectif : faire de Twitter « la place publique numérique où les sujets vitaux pour le futur de l’humanité sont débattus ». Pour ce libéral et démocrate convaincu, la liberté d’expression la plus large est seule garante d’une démocratie qui fonctionne et d’un monde qui avance. Pour ce faire, Elon Musk va redéfinir très sérieusement la politique de modération de la plateforme et ce qui pourrait laisser libre court aux discours les plus extravagants. Avec ce rachat, le milliardaire s’invite à la table des géants des réseaux sociaux et de leur vaste pouvoir d’influence.

Un bienfaiteur de l’humanité ?

Mais qu’en est-il vraiment de ses ambitions ? Est-il un bienfaiteur de l’humanité, désintéressé, ou bien un cynique génial au service d’intérêts de classe ?

La meilleure manière de se faire une idée sur une personne est de se poser la question du juste et du bon dans ses actions. Elon Musk est avant tout connu pour ses coups d’éclat, mais le grand public connait moins les ambitions qui sous-tendent les entreprises du Sud-africain.

On a vu que le rachat de Twitter était avant tout lié, selon lui, à la défense de la liberté d’expression afin de faire progresser l’humanité par la libre discussion et le débat. Mais parlons aussi de ses autres entreprises, qui mettent toutes en avant une éthique de progrès : Tesla, qui a pour ambition d’être le chantre de la révolution électrique sur le marché de l’automobile afin de lutter contre les particules fines et les gaz polluants ; Neuralink, qui doit pouvoir permettre à terme de soigner voire d’augmenter les capacités intellectuelles des individus et SpaceX, qui fut créé initialement pour « démocratiser » l’accès à l’espace en réduisant les coûts et en améliorer la fiabilité.

En 2015, SpaceX avait demandé l’autorisation au gouvernement américain de commencer des essais dans l’optique de déployer près de 4000 satellites afin de pouvoir donner accès à Internet à l’ensemble du globe, y compris aux coins les plus isolés.

On peut aussi citer cette incroyable histoire du don de 6 milliards de dollars promis à la World Food Program après que son dirigeant, David Beasley, ait déclaré que 2% de la fortune de Musk pouvait suffire à stopper la faim dans le monde. Ce à quoi Musk a répondu que si Beasley lui expliquait comment 6 milliards de dollars pouvaient mettre un terme à la faim dans le monde, il vendrait des actions Tesla sur le champ. Beasley l’a pris aux mots et Musk a donc versé ce don qui a été dévoilé dans un document de l’US Securities and Exchange Commission (l’organisme fédéral américain de réglementation et de contrôle des marchés financiers), qui ne précise cependant pas les organismes de charité concernés, mais qu’un trust était impliqué dedans.

Un mégalo égocentrique ?

Vraie donation ou montage financier ? Car Elon Musk a aussi sa face plus sombre.

Force est de constater que le natif de Pretoria est rancunier et que son désir de contrôle ne connait pas de limite… Lorsque l’on émet des critiques sur ses projets, son organisation ou ses produits, la contre-attaque ne se fait pas attendre.

C’est ce qu’a vécu John Bernal, ex-employé de Tesla, licencié suite à la publication d’une vidéo sur YouTube montrant les carences du FSD (Full Self Driving) des voitures de la marque. On peut citer aussi l’affaire Tripp, où Musk aurait embauché des personnes pour pirater et espionner Tripp après que ce dernier eut mis en doute les références environnementales de Tesla. L’affaire Vernon Unsworth également, du nom du spéléologue britannique qui, après avoir qualifié de « coup de pub » la tentative avortée de Musk d’envoyer un sous-marin miniature pour aller sauver 12 garçons thaïlandais bloqués dans une mine, avait été qualifiée par Musk de « pedo guy » sur son compte Twitter…. Mais aussi Richard Ortiz, licencié de chez Tesla après avoir tenté de s’organiser syndicalement avec les United Auto Workers. Et ces découvertes devraient aller en s’accentuant maintenant que Musk prend de plus en plus parti politiquement.

La dernière information en date est cette employée qui avance, preuve à l’appui que Space X lui aurait versé $250,000 pour s’assurer son silence après que Musk lui ait dévoilé son anatomie intime et proposé d’engager une relation sexuelle.

Un juste paraissant injuste ou l’inverse ?

Alors Elon Musk, juste ou injuste ? Pour tenter de répondre à cette question, on peut se plonger
dans La République de Platon. Dans un passage, l’auteur grec nous invite à nous questionner s’il
vaut mieux être juste mais paraître injuste, ou bien paraître juste mais être injuste. Selon lui,
l’injustice ultime serait de paraître juste tout en ne l’étant pas. Si l’on considère que quelqu’un est juste en raison de ce qu’il paraît, que reste-t-il de juste lorsqu’il est dépouillé de cet atour ? Tandis que l’homme qui paraît injuste va devoir se battre longuement, avec rigueur et énergie pour tenter de convaincre et prouver le caractère juste de ses entreprises.

Elon Musk peut paraître dur et violent à certains égards mais est-ce qu’il est agit par ses passions, ou un ordre intérieur ? En d’autre termes, est-ce qu’il se comporte en tyran ou en roi toujours selon les mots de Platon ?

“Mais ce qui s’écarte le plus de la raison, n’est-ce pas aussi ce qui s’écarte de la loi et de l’ordre ?
– Si, c’est clair.
– Or, manifestement, ce qui s’en écarte le plus, ce sont les désirs érotiques et tyranniques ?
– Et de loin.
– Et ce qui s’en écarte le moins, ce sont les désirs royaux et ordonnés ?
– Oui.
– Je crois, par conséquent, que c’est le tyran qui sera le plus éloigné du plaisir véritable et qui lui est propre, et que le moins éloigné, ce sera l’autre.
– Nécessairement.
– Dès lors, repris-je, le tyran vivra la vie la plus désagréable, tandis que le roi vivra la vie la plus agréable.
– Absolument.”

Platon, La République

Elon Musk semble attacher plus d’importance aux tâches à accomplir qu’à ses désirs érotiques. Sa mission, est au-dessus de tout. Lorsque l’on croit dur comme fer à un projet, il est normal de se battre bec et ongles pour le défendre et d’être parfois virulent à l’égard des gens qui n’y croient pas ou qui vous dénigrent.

Elon Musk suit cette logique, mais à la mesure de ses ambitions, de ses passions et de ses (énormes) moyens. Tracer un chemin pour l’Homme de demain, à rebrousse-poil de l’air du temps, ne peut pas se faire sans un acharnement qui peut apparaître comme de la brutalité. Il avoue volontiers en demander beaucoup à ses employés, il peut même aller jusqu’à saluer les ouvriers chinois qui dorment sur leur lieu de travail, mais c’est seulement car lui même fait cela et il en demandera toujours plus à sa propre personne. Il dit lui-même, et je ne sais si c’est entièrement vrai, qu’il ne possède pas de résidence. Il dort soit dans son jet durant les trajets, soit sur son lieu de travail ou chez des amis. De manière générale, et c’est ce que beaucoup de gens ne parviennent pas à comprendre, la possession matérielle l’intéresse peu. Ce qui compte est la mission qu’il se donne, les tâches qu’il a à réaliser.

« Si quelque chose est suffisamment important, vous devez le faire même si les chances de réussir sont minces. »

Elon Musk

Il est hors-norme, et il en est conscient :

« À tous ceux que j’ai offensés, je veux juste dire, j’ai réinventé les voitures électriques, et j’envoie des gens sur Mars dans une fusée. Vous pensiez que j’allais aussi être un mec détendu et normal ? »

Elon Musk


À l’heure où l’Occident perd le sens de l’ambition et de la conquête, où les jeunes américains
préfèrent devenir influenceurs sur les réseaux sociaux pendant que les jeunes chinois rêvent de devenir astronautes, il est parfaitement censé qu’un Elon Musk demeure incompris par beaucoup.

Peter Thiel, cofondateur de PayPal avec Musk dans les années 90, souligne très bien dans son livre Zero to One que les gens talentueux aujourd’hui s’orientent davantage vers des métiers de réagencement du capital, comme la finance et la banque, au détriment des métiers de production et d’innovation. Pour Musk, l’argent n’est pas un but mais un moyen de réaliser les objectifs prométhéens qu’il s’est fixé à travers ses entreprises.

Véritable Léonard de Vinci des temps modernes, Elon Musk n’est jamais à court d’idées. Pour lui, la survie de l’humanité et de la vie sur le très long terme passera par l’exploration du système solaire, de la galaxie et de l’univers, et doit commencer par la colonisation de Mars et de la Lune. Il veut faire aimer le futur en traçant des perspectives et un avenir pour l’humanité. En cela, il est le pire ennemi des collapsologues et des wokes.

Sa vie familiale est en lui-même aussi un acte militant : Alors qu’il a répété à plusieurs reprises et dans différents médias que sa plus grande peur était le décroissement du taux de natalité, Elon Musk aura eu cinq garçons avec sa première épouse, Justine Wilson, avec qui il a été marié de 2000 à 2008, puis un sixième, avec un prénom pour le moins original : X Æ A-12, avec la chanteuse canadienne Grimes.

« J’ai passé beaucoup de temps à parler du taux de natalité […] Cela pourrait être la plus grande menace pour l’avenir de la civilisation humaine. »

Elon Musk

Néoréactionnaire ou vraie démocrate ?

C’est en tout cas en tant que PDG à la tête des Etats-Unis que Curtis Yarvin, figure de proue du
mouvement néo-réac NRx, rêve de voir l’homme le plus riche de la planète. Constitués d’ingénieurs de la Silicon Valley qui estiment que la démocratie et l’égalité ont échoué et qu’elles contraignent la liberté individuelle, ils ont théorisé en réponse le néo-caméralisme. Ce courant de pensée plaide pour l’instauration d’une monarchie hyper-tech dont le royaume serait organisé comme une entreprise, tournée entièrement vers le salut du capitalisme. Le monarque, ou plutôt le CEO, serait choisi par une élite d’actionnaires. Qui mieux que Musk ?

Mais Musk semble lui très attaché à la démocratie. Il se revendique volontairement centriste et confesse être sur le point de voter pour les républicains, alors qu’il a régulièrement voté pour les démocrates par le passé, simplement car les démocrates s’éloignent aujourd’hui des principes démocratiques. Musk sait combien l’information est importante au bon fonctionnement d’une démocratie et il observe que les démocrates sont aujourd’hui atteints du “virus de pensée woke” qui les pousse à désirer un contrôle de plus en plus accru de l’information, quitte à faire bannir de plateformes majeures comme Twitter des comptes pour avoir mis en avant une information réelle mais pouvant influencer le vote en défaveur des démocrates.

Musk est hors norme mais avant tout un humain, et attendre la perfection d’un humain et le rejeter en bloc pour ses fautes en dépit de tout le positif qu’il apporte garantie une attente longue et probablement décevante.

Un génie, un bienfaiteur de l’humanité, un entrepreneur un peu louche qui n’en est pas moins un bourreau de travail qui attend que ses employées partagent sa culture de travail et qui peut se montrer parfois mégalo ou carrément tyrannique et à ses heures perdues un troll qui aime “Own the libs”, Musk est tout ça à la fois.

“Pour rendre Mars habitable, nous devrons d’abord en faire un lieu confortable pour la vie bactérienne. Dans ce livre, nous proposons que l’acte impossible et scandaleux consistant à modifier intégralement l’environnement d’une planète ne pouvait être commis que par un entrepreneur à la réputation quelque peu louche, le genre d’individu dont on dit : « Il n’enfreint jamais la loi mais chaque fois qu’il fait quelque chose, il faut une loi pour l’empêcher de recommencer. ”

James Lovelock, Les âges de Gaïa

Mais avant de voir la paille dans son œil, tâchons d’enlever la poutre qui est dans le nôtre car, en tant qu’humains, nous sommes tous à la fois justes et injustes parfois, quand bien même on nous voudrions n’être que juste. Dénoncer les comportements abusifs de quelqu’un ne fait pas de nous des êtres supérieurs pour autant.

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