Assetisme

Vous vous souvenez de la morale que j’ai proposée dans un article précédent que j’avais nommé Aristo-Archiloquienne ? Big news les gars ! Je lui ai “trouvé” un bien meilleur nom. J’utilise ici les guillemets car j’ai en fait volé ce nom à un inconnu par l’intermédiaire d’Hazukashi officiant ici comme mon petit oiseau (bleu) laissant trainer ses oreilles.

Pourquoi j’avais donné le nom d’Aristo-Archiloquienne initialement ? Je vois en Archiloque et Aristote les incarnations de deux pulsions contradictoires qui se complètent. Il faut appréhender l’humain comme un système cybernétique fait de boucles positives qui vont faire s’emballer ledit système et de boucles négatives permettant une rétroaction venant le stabiliser. Archiloque et Aristote incarnent respectivement ces deux boucles. Archiloque est le système qui s’emballe mue par le désir. Il ne cherche pas la cohérence à travers ses textes. Ils débordent d’émotions et sont empreints de ses passions du jour. Au contraire, Aristote va lui incarner la réflexion introspective qui va questionner ces affects, tenter de les rationaliser et les dépasser, l’intellect. Mais si Aristote peut définir des règles par l’analyse des siècles passés, comme sa façon de dresser des conclusions sur les différents types de gouvernements, il le doit uniquement aux données que ses ancêtres ont créé sous l’impulsion du désir. Ainsi, les deux, ensemble, constituent un système d’apprentissage.

On retrouve ici les éléments constitutifs de la vie selon la définition générique de Stuart Bartlett, laquelle serait une structure dissipative autocatalytique capable d’homéostasie et d’apprentissage. Seulement, d’autres entités entrent dans cette définition. Une société humaine, par exemple, est une structure dissipative autocatalytique puisqu’elle va spontanément se former sous l’impulsion des individus qui la composent ; elle va faire preuve d’homéostasie en cherchant à persévérer dans son être ; démontre une forme d’apprentissage en augmentant ses connaissances par divers biais. La biosphère est elle aussi une structure dissipative et certains chercheurs se demandent sérieusement si on ne peut pas lui attribuer une forme d’intelligence quand d’autres trouvent des ressemblances troublantes entre l’univers et les systèmes d’apprentissages. Il se pourrait donc qu’avec cette définition, Stuart Bartlett ait mis le doigt sur un concept dépassant la simple définition de la vie telle qu’on l’imagine aujourd’hui.

La vie est un système cybernétique collectivement autocatalytique qui maximise la dissipation d’énergie. Pour rappel, la cybernétique est un domaine interdisciplinaire créé par Norbert Wiener qui étudie les systèmes et la manière dont ils sont régulés. Mais le système cybernétique ne fait pas que réguler, en réalité. Il n’est pas seulement conservateur, mais productif. Un système cybernétique fait donc, par nature, preuve à la fois d’homéostasie et d’apprentissage. Il est un système qui va construire l’information. L’entropie étant équivalente au désordre et à la perte d’information, un système construisant l’information augmentera, lui, l’ordre et la néguentropie. Et c’est cela qu’on appelle l’intelligence.

Un être humain est alors lui-même un système cybernétique qui fait partie de ce tout à diverse échelles qui partent de sa famille pour aboutir à l’Univers. Le système global va chercher à maximiser une valeur, la dissipation d’énergie, et les systèmes locaux vont optimiser des valeurs secondaires qui seront toujours, in fine, au service du système principal.

Par exemple, un humain va chercher à maximiser la libération de dopamine car elle constitue le système de récompense produit par notre cerveau. Cette dernière va s’activer principalement pour 5 choses ; manger, avoir des rapports sexuels, dominer nos semblables, capter le plus d’information possible et faire le moins d’effort possible. La maximisation d’importation d’information pour un effort minime, c’est l’optimisation de la dissipation d’énergie grâce à l’intelligence.

Et la dopamine adore la nouveauté ! Nouveau téléphone, nouvelle voiture, nouveau film, nouveau partenaire sexuel… Il suffit que votre regard croise celui d’une potentielle partenaire sexuelle qui vous plait pour que votre cerveau vous abreuve de ce précieux sésame. Un mécanisme tellement puissant que la simple anticipation de ces activités déclenche des pics de dopamine. Cette anticipation, c’est une marque du désir qui a trouvé un objet sur lequel s’appliqué.

De manière générale, on va constamment chercher à trouver un compromis entre l’exploitation et l’exploration. Par exemple, vous devez choisir un restaurant pour votre déjeuner. Vous pouvez aller dans votre restaurant habituel parce que vous le connaissez et êtes sûr d’y trouver la qualité souhaitée, ou bien, vous pouvez vous laisser tenter par un nouveau restaurant qui vient d’ouvrir et qui est peut-être meilleur, mais vous l’ignorez pour l’instant. C’est respectivement l’exploration et l’exploitation. L’exploration permet de collecter des données qui vont être nécessaires à l’apprentissage puisqu’elles vont agrandir le pool de données disponibles à l’exploitation, lui permettant ainsi d’optimiser nos choix. L’exploration est poussée par le désir, l’exploitation est le fruit de l’intelligence qui a traité les données disponibles.

C’est pourquoi j’en suis arrivé à la morale suivante :

Ma morale est alors, par essence, celle de l’homme apprenant guidé par l’intellect et le désir, l’homme héroïco-tragique qui lutte contre l’entropie en ordonnant son environnement par l’organisation de l’information tout en sachant qu’elle finira par l’emporter par la dissipation d’énergie, avec, pour objectif moral de sa vie, la recherche de son propre bonheur en tant que partie du Tout, trouvant son expression la plus noble dans l’accomplissement productif, mais acceptant aussi pleinement les facettes moins nobles de la vie, telle que la guerre, comme traits de caractères imparfaits hérités de nos ancêtres, les voyant l’une comme l’autre à la fois justes et injustes et dans les deux cas parfaitement justifiables, dès lors qu’elles servent cet arrangement particulier nécessaire au cosmos qui apprend perpétuellement de nos succès, comme de nos erreurs et de notre mort.

Mais vous en conviendrez, morale Aristo-Archiloquienne, cela ne sonne pas bien. C’est pourquoi, en philosophe grocervo que je suis, j’ai décidé de lui donner le nom d’assetisme. Asset ! Quel mot parfait. Un asset est un actif qui fait partie d’un tout. Il est directement lié au capitalisme et à la programmation et c’est ça qui me plait car, comme je l’ai expliqué dans un autre article comparant les pensées de Nick Land et de Nietzsche, j’aime à voir le technocapitalisme comme le surhomme. Une nouvelle entité, supérieure à l’homme, nait de la symbiose entre les humains et les machines, gérée par un système cybernétique contrôlant les échanges d’information et de matière. Une structure dissipative collectivement autocatalytique, capable d’homéostasie et d’apprentissage. Une entité supérieure nourrie par le désir et l’intelligence de ses parties qu’elle met en commun et s’approprie pour en faire un tout autonome. Au sein de cette superstructure, vous êtes plus que jamais un asset.

Et je crois que Nietzsche ne serait pas nécessairement en désaccord avec cela. S’il avait effectivement un goût affirmé pour les sociétés militaires et une répulsion pour les sociétés marchandes, il ne ferme pas la porte à l’idée d’une société marchande imprégnée d’une morale différente, non eudémoniste, et dépourvue des buts avancés par les utilitaristes anglais. Il ira même jusqu’à regretter que le monde moderne occidental empêche l’apparition du type d’homme chinois, modeste et frugal, nécessaire au tout.

“Provisoirement du moins, toute civilisation à base militaire se trouve bien au-dessus de tout ce que l’on appelle civilisation industrielle : cette dernière, dans son état actuel, est la forme d’existence la plus basse qu’il y ait eu jusqu’à présent. Ce sont simplement les lois de la nécessité qui sont ici en vigueur : on veut vivre et l’on est forcé de se vendre, mais on méprise celui qui exploite cette nécessité et qui s’achète le travailleur.”

Nietzsche, Le gai savoir (1887)

“On est nécessaire, on est un morceau de destinée, on fait partie du tout, on est dans le tout, — il n’y a rien qui pourrait juger, mesurer, comparer, condamner notre existence, car ce serait là juger, mesurer, comparer et condamner le tout…Mais il n’y a rien en dehors du tout !”

Nietzsche, Le crépuscule des idoles

“L’homme isolé, l’« individu », tel que le peuple et les philosophes l’ont entendu jusqu’ici, est une erreur : il n’est rien en soi, il n’est pas un atome, un « anneau de la chaîne », un héritage laissé par le passé, — il est toute l’unique lignée de l’homme jusqu’à lui-même… S’il représente l’évolution descendante, la ruine, la dégénérescence chronique, la maladie (— les maladies, en général, sont déjà des symptômes de dégénération, elles n’en sont pas la cause), sa part de valeur est bien faible, et la simple équité veut qu’il empiète le moins possible sur les hommes aux constitutions parfaites. Il n’est plus autre chose que leur parasite…”

Nietzsche, Le crépuscule des idoles

“Il faut complètement renoncer à l’espoir de voir se développer une espèce d’homme modeste et frugale, une classe qui répondrait au type du Chinois : et cela eût été raisonnable, et aurait simplement répondu à une nécessité. […] Mais que veut-on ? je le demande encore. Si l’on veut atteindre un but, on doit en vouloir aussi les moyens : si l’on veut des esclaves, on est fou de leur accorder ce qui en fait des maîtres.”

Nietzsche, Le crépuscule des idoles

Il finira d’ailleurs par appeler au nivellement général des européens afin qu’une poignée d’entre eux s’élèvent vers des sommets jamais atteints. C’est exactement ce qu’il se passe dans un système thermodynamique ouvert où les inégalités augmentent de façon exponentielle. Cependant, Nietzsche commet ici une bévue, il n’y a pas besoin que les premiers descendent pour que les autres montent. Les seconds montent simplement plus vite.

C’est pourquoi, être un asset ne veut pas dire faire partie d’un troupeau où chacun vaut l’autre. Un système où chacun serait parfaitement égal et tout homogénéisé aurait atteint son entropie. C’est justement parce qu’une structure dissipative est un système ouvert que la hiérarchie y est la norme. Il n’est pas question ici d’instinct grégaire mais au contraire d’une affirmation, dans le meilleur des cas pour ceux se hissant au sommet, ou d’une résignation honorable pour ceux ne pouvant prétendre à guider mais accomplissant néanmoins leur rôle dans le tout. Pour ceux là, je leur préconise la lecture d’Épictète.

L’instinct grégaire est la première phase, celle du chameau qui dit oui comme le dit Nietzsche. C’est le stade du normie ou technophile qui participie au système avec enthousiasme sans le comprendre entièrement et il peut même paerfois développer une relation toxique mélangeant rejet et addiction. Max More, le père du transhumanisme, ou des libertariens comme Mises, me semblent représenter ce que ce stade peut créer de mieux. À l’inverse, un utilisateur lambda de TikTok qui y passe des heures par jour et se rend compte du temps qu’il perd mais ne peut décrocher, en est une basse représentation.

Puis vient la deuxième phase, celle du lion, où on veut s’opposer à la norme, sortir du système et lui dire non. On pourrait l’appeler le stade du technophobe parfaitement incarné par Ted kaczynski. Il a compris que la technique peut servir les intérêts de différentes structures dissipatives. Un tournevis sert l’homme, un aqueduc sert le système complexe de la société humaine, le smartphone sert le technocapital et en cas d’effondrement on se retrouvera avec notre tournevis. Chaque avancée technologique est alors au service du système et non de l’homme qui devient peu à peu une pièce du système que ce dernier va mettre en forme selon ses besoins.

Puis vient le stade de l’enfant qui comprend l’importance du système, l’importance de le maintenir et de le développer et donc l’importance du rôle qu’il doit y jouer. C’est justement parce que ce système représente une structure dissipative plus efficace qui pourrait s’effondrer qu’il est de son devoir moral de le soutenir. Il dit de nouveau oui mais il est maintenant différent. Il ne veut plus suivre mais guider le troupeau. Il ne fait plus partie du système par servitude, il devient le système par sa propre volonté pour servir l’Univers. Il refuse les “bullshit jobs” et les “activités de substitutions” pour s’épanouir directement au sein du système car il voit la supériorité morale que cela représente d’y participer plutôt que de l’entraver. Il retrouve l’autonomie et le sens qui lui faisaient défaut. Il devient un agent de l’action du technocapital qu’il va générer par sa volonté, un de ses meilleurs actifs, un asset. On pourrait alors l’appeler le stade du “technène” – de la même façon qu’un fumigène produit de la fumée ou un électrogène de l’électricité, il produit la technique du technocapital, donc son extropie – et Elon Musk en est la représentation ultime.

Beaucoup de gens aiment dénoncer cela comme une grande machination dont il faudrait s’extirper. Je prends le parti opposé : je vous encourage à pleinement l’accepter et devenir les meilleurs assets du technocapital de votre plein gré. Un asset n’est pas un ascète, il en est l’exact opposé. Ne soyez pas un virgin cyber-More technophile qui embrasse la technologie en se pensant “libre” ou un cringe cyber-Kaczynski technophobe qui se pense extrêmement malin parce qu’il refuse de se soumettre au technocapital et veut le détruire. Soyez un chad cyber-Musk technoking qui accepte pleinement ce que l’Univers attend de lui. Car le technocapital est une expression de l’Univers, un intermédiaire, un agent, lui aussi un asset. N’imaginez pas vous soumettre à une entité supérieure vous poussant à l’inaction. Le technocapital n’est pas un dieu qui appelle à se faire louer par une Église. Il vous veut actif, productif. Mais être productif ne veut pas dire aliéné à faire des tâches répétitives. Le technocapital vous veut créatifs car vous faites partie de son système d’apprentissage. Embrassez le désir de production et de reproduction. Il ne faut pas réfléchir, bosser à fond et faire des gamins.

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