Renaissance 2.0 ; État, nation et Technocapital

J’ai dévoilé dans un article précédent ce que j’ai nommé la Renaissance 2.0. Dans une volonté de conserver l’article suffisamment court et concis, j’ai étayé l’idée d’archéoprogressisme mais j’ai préféré ne pas développer les 2 autres éléments principaux sur lesquels il repose que sont l’état-nation et le technocapital. J’ai tout de même avancer l’idée de nations démocratiques pouvant cohabiter avec des Corpolis monarchiques qui seraient des hot spots néguentropiques attirant les individus les plus brillants. Leur but ne serait pas différent de celui d’un état normal, les deux vont chercher à maximiser le flux d’énergie traversant la société.

Du rôle limité de l’état

L’état devient de plus en plus l’enjeu démocratique de tyrans voulant imposer leurs passions aux autres. Je crois que ce dernier devrait avoir trois rôles, représenter la nation, assurer sa sécurité et s’assurer de la complète liberté de ses ressortissants, donc que rien n’entrave le technocapital. Car que devrait vouloir l’état à la fin ? Le bonheur de ses citoyens et, magie de la thermo-économie, ce dernier est corrélé avec la maximisation du flux d’énergie traversant la société.

Comme nous l’avons vu, la vie serait un système émergent autocatalytique collectif et son but est de dissiper l’énergie. La nation comme la Corpolis ayant à coeur le bien-être de ses citoyens, ils doivent chercher à maximiser la dissipation d’énergie. Le physico-chimiste anglais ayant prédit la crise de 1929, Frederick Soddy, auteur du livre Wealth, Virtual Wealth and Debt mettait déjà en avant dès 1922 que le bien-être se mesure en termes de flux d’énergie libre dont nous pouvons contrôler à notre avantage la dissipation sous forme de chaleur. Nous sommes heureux quand nous dissipons de l’énergie, et si nous sommes entravés dans notre capacité à la dissiper dans le commerce, alors on s’envoie des bombes sur la face. Vous voulez la paix et plus de pouvoir d’achat ? Pas sûr que la décroissance vous l’amènera mieux qu’une nouvelle source d’énergie à dissiper.

Le libéralisme permet une forme d’ordre spontané amenant une bonne organisation des différents éléments individuels. Je ne suis pas pour autant un anti-collectiviste primaire et je crois que la notion de nation a encore du sens, si tant est qu’on arrive à trouver un juste compromis entre les libertés individuelles et l’intérêt de cette chose qu’on forme ensemble qui a deux facettes, la nation et le technocapital. Nous ne nous faisons pas d’illusion quant à la liberté. Jamais nous ne pourrons nous astreindre de remplir notre rôle. La liberté signifie au contraire permettre de le remplir le plus efficacement possible en réduisant les entraves. Vous pouvez bien sûr, grâce à votre libre arbitre, choisir de ne plus dissiper l’énergie et aller vers la mort mais il y a peu de chance que vous le fassiez.

Nous voulons un individu libre d’entreprendre et conscient de pourquoi cela est important au regard de l’Univers et en même temps conscient de son appartenance à une nation, un groupe de naissance lui conférant des gènes et une culture particulière qu’il convient de respecter via le politique. Les libéraux et d’autant plus les libertariens me diront que je ne suis pas libéral. C’est vrai. De la même façon que la théorie de Newton marche dans un certain contexte je crois que le libéralisme en va de même. Si le libéralisme a marché, c’est parce que les bonnes conditions étaient réunies au préalables et une de ces conditions était la nation ethniquement homogène faite de personnes partageant les mêmes mœurs. Une nation bien définie est un préalable au bon fonctionnement du libéralisme car elle va fixer les frontières de la structure dissipative.

D’où la nécessité de l’État, en tant que représentant de la nation, à préserver la stabilité, donc l’identité, sans trop impacter la malléabilité dont a besoin la libre entreprise, la liberté, dans le but de continuer notre marche vers l’optimisation de la dissipation d’énergie, le progrès. Son premier rôle, si comme je le crois le marché peut amener un ordre spontané, sera alors de s’assurer qu’il ne soit pas entravé et devra donc s’en tenir au tâches régaliennes suivantes:

  • assurer la sécurité extérieure par la diplomatie et la défense du territoire ;
  • assurer la sécurité intérieure et le maintien de l’ordre public avec, notamment, des forces de police ;
  • définir le droit et rendre la justice ;

La monnaie ne regarde même pas l’État, comme le propose Hayek, une concurrence des monnaies est souhaitable. François Roddier va plus loin et indique que ce n’est pas seulement souhaitable mais nécessaire d’avoir au moins deux devises différentes. Avoir une seule monnaie, c’est comme avoir une seule température dans une machine thermodynamique de Carnot. Il ne peut se former de cycles donc la monnaie stagne.

L’utilisation de deux monnaies permet d’ajuster les barrières de potentiel grâce aux taux de change. L’usage de deux monnaies permet d’ajuster constamment l’économie au flux d’énergie disponible.

François Roddier

Capital et inflation épiméthéenne 

On a tendance, lorsqu’on parle de capital, à l’imaginer comme de l’argent. Rien n’est plus faux. L’argent fait partie de l’information. Ce dernier peut être vu comme une table de données qui va associer une valeur chiffrée à des biens et services qui sont le vrai capital. Cette valeur représente la quantité d’énergie dissipée pour la production du bien ou du service. Il n’a de sens que dans le système où il prend place. Vous pouvez avoir 10 milliards de dollars sur votre compte en banque, si vous êtes sur une île déserte ne proposant aucun biens et services, ils vous seront inutiles. L’argent va alors être une information clef facilitant l’échange des capitaux réels. La véritable richesse est la quantité d’énergie dont on dispose chaque jour, c’est-à-dire la puissance qu’on peut dissiper.

L’argent est, par conséquent, le facilitateur de notre communication et de la distribution de toutes les ressources économiques. Toute innovation et tout progrès sociétal découlent de cette communication.  Alors, la monnaie est de l’information et elle est même l’information la plus importante du système capitaliste puisqu’elle est une mesure de l’énergie dissipée donc de l’entropie du système.

Les systèmes monétaires inflationnistes occultent la valeur créée par la productivité de la société. Les gens économes faisant montre d’une faible préférence temporelle, qui produisent peu d’entropie, y sont lésés et les consommateurs dotés d’une préférence temporelle élevée, gros producteurs d’entropie, récompensés. À quoi bon mettre de l’argent de côté si ce dernier perd constamment de la valeur via l’inflation ? Nous nous sommes construits un environnement qui conspire contre les prométhéens prévoyants (pro-méthée : qui pense avant), et favorisent les épiméthéens (épi-méthée : qui pense après).

La monnaie est théoriquement une forme d’information qui devrait réduire l’entropie lorsqu’elle est appliquée correctement. Cependant, la monnaie fiduciaire, malheureusement, conduit à l’exact opposé. L’utilisation de l’inflation qui l’accompagne introduit une erreur car elle invisibilise un signal de mauvaise santé du système. Si L’entropie est un état d’incertitude et l’information est la résolution de cette incertitude, en présence d’inflation le système perd sa capacité de mettre en place une boucle négative de rétroaction corrective car le signal qui devrait l’y encourager et lui permettrait de mesurer l’effet de son action n’existe plus.

La croissance est une bonne chose mais il n’est pas viable de croître à perpétuité via l’augmentation de consommation, étant donné l’utilisation inefficace et le gaspillage des ressources. Ce gaspillage est effectué par des politiques monétaires inflationnistes qui ne permettent pas à l’économie de se transformer naturellement en une société de faible consommation résultant d’une entropie informationnelle réduite et de l’abondance que cela pourrait créer si nous le permettons. Pour suivre une voie durable, il faut redéfinir la croissance en s’éloignant des concepts exigeant une consommation poussée et en permettant à l’évolution de l’énergie, de l’information et de l’argent d’améliorer notre prospérité.

Si, comme on l’a fait remarquer, la technique permet la construction d’information, c’est à dire qu’elle a le potentiel de diminuer l’output d’entropie informationnelle pour chaque input d’unité d’énergie, c’est ici la véritable définition de la création de richesse et de la prospérité. Alors le marché libre peut être, et doit être, une source d’extropie et la monnaie une façon de le mesurer efficacement.

L’État et la Corpolis

Si l’état représente la nation, cela pose la question de la représentation que je ne traiterai pas ici en détails mais il est bon de noter que la nation doit précéder l’existence d’un État la représentant. Un État prétendant parler au nom d’une nation alors même qu’il représente un groupe disparate d’individus ne souhaitant pas constituer une nation ensemble n’aura aucune légitimité représentative. Les sociétés multiculturelles pensant régler leur problème de représentation en instituant des quotas sont vouées à faire face à une réalité plus profonde, la nation qu’ils sont censés représenter n’existe pas car les individus ne se sentent pas appartenir à une nation commune. Augmenter la représentation de cette instabilité pré-existant dans la société au sein même de l’État ne pourra que conduire à une plus grande instabilité politique et fera le lit d’un césarisme à venir. Moins il y aura de nation, plus il y aura d’état. L’inverse est en partie vrai également.

Son premier rôle, en garantissant la liberté permet ainsi une certaine malléabilité nécessaire à son adaptabilité. Mais son deuxième rôle est de s’assurer d’une certaine stabilité et donc de préserver l’identité. Une société ne saurait-être indifférente à la composition ethnico-culturelle et sexuelle des individus qui la compose. Une société avec 80% d’arabo-musulmans ne sera pas la même qu’une société avec 80% de Japonais. Beaucoup de libéraux sont aveugles aux principes de l’évolution qui guident nos comportement que l’on a évoqué dans un article précédent, c’est une erreur. S’il est important d’avoir une morale prônant un certain altruisme afin d’optimiser la sélection de groupe, il faut essayer de rester le plus proche possible de la nature humaine. Imposer l’altruisme dans une société multiculturelle passe nécessairement par la coercition.

Si cette coercition se fait de plus en plus pressante avec des obligations à prendre des migrants, des quotas imposés, une restriction de la liberté d’expression etc., alors la chose la plus importante à réclamer sera la liberté. Le but est en premier lieu d’augmenter sa néguentropie personnelle, puis collective sur une échelle de plus en plus large. Si l’état est trop envahissant et détruit la nation, alors la priorité sera d’obtenir la liberté suffisante de faire sécession via l’idée des Corpolis pour gagner en autonomie entreprenariale. Mais on peut aussi imaginer d’autres formes de structures regroupant une communauté voulant faire secession. La Corpolis et ces autres genres de structures sont la plus petite échelle de néguentropie collective après la famille, la plus petite nation. Car qu’est-ce qu’une nation ?

Nation, identité et communautés naturelles

La modernité a inventé la nation, mais elle l’a abandonné dans son mouvement sinistriste. On aime à citer Renan lorsqu’il est question de nation et j’avoue ne pas avoir grand chose à redire de sa vision.

Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. L’homme, messieurs, ne s’improvise pas. La nation, comme l’individu, est l’aboutissant d’un long passé d’efforts, de sacrifices et de dévouements. Le culte des ancêtres est de tous le plus légitime ; les ancêtres nous ont faits ce que nous sommes. Un passé héroïque, des grands hommes, de la gloire (j’entends de la véritable), voilà le capital social sur lequel on assied une idée nationale. Avoir des gloires communes dans la passé, une volonté commune dans le présent ; avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilà les conditions essentielles pour être un peuple. On aime en proportion des sacrifices qu’on a consentis, des maux qu’on a soufferts. On aime la maison qu’on a bâtie et qu’on transmet. Le chant spartiate : « Nous sommes ce que vous fûtes ; nous serons ce que vous êtes » est dans sa simplicité l’hymne abrégé de toute patrie.

Renan, Qu’est-ce qu’une nation

Si on suit sa définition alors la France actuelle n’est pas une nation puisqu’on ne partage pas un lègue de souvenirs, une volonté de continuer à faire valoir un héritage reçu, un aboutissement d’efforts et de sacrifices… La France est un assemblage de nations et on ne parvient pas à créer un roman national car nous ne souhaitons pas vivre ensemble.

Comme le fait remarquer Curtis Yarvin, lorsque nous pensons la nation, nous devons garder à l’esprit deux faits. Le premier est que les communautés homogènes fonctionnent mieux pour la plupart des mesures. La deuxième est, comme je l’ai mis en avant dans l’article sur la vision du monde prométhéenne, qu’il n’existe aucune preuve de l’uniformité globale de n’importe quel trait biologique humain, y compris les traits socialement et économiquement importants et les capacités cognitives. Il existe des différences entre les groupes humains qui pourraient être en partie liés à des différences génétiques.

Ces connaissances sont exactement ce qu’on pourrait attendre quand on comprend que les sociétés cherchent à tendre vers la néguentropie et qu’elles ont évolué séparément. Comme le dit Yarvin, Ces idées ne sont pas racistes, en tout cas elle ne doivent pas l’être. Oui, ces deux idées peuvent être et ont été utilisées comme armes de guerre raciale. Cela n’affecte en rien leur vérité. De toute évidence, les idées vraies font de meilleures armes que les idées fausses. La façon de gérer une idée vraie dangereuse, qui est par nature une arme, est de ne pas avoir de guerre dans laquelle l’utiliser. La façon de ne pas avoir de guerre est de trouver comment tout le monde peut vivre en paix et en harmonie.

La nation relève de l'”individuation collective”, de la “mémorisation ethnique” dont parle Stiegler qui “assure la reproduction des comportements dans les sociétés humaines”. S’individuer, cela veut dire qu’on veut marquer sa différence à un tout auquel on appartient. Je suis un individu singulier qui appartient à une famille singulière, qui appartient elle-même à une nation singulière qui appartient elle-même à un continent singulier qui appartient lui-même au monde. S’individuer c’est revendiquer son identité propre tout en reconnaissant notre appartenance au groupe. Cela n’a pas à être une source d’affrontement et cela ne doit pas l’être. Nous appartenons tous à l’humanité et nous avons un but commun, gravir l’échelle de Kardachev. Mais cela passe nécessairement par une affirmation de notre singularité et un désir d’être ceux qui permettent à l’humanité de gravir ces échelons.

On peut à ce titre parler d’une « mémoire spécifique » pour définir la fixation des comportements des espèces animales, d’une mémoire « ethnique » qui assure la reproduction des comportements dans les sociétés humaines et, au même titre, d’une mémoire « artificielle », électronique dans sa forme la plus récente, qui assure, sans recours à l’instinct ou à la réflexion, la reproduction d’actes mécaniques enchaînés.

Bernard Stiegler, La technique et le temps. La faute d’Épiméthée

La famille comme la nation sont des structures dissipatives. Elles sont des moyens d’optimiser l’information collecté sur son environnement. Les deux participent à l’individuation qui est profondément néguentropique en cela qu’elle lutte contre l’indifférenciation de toutes choses. L’identité est individuelle et collective et elle est on ne peut plus importante. Je vous invite à lire ma note sur l’identité afin de le comprendre. Les nouvelles technologies doivent nécessairement favoriser ce phénomène.

La nation est le produit et une des conditions de la transmission d’information génétique et culturelle, verticale et horizontale, qui vont constituer notre identité collective. Il convient de ne pas fétichiser l’identité en voulant la conserver à tout prix via un traditionalisme ou un racisme et la figer, car la nature de notre rôle dans l’univers appelle nécessairement à ce qu’elle soit dépassée un jour ou l’autre. Mais elle appelle néanmoins à être protégée ethniquement et culturellement. Il convient de ne pas célébrer l’autre pour l’autre et faire reposer notre identité sur une tendance à absorber tout ce qui est autre car cela est on ne peut plus entropique.

“L’avenir d’une société humaine réside dans sa capacité à adopter de nouveaux modes de vie – c’est-à-dire, aussi et surtout, de nouvelles techniques ou technologies, et en particulier, des hypomnémata. Pour autant, un processus d’adoption n’est porteur d’avenir que dans la mesure où il contribue soit à renforcer un processus d’individuation existant, soit à constituer un nouveau processus d’individuation psychique et collective : que dans la mesure où ceux qui adoptent le nouveau mode de vie y trouvent la possibilité de s’y individuer autrement, et par eux-mêmes : de s’y transformer en intensifiant leur singularité, c’est-à-dire leur potentiel néguentropique.”

Bernard Stiegler, Réanchanter le monde: La valeur esprit contre le populisme industriel

On nomme hétérogènes, les choses qui ont pluralité de forme, ou de matière, ou de définition ; et, en général, l’hétérogénéité est l’opposé de l’identité

Aristote, Métaphysique

De l’avantage d’un archipel de petites nations

Chaque nation représente un système thermodynamique ouvert. Au sein d’un tel système, les inégalités ont naturellement tendance à s’accroître. Si une nation est grande, certains états ou régions vont tirer parti de politiques qui vont être un poids pour les autres. Par exemple, avoir la même monnaie au sein de l’Union Européenne favorisa l’augmentation des inégalités, au profit de l’Allemagne et au grand damne de la Grèce.

De la même façon, si une nation est composée d’individus issus de de cultures et d’ethnies différentes, il y a des chances que leurs compétences diffèrent en moyenne. Des inégalités individuelles se confondront alors assez vite avec des inégalités de groupes, ce qui sera source de tensions. Je ne dis pas que des tensions de classe n’existent pas au sein de nations homogènes mais le phénomène de l’altruisme réciproque permet de les limiter. Nous sommes plus enclins à partager avec les gens qui nous ressemblent.

Les sociétés les plus ethniquement homogènes sont aussi les plus à même d’être dotées de généreux systèmes de prestations sociales : accepter une redistribution de ses revenus pour aider les gens dans le besoin est cognitivement plus facile lorsqu’ils nous ressemblent, car notre « module de détection des tricheurs » nous susurre à l’oreille que les risques d’escroquerie sont peu élevés. […] les démocraties les plus stables semblent avoir plus de chances d’émerger dans des pays riches et ethniquement homogènes, ce qui laisse entendre que les individus se plient d’autant plus volontiers à l’autorité qu’ils estiment que « les leurs » pourront en tirer profit.”

Peggy Sastre, La haine orpheline

Ainsi, des nations homogènes ethniquement porteraient dans leur sein les règles d’un bon fonctionnement favorisant une diminution des inégalités qui ont tendance à s’accroître. Ces inégalités sont nécessaires car elles permettent l’accélération de l’activité mais la biologie nous apprend que la nature a tendance à sélectionner, en même temps, les individus les plus égoïstes et les groupes les plus altruistes. Les élites de ces petites nations devraient en tirer les leçons appropriées.

Liberté et technocapital

Bernard Stiegler avait bien vu comment l’individuation individuelle et collective est une source de néguentropie. Il n’a pas non plus tort en voyant le capitalisme comme source d’indifférenciation. Le technocapital est une boucle positive accélératrice, il est appelé à être compensé par la nation. Cependant, les forces opposées à la pleine expression de mon identité aujourd’hui sont marxistes. À l’inverse des sociétés capitalistes comme le Japon ou Singapour où le marxisme n’a jamais eu beaucoup d’emprise sont à la fois capitalistes et identitaires. En France ce n’est pas le capitalisme qui nous empêche de penser et d’exprimer notre individuation. C’est avant tout l’éducation et la culture qui sont aux mains de la gauche, pas des capitalistes. Pourquoi est-ce que j’écris de façon anonyme ? À cause du capitalisme indifférenciateur ? Non, à cause des gens de gauche qui me dénonceraient à mon employeur qui aurait lui-même trop peur pour sa réputation à cause de la morale qu’est parvenue à installer la gauche. Est-ce que c’est le capitalisme qui empêche les universités d’étudier certains sujets ? Non, c’est la morale de gauche. Et c’est effectivement dommageable parce que cette dernière voit comme seule singularité française sa capacité à être universelle, ce qui s’oppose nécessairement à toute singularité et devient donc entropique. Le capitalisme est une bonne chose en soi mais il doit être au service de notre singularité, de notre néguentropie et donc ne doit pas être entravé par des agents nourrissant d’autres projets.

“La technologie est notre planche de salut. Elle va de paire avec un modèle économique fondé sur la libre entreprise.”

Laurent Alexandre, Jouissez jeunesse

Être libéral est une condition nécessaire pour être Prométhéen je crois car c’est croire en l’action humaine et vouloir le rendre le plus libre possible afin de favoriser la production de connaissance, de biens et services et d’art. C’est penser que tout système planificateur qu’il concerne l’économie ou la reproduction sera toujours moins efficace, voire décivilisateur. L’homme libre est souverain de sa personne, ce qui implique d’être responsable de lui même et de servir la vie et le cosmos. Un homme libre d’entreprendre, d’explorer l’espace et coloniser le cosmos, libre de choisir sa meilleure descendance via l’eugénisme libéral, libre d’étudier tous les domaines académiques sans subir la pression de ses pairs et de risquer de se faire renvoyer, sans l’entrave à l’entrée que constitue la discrimination positive qui est anti-méritocratique, libre de se déplacer sans être traqué, libre de se défendre en portant des armes afin d’assurer sa sécurité physique et sa propriété.

Ainsi, le laissez-faire capitaliste est en lui-même de gauche en cela qu’il apporte plus de malléabilité, mais les entreprises qu’il permet de former sont des entités néguentropiques, de droite, organisée hiérarchiquement et fonctionnant parfois même comme des monarchies. La faillite d’entreprises au profit de nouvelles qui sont plus innovantes est au cœur du capitalisme. C’est ce que Schumpeter appelle la destruction créatrice. L’entreprise est elle aussi une structure dissipative, elle a une durée de vie, un commencement et une fin.

Mais cette dernière va principalement reposer sur le mème, la culture. C’est l’espace où on peut choisir de travailler ensemble en partageant une même culture, en mettant nos cerveaux en commun dans une sorte de “cerveau global” destiné à générer des profits qui, comme on l’a vu, respectent les mêmes lois entropiques que la dissipation d’énergie car ils sont rigoureusement corrélés. Tout système entravant la libre entreprise est immoral car il empêche la dissipation d’énergie et la mémorisation d’information sur l’environnement donc conduit vers plus d’entropie.

Pourquoi le laissez-faire capitaliste semble plus moral ? On a vu comment la dissipation d’énergie est liée au PIB et comment les pays libéraux ont tendance à être au sommet de ce classement. Mais si on va voir dans l’infiniment petit de notre corps, on observe une propriété des protéines qui suit le même fonctionnement. Jeremy England, un physicien américain qui utilise des arguments de physique statistique pour expliquer l’émergence spontanée de la vie nous indique dans son livre Every life is on fire que chaque cellule vivante est remplie de millions de protéines, et chacune de ces minuscules machines moléculaires est elle-même composée de nombreux acides aminés qui sont enfilés ensemble comme des perles sur une corde. La manière exacte dont le cordon d’une chaîne de protéines se froisse dans l’espace tridimensionnel détermine nombre de ses propriétés physico-chimiques : ce à quoi il adhère, les éléments avec lesquels il réagit chimiquement, etc. Et, en général, une protéine donnée peut changer de forme sous l’effet de l’adhésion d’autres protéines à sa surface ou de combustibles chimiques dont elle absorbe l’énergie en réagissant avec eux et en les brûlant. Un tel collectif formé de différents blocs de construction macromoléculaires est lui aussi stimulé par des effets d’adaptation dissipative pour présenter des comportements au niveau du groupe liés au flux d’énergie globaux et au calcul sur l’environnement externe. Ce qui fera dire à Jeremy England:

“Cette conception du comportement cellulaire a plus en commun avec la compréhension du marché libre par un économiste qu’avec la compréhension du plan d’un gratte-ciel par un ingénieur : tout à coup, il y a de la place pour beaucoup plus de créativité spontanée et de capacité d’adaptation dans le comportement du système.”

Jeremy England, Every life is on fire

Il semblerait donc que le marché libre reprenne un schéma fractal qu’on observe à différents niveaux. Mais de la même manière qu’une protéine va chercher à dissiper de l’énergie et maintenir l’homéostasie du corps, sa néguentropie, un individu va chercher à dissiper de l’énergie mais doit maintenir l’homéostasie de la nation. Une protéine ne peut vivre si le corps meurt, un individu ne peut vivre si la société s’effondre. Nous devons donc dissiper de l’énergie dans notre intérêt mais aussi celui de la nation. un dealer de drogue frelatée dissipera l’énergie et augmentera sa propre néguentropie mais il le fera en augmentant l’entropie de ses clients. Son action est donc immorale.

Il en va de même pour les entreprises comme les réseaux sociaux qui exploitent votre désir et vos biais humains afin de diriger votre attention vers des futilités passives. Je ne souhaite pas les interdire mais je souhaite que vous compreniez que votre temps a de l’importance et que vous devez choisir où l’investir avec soin. Choisissez bien pour qui et ce sur quoi vous travaillez. La tâche que vous effectuez est plus importante que la rétribution que vous obtenez. Mais plus la tâche que vous effectuez sera importante pour assurer la néguentropie des gens qui vous entourent et de votre environnement et plus vous serez récompensés. C’est de cette façon de penser que provient la fortune d’Elon Musk qui est une conséquence de sa capacité à délivrer des projets vraiment importants.

Si on peut mesurer imparfaitement la maximisation du flux d’énergie traversant une société via le PIB, tous les PIB ne se valent pas, et le PIB d’une société reposant sur la production plutôt que la consommation mesurera plus précisément sa production de richesse réelle. La consommation n’a pourtant cessé d’augmenter dans le pourcentage du PIB depuis la financiarisation de notre économie à cause de la croissance exponentielle de la monnaie et de la dette. On pourrait parler de deux économies. Une du désir de production reposant sur une monnaie dure, qui est pérenne et néguentropique, et une de production du désir reposant sur la monnaie fiduciaire qui est inflationniste, donc entropique.

C’est pourquoi, si je suis souvent opposé à Stiegler, je suis d’accord avec lui sur un point, c’est que le capitalisme industriel doit primer sur la finance. Je lui préfère cela-dit la réflexion de Peter Thiel sur le sujet qu’il développe dans Zero to one. Il nous enseigne que l’optimisme indéfini domine la pensée américaine, et de ce fait la pensée occidentale, depuis 1982, date à laquelle un long marché haussier a débuté et où la finance a éclipsé l’ingénierie comme matière d’aborder l’avenir. Les esprits les plus brillants se sont tournés vers dans des carrières consistant à réorganiser le capital plutôt que la production de nouveaux produits. Cela est selon lui la conséquence de l’état d’esprit optimiste indéfini des boomers qui ont le sentiment que le progrès s’accomplira tout seul, sans que personne ne le prenne en charge, et conseille à leur progéniture de “garder les options ouvertes” en suivant des cursus universitaires élitistes mais généralistes avant de se lancer des carrières de banquiers, avocats ou manager de fonds d’investissement.

“Les parents des jeunes diplômés les encouragent souvent à suivre la voie établie. L’étrange histoire du baby-boom a produit une génération d’optimistes indéfinis, tellement habitués au progrès sans effort qu’ils s’y sentent autorisés. Que vous soyez né en 1945, 1950 ou 1955, les choses se sont améliorées chaque année pendant les 18 premières années de votre vie, et cela n’avait rien à voir avec vous. Le progrès technologique semblait s’accélérer automatiquement, de sorte que les baby-boomers ont grandi avec de grandes attentes, mais peu de plans spécifiques pour les réaliser. Puis, lorsque le progrès technologique s’est arrêté dans les années 1970, l’inégalité croissante des revenus est venue à la rescousse des Boomers les plus élitistes. Chaque année de l’âge adulte a continué à s’améliorer automatiquement pour les riches et ceux qui ont réussi. Le reste de leur génération a été laissé pour compte, mais les riches baby-boomers qui façonnent l’opinion publique aujourd’hui ne voient guère de raison de remettre en question leur optimisme naïf. Puisque les carrières sur rails ont fonctionné pour eux, ils ne peuvent imaginer qu’elles ne fonctionneront pas aussi pour leurs enfants.

Peter Thiel, Zero to one

Ce dont nous avons besoin aujourd’hui, ce sont des créateurs, des entrepreneurs dotés de faible préférence temporelle qui pensent l’avenir, le définissent et le rende possible via des projets concrets. La finance est évidemment nécessaire pour une telle entreprise mais elle doit être au service de cette vision optimiste définie. Vous comprendrez ainsi pourquoi Elon Musk, emblème d’un capitalisme industriel reposant sur une vision optimiste définie, trouva un malin plaisir à soutenir Gamestop afin de s’opposer à un “establishment” reposant sur des financiers n’ayant aucune vision pour l’avenir.

Les entreprises sont le lieu où doit s’incarner l’optimisme défini dans des projets concrets et, pour les plus couronnés de succès, devenir des Corpolis réunissant les individus adhérents à l’ambition qu’ils nourrissent. Ce qu’on doit attendre de l’état est simplement de nous laisser libres de le faire.

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