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Si la foi s’en va, les principes moraux peuvent rester.

3 juillet 2020

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Si la foi s’en va, les principes moraux peuvent rester.

Une litanie est de plus en plus en vogue chez les conservateurs et les réactionnaires. C’est celle du retour à la Foi. Celle‑ci serait une vertu permettant le retour à une société apaisée, prospère et morale. La « décadence » aurait commencé avec la perte de la Foi.

L’impossibilité de baser un projet collectif sur un fait personnel

La Foi est un phénomène personnel, une conviction profonde en l’existence de Dieu et en la vérité de ses préceptes. Il est impossible de la vérifier et je ne suis pas sûr qu’il soit possible de l’imposer durablement à une personne autrement que par une propagande et un endoctrinement puissant. Même dans les théocraties les plus strictes, les Hommes remettent en cause les dogmes religieux. On ne peut rien faire reposer sur la Foi ; faire reposer un système politique global, faire tenir le moindre système de valeur sur l’hypothèse d’une conviction personnelle partagée est une insulte à la pensée. La Foi peut être le ciment sincère d’un système de valeur personnel — ce qui est également critiquable — mais pas un ciment collectif suffisant ni nécessaire pour une nation.

La Foi est une base dangereuse pour tout système de pensée

Mais même au niveau individuel, placer la Foi comme origine de son système de valeur est une hérésie : si l’origine de vos valeurs provient d’un fait aussi fou que l’existence d’une entité ayant donné un but à l’humanité, et donc à votre vie, par le biais de livres ou paroles rapportées d’il y a plus d’un millénaire, alors d’une part vous aimez prendre des risques, mais de plus l’invalidation ou le doute quant à vos propres convictions feront tomber tout votre système de valeur. Le jour où vous ne croirez plus, que restera‑t‑il ?

Un individu rationnel a des valeurs certes interdépendantes, mais également autonomes. Passé les prémisses essentielles (sur la valeur de la vie, le libre arbitre, etc.), l’ensemble de ses valeurs et opinions peuvent être remises en cause. L’erreur et le doute sont admis.

La Foi est‑elle utile collectivement ?

Je vais être particulièrement dur avec la Foi et la religion dans ce texte. Je me permets donc d’adoucir le trait ici. La Foi a été un moteur formidable dans l’histoire de l’humanité : nous n’aurions jamais utilisé tant d’énergie physique et intellectuelle pour construire de majestueuses cathédrales si ça n’avait été pour plus que nos petites vies : on ne se lance pas dans une construction de 200 ans sans une notion d’éternité (sans que seule la Foi permette une vision de l’éternité). Christophe Colomb découvre l’Amérique en espérant trouver les Indes pour financer la reconquête de Jérusalem, et c’est encore plus parlant, Jeanne d’Arc boutant les Anglais hors de France (dans le but d’unifier les chrétiens en vue d’une croisade par ailleurs).

Cependant, la Foi n’est dans ce cas‑là encore qu’une Foi personnelle, elle est un moteur individuel qui aurait pu être autre (conviction politique, raciale, culturelle). Et surtout, la Foi, ou la conviction profonde en quelque chose, n’est alors bénéfique que dans la mesure où elle désinhibe. Ne pas partir en guerre à cause d’un oracle défavorable alors que nous avons l’avantage procède de la Foi, et c’est une erreur. Décider de livrer bataille en pensant avoir un allié surnaturel, et que cette confiance permette la victoire est bon. Les deux procèdent de la Foi, mais l’une est une erreur et l’autre un avantage.

La Foi dont ils parlent n’est pas n’importe laquelle

Et nous arrivons là à un point essentiel : pour les partisans du « retour à la Foi », celle‑ci est en réalité un retour au christianisme. Encore heureux direz‑vous, mais ils se trompent en pensant que le déclin de la chrétienté est la cause de la faillite de nos sociétés occidentales. La chrétienté a aussi sa part de responsabilité dans « nos malheurs » . Citons John Galt dans Atlas Shrugged :

« Quelle est la nature de la culpabilité que vos maîtres appellent “péché originel” ? Pourquoi l’homme est‑il devenu mauvais quand il a été déchu de l’état qu’ils trouvent si parfait ? Leurs mythes racontent qu’il a mangé le fruit de l’arbre de la connaissance, ce qui veut dire qu’il a acquis l’intelligence et qu’il est devenu un être rationnel. Plus précisément, il a acquis la connaissance du bien et du mal : il est devenu un être moral. Il a été condamné à gagner son pain à la sueur de son front : il est devenu productif. Il a été soumis à l’épreuve du désir : il est devenu sensible au plaisir sexuel. Les maux pour lesquels ils le maudissent sont donc la raison, la moralité, la créativité, la joie, autant de valeurs cardinales de son existence. Ce ne sont pas ses vices que leur mythe de la chute de l’homme stigmatise et condamne, ce ne sont pas ses erreurs qu’ils tiennent pour coupables, mais l’essence de sa nature, de son humanité. Quoi qu’il ait pu être — ce robot dans le jardin d’Eden, dénué d’esprit, de valeurs, de créativité, d’amour —, il n’était pas homme.

Ayn Rand
L’auteur de Atlas Shrugged, Ayn Rand

La chute de l’homme, d’après vos maîtres, est le moment où il a acquis les vertus nécessaires à la vie. Ces vertus, d’après leur norme, constituent son péché. Son vice, accusent‑ils, consiste à être un homme. Sa culpabilité, disent‑ils, c’est de vivre. »

Nous avons en effet parlé des côtés positifs de la Foi, mais il y a aussi ses côtés négatifs : déresponsabilisation, culpabilité, peur de la transgression, conservatisme (c’est à dire immobilisme), la foi peut être un poison, suivant son objet. Et ils le savent.

Pourquoi ne parlent-ils pas, en fait, de Foi ?

La Foi ne peut invalider la Foi. Ainsi, demandez‑leur pourquoi la Foi chrétienne ? Pourquoi la Foi en Allah ne serait pas « valide » ? Ils vous répondront soit que « c’est la Foi traditionnelle de notre civilisation », soit que ce sont qu’elle défend « les valeurs qui correspondent le mieux à notre société/civilisation » . Et ils ont parfaitement raison. Simplement ces deux arguments sont purement rationnels. Il est impossible d’appeler à un retour de la Foi en excluant toutes les autres religions.

C’est en fait une forme du « Pari de Pascal », où le choix de croire procède d’un calcul :

« Examinons donc ce point, et disons : “Dieu est, ou il n’est pas.” Mais de quel côté pencherons‑nous ? La raison n’y peut rien déterminer : il y a un chaos infini qui nous sépare. Il se joue un jeu, à l’extrémité de cette distance infinie, où il arrivera croix ou pile. Que gagerez‑vous ? Par raison, vous ne pouvez faire ni l’un ni l’autre ; par raison, vous ne pouvez défaire nul des deux. Ne blâmez donc pas de fausseté ceux qui ont pris un choix ; car vous n’en savez rien. — Non ; mais je les blâmerai d’avoir fait, non ce choix, mais un choix ; car, encore que celui qui prend croix et l’autre soient en pareille faute, ils sont tous deux en faute : le juste est de ne point parier. — Oui, mais il faut parier ; cela n’est pas volontaire, vous êtes embarqué. Lequel prendrez‑vous donc ? Voyons. Puisqu’il faut choisir, voyons ce qui vous intéresse le moins. […] Votre raison n’est pas plus blessée, en choisissant l’un que l’autre, puisqu’il faut nécessairement choisir. Voilà un point vidé. Mais votre béatitude ? Pesons le gain et la perte, en prenant croix que Dieu est. Estimons ces deux cas : si vous gagnez, vous gagnez tout ; si vous perdez, vous ne perdez rien. Gagez donc qu’il est, sans hésiter. »

Blaise Pascal : biographie du philosophe, auteur des Pensées
Blaise Pascal

Et mis à part un prétendu salut de l’âme dont parle Pascal, dans les bienfaits attendus de la religion, aucun ne nécessite la Foi. Penser cela revient à placer l’origine d’un concept au‑dessus de son objectif. L’intention n’est plus de savoir si le but est bon, mais si l’origine est noble. Si vous considérez que la Foi est bonne parce qu’elle permet des familles stables, c’est que vous désirez des familles stables. Et si vous désirez des familles stables, c’est que vous avez des raisons objectives de penser qu’elles sont vitales pour une nation saine ou des raisons subjectives de voir dans cette organisation sociale un avantage sélectif pour vous.

L’exemple le plus simple est le mariage : progressivement celui‑ci s’est sécularisé, et aujourd’hui il y a plus de mariages civils que religieux. Car nous avons considéré le concept bon, puisque produisant des effets bénéfiques, sans qu’il n’y ait besoin d’une intervention divine.

Enfin, pourquoi il faut les combattre

Ces apôtres du retour à la Foi sont de deux sortes : ceux dont j’ai beaucoup parlé, les conservateurs ou réactionnaires, mais également les gauchistes, ironiquement réactionnaires, que j’appellerai les néo‑primitifs (Ayn Rand appelait cela la révolution anti‑industrielle — le retour des primitifs), adeptes des sagesses d’orient, des peuples « premiers » , c’est à dire les peuples n’ayant pas dépassé le néolithique. Petite anecdote sur eux : une de ces personnes soutint à mon frère que les Irlandais étaient plus évolués que nous car ils étaient plus nombreux à croire aux lutins. Mais comment opposer les premiers (conservateurs et réactionnaires) aux seconds (les néo‑primitifs) ? N’ont‑ils pas la Foi tous deux ? Les uns en une religion organisée, les autres en une religion « naturelle » ?

Je vous appelle à choisir les actes dont vous chérissez les conséquences. Et la raison de ces actes ne doit être que la production des effets. N’oubliez jamais :

Je suis, donc je pense.

2 Comments
  1. JeanBon

    Dans ma vingtaine j'aurais été 100% en accord avec cet article, 10 ans plus tard j'ai évolué et compris beaucoup de nuances sur le sujet. -Quel est le pourcentage de la population qui est réellement capable de se débarrasser de la foi ... sans s'en crée d'autres de substitution ? Je penche vers 5% ... oui 5% , et contrairement à ce qu'on pourrait penser le QI ne protège pas de la foi ... le communisme et son aura passé dans les milieux intellectuels nous démontre le contraire: voila à quoi ressemble une foi païenne dans ses extrêmes ... on en est pas là mais la soupe qui nous sert d'ecologie prends aussi une forme para-religieuse avec son clergé, ses dogmes, ses voies de rédemptions ect, la croyance en la démocratie est aussi une forme de foi. Je pense etre sorti de la foi et ce que je peux en dire c'est que le seul moyen c'est de la dépasser, on ne s'en débarrasse pas juste en devenant hyper cartésien (erreur classique) ... Je ne sais pas si vous êtes familier de la notion de prérationnel, rationnel et transrationnel, mais vous devriez vous y interesser (il existe une excellente chaine Youtube: Hypnomachie qui aborde souvent le sujet)

  2. Edgard Prom

    « Les principes moraux peuvent rester », il faudrait développer sur ce qui pourrait remplacer la Foi ou plutôt la religion comme base de ces principes moraux. En attaquant la base sans ne rien mettre à la place, vous faites trembler toute la structure. Il faudrait plutôt rajouter une nouvelle couche à la structure pour corriger les défauts du christianisme.

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