Identité, entre l’être et le devenir

L’identité est un sujet brûlant. Ces dernières années ce thème connait un essor fulgurant à droite avec la création de Génération Identitaire, mais encore plus à gauche avec le développement des cultural studies, gender studies et post-colonial studies héritées de la French Theory, qui questionnent l’identité de genre, la race et d’autres facettes encore de notre identité. Dit simplement, vous serez de gauche ou de droite selon que vous défendez une appartenance à un groupe dit minoritaire / dominé ou un groupe dit majoritaire / dominant. Mais nous verrons au cours de cette série de cinq articles que les ressorts ne sont en fait pas de la même nature. Nous-même, nous utilisons le mot “Identité” dans notre triptyque Liberté – Progrès – Identité. Au final qu’est-ce que l’identité ? Est-ce une essence figée ou relève-t-elle d’une existence en devenir ? Un peu des deux. L’identité est à la croisée de l’individu et du collectif, de l’être et du devenir, le devenir étant le processus et l’être ce qui demeure dans le changement.

“Deviens ce que tu es”

La question de l’être et du devenir n’est pas nouvelle. Il y a un paradoxe inhérent à cette formule. On ne peut pas être du côté de l’être et du devenir à la fois. On trouve, dès les philosophes présocratiques, les figures de proue de l’être, Parménide, et du devenir, Héraclite, avant que les deux soient réconciliés sous la plume de Pindare avec son injonction destinée à Hiéron de Syracuse “Tu dois devenir tel que tu es quand tu l’auras appris”. Plusieurs auteurs l’emploieront par la suite, lui conférant des sens différents. Dans ce premier article, nous passerons en revue cette évolution en répondant aux questions qu’elle implique.

“Deviens ce que tu es, quand tu l’auras appris”

Afin de bien comprendre la portée d’une telle assertion, il faut la replacer dans son contexte grec où l’idéal de soi n’est pas méritocratique, mais à accomplir par rapport à l’excellence innée d’une forme de noblesse. Ce n’est pas une incitation à se dépasser ou à se réaliser, accessible à tout le monde, mais plutôt à se montrer à la hauteur de sa valeur innée, héritée. Il s’agit donc de manifester, donner à voir des preuves tangibles de ce que l’on est déjà par sa naissance. Hiéron est déjà Hiéron à sa naissance, mais il lui reste à devenir Hiéron en se montrant à la hauteur de son rang. Le devenir est un destin, celui du sang et de la lignée. L’impératif chez Pindare est donc de devenir en apprenant, en se révélant à soi-même et aux autres une nature préexistante.

On observe donc une distinction précise entre « ce que l’on est », c’est-à-dire les qualités qui sont les nôtres, et « qui l’on est », le « qui » désignant le soi existant par-delà ses qualités, celles-ci ne faisant que se manifester. Son autre mérite est de mettre en avant l’importance de la connaissance de soi qui fait écho au “Connais-toi toi-même” de Socrate.

Chez Martial, elle prend une tournure d’acceptation de soi, voire de sa médiocrité lorsqu’il dit « Le bonheur consiste essentiellement à vouloir être ce que l’on est ». L’accomplissement passe ici par le renoncement.

Plus tard, elle réapparaitra en allemand, chez Goethe, “Werde was du bist”, et chez Fichte, un des fondateurs de l’idéalisme allemand, dans une version existentialiste qui sort l’humain du règne animal et lui retire sa part d’inné pour suggérer qu’il serait une page blanche à la naissance. De façon plutôt étonnante d’ailleurs pour lui dont la vision essentialiste du peuple influencera la spécificité du nationalisme allemand.

Chaque animal est ce qu’il est ; l’homme, seul, originairement n’est absolument rien. Ce qu’il doit être, il lui faut le devenir ; et, étant donné qu’il doit en tout cas être un être pour soi, il lui faut le devenir par soi-même.

J.G. Fichte, Fondement du droit naturel selon les principes de la doctrine de la science,

Cependant, c’est Nietzsche qui la popularisera en disant “Deviens ce que tu es. Fais ce que toi seul peut faire”.

“Deviens ce que tu es. Fais ce que toi seul peut faire”

Que ce soit par dépit de ne pas être lu par ses contemporains ou par réelle volonté élitiste, Nietzsche ne s’adresse pas à la masse. Ses lignes sont écrites pour les gens qu’il juge d’exception, les seuls pouvant le comprendre. Étant un philosophe élitiste, pour qui la lignée est importante, Nietzsche renoue en partie avec la vision de Pindare.

« La beauté d’une race, d’une famille, sa grâce, sa perfection dans tous les gestes est acquise péniblement : elle est comme le génie, le résultat du travail accumulé des générations. »

Nietzsche, Crépuscule des idoles

Cependant, alors que chez Pindare la fin du devenir est connue, chez Nietzsche elle ne l’est aucunement. Pour Nietzsche, devenir ce que l’on est “suppose que l’on ne pressente pas le moins du monde ce que l’on est”. Il revient à l’individu de découvrir son propre devenir par l’expérience sans avoir peur de se tromper, d’être parfois médiocre et de trouver, in fine, ce que lui seul peut faire. Le processus est plus important que la fin en soi. Cette dernière se révèlera petit à petit. Il apportera un peu plus de précision par la suite :

« Parvenu à ce point, il n’est plus possible d’éluder la véritable réponse à la question : comment devient-on ce que l’on est ? Et c’est là que j’atteins ce qui, dans l’art de l’autoconservation (Selbsterhaltung), de l’automanie (Selbstsucht), est un véritable chef-d’œuvre… En admettant en effet que la tâche, la détermination et le destin de la tâche, ait une importance supérieure à la moyenne, le plus grave danger serait de s’apercevoir soi-même en même temps que cette tâche. Que l’on devienne ce que l’on est, suppose que l’on ne pressente pas le moins du monde ce que l’on est. De ce point de vue, même les bévues de la vie ont leur sens et leur valeur, et, pour un temps, les chemins détournés, les voies sans issue, les hésitations, les « modesties », le sérieux gaspillé à des tâches qui se situent au-delà de la tâche. En cela peut s’exprimer une grande sagacité, et peut-être la suprême sagacité : là où le nosce te ipsum serait la recette pour décliner, c’est s’oublier, se mécomprendre, se rapetisser, se borner, se médiocriser qui devient la raison même (…) Pendant ce temps, l’« idée » organisatrice, celle qui est appelée à dominer, ne fait que croître en profondeur, – elle se met à commander, elle vous ramène lentement des chemins détournés, des voies sans issue où l’on s’était égaré, elle prépare la naissance de qualités et d’aptitudes isolées qui, plus tard, se révéleront indispensables comme moyens pour atteindre l’ensemble, – elle forme l’une après l’autre les facultés auxiliaires avant même de rien révéler sur la tâche dominante, sur le « but », la « fin », le « sens ». – Considérée sous cet aspect, ma vie est tout simplement miraculeuse. »

Nietzsche, Ainsi Parlait Zarathoustra

On retrouve donc ici la notion de connaissance, nosce te ipsum, que Nietzsche dépasse. On ne doit pas se satisfaire de découvrir ce qu’on est si ce que l’on est est médiocre. Il ne faut pas avoir peur d’être médiocre mais il faut dépasser cette médiocrité. Nietzsche dépasse ainsi l’autoconservation, qui veut simplement persister dans son être, alimentée par la peur de voir disparaître le soi, pour lui préférer la volonté de puissance, qui invite à une vie qui prend courageusement des risques et sélectionne les aspects les plus nobles, l’automanie. On pourrait comprendre cette dernière comme l’individuation, la recherche d’un soi différencié qui n’est pas autocentré, contrairement à l’autoconservation, mais qui au contraire se veut idiosyncrasique et ne peut être envisagé sans la nécessité de se différencier des autres, du troupeau. Mais plus encore, c’est un dépassement du moi conscient de sa relation au cosmos comme Nietzsche l’indique en disant “S’élever au-delà de “moi” et “toi” ! Ressentir de manière cosmique !”

Interprétation post-moderne

La formulation Nietzschéenne “Deviens qui tu es” sera soumise à une nouvelle interprétation par les auteurs post-modernes, notamment par Deleuze, influencés par l’existentialisme Sartrien, qui consacre deux livres à Nietzsche et qui tentera d’en percer les secrets. Le message ne s’adresse plus à une élite comme chez Nietzsche, chaque individu peut se l’approprier ; devenir qui l’on est renvoie au processus d’individuation, de la distinction d’un individu des autres de la même espèce ou du groupe, de la société dont il fait partie, et de subjectivation, qui relève d’un travail psychique, particulièrement marqué à l’adolescence, par lequel on va projeter une représentation de soi-même au travers d’expériences.

C’est une façon d’affirmer notre “personnalité” comme gage de notre autonomie. Chaque individu est précieux et unique et doit dépasser ses blocages, ses aliénations du quotidien que sont le travail, la famille, les pulsions, afin de libérer le vrai soi. Chaque individu est fait d’une multiplicité de tendances qu’il convient d’explorer et d’en conserver les plus nobles. Le moi aurait un certain nombre de propriétés qu’il conviendrait de retrouver en se sortant de notre aliénation. Mon moi est toujours au-delà de moi, je suis toujours en devenir et je dois faire en sorte de devenir davantage ce que je suis actuellement.

Il convient alors de devenir ce que l’on est sans se fixer de but précis. Se fixer un but revient à borner son être. Chaque expérience est guidée par une projection de soi et chaque projection de soi est un sujet en devenir à explorer, continuer ou abandonner. L’identité est une construction, une conséquence d’expériences. Par exemple, si vous commencez à apprendre les échecs, le sujet “vous, joueur d’échecs” commence son existence jusqu’à ce que vous décidiez de l’abandonner.

L’Être n’est pas l’individu. “Ce que tu es” n’est pas indexé à un sujet, un individu, quelqu’un ou quelque chose, mais autre chose davantage du côté du devenir que de l’être, qui est plus dynamique que statique.

Le devenir est par définition intransitif. Devenir quelque chose ou quelqu’un ne nous permet pas de comprendre ce qu’est le devenir, dans la mesure où lorsqu’on est devenu quelqu’un ou quelque chose on a cessé de devenir et que ce que nous devenons change autant que nous même. Il s’agit donc de penser le processus du devenir pour lui-même. On peut penser A, on peut penser B mais on ne sait pas ce qui s’est passé. Seule la compréhension de ce processus nous permet de répondre à ce qui demeure dans le changement, à ce qui continue dans les ruptures.

Dorian Astor, QUATRE MALENTENDUS NIETZSCHÉENS, Épisode 4 : “Deviens ce que tu es”, France Culture

Dépasser le Post-Modernisme

L’interprétation post-moderne souffre selon nous d’un problème majeur. En considérant l’humain comme une page blanche dont la construction se résume à la somme de ses expériences, elle ne peut que questionner ce que l’on est, la partie construite, et non qui on est, la partie innée. Elle se résume à questionner l’individuation et la subjectivisation d’un individu. En ne s’attachant qu’à l’individu et en excluant la part biologique héritée d’un individu pour n’y voir que des constructions sociales dont l’individu doit se détacher, elle se prive d’étudier la question de l’identité sous un angle différent.

“Devenir, pour nous, pour les vivants, c’est seulement vivre, grandir, croître et puis vieillir”

Dorian Astor, QUATRE MALENTENDUS NIETZSCHÉENS, Épisode 4 : “Deviens ce que tu es”, France Culture

L’identité repose en réalité sur des notions individuelles et collectives de l’être et du devenir. Par exemple, Barrack Obama est le premier Président des Etats-Unis noir athée. Il est né noir – en réalité métis – né d’une lignée de musulmans dérivant vers l’athéisme et il est devenu président. Ces éléments font alors pleinement partis de son identité. Il est à moitié noir car la moitié de sa lignée provient d’une population d’Afrique de l’Est. Il héritera d’une religion musulmane, dont son père s’était déjà détaché, qu’il abandonnera ou ne manifestera pas en choisissant l’athéisme et il deviendra président car les conditions biologiques et environnementales de son existence ainsi que ses expériences le lui ont permis. Fut-t-il né un siècle plus tôt et il n’aurait pu y prétendre malgré des dispositions cognitives s’y prêtant, fut-t-il moins enclin à révéler ces capacités innées par des expériences manifestes, par exemple si le choix d’une vie religieuse l’en avait détourné, et le saint graal se serait éloigné, eusse-t-il des capacités cognitives médiocres et il n’aurait tout simplement pu y prétendre, quelles que furent les conditions externes.

Le paradoxe de l’injonction “Deviens qui tu es” appelle à des questions intéressantes ; devenir soi, n’est-ce pas avant tout se connaître soi-même ? Or, pas de quête plus difficile que celle de la connaissance de ce que l’on n’est pas encore. Existe-t-il un soi apparent et un soi profond, authentique ? Comment se connaitre soi-même ? Que devient-on si ce n’est ce que l’on est déjà ? Doit-on nécessairement devenir quelque chose ou quelqu’un ? Pourrait-on seulement “devenir”…?

Dans notre deuxième partie, nous verrons comment on peut dépasser la vision post-moderne en questionnant l’identité sous un aspect évolutionnaire renouant avec qui on est, ce qui nous permettra de répondre à ces questions sous un nouveau jour.

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