Identité, (2/5) de l’individu à la lignée

Penser l’individu réclame nécessairement de le penser dans sa lignée sous un angle évolutionnaire qui a commencé avec la première cellule, LUCA (Last Universal Common Ancestor) il y a environ 3,3 à 3,8 milliards d’années.

Le moi et le soi, l’individu et les gènes

Comme on l’a vu dans la première partie, on retrouve chez Nietzsche le concept de “soi” dans la formule “S’élever au-delà de “moi” et “toi” ! Ressentir de manière cosmique !”. Le soi est alors notre être profond, celui qui oriente nos pulsions afin de permettre au “moi”, l’individu, d’agir, de multiplier les expériences, prendre des risques quitte à faire des erreurs, afin d’accomplir un “but”, une “fin”, un “sens” qui nous sont inconnus. Il est le processus lui-même, “l’idée organisatrice” qui est “appelée à dominer” et “ne fait que croître en profondeur”.

Il m’apparait opportun d’essayer de comprendre quel pourrait être ce processus en action, en usant des connaissances biologiques actuelles. Nietzsche aurait-il pressenti, expérimenté dans sa chaire des phénomènes biologiques qu’on pourrait expliquer aujourd’hui ?

“A hen is only an egg’s way of making another egg”

Samuel Butler

“Une poule n’est qu’un moyen pour un œuf de faire un nouvel œuf”, c’est ainsi que Samuel Butler formulait ce que Richard Dawkins, bien plus tard, appellera « le gène égoïste ». Cela consiste à penser la reproduction comme une forme de continuation des ovules eux-mêmes et que les vies intermédiaires ne sont rien. Un acte « égoïste » qu’ils ne subissent que pour se répéter encore et encore.

Mélange de la deuxième et de la troisième blessure narcissique telles que décrites par Freud, “l’Homme est un produit de l’évolution, donc un animal comme les autres” et “l’homme n’est jamais le souverain de son âme”. Freud parlait d’inconscient, nous lui laisserons ce terme pour expliquer cette troisième blessure narcissique comme un simple corolaire de la deuxième. L’Homme est le jouet de l’évolution qui use de lui comme un véhicule pour ses gènes qui appellent à être transmis dans la création d’une nouvelle instance d’humain, appelé communément un bébé. Le sujet principal n’est plus la poule, l’individu, mais l’œuf, le processus. Alors nos comportements, nos expériences ne seraient que des moyens dont le soi use afin de faire accomplir l’ultime but au “moi”, qui est de passer nos gènes ? Probablement. On peut expliquer une bonne partie des comportements d’un humain par une chaîne de causes conduisant à ses gènes

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Ouch ! alors notre but en tant qu’individu ne serait que de passer nos gènes, on ne deviendrait que ce que l’on est déjà finalement ? Et si on dépasse l’individu comme référentiel, quel est le but de cette lignée ?

Devient-on ce qu’on est déjà ?

Alors Pindare aurait raison ? Devenir ce qu’on est ne serait jamais que révéler qui on est, une nature préexistante à la naissance ? Tout serait écrit dans nos gènes ? Mais sortir du cadre de l’individu pour parler de la lignée, n’est-ce pas reproduire la même erreur de lecture évolutionniste faite par les Nazis ?

Comportement appris et inné chez les animaux

De nombreux animaux fonctionnent efficacement après 106, 105, voire moins de secondes de vie : un écureuil peut sauter d’arbre en arbre dans les mois qui suivent sa naissance, un poulain peut marcher en quelques heures, et des araignées naissent prêtes à chasser. Des exemples comme ceux-ci suggèrent que même les capacités des algorithmes non supervisés les plus puissants ne pourraient avoir une telle efficacité. “Supervisé” sera ici à comprendre tel qu’il est utilisé dans le cas d’algorithmes comme une tâche d’apprentissage automatique consistant à apprendre une fonction de prédiction à partir d’exemples annotés, au contraire de l’apprentissage non supervisé où les données ne sont pas étiquetées.

Une question centrale est donc de savoir comment les animaux fonctionnent si bien si tôt après leur naissance, sans bénéficier d’un ensemble de données de formation massive et supervisée, l’Homme étant compris dans le règne animal mais disposant d’une période d’immaturité prolongée.

Ainsi, si les mécanismes non supervisés ne peuvent à eux seuls expliquer comment les animaux fonctionnent si efficacement à la naissance (ou peu après), quelle est l’alternative ? La réponse est qu’une grande partie de nos représentations sensorielles et de notre comportement est largement innée. Par exemple, de nombreux stimuli olfactifs sont instinctivement attractifs ou appétissants (le sang pour un requin) ou aversifs (l’urine de renard pour un rat). Les réponses aux stimuli visuels peuvent également être innées. Mais le rôle des mécanismes innés va au-delà du simple établissement de réponses à des représentations sensorielles. En effet, la plus grande partie du répertoire comportemental des insectes et autres animaux à courte durée de vie est innée. Il existe également de nombreux exemples de comportements innés complexes chez les vertébrés. Un exemple frappant de comportement inné complexe chez les mammifères est celui de l’enfouissement : Les espèces de souris sylvestres étroitement apparentées diffèrent considérablement dans les terriers qu’elles creusent en ce qui concerne la longueur et la complexité des tunnels. Ces tendances innées sont indépendantes de la parentalité : Les souris d’une espèce élevées par des mères nourricières d’une autre espèce construisent des terriers comme ceux de leurs parents biologiques. Ainsi, il semble qu’une grande partie du répertoire comportemental d’un animal ne soit pas le résultat d’algorithmes d’apprentissage intelligents – supervisés ou non – mais plutôt de programmes de comportement déjà présents à la naissance.

D’un point de vue évolutionnaire, on voit bien pourquoi les comportements innés sont avantageux. La survie d’un animal exige qu’il résolve les “quatre F” – se nourrir, se battre, s’enfuir et s’accoupler (Feeding, Fighting, Fleeing and… Mating) – de façon répétitive, avec peut-être seulement quelques petites modifications. Chaque individu naît et dispose d’un temps très limité – de quelques jours à quelques années – pour trouver la solution à ces quatre problèmes. S’il réussit, il transmet une partie de sa solution (c’est-à-dire la moitié de son génome) à la génération suivante. Prenons une espèce X qui atteint 98% de ses performances à maturité à la naissance, et son concurrent Y qui ne fonctionne qu’à 50% à la naissance, ce qui nécessite un mois d’apprentissage pour atteindre les performances à maturité. (La performance est ici considérée comme une mesure de l’aptitude, c’est-à-dire de la capacité d’un individu à survivre et à se propager). Toutes choses étant égales par ailleurs (par exemple, en supposant que le niveau de performance à maturité est le même pour les deux espèces), l’espèce X sera supérieure à l’espèce Y, en raison du temps de génération plus court et parce qu’une plus grande fraction des individus survit le premier mois pour se reproduire (Fig. 2a).

figure2
Compromis évolutif entre les stratégies innées et les stratégies d’apprentissage.

a : Deux espèces diffèrent dans leur dépendance à l’égard de l’apprentissage et atteignent le même niveau de forme physique. Toutes choses étant égales par ailleurs, l’espèce qui s’appuie sur une stratégie fortement innée surpassera l’espèce qui utilise une stratégie mixte.

b : Une espèce utilisant la stratégie mixte peut prospérer si cette stratégie atteint un niveau de performance asymptotique plus élevé

En général, cependant, toutes les autres choses peuvent ne pas être égales. La performance mature que l’on peut obtenir par des mécanismes purement innés peut ne pas être la même que celle que l’on peut obtenir avec un apprentissage supplémentaire (Fig. 2a). C’est le cas pour l’Homme qui met plus de temps à devenir opérationnel mais dispose d’une marge d’apprentissage beaucoup plus large que les autres espèces, ce qui constitue sa particularité et lui confère un avantage sélectif.

Les génomes précisent les règles de câblage du cerveau

Nous avons fait valoir que la principale raison pour laquelle les animaux fonctionnent si bien si tôt après la naissance est qu’ils dépendent fortement de mécanismes innés. Les mécanismes innés, plutôt que des algorithmes d’apprentissage non supervisés jusqu’à présent non découverts, constituent la base du secret de la nature. Ces mécanismes innés sont codés dans le génome. Plus précisément, le génome encode les plans de câblage du système nerveux, où le câblage fait référence à la fois à la spécification des neurones connectés et à la force de ces connexions. Ces plans ont été sélectionnés par l’évolution au cours de centaines de millions d’années, sur d’innombrables quadrillions d’individus. Les circuits spécifiés par ces plans fournissent l’échafaudage pour les comportements innés, ainsi que pour tout apprentissage qui se produit au cours de la vie d’un animal.

Apprentissage supervisé ou évolution supervisée ?

De façon abstraite, l’apprentissage peut être défini comme le processus d’encodage des régularités statistiques du monde extérieur dans les paramètres du réseau. Mais dans le contexte de l’apprentissage animal, la source des données d’entrée pour l’apprentissage est limitée uniquement à l'”expérience” de l’animal, c’est-à-dire aux événements qui se produisent pendant la vie de l’animal.

Si, comme nous l’avons soutenu ci-dessus, une grande partie du comportement d’un animal est innée, alors les expériences de vie d’un animal ne représentent qu’une petite fraction des données qui contribuent à son aptitude ; un autre ensemble de données potentiellement beaucoup plus important contribue à ses comportements et représentations innés. Ces comportements et représentations innés résultent de l’évolution par sélection naturelle. Ainsi, l’évolution, tout comme l’apprentissage, peut également être considérée comme un mécanisme d’extraction de régularités statistiques, bien que sur une échelle de temps beaucoup plus longue que l’apprentissage. L’évolution peut être considérée comme une sorte d’algorithme de renforcement, opérant sur l’échelle de temps des générations, où le signal de renforcement consiste en le nombre de descendants qu’un individu génère.

Bien qu’il existe des parallèles entre l’apprentissage et l’évolution, il y a aussi des différences importantes. Notamment, alors que l’expérience peut agir directement sur les poids synaptiques par le biais de mécanismes hebbiens, l’évolution n’agit sur les câblages cérébraux qu’indirectement, par le biais du génome. Le génome n’encode pas directement les représentations ou les comportements ; il encode les règles de câblage et les motifs de connexion. Autrement dit, l’évolution et l’expérience sont toutes les deux des sources d’apprentissage, la première en modifiant le hardware, l’Être, qui on est et la seconde en modifiant le software, le devenir, ce que l’on est. Mais si cette expérience nous permet d’acquérir un avantage sélectif, alors nous passerons plus facilement nos gènes à la génération suivante.

Par exemple, nous savons aujourd’hui que les premiers Européens à avoir bu du lait ne pouvaient pas le digérer. Ainsi, l’expérience de boire du lait devait offrir des avantages et des inconvénients et les êtres, en tirant le plus d’avantages et le moins d’inconvénients, grâce à des propriétés génétiques particulières, ont bénéficié d’un avantage sélectif. Ils ont donc plus facilement passé leurs gènes à la génération suivante jusqu’à ce que cela devienne un trait partagé par tous les Européens. Les nouveaux individus ont “appris” à digérer le lait en héritant de cette faculté.

Le Surhomme, sujet ou moteur du devenir ?

“L’homme est une corde tendue entre la bête et le Surhomme, une corde au-dessus d’un abîme. Danger de franchir cet abîme, danger de se mettre en route, danger de regarder en arrière, danger d’être saisi d’effroi, danger de s’arrêter soudain.”

Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra

“La grandeur de l’homme, c’est qu’il est un pont et non une fin”

Il semblerait donc qu’un individu ne soit qu’un véhicule pour ses gènes qui usent de procédés pour lui permettre de les transmettre à la génération suivante. Pour cela, ils lui confèrent une part de connaissances innées, instinctives ; mais l’Homme dispose d’une large capacité à apprendre de nouvelles choses et d’en apprendre encore plus sur lui via des connaissances réflexives. Si ces connaissances réflexives ne changeront pas qui l’individu est, elles peuvent changer ce que l’individu est en lui, permettant d’obtenir un nouveau regard sur lui-même, sa condition et ses choix de reproduction, qui auront un impact sur ce que sa progéniture sera. Alors, le surhomme est-il le but de ce devenir ou en est-il le moteur ?

Au risque de nous mettre à dos tous les Nietzschéens qui y verront une trahison de sa pensée nous souhaitons interpréter les propos de ce dernier à l’aune de l’évolution et non du seul individu. Par répétition du processus procédant par essai / erreur, on arriverait in fine à la naissance d’un devenir plus haut, le principe de sélection naturelle se chargeant de conserver ce qui est noble. Un devenir qui pourrait tout simplement ne jamais arriver si jamais l’Homme prenant conscience de sa condition – qui il est – tombe dans le nihilisme et refuse tout nettement de devenir ce qu’il est en ne se reproduisant pas.

En admettant en effet que la tâche, la détermination et le destin de la tâche, ait une importance supérieure à la moyenne, le plus grave danger serait de s’apercevoir soi-même en même temps que cette tâche. Que l’on devienne ce que l’on est, suppose que l’on ne pressente pas le moins du monde ce que l’on est.

Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra

Nietzsche nous enjoint ainsi à renouer avec une pulsion animale, faire confiance à nos gènes qui nous dictent les principes vitaux, tout en nous donnant à nous-même une morale aristocratique afin de sublimer ces pulsions pour les guider vers des expériences nobles. Toutes les expériences et toutes les subjectivations ne se valent pas. Il est de notre devoir d’établir une hiérarchie et de sélectionner les plus nobles et celles où on excelle, quitte à se tromper ou être médiocre parfois. C’est de cette manière que l’Homme peut atteindre une forme de grandeur, devenir un surhomme, et être ce pont qui permet de faire arriver une fin encore inconnue. De la même façon qu’un australopithèque ne pouvait pas même imaginer homo-sapiens, car ne disposant même pas des capacités cognitives et des connaissances nécessaires ; homo-sapiens ne peut pas imaginer ce que sera l’homme du futur qui viendra après lui pour les mêmes raisons. Le Surhomme repose alors sur une part de nature héritée et inégalitaire et une part d’expérience dans un milieu. Chacun peut devenir un surhomme dès lors qu’il comprend sa nature et l’accepte pleinement en maximisant les possibilités qu’elle lui offre au sein d’un environnement équitable sans envier les autres disposant d’une nature plus avantageuse.

Cependant, contrairement à Nietzsche, on pense qu’il est possible d’être pleinement conscient de qui on est, regarder l’abîme, et pourtant la dépasser. Il se pourrait même que ce soit une étape obligatoire. Si l’évolution nous permet d’atteindre ce stade de conscience par la raison nous obligeant à nous poser ces questions, ce sont bien nos gènes qui nous l’ont permis et nous poussent à interroger cette condition. Nous devons nous montrer capable d’y apporter cette réponse simple et l’accepter, sans tomber dans l’abîme, en voulant la dépasser. Nous ne sommes qu’un véhicule pour nos gènes ; on ne sait pas quel est l’ultime but, mais nous devons le faire advenir.

C’est en cela que le postulat est différent de la vision nazie. Les Nazis voulaient retrouver une pureté perdue fantasmée et définissaient un idéal biologique du Surhomme comme fin d’un devenir collectif. Nous postulons que le Surhomme est en fait un moyen, le but à atteindre d’un point de vue individuel, qui permettra d’offrir le meilleur devenir possible à sa lignée sans lui définir une destination fixe.

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