Le Singapour de Lee Kuan Yew : les leçons à tirer d’une polis d’Orient

Lee Kuan Yew, le père fondateur de Singapour qui gouverna le pays en tant que premier ministre de 1959 à 1990, est relativement peu connu dans nos terres d’Europe. Pourtant, en fondant un nouvel État sur les ruines de l’Empire britannique et de son chaos ethnique, je suggère que son expérience politique contient des leçons importantes pour les Occidentaux d’aujourd’hui.

Lee Kuan Yew n’était aucunement philosophe, mais un homme d’État pragmatique. Ainsi ses perspectives, telles qu’il les exprima dans ses remarquables Mémoires et ses nombreux discours et entretiens, sont le fruit non de la théorie, mais de la rencontre d’un esprit perspicace et de trois décennies de pouvoir.

En tant que dirigeant politique, Lee a pu s’adapter aux aléas de l’Histoire, éliminer les menaces communistes, maintenir la stabilité politique et atteindre des niveaux de richesse et développement inouïs dans cette partie du monde. Tout ça dans une cité-État qui n’avait aucune tradition d’indépendance, dans une région marquée par l’instabilité géopolitique et de difficiles conflits ethniques, notamment entre les indigènes malais et la diaspora chinoise.

C’est dans ce contexte peu prometteur que Singapour entama des politiques démographiques et ethnoculturelles originales, tentant de préserver la paix ethnique aussi bien sur l’île que dans la région d’Asie du Sud-Est, tout en préservant l’identité des différentes composantes de la population singapourienne, notamment la majorité chinoise. On se penchera également sur les aspects moins réussis de sa politique, c’est-à-dire l’effondrement de la natalité.

Les décombres de l’Empire britannique

Le « petit point rouge » : la place de Singapour en Asie du Sud-Est

Les pays d’Asie du Sud-Est compte peu pour la plupart des gens. Dans la conscience occidentale, il s’agit surtout de destinations touristiques exotiques ou de lieux de mémoires des diverses guerres coloniales et de la Guerre froide. Toutefois, l’Asie du Sud-Est fournit des cas illuminateurs concernant aussi bien de tentatives de bâtir des nations que de conflits ethniques interminables.

Sous l’Empire britannique, les territoires qui forment actuellement la Malaisie et Singapour subirent ce qu’on peut considérer comme la première vague du mondialisme. Les administrateurs britanniques, tel Stamford Raffles, gouverna la région avec un savant mélange d’esprit commercial et un réel désir de répandre les normes morales de la civilisation occidentale (le fameux « fardeau de l’homme blanc » cher à Kipling).

La Pax Britannica créa de nombreuses opportunités économiques, ayant pour conséquence une importante immigration indienne et chinoise dans la région. Dans les années 1950, les populations locales – aussi bien les indigènes malais que les diasporas chinoise et indienne – étaient déterminées à gagner leur indépendance. Mais comment créer des nations cohérentes, libres et prospères à partir d’un matériel humain aussi hétérogène ?

Singapour est une petite île d’à peine 670 kilomètres carrés au large de la côte malaisienne. Alors que la diaspora chinoise – dont la richesse relative attise le ressentiment des indigènes – est éparpillée en tant que minorité dans le reste d’Asie du Sud-Est, à Singapour elle représente une majorité solide de 75 % de la population. Le reste de la population est formé de Malais (15 %) et d’Indiens (7,5 %). En 1965, il n’y avait que 1,9 millions d’habitants à Singapour.

Dans les années 50, le communisme bénéficiait d’une grande popularité parmi les Singapouriens chinois, provoquée notamment par le triomphe de Mao Zedong en Chine continentale. Dans un premier temps, Lee Kuan Yew tenta de préserver Singapour du bolchevisme en intégrant l’île en une entité plus vaste ayant une majorité malaise conservatrice : la Malaisie.

Singapour fit partie de la Malaisie de 1963 à 1965, année au cours de laquelle la cité-État quitta la fédération à cause des politiques chauvines du gouvernement fédéral, qui été dominé par des nationalistes malais. Visiblement bouleversé, Lee déclara à ce moment-là : « Je croyais en la fusion et à l’unité de ces deux territoires, avec des populations liées par la géographie, l’économie et la parenté. » Sa voix se brisa en prononçant ce dernier mot. Singapour fut ainsi seule dans la région, entourée par la Malaisie et l’Indonésie, deux grands États musulmans hostiles à cette nouvelle nation insulaire.

Une démocratie illibérale, stable et prospère

Lee et les autres membres de son parti (le PAP) faisaient campagne habillés en blanc, symbolisant leur pureté vis-à-vis de la corruption.

Créer cette nouvelle nation fut une tâche ardue. Il fallait apprendre l’esprit de Cité à une population hétérogène, assurer la stabilité politique et bâtir une économie prospère.

La stabilité fut rendue possible par la création d’une démocratie illibérale : des élections parlementaires furent tenues au moins tous les 5 ans, mais les partis d’opposition ne pouvaient guère s’organiser efficacement. Les communistes, leurs compagnons de route, divers « chauvinistes » (ethniques, linguistiques, religieux) et autres fauteurs de troublent furent persécutés juridiquement et exclus de la vie politique. Le gouvernement bénéficiait d’une large influence sur les médias et le parti au pouvoir (le Partie d’action populaire ou PAP) créa de fait un régime parlementaire à parti unique.

L’Asie de l’Est est bien la seule région du Tiers-Monde dont les nations ont réussi à atteindre, voire dépasser, le niveau de vie de pays occidentaux. Les autres, selon l’expression de Francis Fukuyama, tentent éternellement de « devenir comme le Danemark », sans jamais réussir. C’est le triste destin sisyphéen des tropiques.

Mais dans les pays d’Asie de l’Est, de race jaune et de culture plus ou moins confucéenne, on constate une véritable convergence avec l’Occident. Il n’est peut-être pas surprenant que Singapour, étant de fait colonie de peuplement chinois en Asie du Sud-Est, ait également réalisé cette convergence. Les peuples en question sont à la fois laborieux et studieux. Le premier travail de rattrapage est d’abord entamé par des États autoritaires ou non démocratiques – on pense aux Japon impérial, la Corée du Sud, Taïwan, Hong Kong ou bien la Chine depuis les réformes capitalistes de Deng Xiaoping – qui ne doivent se soucier de l’instabilité associée au jeu démocratique électoral ou à l’action syndicale. Il y a une collaboration efficace, souvent marquée par une certaine corruption, entre l’État et l’industrie, ainsi que des taux d’épargne élevés permettant de réinvestir les profits.

Selon les thèses libérales des Occidentaux, une fois qu’un pays est suffisamment riche et possède une classe moyenne solide, la transition à la démocratie libérale doit s’imposer. Lee Kuan Yew ne partageait pas ce point de vue.

Il affirmait constamment une opposition de principe à la démocratie occidentale multipartite comme étant profondément conflictuelle. En outre, Lee pensait que les meilleurs hommes devaient gouverner sur le long terme à travers d’un système de sélection méritocratique, libre de toute démagogie et de pensée court-termiste. Ainsi le démolibéralisme occidental était inadmissible. Mais si la majorité des autres régimes illibéraux d’Asie de l’Est se sont effondrés avec le temps, la légitimité du gouvernement singapourien s’est constamment renouvelée par la voie des urnes : ainsi, Lee a toujours bénéficié d’un plébiscite populaire lui permettant de briser le libéralisme.

Lee ne rejetait certainement pas toutes les institutions et pratiques occidentales héritées des Britanniques. Au contraire, il était profondément impressionné par la capacité du capitalisme occidentale à créer de la croissance économique et augmenter le niveau de vie. Les défis au moment de l’indépendance étaient nombreux : une population en pleine expansion (taux de fécondité de 5.8 en 1960), une agitation communiste constante notamment parmi les chômeurs et l’effondrement de l’ancien rôle économique de Singapour en tant qu’entrepôt pour l’Empire britannique.

Singapour avait ainsi besoin d’un nouveau modèle économique. Dans l’esprit de Lee, la sécurité et la prospérité de la petite île étaient intrinsèquement liées : le commerce et l’ancrage occidental tous deux préviendraient les conflits avec les pays voisins, musulmans ou communistes. Il poursuivit la croissance avec une détermination absolue par les moyens du commerce et des investissements internationaux.

Ce choix n’était pas donné en 1965. De manière général, les États postcoloniaux multiplièrent les expériences économiques nationalistes, socialistes ou communistes. Les entreprises étrangères ou tenues par des minorités ethniques furent saisies et soumises à l’incompétence et à la corruption de la gestion indigène. Les incitations du marché et la confiance nécessaires à l’activité économique furent annihilées dans de nombreux pays.

Les résultats ne se firent pas attendre : la stagnation, l’isolement, le sous-développement, voire la famine se constata dans nombreux pays, de la Birmanie à l’Indonésie, en passant par la Chine populaire. Lee lui-même, lors de ses nombreux voyages officiels, ne pouvait que constater la dégradation des infrastructures et de l’immobilier d’État après le départ des Britanniques. 

Le gouvernement singapourien institua pour sa part une politique de tolérance zéro face à la corruption et une discipline absolue concernant la protection de la propriété privée et des investissements étrangers. Conséquences : les entreprises occidentales et japonaises investirent massivement à Singapour et les Singapouriens purent profiter d’un vaste transfert de technologies et de compétences depuis le monde développé. En 1965, le PIB par tête de Singapour était de 500 dollars américains. Aujourd’hui, ce chiffre a atteint 60 000 dollars. Lee embrassa par ailleurs des liens étroits avec les Britanniques et les Américains afin de protéger le pays des menaces étrangères.

Bien peu de gouvernements, qu’ils soient démocratiques, libéraux ou autoritaires, peuvent se targuer de la confiance continue dont a bénéficié le gouvernement singapourien auprès de sa population. La légitimité de Lee était fondée sur un régime électoral sans céder au pluralisme, l’écrasement des communistes, le rejet de la corruption et, in fine, les résultats : des décennies de stabilité politique et de croissance économique. Les autorités singapouriennes ont pu maintenir leur régime très particulier depuis, bien après que Lee ait quitté le pouvoir en 1990.

Les biopolitiques de Singapour I : l’importance du capital humain 

Singapour met en œuvre depuis longtemps des pratiques originales dans le domaine biopolitique : il s’agit des politiquent déterminant le caractère biologique de la population, c’est-à-dire les politiques migratoires, reproductives et identitaires.

Comme un législateur antique, Lee considéra que l’État avait vocation à transformer la population hétérogène issue du colonialisme britannique en une masse de citoyens patriotes. Un service militaire obligatoire de 2 ans fut imposé à tous les jeunes hommes, une nation de citoyens-soldats étant nécessaire pour se défendre face à l’agression extérieur. Des politiques de logement publique ambitieuses furent mises en œuvre pour faire de la grande majorité des Singapouriens des propriétaires avec un intérêt matériel à la survie de Singapour. 

En tant que chef d’un pays sans ressources naturelles, envieux du succès économique du Japon, Lee avait pleinement conscience de l’importance du capital humain au développement national. Il entama une recherche acharnée du « talent », par quoi Lee entendait l’intelligence et les traits de caractère nécessaires à la réussite dans l’administration et les affaires. Les agents singapouriens parcoururent les universités asiatiques et occidentales à la recherche des meilleurs étudiants chinois, malais et indiens afin qu’ils rejoignent Singapour. 

Lee était certain que le « talent », et notamment l’intelligence, avait une composante génétique importante. Il cita volontiers les études occidentales sur le quotient intellectuel (QI) et les jumeaux démontrant que la génétique provoquait 50 à 80 % des différences intellectuelles entre individus.

Dans les années 1980, Lee était profondément bouleversé par l’effondrement de la fécondité parmi les femmes éduquées singapouriennes. Le gouvernement institua des politiques d’eugénisme volontaire avec une campagne de sensibilisation de grande ampleur et des incitations à réduire la fécondité des non éduqués et à augmenter celle des éduqués. Toutefois, certaines de ces politiques furent impopulaires et ont dues être abrogées. Lee conseilla à ses enfants d’épouser des personnes intelligentes s’ils voulaient que leurs enfants soient de même.

Les biopolitiques de Singapour II : une politique raciale conciliant harmonie et identités

Singapour établit un système méritocratique dans le cadre d’une idéologie multiraciale. Celle-ci doit bien être distinguée du multiculturalisme unilatéral anglo-saxon (diabolisant l’identité des Blancs tout en célébrants celles des allogènes), sans parler de l’assimilationnisme français.

Le multiracialisme singapourien valorise l’identité de trois communautés constituantes de l’île : les Indiens, les Malais et bien sûr les Chinois majoritaires. L’inclusion ostentatrice de la minorité malaise musulmane fut d’ailleurs importante afin de pacifier les relations avec leurs pays d’origine voisins.

Lee considéra qu’il était essentiel de cultiver les liens familiaux et l’identité raciale afin de contrer les effets nocifs de l’individualisme – individualisme qui fut favorisé aussi bien par l’influence de la culture occidentale que de l’économie capitaliste. La politique de logement singapourienne privilégie largement les familles et encourage la domiciliation proche des grands-parents. Des associations d’entraide communautaires ont été organisées pour les trois races, fournissant des aides sociales ou éducatives.

Le modèle singapourien se distingue également dans le domaine linguistique. Lee imposa un bilinguisme original : chaque étudiant doit apprendre l’anglais en tant que langue de travail neutre entre les trois communautés, mais aussi sa « langue maternelle » déterminée par l’ascendance raciale. Les Chinois apprennent le mandarin, les Malais le malais et les Indiens le tamil (ou une autre langue indienne).

L’enseignement de ces langues asiatiques est censé donné aux Singapouriens du « ballast culturel » face à l’émergence de la monoculture mondial anglo-américaine. Ces « langues maternelles » donnent aux Singapouriens accès à l’héritage et au vaste monde culturel de leurs races respectives, tout en renforçant les liens identitaires avec le reste de l’Asie. Selon Lee Kuan Yew, le bilinguisme donnait une sorte de « vision 3D » aux jeunes, leur permettant d’observer la culture occidentale à l’aune de leur culture asiatique et réciproquement.

En effet, de nombreuses études psychologiques ainsi que les données historiques indiquent que la race et la langue sont des facteurs clés dans l’émergence des identités ethniques : mêmes des nourrissons de moins d’un an préfère regarder les visages de leur propre race et entendre les voix de la même langue et du même accent que leur famille.

Lee ne rechigner pas d’entamer des campagnes d’ingénierie sociale ambitieuses. Par exemple, le mandarin n’était pas la langue maternelle des Chinois de Singapour. Dans la maison parentale, la plupart parlaient des dialectes (par exemple le Hokkien), voire l’anglais (le cas de Lee, qui s’efforça plus tard à parler le mandarin et l’enseigner à ses enfants).  On peut comprendre qu’enseigner l’anglais et le mandarin à la majorité des Singapouriens positionne le pays de manière idéale en tant qu’intermédiaire privilégié entre l’Occident et la Chine.

Les biopolitiques du Singapour III : Lee et son identité chinoise

Les Lee.

Lee Kuan Yew avait pleinement conscience des faiblesses de toute société multiraciale. Il tenta d’en limiter les tares de manière habile et efficace. Lors d’un éventuel conflit avec les pays voisins, de nombreux citoyens malais musulmans ressentiraient peut-être de la solidarité envers leurs coreligionnaires et leurs frères de sang malaisiens et indonésiens plutôt qu’avec l’État singapourien. Ainsi, les Malais furent discrètement exclus du service militaire et policier, bien que cette politique fût assouplie sur le temps.

Lee était convaincu de l’existence de différences importantes entre les races et, de fait, était fière de son identité chinoise. Les observateurs d’Asie du Sud-Est ont depuis très longtemps été frappés par les différences entre les indigènes malais, bons vivants et relâchés, et les immigrés chinois, déterminés et entrepreneurs.

Sur ce point, paradoxalement, les analyses de Lee Kuan Yew rejoignaient celles du premier ministre nationaliste de la Malaisie, Mahathir Mohamad : les deux pensaient que les Chinois avaient été soumis à une sélection évolutive rigoureuse favorisant les individus laborieux et studieux. Cette tendance avait été favorisée aussi bien par la culture chinoise – culte des études confucéennes avec des récompenses matérielles et sociales considérables pour les vainqueurs des examens – que les hivers rudes.

Les Malais, peuple tropical, n’avaient au contraire pas connu cette sélection. Mahathir Mohamad, qui avait une formation de médecin, pensait d’ailleurs que le pool génétique malais avait été dégradé par la consanguinité résultant du mariage entre cousin, phénomène qui provoque des ravages dans tout le monde musulmans.

Dans un article de 1993 écrit pour l’hebdomadaire britannique The Economist, Lee prédit que le Japon, Hong Kong, la Chine côtière et Singapour allaient devenir des sociétés très prospères au XXIème siècle, alors que le reste de l’Asie stagnerait. Ces différences entre pays seraient dues « à la culture, l’hérédité et les capacités organisationnelles de chaque peuple. » Jusqu’à présent les prévisions de Lee s’avèrent entièrement justifiées et rien n’indiquent qu’elles seront invalidées à l’avenir.

Les politiques multiracialistes de Singapour ont été célébrées par divers observateurs de par le monde : voici une île d’harmonie raciale dans un monde trop souvent ensanglanté par les tensions ethniques. En Malaisie, les Malais organisent une discrimination officielle contre la minorité chinoise (qui domine une bonne partie de l’économie et est surreprésentée dans les universités). Les émeutes raciales violentes ciblant les minorités chinoises sont un phénomène récurrent en Asie du Sud-Est. 

En même temps, Lee Kuan Yew était fier de son identité ethnique chinoise. Lors d’un discours énergique suite à sa victoire électorale de 1977, il déclara à son public multiracial : « Je comprends l’Anglais. Il sait au fond de son cœur qu’il est supérieur au Gallois et à l’Écossais. … Au fond de mon cœur, je suis un Chinois. »

Singapour établit des politiques qui, de fait, maintint la majorité chinoise de l’île aux alentours de 75 %. Dans son discours de fête nationale de 1989, Lee Kuan Yew défenda les politiques favorisant l’immigration chinoise afin de préserver la majorité. Selon lui, changer la composition ethnique de la population impliquerait « un changement pour l’économie, aussi bien de la performance économique que de l’arrière-plan politique qui rend possible cette performance ».

Lee était d’ailleurs fort pessimiste concernant les possibilités démocratiques dans un pays multiracial. Il déclara au magazine allemand Der Spiegel : « Dans les sociétés multiraciales, on ne vote pas selon ses intérêts économiques ou sociaux, on vote selon sa race et sa religion. » Phénomène que l’on constate de plus en plus partout en l’Occident au fur et à mesure qu’il se déseuropéanise.

Ses détracteurs universitaires, et ils sont nombreux, peuvent crier au « racisme », mais on ne peut nier ni la sincérité des affirmations de Lee Kuan Yew, ni le succès de ses politiques. Il y a peu de populations qui sont aussi studieuses et laborieuses que les Chinois de la diaspora. Et il semble probable que le style politique du régime singapourien – nécessitant un grand conformisme des citoyens mais permettant la stabilité politique et l’harmonie raciale – serait impossible sans une grande majorité chinoise consentante.

Il n’y a aucun doute que la politique singapourienne serait beaucoup plus divisée et conflictuelle s’il n’y avait aucune majorité ethnique, et en particulier une d’origine est-asiatique. Jusqu’à ce jour, Singapour continue à appliquer une politique migratoire visant « maintenir l’équilibre racial » de la population existante.

Les biopolitiques de Singapour IV : l’échec du natalisme

Cette description des biopolitiques de Singapour serait incomplète sans mentionner le grand échec dans la brillante carrière politique de Lee Kuan Yew : la formation des familles. Si l’immigration choisie a maintenu la majorité chinoise, le taux de fécondité du pays s’est effondré de manière catastrophique, atteignant 1,14 enfants par femme. En conséquence, le pays connaît un vieillissement accéléré.

Le gouvernement singapourien a depuis longtemps tenté de lutter contre le problème de la dénatalité. Singapour met en œuvre des politiques familiales généreuses pour encourager les couples à avoir des enfants. Les résultats pourtant sont médiocres (on remarquera toutefois que les taux de fécondité à Hong Kong, Taïwan et en Corée du Sud sont encore plus bas).

Il semble que l’adhésion totale au culte du développement capitaliste, à la compétitivité internationale et à l’excellence économique ait transformé les Singapouriens en une nation de bourgeois frileux. Dans les années 1960, les Singapouriens étaient pauvres et féconds. Aujourd’hui, comme beaucoup d’Occidentaux, ils sont riches mais rechignent à avoir des enfants à cause du coût financier ou l’enfreinte à la liberté individuelle. S’il est évident qu’une économie prospère et des technologies de pointe sont essentielles à la puissance nationale, on ne peut y sacrifier la famille et la continuité même de la nation.

Le style politique de Lee Kuan Yew, technocratique et multiracial, interdit d’ailleurs des appels primitifs à la perpétuation de son peuple. On remarquera que les Israéliens, qui sont constamment en état d’alerte ethnique depuis des décennies, sont le seul peuple développé à avoir des politiques natalistes réussies (le taux de fécondité juif en Israël est aux alentours de 3). Toutefois, il faut admettre que le contexte singapourien est fort différent.

Lee Kuan Yew : un grand homme d’État asiatique, le bâtisseur d’une nation

Le succès de Singapour reflète la capacité du pays à faire la synthèse d’éléments de l’héritage colonial britannique, avant tout dans le domaine économique, et de ses propres traditions et pratiques asiatiques. La spectaculaire performance de l’économie singapourienne est due à l’alliance d’institutions d’inspiration anglo-saxonne et de la vertu sinique. De manière générale, le succès économique est-asiatique – les seuls pays ayant rattrapé l’Occident – est la conséquence de la capacité organisationnelle des Orientaux et à leur capacité à investir sur le long terme.

Par son obsession hypermoderniste et sa poursuite de l’excellence économique, tout en tentant de préserver les familles traditionnelles, les identités raciales et les valeurs asiatiques, on pourrait presque qualifier Lee Kuan Yew d’archéofuturiste d’Asie. Si on ne peut que condamner l’incapacité à maintenir la fécondité au-dessus du seuil de remplacement, il faut aussi constater qu’il se peut qu’une société hypermoderne de ce type trouve des solutions biotechnologiques aux tendances dysgéniques que l’on constate un peu partout dans le monde.

Il est rare que l’on rencontre un homme politique doté aussi bien d’un réalisme intransigeant concernant les faits, que d’une habileté politique remarquable. Lee Kuan Yew doit son succès à un savant mélange de force et de subtilité. Sur les ruines de l’Empire britannique, au sein de son chaos ethnique en Asie du Sud-Est, Lee Kuan Yew a fondé, construit et maintenu une nation prospère pour son peuple. Il n’est pas invraisemblable que des nouveaux États et des nouvelles nations seront fondés au cours de ce siècle parmi les décombres de l’Occident mondialisé. Leurs chefs et leurs citoyens auraient tout à gagner à étudier les réalisations et les échecs de ce grand homme État d’Asie et, in fine, tirer les leçons biopolitiques de Singapour.

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