L’Occident tiraillé entre l’identité et l’universel

« Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune ».

C’est ainsi que débute la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789. Ce texte est fondamental, il instaure l’égalité des chances et la méritocratie comme valeur universelle.

Mais on ne pouvait pas anticiper son application au sein d’une société multiethnique. Dans un Occident où l’origine des individus est corrélée à leur statut socio-économique, la promesse d’émancipation de l’individu par sa seule volonté n’est plus qu’un principe de façade. Aux Etats-Unis, le patrimoine moyen d’un foyer d’origine européenne est 6 fois supérieur à celui d’un foyer d’origine africaine et le revenu moyen est supérieur de 60%. En France, les statistiques ethniques sont interdites mais ces inégalités ethniques restent une évidence. Les quartiers pauvres sont majoritairement peuplés de non-Européens avec un taux de pauvreté moyen de 42% contre 16% dans les villes qui les abritent.

Ces inégalités ne font qu’exacerber des tensions ethniques, culturelles et religieuses qui découlent du vivre ensemble entre des communautés qui ne veulent fondamentalement pas vivre ensemble. En atteste la fuite des banlieues françaises autrefois peuplées d’Européens ou le phénomène de White flight aux USA. Ainsi l’Occident est tiraillé entre l’héritage universaliste de ses institutions et l’inclinaison identitaire de ses habitants.

Conservateurs, Wokes et Identitaires

Trois courants de pensée prennent part à ce tiraillement identitaro-universel : l’universalisme idéologique, le wokisme et l’identitarisme européen.

L’universalisme idéologique se base sur des institutions comme l’école publique, les services sociaux ou la justice. Tous les citoyens ont les mêmes droits, peu importent leurs origines ethniques, religieuses, etc. Ils n’ont pas vocation à exiger de quelconques aménagements de ces institutions en faveur de leur communauté puisqu’elles sont conçues pour être neutres. Ses partisans veulent par-dessus tout conserver les institutions universalistes qui ont construit la nation. Nous les nommerons donc “conservateurs”, bien que certains soient davantage réactionnaires en exigeant un universalisme nationaliste par l’assimilation des étrangers à la culture nationale, tandis que les autres privilégient l’intégration qui se base sur un universalisme purement idéologique sans culture commune afin de laisser s’exprimer les différences culturelles qui seraient sources de richesse.

Pour ce qui est du wokisme, il est l’enfant des conservateurs puisqu’il veut également le vivre ensemble entre différents peuples et cultures. Mais pour être à la hauteur de cette ambition, il adopte l’intersectionnalité, une idéologie appelant à la convergence des luttes entre les victimes de discrimination de tous types (sexe, ethnie, classe sociale, sexualité, religion…). Face à leur nature structurelle et durable, les inégalités ethniques sont décrites comme systémiques : la société, la culture dominante et les institutions ne profitent pas à tous de manière égale. Le système a été façonné par les Européens, pour les Européens. Un universalisme réel ne peut pas reposer sur ces bases, il faut donc le débarrasser de son héritage culturel européen en le déconstruisant. Les wokes réclament l’adoption de mesures directes telles que la discrimination positive pour corriger les inégalités ethniques : si la société désavantage certaines catégories de la population au profit d’une autre, alors il faut prendre en compte les origines des individus pour rééquilibrer la situation. Malgré sa mise prise en compte des particularismes, le wokisme reste un universalisme, car pour les wokes, c’est la normalisation de la pluralité qui permettra la construction d’une société réellement universelle puisque toutes les identités y seront respectées.

Enfin, l’identitarisme européen se base sur la fierté de la civilisation occidentale, les identitaires brandissent l’identité ethnoculturelle des Européens comme bouclier face aux attaques wokes. Contrairement aux réactionnaires, ils ont rejeté l’assimilation en développant une conscience ethnique européenne favorisée par les enjeux identitaires communs à tous les nationalistes occidentaux confrontés à l’immigration massive. Pour les identitaires, l’Etat n’a pas été plus bienveillant avec les immigrés européens qu’avec les immigrés africains, ainsi les tensions et inégalités sont dues à une incompatibilité civilisationnelle. Ils nomment “Grand Remplacement” la dynamique démographique en cours qui est une substitution continue de la part des Européens habitant l’aire civilisationnelle occidentale, par des populations d’origines non-européennes. Les identitaires estiment que l’acharnement universaliste des conservateurs relève d’une volonté de prescrire la culture occidentale aux peuples du monde entier comme lors des “missions civilisatrices” du XIXème siècle. Ils refusent l’universalisme et prônent l’indépendance de tous les peuples sur leur terre en prenant appui sur le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Pour ce faire, ils militent pour la remigration des non-Européens incompatibles à l’Occident dans leur terre d’origine.

Une tenaille identitaire ?

Nous avons donc un courant conservateur face à deux courants révolutionnaires farouchement opposés. Ainsi, les conservateurs affirment être la seule voie raisonnable pour sortir de ce qu’ils nomment la “tenaille identitaire” entre les wokes et les identitaires européens qui seraient tous deux anti-universalistes.

Mais l’intersectionnalité des wokes n’est pas identitaire puisqu’elle vise à faire cohabiter de façon égalitaire toutes les identités. Un identitaire chérit une identité en particulier, tandis que chez les wokes, l’identité adoptée a peu d’importance tant qu’elle n’est pas occidentale. D’autant plus que l’identité vue par l’intersectionnalité n’émane pas d’une essence : s’il le souhaite, un homme athée peut devenir une femme musulmane. Les wokes sont favorables au grand écart identitaire afin de renforcer l’idée que des identités antagonistes peuvent se fédérer contre l’Occident. Certes, un identitaire non-Européen peut utiliser l’intersectionnalité pour mener à bien ses propres objectifs, mais il s’agit d’une alliance de circonstance qui n’invalide pas la visée universaliste de l’insectionnalité.

En réalité, les conservateurs tiennent ce discours de la tenaille identitaire pour mieux masquer la faille majeure de leur universalisme qui est l’incapacité à produire une analyse concernant l’origine des inégalités ethniques. Les wokes considèrent qu’elles émanent du racisme systémique et les identitaires d’une incompatibilité civilisationnelle. L’explication des premiers entraîne l’écroulement de leur idéal de neutralité et celle des seconds détruit le fondement de leur vision cosmopolite de l’humanité.

Les identitaires européens pourraient aussi se lamenter d’être pris en tenaille entre les conservateurs et les wokes. Les premiers permettant la venue de millions d’immigrés pour que les seconds tentent de mettre fin aux inégalités en détruisant la culture occidentale : la tenaille du vivre ensemble. Mais en réalité, chaque camp est pris en tenaille entre les deux autres et si l’on prend du recul, c’est l’Occident tout entier qui est tiraillé entre son identité ancestrale et son rayonnement universel : le tiraillement identitaro-universel.

Généalogie de l’universalisme idéologique

Si l’état naturel de toute culture est identitaire, chaque culture peut également devenir universelle au sens de s’étendre à d’autres populations. Si une culture reste identitaire, c’est tout simplement qu’elle n’a pas les capacités militaires d’atteindre l’universel.

À l’origine, l’identité française se limitait aux Français de racines, mais à mesure que la France eut conquis de nouveaux territoires, l’universalisme français est apparu. Il donnait l’opportunité à un individu étranger de s’assimiler au peuple français pour profiter de sa richesse tout en aidant la nation à triompher et s’étendre davantage. Mais depuis la fin de la seconde guerre mondiale et la Pax Americana, la puissance nationale repose essentiellement sur l’économie, rendant l’allégeance à la nation facultative. Les vannes de l’immigration ont ainsi pu s’ouvrir en grand et l’universalisme français s’est amputé de sa dimension culturelle pour n’être plus que l’idéologie de l’universalisme.

Ceux qui restent bloqués sur l’assimilation, soit la version patriotique de l’universalisme, devraient s’imaginer au pouvoir pour réaliser à quel point l’assimilation forcée d’une dizaine de millions de non-Européens est une entreprise délirante. Nous pouvons définir le théorème de l’assimilation de la manière suivante : il n’y a que deux types d’assimilation et elles ne sont pas liées aux politiques d’accueil mais aux paramètres migratoires :

  • L’assimilation systématique : les non-Européens n’ont pas d’autre choix que de s’assimiler lorsqu’ils ne sont pas en quantité suffisante pour constituer une communauté,
  • L’assimilation contingente : leur peuple d’origine a déjà une communauté présente et seuls de rares individus seront séduits par la communauté autochtone tandis que les autres rejoindront leur communauté d’origine.

Les wokes ont donc tort de reprocher aux conservateurs de vouloir imposer un universalisme français ethnocentré, puisqu’ils l’ont déjà déconstruit de ses éléments culturels pour s’adapter à la phase d’assimilation contingente. On pourrait alors se demander quelle est l’opposition fondamentale entre les wokes et les conservateurs ? Après tout, ils ont des objectifs similaires : une société ouverte à toutes les cultures et religions, la fin des discriminations, une société plus inclusive pour les minorités, etc.

Pour le comprendre, il faut revenir à l’esprit fondateur de nos institutions porté par les philosophes des Lumières. En amont du droit, l’héritage principal des Lumières est la sacralisation d’une morale qui s’est construite en opposition aux inégalités arbitraires de l’ancien régime. Celle-ci considère que le rationalisme permet d’atteindre des connaissances universelles, qui à leur tour permettent d’établir une autorité morale affirmant la justice et l’égalité. Elle se rapproche du logiciel chrétien : “ce qui est vrai est bon, nous savons ce qui est vrai, donc nous savons ce qui est bon”. À ceci près que le christianisme possède une vérité révélée, tandis que la morale des Lumières prétend poursuivre la vérité par la raison et la méthode scientifique. Ainsi les conservateurs pensent que la vérité est bonne et égalitaire, donc des institutions égalitaires sont indispensables pour être juste. Cette méthode a fini par se confondre avec leur morale, les obligeant à maquiller en vertu l’aveuglement face à la couleur de peau dès lors que la méthode et la morale entrent en contradiction : les inégalités ethniques perdurent malgré nos institutions égalitaires. Les wokes partagent aussi cette idée d’une vérité bienveillante mais ils n’ont que faire du dogme des conservateurs sur la façon de mettre la société en accord avec cette vérité.

La contorsion de la raison indispensable à l’utopie woke

Si la méthode des conservateurs entre en contradiction avec leur propre morale, la pensée woke est contraire à la raison. En effet, le premier ennemi d’une société plurielle est l’objectivité puisqu’elle impose une vérité unique à des paradigmes opposés. Les wokes proclament donc que l’objectivité est un outil de domination qu’il faut déconstruire au profit de la subjectivité. C’est ainsi que des raisonnements circulaires et irréfutables de par leur subjectivité sont omniprésents dans l’intersectionnalité. Par exemple : selon les wokes, les victimes de racisme sont les seules à même de juger si un comportement est raciste mais lorsqu’un étranger déclare ne pas être victime de racisme, alors tout à coup cela signifie qu’il a intériorisé le racisme de la société, le lui rendant imperceptible.

L’idéologie woke est insensée mais c’est justement ce qui fait sa force. Le woke pourra toujours bondir d’une subjectivité à l’autre pour donner l’illusion de gagner le débat alors qu’une personne rationnelle et objective s’imposera un minimum de règles de pensée. Néanmoins, cette force reste illusoire sur le long terme car quand bien même les Européens accepteraient pacifiquement leur déclassement et laisseraient leur culture devenir minoritaire, les wokes n’auraient plus d’ennemi en commun et finiraient entre-déchirés par leurs désaccords sur le prochain ennemi à déconstruire. Nous en avons déjà l’illustration avec l’arrivée des revendications transsexuelles au sein de l’intersectionnalité qui a provoqué un schisme chez les féministes. Les wokes ont une vision utopique de la société dépourvue de normes, sauf qu’une société sans normes est une société sans civilisation. Aucun échange n’est possible si chacun revendique sa seule subjectivité, le partage d’un paradigme commun est indispensable.

Les identitaires face au paradoxe de la suprématie

Les identitaires de toutes les civilisations veulent que la leur soit dominante puisqu’ils l’estiment supérieure aux autres. Le paradoxe est que définir une civilisation comme supérieure aux autres est une forme d’universalisme, cela revient à considérer que l’on peut juger toutes les civilisations sur des critères communs. Les wokes sortent de ce paradoxe en rejetant la volonté de suprématie mais, en contrepartie, ils rendent leur identité superficielle. De toute évidence, les identitaires européens n’ont pas pour projet de transformer l’identité européenne en folklore dépourvu de toute volonté de puissance. Ils considèrent la civilisation occidentale comme supérieure et ils ne troqueraient ce sentiment pour rien au monde même si en retour on leur proposait la remigration des non-Européens.

Ainsi, même les identitaires sont tiraillés entre leur volonté de préserver leur identité ethnoculturelle et celle de conserver l’hégémonie mondiale de l’Occident. Bien que la situation semble inextricable, dans le prochain article nous verrons comment le tiraillement identitaro-universel pourrait évoluer et quel serait le destin le plus favorable à l’Occident.

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