Le conservatisme peine à produire des contre-discours – Interview La Chronique Politique

La Chronique Politique est une chaîne YouTube qui discute des thèmes politiques sous toutes ses formes : histoire, histoire des idées, concepts politiques, idéologies dans le but de fournir des analyses de l’actualité avec un certain de recul et dont le présentateur, Christophe, se réclame du néoconservatisme.

Malgré des différences vis-à-vis de notre ligne philosophique, nous avons choisi d’inviter Christophe à discuter avec nous dans le cadre d’une interview parce qu’il est une des (trop rares) représentations en France d’une droite censée et cohérente, aux valeurs en accord avec l’identité occidentale.

Bonjour Christophe et merci d’avoir répondu à notre invitation.

Dans votre vidéo « Itinéraire d’un militant », vous parlez, entre autres, de votre parcours scolaire et votre passage dans un établissement auto-géré. L’auto-gestion renvoie à un modèle de société qui fait écho aux principes de la gauche libertaire, plus précisément, de l’anarcho-syndicalisme. Dans quelle mesure le regard que vous portez sur cet établissement est éclairant sur les problèmes de la pensée de gauche ?

Pour avoir expérimenté l’autogestion, je peux certifier que cela fonctionne, au moins dans de petites structures. La limite majeure est que cela demande l’implication de tous, et donc cela ne fonctionne qu’entre convaincus. C’est une forme de résumé des idéologies de gauche : sur le papier c’est beau mais en pratique il faut une adhésion totale de tous pour mettre en application correctement, et ce qui marche – parfois déjà difficilement – entre militants ne peut fonctionner dans une société entière… à moins d’avoir une société totalitaire.

Ce genre de milieu alternatif est aussi caractéristique d’une gauche tournant en vase clos, refaisant le monde dans son bocal loin des réalités. Ce lycée, censé être un établissement de deuxième chance pour jeunes éloignés du système scolaire a été progressivement gentrifié, accueillant massivement des jeunes de classe moyenne au parcours scolaire intégralement “alternatif” depuis la maternelle.

On pourrait s’imaginer qu’avec un tel public, fait de profs militants pour les pédagogies alternatives et d’élèves issu de familes de gauche, l’établissement devait être très politisé, très contestataire. Et bien pas du tout ! Lors du mouvement lycéen contre la réforme Fillon (introductio d’une dose de controle continu au Bac) qui a eu lieu l’année où j’ai fait ma scolarité à Saint-Nazaire, nous n’étions qu’une poignée du lycée expérimental à nous mobiliser. Quant aux profs, dont le plus à droite était au PS, pas un seul n’a fait grêve.

Aussi, dans cette vidéo, vous opposez la recherche médicale qui vise à lutter contre les maladies graves à la recherche qui vise à offrir aux humains des services qui répondent à des besoins psychologiques (PMA/GPA). Est-ce que vous considérez que la santé gagnerait à être séparée de l’Etat puisqu’elle aurait comme objectif de répondre à une demande de « consommateurs » plutôt que de devoir faire des choix « moraux » (i.e. ne pas voir des problématiques qui relèvent du confort empiéter sur l’oncologie) ?

Je ne suis franchement pas certain que laisser la médecine au choix individuel du citoyen-consommateur en fonction de ses “besoins psychologiques” très subjectifs soit une bonne idée !

Cela transformerait la médecine en marché dérégulé, or, l’homo economicus rationnel est une légende, et en matière médicale cela entrainerait les pires dérives : marchandisation du corps des femmes avec la GPA, traitement de la transexualité dès l’enfance sans contrôle (point sur lequel revienent certains pays très engagés dans cette voie tellement les dérives sont flagrantes).

Les techniques médicales sont toujours porteuses de grandes questions politiques, on ne peut pas se réfugier derrière le choix individuel et les “besoins psychologiques” comme seule mode de régulation. Pour prendre l’exemple de la PMA pour toutes, cette technique instaure un droit à l’enfant (pour les femmes, donc la GPA en découlera inévitablement par la logique de l’égalité des droits à situation comparable), pose la question du financement par la collectivité d’une intervention de confort puisque ces femmes ne sont pas stériles, pose aussi des questions éducatives et sociales à long terme puisque l’on sait que les familles monoparentales sont plus sujettes à problèmes éducatifs, que la société devra donc prendre en charge (suivi socio-éducatif, voire socio-judiciaire de l’enfant…).

Qu’on laisse la science fondamentale avancer est une chose, mais dans le domaine de la santé, passer directement de l’éprouvette à l’application grand public squizze une grande part des débats sociétaux. Résultat, au lieu de débattre si oui ou non la société veut de la PMA, de la GPA, etc, avec ce que cela implique de tranformations sociétales, on s’efforce de courir derrière ces innovations pour les encadrer a posteriori. On ne débat pas pour interdire/autoriser les techniques médicales à l’aune de débats éthiques mais pour les réguler une fois qu’il est trop tard pour avoir un débat de fond. De fait, ce fonctionnement favorise le camp progressiste, il s’agit d’une forme de politique du fait accompli.

Vers la fin de votre parcours universitaire, vous êtes confrontés pour la première fois aux idées réactionnaires, antisémites et conspirationnistes de certains musulmans éduqués alors que vous êtes encore de gauche. Selon vous, si des gens de gauche progressiste ont une sympathie pour l’islam, c’est par méconnaissance de cette religion et de ses adeptes et de l’ignorance quant à son incompatibilité avec la gauche ou par électoralisme conscient ?

De ce que j’ai vu, cela relève en grande partie de l’ignorance et de la naïveté. Cette sympathie pour la religion musulmane touche tous les sphères militantes, y compris les associations et courants non-électoralistes (féministes, anars), donc, clairement, l’argument électoraliste pour expliquer ce phénomène ne tient pas.

J’ai été surpris dans mon parcours de voir que des personnes de droite connaissaient largement mieux l’islam et ses principes, la vie du Prophète, que les gens de gauche pour qui toutes les religions ont plus ou moins les mêmes principes que le christianisme, à savoir la paix et l’amour universels, moyennant quelques variations locales offrant un peu d’exotisme (l’interdiction de manger du porc, le voile, le jour du seigneur le vendredi au lieu du dimanche…).

La gauche a une vision très ethnocentrique de la religion en fin de compte. La droite, elle, parce qu’elle n’a pas oublié ses propres racines culturelles, comprend bien mieux la logique civilisationnelle de l’islam ; c’est un paradoxe assez étonnant : bien que se référant sans cesse à la « scientificité » de ses idées, à une vision matérialiste de l’histoire, la gauche est pourtant incapable de comprendre que deux contextes socio-historiques engendrent deux religions aux valeurs radicalement différentes !

Autre paradoxe, la gauche nous rabache en permanence que l’ignorance favorise le rejet et la haine. Pourtant, sur l’islam j’ai plutot l’impression que la connaissance favorise plutôt le rejet. Quand vous avez lu la Sira (biographie du Prophète) et que vous vous rendez compte qu’il avait quinze esclaves sexuelles, qu’il justifiait le meurtre d’une population, d’opposants, voire le viol, vous commencez à douter de la valeur identique de toutes les religions ! Et quand vous comprenez que l’islam a une pensée fixiste, que le temps idéal était l’époque de ce prophète-guerrier, vous ne pouvez définitivement plus souscrire à l’idée que toutes les cultures se valent. Mais pour en arriver à ces conclusions, il faut déjà accepter de se renseigner. Quand on voit qu’à Science Po Grenoble un syndicat étudiant voulait interdire les cours d’histoire sur l’islam parce que jugés islamophobes, on comprend que la gauche n’est pas prête à ouvrir les yeux ! Dans ce genre de cas, on peut se demander si ce n’est pas du déni plus que de l’ignorance sur la nature de l’islam.

Le néoconservatisme, courant dont vous vous revendiquez, est une idéologie très mal perçue en France, comment l’expliquez-vous ?

En France on ne connait pas l’histoire du néoconservatisme. Les premiers néocons sont des intellectuels de gauche qui ont fini par passer à droite sur deux points : d’abord la défense d’une forme de modération face au radicalisme de la New left, la gauche de campus des radical sixties et ensuite sur des questions civilisationnelles (la défense des valeurs américaines face au communisme et au gauchisme des radical sixties qui naissait alors dans les universités). Leurs successeurs sont des “droitards natifs” qui ne gardent des premiers que l’aspect de défense civilisationnelle, y compris par les armes. En France ce sont ces néocons-là que l’on connait : des conservateurs belliqueux à qui l’on doit quelques guerres américaines. Cette vision réductrice est dommageable car l’histoire du néoconservatisme peut nous éclairer sur les processus en cours à gauche en France, à savoir le conflit entre progressistes modérés et wokes. Il s’agit d’une forme de réédition de la guerre des campus des radical sixties aux USA ayant amené à l’apparition du néoconservatisme. A 60 ans d’écart, dans les deux cas, on retrouve les French theories fracassant l’ancienne idéologie progressiste adossée à des valeurs classiques (universalisme hérité de 1789 en France, American way of life aux USA) et une réaction de ce progressisme traditionnel attaqué par les radicaux de son propre camp qui fini par parler plus facilement à la droite qu’à la gauche (cf. le défunt Laurent Bouvet chez nous).

Dans votre vidéo sur la violence policière aux Etats-Unis, vous décortiquez certaines statistiques pour affiner scientifiquement votre analyse sur un sujet très controversé. Pensez-vous qu’une grande partie de la manipulation politique n’est souvent qu’une exploitation de l’incapacité du grand public à analyser des données, et que c’est un problème qui peut être réglé par une meilleure éducation scientifique ?

Sur les questions liées aux sciences dures peut-être mais pour les sciences sociales, une meilleure éducation scientifique ne suffira pas. Il faut aussi que le milieu universitaire puisse produire du contenu sans craindre la censure idéologique, notamment venant de gauche. Justement sur les violences policières aux USA, pour traiter le sujet j’avais utilisé une publi montrant qu’il n’y avait pas de sur-mortalité des afro-américains lors des interpellations. Ce papier reposait sur une base de données du Hufftington Post, l’équivalent de Libé aux USA. Depuis, un autre papier a été publié, utilisant la même base de données, et ce en pleine effervescence Black Lives Matters. Bien entendu, disposant des mêms données, il est arrivé aux mêmes conclusions que le premier: pas de sur-mortalité chez les afro-américains. Mais très vite, ce papier a été retiré par ses auteurs au motif qu”il était victime de “mésusages”. Comprenez : la droite s’était emparé des résultats (qui allaient dans le même sens que le papier précédent) pour contester la légitimité de BLM. Ces chercheurs ont probablement reculé devant la pression militante.

Plus largement en sciences sociales, le problème n’est pas la formation scientifique du public mais l’aveuglement idéologique des chercheurs qui produisent en toute bonne foi du contenu politisé. Par exemple, quand en sociologie on part du principe qu’il y a un racisme systémique, fatalement, la recherche ensuite ne vise pas à savoir s’il existe ou non mais à le débusquer dans chaque fait quotidien. La question est bien plus dure à régler que s’il s’agissait d’un manque d’information du public. Pour régler le problème de politisation des sciences sociales, il faudrait fermer des département universitaires entiers !

Vous avez abordé à quelques reprises des sujets qui touchent de près des problématiques de géopolitique. La place des Etats-Unis d’Amérique sur l’échiquier mondial sera-t-elle affectée par le mandat de Biden selon vous ?

Sans être spécialiste en géopolitique, au niveau des rapports internationaux, Biden va revenir au style classique des démocraties libérales, basé sur la coopération et la discussion entre états là où Trump avait une politique basée sur le rapport de force brut.

Il est dans l’ADN des démocraties libérales de croire que les relations internationales sont basées sur la coopération et la discussion. Trump, avec sa méthode basée sur le rapport de force brut avait rompu avec cette tradition. Biden va revenir à ce standard diplomatique des démocraties libérales, ce qui va plaire et rassurer les-dites démocraties, peu habituées à être malmenées par une consœur comme elles l’ont été sous l’air Trump.

Les régimes autoritaires, pour qui ce fonctionnement international à l’occidental est une forme de faiblesse, de mollesse, ce retour à la diplomatie classique va aussi sûrement être bien vu, mais pour d’autres raisons, et ce d’autant plus que Biden, tout comme Trump, a l’air assez isolationniste, renonçant au rôle auto-attribué de gendarme du monde. Pour ces régimes autoritaires, l’élection de biden est probablement une aubaine avec des USA cumulant ainsi les faiblesses des démocraties sur les questions internationales (la palabre interminable et l’indécision) et un refus de jouer aux gendarmes lié à son isolationnisme. Certains qui jusque-là craignaient l’interventionnisme américain risquent de se sentir pousser des ailes.

Et manque de chance, en plus de tout cela, Biden est un incommensurable gaffeur. On l’a vu avec la guerre Ukraine-Russie, où dès le début du conflit il a clairement annoncé que les USA et l’Otan ne prendraient pas partie militairement “pour éviter une 3ème guerre mondiale”. Il peut le penser, mais en le formulant à haute voix il a donné un blanc seing à Poutine pour mener ses plans à bien.

Bref, Biden ayant l’air de refuser le rôle traditionnel des USA sur la scène internationale, il est probable que l’influence américaine va décliner.

Puisque vous vous revendiquez de droite et conservateur, est ce que vous voyez des limites à cette orientation politique ? L’absence de préoccupation quant au progrès et à l’innovation par exemple ? N’avez-vous pas la sensation que les conservateurs sont en réalité des progressistes avec 30 ans de retard ?

La principale limite du conservatisme selon moi est son incapacité à produire des contre-discours face au progressisme. Il suffit de comparer au jargon woke pour voir la différence : d’un côté racisme systémique, fluidité de genre, hétéropatriarcat cis-genre, éco-anxiété, et j’en passe. Si ces termes peuvent faire sourire, ils permettent à ceux qui les utilisent de penser le monde, d’identifier un ennemi, une cause aux problèmes qu’ils ressentent et sont des activateurs d’engagement. Face à cela, quel concept forgé par la droite permet de penser les grandes questions actuelles ? A part le “grand remplacement”, aucun. Au mieux on a des arguments religieux pour s’opposer à la PMA et à la GPA, qui ne parlent donc qu’aux croyants et les rares arguments autres que religieux sont empreintés à la gauche techno-critique.

je ne suis pas sûr que les conservateurs ne s’intéressent pas à l’innovation. Simplement ils n’y comprennent rien techniquement, ils savent juste que c’est indispensable à l’économie de marché. Mais c’est un peu le lot de tous les courants politiques en fin de compte.

Après, on peut aussi se dire que le progrès est une mystique globale : ” les hiers politique, technique, social sont moins bien que les demains correspondant”. Et dans cette optique, cela expliquerait le dédain pour la technique et l’innovation d’une partie des conservateurs :  tourné vers une forme “d’hier politique”, il en va de même pour la technologie; mais pour avoir vu la gauche de l’intérieur, je ne suis pas sûr qu’elle soit réellement plus pertinente que la droite sur ce point, il suffit de voir l’irrationnel autour du glyphosate, des OGM ou du nucléaire. Parfois je me demande si la rationnalité scientifique et l’engagement militant ne sont pas antinomiques ! Jusqu’ici effectivement on a pu ressentir le conservatisme comme du progressisme avec 30 ans de retard. Les conservateurs finissent par accepter les évolutions enclenchées par les progressistes. Mais les choses sont peut-être en train de changer.

Depuis toujours, le progressisme était surtout un progrès social, les 60’s y ont ajouté un volet “innovation sociétale” (et je dis “innovation”, ce qui est différent du progrès : le progrès apporte une amélioration qualitative ou quantitative, l’innovation est le culte du nouveau pour lui-même qui est fatalement meilleur que l’ancien). Jusqu’ici ce volet sociétal profitait à tous (le divorce, la contraception, l’acceptation de l’homosexualité), alors les conservateurs finissaient par le digérer, mais avec l’apparation des idées post-modernes, les choses changent, on n’est plus dans une amélioration pour tous mais dans une transformation anthropologique radicale : plus de sexe biologique mais des genres générés à la demande, plus d’antiracisme universaliste mais des coupables et des victimes par essence. Le conservatisme va finir par devenir l’idéologie du “bon sens”, de la rationnalité face à une folie se parant des atours du progressisme.

Enfin… pour peu qu’il ne subisse pas lui-même une dérive vers l’irrationnel. C’est ma principale crainte pour le conservatisme dans les prochaines années. On l’a vu avec le COVID, certains à droite ont basculé dans l’irrationnel le plus total, vivent dans un monde parallèle fait de dictatures sanitaires, de complots biotech pour asservir la population voire la décimer. Les mêmes qui aujourd’hui gobent la propagande russe la plus absurde d’ailleurs.

Encore une fois, la rationalité et le militantisme…

Vous pouvez retrouver Christophe sur sa chaîne YouTube La Chronique Politique et sur Twitter @LaChroPol.

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