La décroissance : Nécessité ou choix de société mortifère ?

Une petite musique se fait entendre depuis maintenant plusieurs années. Elle retentit de plus belle avec les sanctions et les menaces russes sur la coupure du gaz à l’Europe ; et l’été caniculaire que nous avons vécu autour du globe n’a fait qu’en jouer les harmoniques. Cette petite musique, c’est la décroissance.

Elle est maintenant reprise en chœur par la cathédrale : politiques, journalistes et autres intellectuels la chantent de vive-voix. Sa partition fut composée dans les années 70 à travers le rapport Meadows commandé par le Club de Rome auprès d’un groupe de chercheurs du Massachusetts Institute of Technology. Traduit en 30 langues, il fut édité à plus de 12 millions d’exemplaires. Pour Fabrice Flipo, maître de conférences HDR en philosophie, la décroissance (ou plutôt l’objection de croissance) prend ses racines dans les courants libertaires et dans la pensée de Murray Bookchin, essayiste écologiste considéré comme l’un des penseurs principaux de la Nouvelle gauche.

Pour ses nombreux défenseurs, la décroissance est la condition sine qua non à la survie de l’humanité. En effet, la diminution de la consommation des ressources permettrait le ralentissement du réchauffement climatique et d’éviter toute sorte de pénurie de matières premières. La croissance n’est pas illimitée et nous arriverions au bout du chemin, à la veille de grandes catastrophes naturelles qui seraient irréversibles

Parallèlement, ce processus passera nécessairement par la fin du capitalisme, pour arriver à un modèle de société permettant une véritable égalité et poursuite du bonheur universel. À certains égards, il s’agit des mêmes buts que poursuivaient les communistes avant 1917, sans toutefois chercher la productivité. Et c’est bien là qu’il faut à mon sens parler d’escroquerie et de danger, eu égard de l’Histoire.

Pour ces bonnes âmes, la décroissance serait la seule issue.

« Une croissance infinie est impossible dans un monde fini ».

S’appuyant sur les travaux de Nicholas Georgesku-Roegen, mathématicien et économiste d’origine roumaine, la pensée de la décroissance, bien que de nombreux décroissants l’ignorent, repose sur l’idée des structures dissipatives de Prigogine. Les humains, les sociétés humaines et la biosphère sont des structures dissipatives, c’est à dire capable de transformer l’énergie stockée dans leur environnement en chaleur par un travail mécanique, en premier lieu l’énergie du soleil.

Ayant trouvé une manne d’énergie incroyable avec le pétrole, l’humanité s’est employée à la dissiper et par cela, s’est multipliée comme jamais et a porté les avancées technologiques vers des cimes qui laisseraient nos ancêtres estomaqués. Mais par la constatation que cette manne dispose d’un stock épuisable, les décroissants en tireront l’idée que “la croissance ne peut pas être infinie dans un monde fini”. Les plus brillants iront jusqu’à comprendre qu’il en va de même pour l’énergie nucléaire, qui repose sur l’uranium qui est lui un stock en quantité limitée, ce qui ne ferait que repousser un problème inextricable par nature et constitue une fuite en avant. Pire encore, l’extraction de ces minéraux demande de plus en plus d’énergie. Il atteindra alors nécessairement un point de bascule où l’énergie nécessaire pour les obtenir dépassera l’énergie que leur utilisation pourra fournir.

Forts de cette connaissance, et observant les effondrements de civilisations passées, les décroissants en concluent que la chute sera inévitable et elle sera d’autant plus dure que nous ne sommes jamais montés aussi haut et aussi rapidement.

Estimated global population from 10,000BCE to 2100 (in millions), Statista

Alors certes, la croissance ne peut pas être infinie dans un monde fini mais est-ce que la barrière de la croissance s’arrête au pétrole et au nucléaire ? Non, ceci représente la limite de nos connaissances. Jadis, les énergies fossiles n’avaient pas l’importance qu’elles ont aujourd’hui, c’est à dire avant que nous ne sachions les exploiter. Demain, il sera tout à fait envisageable qu’une autre ressource que nous avons sous la main, ou que nous allons découvrir, vienne prendre la place du pétrole. C’est d’ailleurs déjà en cours par le biais d’un certain nombre de projets de recherche et développement sur l’énergie hydrogène et solaire.

Parmi les décroissants, on trouve un auteur intéressant – donc inconnu des décroissants -, Maxime Nechtschein, qui, dans son blog tenu sur Mediapart, admet que l’on a aujourd’hui du pétrole pour un siècle et du nucléaire pour la même durée. Qui sait ce que seront nos connaissances d’ici 200 ans et des ressources que nous serons capables d’exploiter d’ici-là ? Où se trouvera la limite ? Les décroissants me répondront alors que l’énergie n’est pas le problème et qu’il faut aussi s’inquiéter d’à quoi ressemblera la Terre et l’humanité dans 200 ans. Qui pourrait, saurait, le dire ? Sous l’effet de la dissipation d’énergie, nous modifions effectivement sans arrêt notre environnement auquel nous saurons constamment nous adapter, et cela de plus en plus rapidement. C’est ce que certains appellent l’effet de la Reine Rouge qui veut qu’on ait la nécessité de constamment accélérer le changement.

Mais cela semble être le lot de la vie. Maxime Nechtschein a d’ailleurs l’honnêteté intellectuelle de reconnaître que la décroissance a peu de chance d’advenir. Selon lui, la décroissance va à l’encontre des lois naturelles. Il souligne très justement que l’Humanité est une structure dissipative d’énergie. Suite à la captation de l’énergie de basse entropie comme l’énergie solaire mais aussi le pétrole, nous la dissipons dans les nombreuses activités humaines comme l’industrie, le voyage, le commerce, la construction, les loisirs…

Un régime politique décroissantiste devrait mettre en place des méthodes très contraignantes et autoritaires de contrôle social pour réguler la dissipation d’énergie de la population. D’où un mécontentement grandissant et la certitude de voir réapparaître un mouvement de type gilets jaunes bien plus déterminé et en colère. Egalement, une décroissance dans un monde de compétition économique internationale comme le nôtre est un gage de marginalisation à moyen terme.

Un être vyvant nommé capitalisme

Le capitalisme est bien souvent la cible prioritaire à abattre pour ces mouvements écologistes, bien avant la sauvegarde de l’environnement. Là encore, Maxime Nechtschein nous éclaire parfaitement sur la robustesse du capitalisme et pourquoi ce système économique se marie très bien avec le concept de croissance. Le capitalisme se comporte comme un être vivant, ou plutôt vyvant en référence aux travaux de Stuart Bartlett qui définit la version générique de la vie, la vye (lyfe), comme une structure dissipative autocatalytique capable d’homéostasie et d’apprentissage. Le capitalisme est un système qui va capter et d’utiliser les sources d’énergie (dissipation), croître et se développer (autocatalyse), s’adapter sans cesse aux évolutions du monde et de la société (homéostasie) et se remettre en question après les difficultés rencontrées (apprentissage).

Le capitalisme est donc bien plus adapté pour répondre aux lois de l’Univers que le système socialiste qui ne coche pas toutes ces cases et encore moins le système décroissantiste qui en est sa négation. J’espère vous avoir convaincu que la décroissance est un choix de société et non la seule voie possible. C’est faire le choix de renoncer à notre rôle dans l’Univers qui veut qu’on dissipe l’énergie de plus en plus vite par peur du changement et du potentiel effondrement. Ils choisissent l’effondrement contrôlé plutôt que le risque d’effondrement brutal. Mais est-ce seulement possible ? La décroissance s’oppose frontalement aux lois physiques de la thermodynamique et repose sur le doux rêve que l’ensemble de la planète sera d’accord pour aller dans ce sens. Comme le communisme, c’est une négation de la nature humaine qui nécessite de la contraindre.

Entendons-nous bien, je ne dis pas que la seule voie est une courbe exponentielle constante vers le progrès. Un organisme va constamment chercher à se développer et à maintenir son intégrité. Il va alors alterner les phases d’accélération et de rétroaction stabilisatrices. Les questions que posent les décroissants doivent participer à nourrir cette boucle de rétroaction négative mais la décroissance ne peut pas être un projet de société. La décroissance peut être le résultat de la nécessité temporaire de stabiliser le système mais l’objectif reste la croissance. À quoi ressemblerait une société qui se donnerait pour but la décroissance ?

Le coût de la décroissance

La décroissance a aussi un coût, jamais discuté. Etes-vous vraiment prêt à vous passer de croissance dans votre vie ? Commençons par la santé. Il est à noter que la croissance nous a permis de financer la recherche et le développement de la médecine moderne. La médecine alternative, prônée par de nombreux décroissantistes, n’a pas vraiment démontré son efficacité. Selon le Journal of the National Cancer Institute, les patients qui y recourent exclusivement ont jusqu’à 5 fois plus de risque de mourir que les patients qui se soumettent aux traitements modernes. La croissance nous a également permis de financer la recherche dans le domaine de l’alimentation et de faire reculer les infections alimentaires qui étaient responsables de 2000 décès par an dans la France de 1900 ans.

Si nous avions écouté les décroissantistes, nous n’aurions jamais financé les expéditions en Amérique qui ont permis de ramener en Europe, entre autres, la fécule de pomme de terre qui a permis de juguler une bonne part des famines endémiques que nous connaissions sur le continent. Pareil pour les virus. Tout dans la lutte contre le sida était inaccessible à la science de 1960. Guérir le sida était aussi impossible que d’aller sur la lune avec la science de 1920. La société se serait défendue par l’ostracisation et l’isolement des malades comme du temps de la peste. Les homosexuels, qui ont été fortement touchés par l’épidémie, auraient été soumis à un terrible contrôle policier, voire internés, pour freiner la transmission de l’épidémie. Est-ce vraiment un monde comme cela que désir les décroissantistes ?

Au niveau de l’éducation, même chose. Les moyens mis dans l’éducation et dans l’école publique ont permis de faire reculer l’illétrisme. En 1800, il y avait 88% d’illétrés dans le monde, en 1900, 79%. En 2014, c’est seulement 15%. Les plans d’aide au développement, notamment en Afrique, n’ont pas été financés par les bons sentiments des humanistes mais par l’enrichissement d’Etats prospères et par des capitalistes généreux comme Bill Gates ou Jeff Bezos.

Concernant l’économie, n’oublions pas non plus le rôle de la mondialisation dans le développement de pays entiers et leur sortie de l’extrême pauvreté. En 1980, le Maroc était 5 fois plus riche que la Chine : 1075$ par an par habitant contre 195$. La Chine est devenue une grande puissance scientifique alors que le Maroc reste un pays pauvre qui connait encore un taux d’analphabétisme de 40% chez les femmes. Pourquoi ? Parce que la Chine a sû tirer parti des investissements étrangers pour développer son industrie, booster ses exportations et réinvestir l’argent dans la formation, la recherche et les infrastructures du pays.

En 1960 la Corée du Sud avait la même richesse par habitant que les pays pauvres d’Afrique noire et elle n’a rattrapé le Maroc qu’en 1970. Aujourd’hui c’est un géant technologique dans plusieurs domaines clés comme les microprocesseurs, les écrans, les logiciels, les smartphones et le nucléaire. La faim dans le monde a aussi reculé grâce à l’augmentation de la productivité générée par la croissance. Il y a 150 ans, il fallait 25 hommes pendant 1 journée pour récolter et battre une tonne de céréales. Aujourd’hui, avec une moissonneuse batteuse moderne, une seule personne peut s’en charger en six minutes. La technologie a multiplié la productivité par 2500.

Imagine-t-on Julien Bayou et Sandrine Rousseau dans les champs toute une journée pour retourner la terre ? La croissance sauve des vies… Ce constat ne remet pas en cause les problématiques qui sont soulevées par les écologistes et même par l’ensemble de la communauté scientifique. Il ne s’agit pas de remettre en question le rapport du GIEC, le réchauffement climatique, l’élevage industriel ou la pollution des sols. Il s’agit simplement de pointer les incohérences et les insuffisances dans les alternatives prônées par les écologistes anticapitalistes. Car oui, nous allons avoir besoin de croitre économiquement pour engager une vraie transition écologique à l’échelle nationale et même européenne. Et pour engager la transition, il va falloir financer bien plus massivement la recherche que nous ne le faisons actuellement. C’est la science et le développement technologique qui permettra de trouver les alternatives crédibles, sans mettre en péril notre niveau de vie à travers une décroissance qui nous mènerait à la ruine et à la colonisation économique, numérique et migratoire. Malheureusement, l’Europe n’a pas pris la mesure de l’enjeu.

Le budget de recherche d’Amazon approche 30 millards de $ par an, sans compter les 2 milliards supplémentaires ajoutés par Jeff Bezos de sa fortune personnelle. En comparaison, la France via le CNRS n’investit que 3,5 millards d’euros par an. L’INRIA, fleuron de la recherche française en informatique et en intelligence artificielle, ne possède qu’un budget de 250 millions d’euros par an. La Corée du Sud investit 5% de son PIB dans la recherche, la France 2,1%. Les pays d’Europe du Sud comme l’Espagne, l’Italie et le Portugal n’y investissent qu’un peu plus de 1%. De son côté, la part de la Chine dans les dépenses mondiales de recherche est passée de 2% en 1995 à 23% aujourd’hui, c’est à dire plus que l’Europe tout entière et elle se rapproche à grand pas des USA.

Les Occidentaux risquent d’être marginialisés par les Asiatiques s’ils ne réagissent pas très vite. Cela se traduit par les résultats toujours plus impressionnants des élèves asiatiques en comparaison à ceux de chez nous. En sciences, Singapour est numéro 1 mondial et la Corée du Sud, la Chine, Taiwan et le Vietnam ridiculisent les élèves Français. Ainsi, les ingénieurs et les chercheurs de demain feront de l’Asie le leader du capitalisme cognitif, et donc de la recherche.

Rien n’est encore perdu car la guerre n’a pas encore été menée. Ce qui est certain, c’est que les pays occidentaux vont devoir lutter premièrement en interne contre les décroissantistes qui fantasment un passé où ils ne pourraient pas tenir plus d’une heure tellement la vie y était plus rude et brutale. Tel est le prix pour réussir notre transition écologique.

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