Douguine ou la philosophie du Béhémoth : traditionnaliste et anti-occidental

Cet article est la première partie d’un diptyque mettant en perspective les figures qui incarnent un clivage des plus importants dans les philosophies de droites contemporaines : Alexandre Douguine et Nick Land, le traditionalisme russophile et le techno-futurisme occidental, le Béhémoth et le Léviathan.

Au-delà des tweets et des mèmes, la pensée de la nouvelle droite qu’on voit naître aujourd’hui est conflictuelle car elle repose sur deux courants de pensée en totale opposition. Ces deux courants pourraient être représentés par le Béhémoth et le Léviathan. Trouvant leur origine dans la Bible, ces bêtes ont acquis une signification philosophique dans la philosophie politique de Thomas Hobbes et furent reprises par le juriste nazi Carl Schmitt.

Qui sont ces monstres ? Le Béhémoth est un géant bûcheur ; il est généralement mammifère, souvent un éléphant ou un taureau piétinant, occasionnellement un ours russe. Le Béhémoth défend jalousement son territoire contre les incursions du monstre marin, le poisson-baleine serpentin appelé Léviathan. Comme le dit Schmitt dans Terre et mer de 1942, “Le Béhémoth s’efforce de déchirer le Léviathan avec ses cornes ou ses dents, tandis que le Léviathan, au contraire, ferme la bouche et le nez de l’animal terrestre avec ses nageoires, de sorte qu’il ne peut ni manger ni respirer“. Pour Schmitt, cela décrit un blocus naval et trouve son analogie dans les conflits entre l’Angleterre et la Russie au XIXe siècle, mais aussi entre l’Angleterre et l’Allemagne au XXe siècle.

Ces bêtes sont une paire d’opposés : le Béhémoth est autochtone, représentant l’ordre stable des peuples terrestres. Le Léviathan est thalassocratique, incarnant le dynamisme fluide des peuples de la mer. Béhémoth incarne les empires terrestres, tandis que Léviathan suggère le commerce et l’exploration. Le premier représente l’autorité traditionnelle de l’État, sanctionnée par Dieu, le second l’esprit de l’entreprise capitaliste pirate (ce que Schmitt appelle le “capitalisme corsaire”).

Aujourd’hui, le philosophe “traditionaliste” Alexandre Douguine et le philosophe “néoréactionnaire” Nick Land sont les porte-drapeaux respectifs du Béhémoth et du Léviathan. Ce n’est pas que la plupart des gens de droite d’aujourd’hui s’intéressent beaucoup aux textes de Douguine et de Land, et encore moins à ceux de Carl Schmitt. Mais les visions du monde opposées de Land et de Douguine constituent l’éther même dans lequel baigne la pensée de droite qui connait un essor sur Internet. Il s’agit d’une idéologie déchirée entre le futurisme technophile et le traditionalisme néo-orthodoxe. Les deux positions rejettent la modernité des Lumières, mais chacun de ces “postmodernismes” représente sa propre variété ou marque distincte. Pour Douguine, la rupture avec la modernité passe par une apocalypse ethno-religieuse. Land imagine que la rupture avec la modernité libérale s’accomplira par l’accélération du techno-capitalisme, qui supplantera l’humanité elle-même. Malgré ces différences, les deux figures rejettent la modernité comme se terminant dans le cauchemar du marxisme culturel.

Dans ce premier article, j’aimerais vous présenter la pensée de Douguine que l’on tient pour l’ancien idéologue de Poutine et montrer comment elle a aussi pu avoir, jusqu’à un certain point, une influence sur ce qu’il convient d’appeler l’Alt-Right. L’analyste et stratège, connu pour ses opinions ultra-nationalistes, est considéré par certains comme le penseur le plus influent de Russie. Douguine fut considéré comme le cerveau de l’annexion de la Crimée par Poutine en 2014. Il a également soutenu il y a plusieurs années que l’intervention militaire dans l’est de l’Ukraine – qu’il appelle Novorossiya (Nouvelle Russie) – était nécessaire “pour sauver l’autorité morale de la Russie”.

Le cerveau de Poutine

Dans une interview de 2017 avec le Daily Beast, Alexandre Douguine a exprimé son indignation face aux frappes “impardonnables” de missiles tomahawk sur la Syrie par les États-Unis. Mais s’il a critiqué Trump pour être devenu un “néocon fou“, Douguine a fait l’éloge de son stratège en chef de l’époque, Steve Bannon, comme étant le “dernier espoir” de Washington. Il a même loué le rôle de Bannon en tant que principal architecte derrière la politique anti-mondialiste et America First de l’administration : “le déni du mondialisme, le rejet de l’hégémonie de l’Amérique, le retour des intérêts religieux et nationaux, sa critique des libéraux et le respect des valeurs traditionnelles“.

Lors d’une conférence au Vatican en 2014, Bannon a critiqué l’administration Poutine en la qualifiant de kleptocratie. Il a néanmoins montré une appréciation sincère du “traditionalisme” de Poutine et de son opposition au terrorisme islamique. L’éloge de Bannon n’a pas été atténué par le fait qu’il savait que le traditionalisme, en tant que théorie, est spécifiquement dérivé des idées de Julius Evola qui ont ensuite “métastasé dans le fascisme italien”. Bannon a également cité un conseiller anonyme de Poutine qui “renvoie” aux idées d’Evola. Ce conseiller était Douguine lui-même.

La fortune politique de Bannon a décliné : il faisait office de “cerveau de Trump”. Douguine, cependant, semble être à l’apogée de son influence. En 2014, Douguine a perdu sa chaire à l’université d’État de Moscou en raison de commentaires génocidaires sur l’Ukraine (“Tuez-les, tuez-les, tuez-les. Il ne devrait plus y avoir de conversations. En tant que professeur, je le considère ainsi“). Mais après son éviction universitaire, Douguine et l’oligarque russe Konstantin Malofeev ont lancé la populaire chaîne d’information russe Tsargrad (Constantinople) TV. Avec ses 20 millions de téléspectateurs, Tsargrad tente d’être l’équivalent russe de FOX News, et est un porte-parole de l’État russe et de l’Église orthodoxe. Douguine est rédacteur en chef et commentateur, tandis que Malofeev lui sert de bienfaiteur.

L’influence de Douguine sur la politique du Kremlin est sujette à débat. Cependant, il ne fait aucun doute qu’il est intervenu à des moments clés en tant que “fixateur” diplomatique. Selon un rapport de Bloomberg, en 2015, Douguine a agi comme un backchannel pour améliorer les tensions entre le turc Erdoğan et Poutine suite à la chute d’un avion russe au-dessus de l’espace aérien turc. Le principal effet de cette action a été de déjouer les manœuvres du président Obama en Syrie en renforçant le soutien turc au régime d’Assad soutenu par la Russie. Dans l’esprit de Douguine, il ne s’agissait pas seulement d’une question de realpolitik, mais de la première étape d’une alliance russo-islamique contre l’Occident libéral. Aujourd’hui, les géopolitiques de Douguine et de Poutine sont essentiellement indissociables.

Le traditionalisme de Douguine est une tendance de l’idéologie d’extrême droite, conçue pour la première fois par les penseurs de l’entre-deux-guerres René Guénon et son disciple Julius Evola. Les traditionalistes tirent leur nom de la “Tradition” éponyme, que Marlène Laruelle définit comme “un monde stable dans ses principes religieux, philosophiques et sociaux, qui a commencé à disparaître avec l’avènement de la modernité au XVIe siècle”. Dans Révolte contre le monde moderne de 1934, Evola retrace spécifiquement comment l’avènement de l’humanisme de la Renaissance a menacé la hiérarchie sociale de la Tradition. Selon Guénon, toutes les vraies religions participent à cette Tradition primordiale aujourd’hui disparue, qui est mieux préservée dans les cultures relativement épargnées par la modernité occidentale (notamment les cultures islamiques).

L’enthousiasme de Douguine pour la “Tradition” a commencé très tôt dans sa vie. Bien qu’issu d’une famille de militaires soviétiques, il a vu dans le traditionalisme un moyen d’échapper à l’effondrement progressif du système soviétique. Il a été expulsé de l’Institut d’aviation de Moscou pour possession de littérature traditionaliste et occulte. Douguine a traduit en samizdat l’impérialisme païen d’Evola de 1933, qui exhorte le fascisme italien à embrasser l’élitisme païen. Après l’effondrement de l’URSS, Douguine a brièvement rejoint l’organisation ultranationaliste “Pamyat” (Mémoire), un écho des Centaines noires antisémites. Au début des années 90, il se rapproche des cercles nationalistes et eurasistes et fonde l’association Arctogaia. Il s’associe également au parti communiste russe de Gennady Ziuganov, qui mêle nostalgie stalinienne et ultra-nationalisme. Douguine trouve cette combinaison excentrique “rouge-brun” de communisme et de fascisme sympathique et se rapproche ensuite des cercles traditionalistes d’Europe occidentale, comme la Nouvelle Droite d’Alain de Benoist.

Douguine est ensuite devenu l’un des principaux idéologues du parti national-bolchevique, avant de quitter cette organisation pour devenir conseiller du parti libéral-démocrate de Vladimir Jirinovski (un autre parti mal nommé, compte tenu de ses positions d’extrême droite). Ce fut son tremplin vers le cercle restreint de Poutine. Après avoir écrit Les fondements de la géopolitique (largement lu par les généraux et les étudiants universitaires), Douguine est passé du statut de levier politique à celui d’acteur politique.

La “doctrine armée” de Douguine

Douguine affirme que l’eurasisme est la “doctrine armée du traditionalisme”. C’est ainsi que les idées traditionalistes se retrouvent dans le domaine des relations internationales. Bien qu’il soit connu pour ses interventions géopolitiques, l’auteur James Heiser explique comment Douguine conçoit les relations internationales comme le miroir d’une bataille mystique et cosmique, une lutte manichéenne entre les forces de la lumière et celles de l’antéchrist. La Tradition primordiale était la sagesse originelle des Hyperboréens, les habitants supposés d’un continent polaire aujourd’hui submergé, parfois appelé “Arctogaia” ou “Hyperborée”. Cette idée est très proche de celle des doctrines ariosophistes (c’est-à-dire suprématistes aryennes) de Guido von List et Jörg Lanz von Liebenfels. La Tradition, selon Douguine, est entrée dans notre monde actuel par la diaspora hyperboréenne ; ils étaient les “maîtres blancs” de la civilisation humaine. Le métissage avec les “peuples plus primitifs et terriens à la peau sombre du sud tropical” a entraîné une dilution de leur stock racial supérieur. Finalement, cela a conduit à l’émergence d’une société non traditionnelle en Occident – les atlantistes. Le racisme de ce mythe, inspiré de l’entre-deux-guerres, est certainement palpable.

La lutte géopolitique entre la Russie et les États-Unis est comprise à travers ce récit méta-historique de “géographie sacrée”. Dans la cosmologie de Douguine, le monde actuel, observable, ne peut être expliqué par des causes empiriques. Au contraire, les relations internationales ne sont que l’écho d’une guerre spirituelle primordiale, entre les vertueux Arctogaïens du Nord et les démoniaques Terriens du Sud et de l’Ouest. L’enjeu de ce combat n’est rien moins que le salut de l’humanité, par opposition aux simples ressources ou territoires.

La “géographie sacrée” de Douguine rompt le dualisme entre le monde et le transcendant. D’une part, le “Nord” dans cette Tradition fait référence à un continent submergé dont la civilisation n’existe plus. Ces “hommes d’Arctogaia”, ces “maîtres blancs”, ne sont pas réductibles aux Européens du Nord ou aux “Aryens” tels que les entendaient les racistes “scientifiques” du XIXe siècle. En effet, Douguine se donne beaucoup de mal pour expliquer que toutes les civilisations ont bénéficié de la présence de “maîtres blancs” parmi elles, et, ce qui laisse perplexe, que le mot “blanc” ne fait pas du tout référence à la pigmentation de la peau. Néanmoins, la géographie sacrée implique que l’Arctogaia a été, à un moment donné, un lieu physique, et par conséquent, que le monde actuel a une certaine relation physique avec ce continent disparu. Nous voyons Douguine valoriser constamment le Nord polaire et les régions de la Fédération de Russie qui en sont les plus proches (en particulier la Sibérie). Ce n’est pas une coïncidence si l’éditeur de Douguine dans le monde anglophone s’appelle Arktos Media, car le concept mythique d’Arktos (Nord) est au cœur de la construction du mythe de Douguine. Comme le symbole politique de Schmitt, le Béhémoth, Arktos fait référence dans la mythologie grecque à un grand ours, et parfois à un centaure, qui vainc les Lapithes projeteurs de lances du sud de l’Europe.

Douguine est rusé lorsqu’il s’agit de faire profession de pluralisme et d’égalité entre les peuples. Ce qui apparaît à première vue comme un universalisme est en fait un ethnopluralisme. Douguine affirme que chaque culture authentique a le droit de persister dans son caractère unique, et il tourne en dérision la modernité des Lumières, qu’il considère comme génocidaire et irrespectueuse des cultures distinctes, des histoires et des coutumes particulières. Les Lumières effacent tout cela au profit d’une humanité globale. Cependant, l’ethnopluralisme de Douguine s’exprime toujours à travers une hiérarchie inspirée du traditionalisme. L’empire eurasien à venir sera intégré, avant tout, par “l’esprit d’ange gardien” des Russes, et tous les autres peuples eurasiens conserveront leur identité culturelle au prix de la dissolution de toute revendication de souveraineté nationale.

Cet ethnocentrisme définit la “quatrième théorie politique” de Douguine, qui remplace les théories “ratées” du libéralisme, du communisme et du fascisme. Elle imagine une Eurasie fédérée où seuls les droits communautaires, plutôt que les droits de l’homme ou individuels, sont respectés. Le corollaire biologique de cette vision est que l’Empire eurasien sera composé de “peuples” distincts en permanence qui s’associent sous la tutelle de la Russie pour s’opposer à l’Occident, tout en évitant un métissage culturel chez eux. Cet Empire ne sera pas démocratique, car seule une élite martiale est apte à gouverner. Douguine évoque la nécessité d’un “parti de la mort”, sur le modèle du Hezbollah, en faisant l’éloge de la charia et de la cléricalisation de la société (en particulier l’asservissement des femmes et la censure d’Internet).

L’ethnopluralisme de Douguine révèle ses vraies couleurs lorsqu’il s’agit des Juifs. D’une manière qui rappelle Carl Schmitt, Douguine fait une distinction entre les juifs “authentiques” et “inauthentiques”. Comme l’indique clairement l’introduction de 2008 au Léviathan, Schmitt pense que les bons Juifs sont les Israéliens. En effet, ces derniers ont retrouvé le lien avec leur terre ancestrale et ont donc décidé de vivre en tant que peuple géographiquement délimité, au lieu de rechercher une vie nomade ou l’assimilation. Douguine considère les Juifs d’Europe de l’Est comme les ennemis historiques et déracinés du nationalisme russe.

Là encore, cela s’explique par un raisonnement spirituel et non matériel. Pour Douguine, les Juifs sont métaphysiquement “indigestes” en raison de leur vision du monde ethno-religieuse particulière. Pour reprendre le terme évolien (NDLR : c-à-d en rapport avec Julius Evola), la religion juive est une “contre-tradition” en raison de sa conception linéaire, et non cyclique, du temps. Alors que les traditions mythiques affirment la répétition sans fin de la lutte héroïque, les Juifs, selon Evola et Douguine, affirment le progrès linéaire, l’avancée matérielle et l’accumulation. En outre, le rejet du Christ par les Juifs, selon Douguine, signifie le rejet du salut par la Terre. Il s’agit d’une contorsion théologique intéressante de la part de Douguine ; elle place le christianisme dans la tradition païenne de la terre en soulignant la corporéité de Jésus incarné. Inversement, il place le judaïsme (ainsi que l’Occident matérialiste) comme cet “autre” hostile à ce grand héritage païen.

Douguine affirme que l’orthodoxie russe est la plus proche de la Tradition, avec sa préservation obstinée du rituel baroque “où chaque geste a une signification symbolique”. Sans parler de l’accent non humaniste mis sur la fin des temps qui active un “nouveau départ”. Ainsi, même la critique du judaïsme se termine par un chauvinisme russe-orthodoxe. Les déterminations mythiques de Douguine sont explicitement raciales : il oppose l’esprit du “judaïsme” non seulement au christianisme, mais aussi à l’aryen. Il fait écho à Otto Weininger en dénigrant la mentalité juive comme efféminée et faible, par opposition à l’ethos guerrier de l’Aryen. Les Juifs sont des moralistes esclavagistes, des “masochistes”, tandis que les Aryens sont aristocratiques et “sadiques”. Dans ce mythe pervers, l’esprit du judaïsme doit être “vaincu” par l’Aryen.

La plus haute expression du matérialisme juif est ce que Douguine appelle le “néoconservatisme trotskiste” aux États-Unis. Le néoconservateur est l’avant-garde politique de l’atlantisme – un système d’hégémonie occidentale et de consumérisme qui domine le monde par le biais des marchés et de la technologie, soutenu par la force. L’internet est devenu l’outil “thalassocratique” par excellence, favorisant l’absence de frontières et remplaçant la réalité par son propre simulacre. Douguine est même allé jusqu’à dire qu’Internet devrait être interdit. Dans un discours de 2012 intitulé “Dieu est contre [l’] Internet”, il explique : “Je pense qu’Internet en tant que tel, en tant que phénomène, mérite d’être interdit parce qu’il n’apporte rien de bon à personne“.

Traduction partielle de l’article de Harrison Fluss et Landon Frim

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