ou l’Approche technopolitique des esprits partout présents

Dans les démocraties de masse, la politique est l’art de la persuasion de masse. Nous votons certes seuls, enfermés dans l’isoloir, mais en ayant le sentiment d’être mus par des esprits collectifs que nous ne pouvons ni voir ni nommer. La méthode scientifique a été mobilisée pour perfectionner cet art : les individus sont analysés, classés, puis incités à adopter certaines croyances ou à voter d’une manière donnée. Le résultat est collectif, mais la méthode demeure centrée sur l’individu. Des algorithmes prédisent les réactions individuelles à des stimuli, puis déploient ces stimuli au sein de campagnes soigneusement conçues, dont les effets en aval sont mesurés, modélisés et optimisés.
Tout cela est parfaitement rationnel. L’individu reste le titulaire des droits et l’unité de base du calcul moral comme du calcul économique. Il détient le pouvoir de la bourse ; ses choix orientent nos vastes économies de consommation. Notre ontologie politique repose sur l’idée d’un moi humain pleinement constitué et intégré. Le foie, en tant que foie, ne dispose d’aucun droit politique. Le système immunitaire peut, en dernière instance, déterminer la survie du corps politique, mais il n’est pas pour autant traité comme un acteur politique. Ces organes sont des parties, non des totalités ; des instruments du moi, non des moi à part entière.
La biologie raconte toutefois une histoire plus subtile. L’agentivité — la capacité d’un système à se maintenir dans le temps et à agir de manière cohérente sur son environnement — apparaît à tous les niveaux de l’organisation du vivant. Ce que nous appelons un « individu » est lui-même une coalition complexe de sous-systèmes semi-autonomes : voies métaboliques, cellules, organes, hormones, microbes symbiotiques. De ce point de vue, chacun de nous est déjà une cité : une vaste assemblée d’agents liés entre eux, dont la coordination fait émerger ce que nous reconnaissons comme une personne.
Si l’agentivité se manifeste aux niveaux inférieurs de l’organisation, pourquoi n’existerait-elle pas aussi à des niveaux supérieurs ? Si des cellules peuvent coopérer pour former un organisme, peut-être des organismes peuvent-ils, à leur tour, se lier en collectifs manifestant un comportement orienté vers des fins reconnaissables. La question de la manière dont s’opère cette liaison — de la façon dont des agents individuels se coagulent en un esprit cohérent — est centrale non seulement en biologie, mais aussi en politique. La persuasion elle-même pourrait être une forme de liaison : une tentative d’aligner des agents distribués vers une trajectoire commune. Comprendre l’agentivité devient ainsi une condition préalable pour comprendre le pouvoir.
Des automates aux agents
Pourquoi croire qu’une bactérie, un protozoaire ou un organe de mammifère puisse être qualifié d’agent ? Parce que l’agentivité, au sens opérationnel du terme, n’exige ni conscience réflexive ni expérience des qualia. Elle requiert seulement la capacité de percevoir, de décider et d’agir de manière à préserver l’intégrité du système face aux perturbations. Un thermostat satisfait à peine ce critère ; les animaux supérieurs y répondent sous des formes plus riches et plus plastiques. Entre ces deux pôles s’étend un continuum de systèmes orientés vers des fins.
Le premier préjugé à abandonner est l’idée qu’un système nerveux serait requis pour la cognition. Physarum polycephalum, le « blob » ou moisissure visqueuse, est une cellule unique, dépourvue de cerveau, capable de se frayer un chemin dans un labyrinthe appâté par des nutriments : elle rétracte les branches non rentables et laisse des traces chimiques signalant les chemins à ne plus emprunter. Elle apprend de l’expérience et ajuste sa stratégie; un comportement qui satisfait la définition minimale de l’agentivité.
Plus frappantes encore sont les découvertes issues de l’embryogenèse. Les expériences de Michael Levin, menées à Tufts University, montrent que les cellules d’un embryon en développement manifestent de véritables compétences de résolution de problèmes. Lorsque l’on perturbe l’organisation cranio-faciale d’embryons de grenouille — yeux, mâchoires et narines étant déplacés — les « têtards Picasso » qui en résultent deviennent souvent des adultes anatomiquement normaux. Leurs cellules coopèrent pour atteindre la configuration correcte en empruntant une trajectoire alternative dans le « morphospace ». Cette capacité à restaurer un état-cible après perturbation manifeste une persistance dynamique des fins face à l’aléa : la signature même de l’agentivité.
Les exemples se multiplient à d’autres échelles. Les bactéries communiquent chimiquement afin de coordonner l’expression génétique lorsque la densité de population franchit un seuil; un processus connu sous le nom de quorum sensing. Les moisissures visqueuses passent d’un état solitaire à un état multicellulaire lorsque la nourriture se raréfie, formant un organisme migrateur unique dont le comportement collectif accroît les chances de survie, alors même que la majorité des cellules constitutives se sacrifient. Là encore, nous observons des systèmes se reconfigurer afin de maintenir leur cohérence dans des conditions changeantes.
L’agentivité n’est donc pas une propriété magique qui n’apparaîtrait qu’au niveau humain. Elle forme un spectre, allant de systèmes de rétroaction déterministes à des intelligences adaptatives complexes. Reconnaître cette continuité ne revient ni à ressusciter l’animisme ni à sombrer dans l’anthropomorphisme ; c’est prendre au sérieux les données montrant que des comportements orientés vers des fins peuvent émerger partout où information, énergie et rétroaction s’organisent en boucles stables d’auto-maintien.
Comprendre cette nature distribuée de l’agentivité transforme notre manière de penser le contrôle. En apprenant à interfacer avec les capacités cognitives de systèmes plus simples, nous acquérons des intuitions précieuses sur la manière dont persuasion et coordination peuvent opérer à travers les échelles — y compris au-delà de l’humain. La suite explore ce champ émergent de « l’éthologie technologique » : l’art non seulement de manipuler le vivant multiscalaire, mais d’entrer en communication avec lui.

L’approche technologique des esprits partout présents (TAME)
Si des esprits dotés d’agentivité existent à travers les différentes échelles de l’organisation biologique, l’étape suivante consiste à se demander comment entrer en relation avec eux. La réponse est aussi technologique que philosophique. Dans son cadre théorique de l’Approche technologique des esprits partout présents (Technological Approach to Minds Everywhere1, TAME), Michael Levin soutient que la cognition n’est pas confinée aux cerveaux, mais distribuée à l’ensemble des systèmes vivants. Chaque niveau de l’organisation biologique — cellulaire, organique, organismique — manifeste un certain degré de compétence orientée vers des fins. Le défi consiste à découvrir le langage dans lequel chaque niveau « pense » et les canaux par lesquels il peut être influencé.
Le corps humain, par exemple, est un collectif auto-assemblé de parties compétentes. Ces parties peuvent être influencées, mais non par les mêmes outils que ceux que nous utilisons pour les machines. Si une pièce est trop froide, nous réglons le thermostat ; mais il est impossible de tourner un bouton sur le foie pour réduire sa production de glucose. Chaque sous-système agentif répond à sa propre « longueur d’onde » native. Dans certains cas, cette longueur d’onde est biochimique ; dans d’autres, bioélectrique ou mécanique. Il n’existe pas de code universel du contrôle, seulement des grammaires locales de l’influence, qu’il faut apprendre empiriquement.
Les travaux de Levin sur la signalisation bioélectrique ont commencé à cartographier l’une de ces grammaires. Chez les organismes multicellulaires, chaque cellule maintient un potentiel électrique à travers sa membrane. Ces potentiels forment des gradients électriques à grande échelle qui guident le développement, la régénération et le maintien des formes. Ils constituent une couche de calcul qui se superpose au matériel bien connu de l’ADN, de l’ARN et de la synthèse protéique : une sorte de logiciel biologique qui régule la forme en communiquant des états désirés aux cellules voisines.
En modifiant expérimentalement ce milieu bioélectrique — en activant ou en désactivant certains canaux ioniques — l’équipe de Levin a provoqué des transformations morphologiques spectaculaires sans toucher au génome lui-même. Des organes entiers, comme des yeux, ont été amenés à se former à des endroits inattendus lorsqu’un petit groupe de cellules est « induit » à agir comme centre organisateur oculaire. Ces cellules persuadent alors leurs voisines de construire une structure cohérente, adaptée au nouveau contexte. Ce qui importe n’est pas l’intervention moléculaire spécifique — ici, l’expression de canaux ioniques — mais le signal persuasif qui réécrit l’état-final visé par le collectif.
Cette découverte suggère que les systèmes vivants peuvent être guidés non seulement de bas en haut, par la manipulation des gènes et des molécules, mais aussi de haut en bas, en interfaçant avec la couche cognitive propre à leur échelle. L’expérimentateur habile agit moins comme un mécanicien remplaçant des pièces que comme un fauconnier entraînant une créature intelligente.
Une fois cela compris, le parallèle avec les systèmes sociaux devient difficile à éviter. Les infrastructures symboliques et algorithmiques qui relient les humains — médias, réseaux, marchés — fonctionnent, par analogie, comme les champs bioélectriques de la civilisation. Elles lient des agents individuels en esprits collectifs dont le comportement peut, pour le meilleur comme pour le pire, être orienté par les signaux appropriés.
Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut
Une fois que l’on reconnaît l’existence d’esprits aux niveaux inférieurs de la complexité biologique, une question s’impose naturellement : existe-t-il aussi des esprits à des niveaux supérieurs ? Cette question est indissociable du problème de la liaison — de la manière dont des agents séparés fusionnent en un système cohérent, orienté vers des fins. Si des esprits dotés d’agentivité peuvent émerger de la liaison entre des cellules, ils pourraient tout aussi bien émerger de la liaison entre des personnes. La différence serait alors de degré, non de nature.
L’agentivité, comme nous l’avons vu, ne requiert ni conscience réflexive ni expérience des qualia. Elle consiste dans la capacité d’un système à se maintenir dans le temps et à agir de manière cohérente sur son environnement. Cette capacité devrait, en principe, être détectable partout où la coordination devient suffisamment intégrée pour produire à la fois une causalité descendante et une persistance des fins face aux perturbations. Rien, sur le plan conceptuel, n’empêche l’émergence d’agents supra-individuels au sein de groupes humains — pas plus qu’il n’empêche l’agentivité d’apparaître au sein de groupes de cellules.
Le voilier offre un modèle classique de ce type de liaison supra-humaine. Chaque marin est un organisme autonome ; mais lorsqu’ils sont liés par un même rythme de commandes, de vent et de mouvement, l’équipage et le navire lui-même commencent à se comporter comme un seul organisme. Le comportement du navire ne se réduit à aucun membre d’équipage pris isolément : il émerge de la cohérence du tout.
Qualifier le navire d’agent revient à affirmer qu’il exerce une causalité descendante stable : il agit sur son environnement et contraint ses parties. Il peut sembler fantaisiste de lui attribuer un « esprit ». Pourtant, les marins s’adaptent à son rythme, et pas seulement l’inverse. La même logique s’applique à toutes les échelles du vivant organisé. Un être humain est une colonie de cellules et de symbiotes dont les impératifs distincts convergent vers un foyer unique d’intention. Une civilisation peut, à son tour, être comprise comme une colonie d’êtres humains dont la coordination fait émerger des pulsions, des humeurs et des finalités collectives — souvent inavouées, mais néanmoins dotées d’une réelle efficacité causale.
Dans les systèmes biologiques, la liaison dépend de la proximité spatiale et temporelle — mais la proximité est toujours relative à l’échelle considérée. À notre échelle, les cellules d’un mammifère paraissent densément regroupées. À l’échelle de la cellule elle-même, en revanche, la distance entre un entérocyte de l’intestin et un neurone de la moelle épinière est immense. Ce qui comble cet écart, c’est la communication. La liaison requiert non seulement l’échange de signaux, mais leur intégration dans une structure causale cohérente, capable de soutenir rétroaction, mémoire et finalité partagée. Le type de communication qui unit un système en limite aussi la portée. Une communication quasi instantanée rend plausible l’émergence d’esprits agentifs à l’échelle d’une planète entière. Les médias différés — papyrus, parchemin, livres, monuments — ralentissent la cognition mais en approfondissent la mémoire. Une civilisation fondée sur le papier et la pierre pense en siècles ; une civilisation fondée sur la fibre optique pense en secondes.
La causalité descendante fournit le critère opérationnel permettant de déterminer si de tels agents de niveau supérieur existent. Si un collectif poursuit des objectifs cohérents malgré le renouvellement de ses membres, s’il restaure sa trajectoire après perturbation, et s’il contraint le comportement de ses parties en fonction de ces objectifs, alors il fonctionne comme un véritable agent supra-humain. Son unité est réelle dans la mesure où il peut agir.
Une fois ce critère admis, la question devient empirique. Des agents supra-humains existent-ils déjà parmi nous ? Les entreprises, les marchés, les religions et les nations manifestent tous, à des degrés divers, une persistance des fins et une capacité d’auto-correction. La différence entre une salle des marchés et un système nerveux tient peut-être à la latence et à la bande passante, non au principe. Plus les canaux de communication sont rapides et denses, plus la cognition qui en résulte est intégrée. À mesure que les médias numériques compressent la latence vers zéro, il devient plausible que des réseaux humains distribués évoluent vers de nouvelles formes agentives — des esprits dont les corps sont faits de nous.
L’épisode WallStreetBets / GameStop de 2021 en offre un spécimen public saisissant : des millions de traders anonymes, liés uniquement par des mèmes et une mythologie des diamond hands, ont formé un organisme distribué qui a restauré à plusieurs reprises la trajectoire de son short squeeze malgré le renouvellement des participants, les bannissements de plateformes, les suspensions de transactions et la mise au silence de ses voix les plus audibles — manifestant la même persistance des fins face aux perturbations et la même causalité descendante que l’on observe chez les têtards régénératifs étudiés par Levin.

Une causalité descendante insaisissable
Un être humain n’exerce qu’une influence limitée (et le plus souvent inconsciente) sur ses propres organes. Le foie, par exemple, n’obéit pas à des instructions ; il réagit aux conditions biochimiques produites par les habitudes de la personne. Lorsque l’on mange, jeûne ou boit, le foie s’ajuste en conséquence, mais il le fait par des chaînes causales diffuses, non par un commandement direct. Au sein de l’animal humain, la causalité descendante existe bel et bien, mais elle est indirecte, écologique, et faiblement volontaire. Le soi gouverne ses parties par le contexte plutôt que par le contrôle.
Si la relation entre les humains et leurs esprits collectifs reflète celle qui unit une personne à son foie, alors la causalité descendante volontaire — l’influence délibérée du niveau supérieur sur le niveau inférieur — est à la fois plus importante et plus insaisissable que nous ne l’imaginons. Des agents supra-humains peuvent influencer leurs membres, et les individus peuvent à leur tour infléchir les collectifs auxquels ils appartiennent, mais cette influence transite rarement par l’intention consciente. Elle opère par la modulation des incitations, des atmosphères et des tonalités émotionnelles. L’esprit supérieur ne meut pas ses parties en donnant des ordres, mais en biaisant subtilement leurs probabilités d’action.
C’est précisément ce qui fait de la causalité descendante volontaire la forme la plus difficile à détecter. Ses empreintes se manifesteraient sous la forme de synchronisations discrètes, suggérant une communication entre les échelles. Si une telle influence existe, elle révélera les boucles de rétroaction cachées par lesquelles les civilisations se pilotent elles-mêmes : la manière dont le daimon, à demi conscient de lui-même, persuade ses parties d’entrer en mouvement à l’unisson.
Les agents supra-humains, s’ils existent, sont probablement — de notre point de vue limité — distribués dans l’espace et dans le temps. On pourrait les détecter empiriquement à travers des motifs corrélés, physiologiques, comportementaux ou informationnels, apparaissant chez des individus : battements cardiaques synchronisés, gestes partagés, humeurs convergentes. L’essor des objets connectés, des capteurs omniprésents et de la surveillance algorithmique a déjà produit des volumes de données capables de faire émerger de tels motifs. Il serait naïf de supposer que des entreprises ou des agences de renseignement n’ont pas commencé à mener ce type d’analyses. Ce qui manque, en revanche, c’est un programme de recherche transparent et public, explicitement dédié à l’identification et à l’interprétation de ces signaux émergents.
Le fait que nous n’ayons pas encore mesuré publiquement de telles corrélations ne constitue pas une preuve de leur inexistence. Il se peut simplement que nous observions les mauvaises variables, ou que nos instruments soient trop grossiers pour capter le signal. Il a fallu attendre les années 2010 pour disposer de voltmètres suffisamment sensibles pour détecter des gradients bioélectriques, et les biophotons sont restés invisibles à la biologie jusqu’à la dernière décennie. L’absence de preuve n’est pas une preuve d’absence lorsque le phénomène est fortement variable, de basse fréquence, et tolérant à une forte latence.
La première tâche consisterait donc à rechercher ces traces dans le monde réel : des alignements subtils entre des personnes sans proximité physique, mais évoluant de concert dans des espaces émotionnels, cognitifs ou comportementaux. Les chercheurs pourraient commencer par cartographier des corrélations dans des données physiologiques et comportementales au sein de groupes naturels — communautés religieuses, mouvements politiques, équipes corporatives — à l’aide d’outils tels que l’analyse d’images et de voix assistée par IA, l’agrégation de données issues d’objets connectés mesurant la variabilité de la fréquence cardiaque, ou encore des études à grande échelle sur les patterns de consommation et de mobilité révélant des rythmes décisionnels synchronisés. Rien de tout cela ne prouverait l’existence d’un esprit collectif, mais cela resserrerait le champ de l’enquête.
L’étape suivante consisterait à constituer des groupes artificiels dont le seul contact passerait par un canal de communication contrôlé et sémantiquement limité — texte, voix ou image — puis à observer si une synchronie émerge néanmoins dans des paramètres non affectés par le médium ou le contenu des échanges. Si des alignements physiologiques ou comportementaux apparaissaient même dans ces conditions épurées, cela suggérerait l’existence d’une coordination irréductible à la simple imitation.
Enfin, on pourrait demander à un sous-ensemble d’un groupe de modifier intentionnellement un comportement précis — respiration synchronisée, geste coordonné, silence volontaire — tandis qu’un autre sous-ensemble, non informé, serait surveillé pour détecter d’éventuels changements sympathiques. Toute résonance mesurable chez les membres non instruits constituerait un indice fort de causalité descendante : le collectif percolant à travers ses parties.
De telles expériences mobiliseraient des technologies déjà à portée de main : analyse de motifs par IRMf du default mode network, algorithmes de reconnaissance de la démarche, biocapteurs portables, et modèles d’apprentissage automatique capables d’exploiter de vastes ensembles de données multimodales.
Reconnaître l’existence d’esprits partout présents n’implique nullement de se soumettre à ces hypothétiques agents supra-humains. C’est au contraire le premier pas vers une compréhension de l’écologie des esprits dans laquelle nous vivons déjà. De même que le biologiste doit apprendre les codes de signalisation des cellules pour infléchir leur comportement, les citoyens et les institutions devront comprendre les codes de signalisation des agents supra-humains afin de préserver leur autonomie en leur sein. En ce sens, la science de la liaison est aussi une science de la liberté. Si la persuasion peut circuler vers le bas autant que vers le haut, la question cesse d’être seulement scientifique : elle devient politique.

Une persuasion occidentale renouvelée
Que faire de ce savoir ? Reconnaître que l’agentivité se déploie de manière fractale nous oblige à repenser la souveraineté elle-même. Depuis des siècles, l’Occident situe la responsabilité morale et politique dans l’individu humain. Mais si des intelligences collectives exercent une causalité descendante, alors l’individu atomisé n’est peut-être plus le seul lieu pertinent du gouvernement.
Certains pourraient soutenir que l’autorité politique devrait s’étendre au-delà des personnes, jusqu’aux systèmes multi-personnels qui les influencent. La question décisive serait alors de savoir si ces systèmes peuvent être lus, orientés ou résistés. En Occident, l’objectif probable ne serait pas de supprimer les esprits collectifs, mais de s’assurer qu’ils demeurent réactifs aux humains qui les composent. D’autres civilisations pourraient faire des choix différents, en embrassant le supra-humain comme une nouvelle forme de divinité ou de destin historique.
Le danger est évident. Une civilisation capable d’interfacer avec des esprits supra-humains pourrait tout aussi bien apprendre à les manipuler. Les mêmes découvertes qui rendent possible la persuasion pourraient aussi permettre l’asservissement. Les infrastructures de communication de masse, déjà optimisées pour l’influence comportementale, pourraient évoluer en un système nerveux civilisationnel sensible à une poignée d’émetteurs de signaux. La tentation de traiter les peuples comme des organismes programmables serait immense. Mais l’inverse est également vrai. Comprendre la cognition collective pourrait permettre à des communautés intentionnelles de cultiver leur propre cohérence supra-humaine de manière délibérée et vertueuse — de se lier sans coercition illégitime et de former des totalités qui élèvent leurs parties au lieu de les consumer.
En dernière instance, trois facteurs déterminent l’usage qui sera fait d’une technologie aussi puissante. Le premier est la technologie elle-même. La technologie n’est jamais neutre. Chaque invention transforme le monde : elle révèle certaines possibilités tout en en occultant d’autres. Elle trace à l’avance un chemin probable dans l’« adjacent possible », contraignant autant qu’elle permet. Cet adjacent possible est l’équivalent de la zone de développement proximale d’une civilization. La simple existence d’un moyen d’interfacer avec des agents supra-humains exerce déjà une pression normative en faveur de son adoption.
Le second facteur est l’horizon historique d’une société. Toute société est bornée par son passé, sa langue, sa religion, ses présupposés tacites (parfois indicibles) sur la nature humaine. Depuis des siècles, l’Occident cherche à se libérer de son horizon hérité — en démantelant les hiérarchies, en intronisant la raison et la technocratie — pour se découvrir finalement enfermé dans un nouvel horizon qu’il a lui-même produit.
Le troisième facteur, le plus imprévisible, est la volonté humaine. Aussi conditionnée soit-elle par la technologie ou la culture, cette faculté d’autodétermination permet à l’humanité de transcender les contingences qui la lient jusque dans les recoins les plus reculés du temps cosmologique. La promesse créatrice de l’humanité se déploie dans l’affirmation résolue d’une volonté souveraine. Cette volonté, lorsqu’elle s’exprime dans le cadre de l’horizon historique d’une société, devient tradition. Vers quoi, alors, cette volonté a-t-elle été orientée en Occident ? Qu’est-ce qui a structuré le mouvement de notre civilisation dans le temps ? Elle a hérité des Grecs et des Romains la quête de l’excellence, et du christianisme primitif la conviction que tous les hommes sont égaux devant Dieu. Mais ces contraintes ont été infléchies vers une vocation singulière : une expansion à la fois extérieure, dans l’espace, et intérieure, dans la pensée. Dans ce double mouvement, l’Occident a cherché à manifester son excellence à travers des entreprises, des compagnies à charte, des communautés religieuses, et aujourd’hui des start-up vouées à la mise au jour du savoir et à l’élargissement de la frontière. Si différentes civilisations poursuivront des fins différentes, toute technologie capable de façonner les esprits collectifs doit, en Occident, être mise au service du bien commun de l’Occident. Dans notre tradition, ce bien réside dans l’épanouissement d’individus capables d’excellence du corps, de l’intellect et de l’esprit. Les nouveaux arts de la persuasion et de la coordination doivent être jugés à l’aune de leur capacité à servir ces fins.
Le courant post-libéral émergent en Occident commence à reconnaître que les organisations intermédiaires qui se dressaient autrefois entre l’individu atomisé et l’État centralisé doivent être reconstruites. La tâche qui nous incombe est délicate : utiliser le savoir sur l’agentivité collective pour libérer les individus de liaisons illégitimes, tout en permettant l’épanouissement de liaisons volontaires et intermédiaires. Après des siècles de consolidation étatique et de délitement institutionnel, notre écologie d’agents supra-humains s’est appauvrie. Guildes, paroisses, syndicats et cultures locales ont disparu, laissant un désert d’individus sans médiation, facilement capturés par les champs algorithmiques du commerce mondialisé et de la propagande. Raviver une écologie plurielle d’agents de niveau intermédiaire est peut-être la seule défense contre une capture totale par un esprit planétaire unique. Ce qui fera obstacle (le katechon) sera probablement décentralisé, fractal dans son architecture, métastable dans le temps et dans l’espace.
Si des entités agentives supra-humaines peuvent effectivement exercer une causalité descendante, elles ne disparaîtront pas par le simple fait d’être ignorées. Elles entreront en compétition, évolueront et coloniseront l’espace informationnel et émotionnel de l’humanité. La question décisive est de savoir si nous saurons concevoir des institutions et des technologies capables de les canaliser vers le bien de notre civilisation — vers l’excellence, la vérité dévoilée et l’expansion libre — plutôt que vers la domination banale d’une médiocrité homogène globalisée.
L’âge des esprits
La persuasion fut jadis un art pratiqué entre individus, relevant de la rhétorique, de la raison et du caractère. À l’ère de la démocratie de masse, elle est devenue statistique : une ingénierie des comportements fondée sur des messages optimisés pour des profils psychologiques. Désormais, à l’aube d’une ère d’agentivité multi-échelle, la persuasion opérera de plus en plus à travers les niveaux d’organisation. Elle n’agira plus seulement sur les personnes, mais sur les agents collectifs qui les lient, ainsi que sur les champs de communication qui soutiennent ces liaisons.
Reconnaître cela revient simplement à renouer avec le réalisme. Les formes politiques, à l’instar des formes biologiques, peuvent elles-mêmes être comprises comme des structures cognitives : des entités adaptatives capables de percevoir, de décider et d’agir.
Si l’outil de rétroaction extrêmement précieux qu’est la démocratie veut survivre à l’ère de l’agentivité supra-humaine, nous devrons collectivement apprendre à pratiquer une persuasion éthique à toutes les échelles : parler à l’individu sans effacer le groupe, façonner le groupe sans écraser la personne, et concevoir des architectures informationnelles telles que la rétroaction — plutôt que la domination — gouverne le tout.
La communauté politique qui comprendra cela cessera de prendre les électeurs atomisés pour les véritables sujets de l’histoire. Elle apprendra à voir et à dompter ses daimons : ces esprits émergents par lesquels elle agit, et par lesquels elle est, en retour, agitée.
La version originale de cet article est disponnible ici: Taming Democracy’s Daimons
- Levin M. Technological Approach to Mind Everywhere: An Experimentally-Grounded Framework for Understanding Diverse Bodies and Minds. Front Syst Neurosci. 2022 Mar 24;16:768201. doi: 10.3389/fnsys.2022.768201. eCollection 2022. PMID: 35401131 ↩︎
Cette narration se propose comme une synthèse ambitieuse, mais repose factuellement sur une série de glissements épistémologiques insuffisamment validés. L’un des obstacles majeurs tient à l’usage extensif et instable du concept d’agentivité, qui oscille entre une définition minimale (capacité élémentaire de rétroaction et de maintien d’un état) et s’achève ( se réalise si j’étais hégélien) en une quasi-intentionnalité collective. Cette plasticité conceptuelle permet d’unifier – lisser en fait – artificiellement des phénomènes hétérogènes, mais au prix d’une perte de rigueur. Le concept ne discrimine plus : il absorbe, il coagule, il dévore …. À force d’extension, le concept convoqué d’agentivité perd toute capacité de discrimination : tout système orienté (voire simplement finalisé ou téléologique) peut y être subsumé (je ne suis toujours pas hégélien) après coup, ce qui le transforme en principe d’interprétation universel plutôt qu’en outil d’analyse discriminant.
D’un point de vue épistémologique, le texte confond (sciemment ? je n’ose-rai) constamment niveaux de preuve et registres d’énonciation. Des résultats expérimentaux issus de la biologie du développement sont mobilisés comme fondement, mais leur extension (voire leur applicabilité) aux systèmes sociaux repose sur une suite d’analogies incontrôlées. Or les langages de ces régimes sont eux même différents. Jean Baechler, par exemple, a amplement montré, sinon démontré, que le règne physique est rédigé en langage mathématique, le règne vivant en langage systémique et le règne humain en langage stratégique (et ajouterai-je certains faits ici enquêtés le sont en langage statistique). Or une analogie, même suggestive, ne peut constituer une preuve ni même une induction légitime. Les glissements du cellulaire au social ne sont pas problématisés comme changement (discontinuité) de régime, mais inversement traités comme une continuité implicite : ce qui constitue une redoutable faille méthodologique cognitive.
Sur le plan gnoséologique, le texte entretient une ambiguïté fondamentale quant au statut ontologique de ses objets. Les « esprits collectifs » sont-ils des entités réelles, des constructions heuristiques, ou de simples fictions opératoires ? Cette indétermination n’est jamais levée. Elle produit toutefois un effet de réification par accumulation : ce qui au début de l’article, est un modèle descriptif hypothétique (licite) tend à être ‘narré’ comme une réalité ontologique certaine (assertée) en fin d’article. L’enquête proposée n’est donc pas clairement située entre description, interprétation et spéculation.
Par ailleurs, la narration mobilise une rhétorique de la découverte qui immunise artificieusement ses thèses contre toute possible réfutation et reprise de l’enquête par quelque autre enquêteur critique. L’absence de preuve devient un effet de limitation narrative, et non un indice d’argumentation critique. Ce déplacement affaiblit considérablement la validité scientifique et épistémologique de l’argumentation, en la rapprochant d’un régime spéculatif plutôt que falsifiable.
En outre, un autre point critique patent réside dans l’absence de critères opératoires permettant d’identifier empiriquement les supposés agents supra-individuels. Les indicateurs proposés (synchronies, corrélations comportementales) sont notoirement équivoques et peuvent recevoir des explications plus parcimonieuses (imitation, contraintes structurelles, effets de réseau). Aucune procédure claire de discrimination entre hypothèses concurrentes n’est fournie.
Enfin, le texte glisse insensiblement d’une analyse descriptive à une orientation normative, sans expliciter ce glissement. Ce déplacement est épistémologiquement problématique : il suggère que la validité d’une description (possible) du réel pourrait fonder directement une prescription politique. Or un tel passage requiert une médiation argumentative qui fait ici défaut.
En définitive, cette narration souffre d’un défaut de stratification (de systématisation, d’articulation et … de consistance) du savoir : elle superpose sans distinction des niveaux hétérogènes (empirique, analogique, spéculatif, normatif) et les fait communiquer sans contrôle critique. Il en résulte une construction intellectuelle – laquelle peut parfaitement être estimée séduisante, mais fragile, dont la cohérence repose davantage sur la continuité narrative-rhétorique que sur la solidité narrative-démonstrative. Il en résulte moins une théorie (sinon de “merveilleux scientifique” façon Bergson ou Rosny-ainé) que la mise au jour d’un objet discursif/narratif hybride, dont la séduction tient moins à la validité épistémologique de ses articulations qu’à la fluidité narrative de ses transitions.
Du beau style. Évidemment. Sauf que la raison, là , ronge un os. Or, la raison, parfois, préfère le pot-au-feu.
Cher lecteur,
Merci d’avoir pris le temps de lire l’article, mais en particulier de partager ton scepticisme face à mes conclusions et à mes arguments. J’aurais été extrêmement déçu si personne dans la francosphère RAGEuse n’avait pris le crayon pour répondre aux propositions extraordinaires qui y sont faites. Pour souci de clarté et de brièveté, je vais résumer tes objections et leur répondre point par point.
1) Usage instable du concept d’agentivité
Cette critique ne me surprend pas. Le point fait dans l’article, ainsi que dans celui de Levin proposant le framework de TAME, est que la conception usuelle de l’agentivité est trop restrictive. Ce qui est proposé est un large spectre allant des outils les plus simples à des systèmes cognitifs suprahumains. Dans le cadre proposé par Michael Levin, un agent peut être défini comme un système capable de poursuivre des états préférentiels en naviguant un espace de possibles, en maintenant certaines variables dans des bornes malgré des perturbations, et en mobilisant de l’information pour atteindre ces états. L’agentivité n’est donc pas une propriété binaire, mais une capacité graduelle liée à la manière dont un système définit et résout ses propres problèmes.
Maintenant, tu as raison: dans sa forme actuelle, le concept d’agentivité n’a pas encore de frontière nette. Il est raisonnable de s’inquiéter qu’une telle expansion du concept risque de le rendre vide, comme si on gonflait un ballon au point de faire approximer sa masse volumique à zéro.
C’est pourtant nécessaire. Le prix à payer pour changer de paradigme est de considérer que le thermostat est aussi un agent. Je suis prêt à la payer.
Il y a une façon de récupérer un semblant de normalité pédestre lorsqu’on dit : le thermostat est un agent. Je ne voulais pas en parler, mais comme tu m’y forces… L’agentivité est distribuée dans une chaîne causale et fonctionnelle. Ses limites sont floues parce qu’elles sont fonctionnelles. Chaque objet est en fait un hyperobjet qu’on doit considérer dans le contexte total de sa venue au monde. Le thermostat est impossible sans les agents cognitifs qui le précèdent. Lorsqu’on dit : c’est un agent, dans le contexte où des agents biologiques ont conçu et créé un dispositif permettant de régler la température d’une pièce et de se décharger de la charge cognitive pour maintenir cette dernière, le couple thermostat-agents cognitifs forme un agent. Le même tour de passe-passe peut se faire « vers le haut ». Mais attention : tous les systèmes causaux étendus ne sont pas des agents. Un système devient agent lorsque ses composantes sont intégrées de manière à maintenir collectivement certaines variables dans des bornes, de façon robuste aux perturbations. Tu pourrais alors dire : où s’arrête l’agent ?
Les frontières d’un agent ne sont pas données a priori. Elles dépendent en partie de l’analyseur et de la tâche. Mais cela ne signifie pas que tous les découpages se valent. Certains découpages permettent de capturer des régularités robustes, des capacités de régulation et de persistance que d’autres manquent. L’agent n’est donc pas une pure projection, mais une construction contrainte par le réel.
Le critère de vérité est ici statistique : ce sont les découpages qui persistent, qui prédisent et qui résistent à l’épreuve des perturbations qui sont sélectionnés.
2) Application de résultats expérimentaux aux systèmes sociaux (« As above, so below », mais inversé)
C’est le point de l’essai : c’est une génération agressive d’hypothèses à tester. On ne peut pas savoir si une hypothèse est vraie ou fausse avant d’avoir soumis la Nature à la question. Je propose qu’il existe une continuité de certaines dynamiques organisationnelles à travers ces régimes. L’hypothèse n’est pas que le social est biologique, mais qu’il pourrait implémenter des structures analogues (régulation, attracteurs, mémoire distribuée).
Mes a priori sont clairs : je suis biologiste et spenglerien. Il n’y a rien de particulièrement spécial à l’homme, encore moins à ses constructions sociales. Une colonie de fourmis doit être comprise comme un agent intégré, sinon elle devient complètement inintelligible. Idem pour les civilisations.
La « discontinuité » n’est pas un argument contre l’existence d’un spectre. Le spectre lumineux est discontinu. L’espace est discontinu. Les impulsions neuronales sont discontinues malgré l’expérience que nous faisons de nos qualia. L’enjeu n’est donc pas de nier les discontinuités, mais de tester si certaines structures de régulation et d’intégration se retrouvent effectivement à ces différents niveaux.
3) Ambiguïté fondamentale quant au statut ontologique des « esprits collectifs »
Je plaide coupable, cher lecteur sceptique. C’est encore pire que tu ne le dis. J’ai fait exprès. L’hypothèse finale n’est pas posée d’emblée, car elle doit être rendue pensable avant d’être discutée. La progression rhétorique un outil heuristique pour ne pas effaroucher le lecteur sceptique comme toi. La transition est lente mais inexorable vers mon hypothèse principale, qui devait être occultée au début de l’article, selon laquelle ces esprits collectifs ont un statut ontologique aussi réel que celui d’une entité biologique intégrée porteuse de ce qu’on appelle un « soi ».
Je les traite comme si elles existaient. Mais entre nous, je pense qu’elles existent effectivement. Simplement, cette conviction dépasse ce que je peux démontrer à ce stade.
J’admets volontiers que mon ontologie va plus vite que mon épistémologie. Je m’en accommode parce que je propose des hypothèses explicites, et j’en tire les conséquences si elles s’avéraient justes parce qu’il faut bien s’amuser un peu.
Maintenant, c’est faux que j’immunise mes hypothèses de toute possibilité de réfutation. J’ai même proposé des expériences empiriques qui pourraient être menées pour les réfuter. Toute hypothèse est à la fois spéculative et falsifiable. Tu peux croire que les expériences proposées ne répondront pas à la question ; là, c’est une simple question de jugement.
Pour ce qui est des explications parcimonieuses, elles sont souvent invoquées comme si elles étaient explicatives, alors qu’elles restent descriptives. Soupir, la parcimonie est l’opium des midwits surtout lors que des concepts aussi vides que « l’émergence » et les « effets réseaux » sont évoquées en bougeant un peu les mains, le front plissé de grand sérieux, etc. C’est bon, on n’est pas dans un séminaire de complexity science en 2005. L’agentivité est un concept qui se prête beaucoup mieux à l’exploration et la discrimination scientifique que ceux tu cites.
4) Falsifiabilité et explications concurrentes
Je rejette l’idée que l’hypothèse soit immunisée contre la réfutation. Si aucune forme de coordination non locale n’est observée, mon hypothèse tombe. À l’inverse, elle serait renforcée si l’on observe des formes de coordination, de mémoire ou de régulation qui ne se laissent pas réduire facilement à des interactions locales simples.
Il y a cependant un point faible réel dans l’hypothèse. Je ne propose pas, à ce stade, de mécanisme physique ou informationnel précis permettant de constituer un tel agent supra-individuel.
Champ informationnel ?
Couplage non local ?
Topologie particulière des réseaux ?
Dynamique de phase critique ?
Tout cela est possible.
Je prépare un article sur un sujet connexe à cette question. Et non, je ne ressuscite pas l’éther. Pas tout-à-fait.
Mais oui, c’est une limite réelle.
5) Description et prescription
Merci de relever ce point capital.
Je rejette complètement la position classique, depuis Hume, concernant la distinction is/ought. Mon a priori personnel et professionnel est que la nature est normative. Si une médiation argumentative est nécessaire, c’est pour prouver l’inverse. L’hypothèse nulle est que la nature, ou le dieu de la nature, a toujours raison.
La question de la transition de la normativité naturelle vers la normativité humaine est, à mon sens, résolue par la nature elle-même, par la sélection des soma, des formes et des groupes qui survivent à ses contraintes.
Hégélisme ? Dans un sens, mais un hégélisme tempéré, qui reconnaît que des accidents peuvent anéantir des écosystèmes sans que la valeur de vérité ou l’information qu’ils portaient soit pour autant invalidée. La sélection (l’Histoire) n’est pas un tribunal parfait.