Société

Pourquoi la France est plus puissante en restant dans l’OTAN ?

15 mai 2019

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Pourquoi la France est plus puissante en restant dans l’OTAN ?

C’est le marronnier des souverainistes. Réaction atavique qui se résume bien souvent à un renvoi d’ascenseur lorsque l’on connait leurs financements et leurs allégeances, car défendre la souveraineté de la nation avec l’argent de l’étranger, ça ne manque pas de panache. Sur ce sujet, il y a une superposition parfaite entre extrême gauche et extrême droite. On voit là, dans ce magma incohérent qu’il n’y aucune doctrine mûrement réfléchie mais bien, et avant tout, un anti américanisme qui, dans notre pays, relève parfois de la pathologie mentale. Regroupés au sein d’une fascinante mouvance se côtoient ainsi des gens qui ne devraient même pas se parler.

Pourtant, il appartient d’analyser cette question à l’aune de la notion de puissance, et non de la notion politique.

Une fois les litanies pacifistes passées, et les allégeances de chacun dévoilées, quel serait l’intérêt de la France de sortir de l’OTAN ? Serions-nous plus forts, plus puissants ? Et d’abord, question bête, avons-nous les moyens de sortir de l’OTAN ?

La réponse, une fois évacués les discours de convenance sur le gaullisme suranné, est clairement non.

Des composants américains sont omniprésents et essentiels dans nos armées. Voyons cela domaine par domaine dans l’optique – rêvée par certains – où la France quitterait l’OTAN.

L’aéronavale

La marine, et en particulier l’aéronavale, a le plus à perdre d’une sortie de l’OTAN. Prenons d’abord le porte-avions Charles de Gaulle. Sans les Américains, nous n’aurions pas de porte-avions. Tout simplement car les Américains ont mis à notre disposition leur technologie de catapulte à vapeur. Or, la France ne maîtrise pas cette technologie et nous sommes le seul pays à qui les USA ont consenti la livraison. L’intérêt d’une catapulte à vapeur est de pouvoir propulser à pleine charge un Rafale avec son emport maximum. Sans catapulte à vapeur, c’est impossible. Les Russes, dans leur seul et antique porte-avions n’ont guère cette technologie, raison pour laquelle leur pont est incurvé afin de faire office de rampe, mais leurs avions ne peuvent pas décoller avec leurs capacités maximums. Tout comme le porte avions chinois Liaoning. Cela enlève tout intérêt au porte-avions, si ce n’est de faire du cinéma. Revenons très vite sur le cas du Liaoning qui n’est en fait que le navire jumeau du porte-avions russe Kouznetsov racheté à l’Ukraine. Sa construction remonte aux années 1980. En 2017, la Chine annonce la mise en service d’un second porte-avions dit « indigène », qui n’est qu’une copie conforme du Liaoning. De deux choses l’une : 30 ans d’écart séparent la conception du Liaoning du Shandong, et pourtant, aucune modification majeure n’a été apportée. Pire, les tentatives de retro-ingénieries avec les Australiens se résumèrent à une série d’échec.

Faisons la comparaison :

Le Nimitz, l’un des plus anciens porte-avions de l’US Navy, aligne un groupe aéronavale de 77 aéronefs. Sa mise en service date de 1972. Le Charles de Gaulle français, mise en service en 2001 dispose lui de 40 aéronefs. Le Kouznetsov russe ? 24 aéronefs

En 2018, décision a été prise de lancer un second porte-avions pour remplacer le CDG qui sera désarmé à l’horizon 2040. Aujourd’hui, nous ne maîtrisons toujours pas la technologie des catapultes à vapeur que les Américains sont passés à la prochaine génération : les catapultes électromagnétiques. Comment, dès lors, justifier un retournement d’alliance ? Autre chose : aujourd’hui, le CDG est en maintenance. Les USA ont mis à disposition leurs propres moyens afin que nos pilotes puissent continuer de s’exercer et apponter avec leurs Rafales sur des porte-avions US.

Et ce n’est pas fini ! Sur le CDG, les avions radars, indispensables à la sécurité du groupement aéronavale, sont américains, ce sont des Hawk-Eye. Encore aujourd’hui, les Français sont incapables d’en produire. C’est rendre aveugles nos pilotes. Irresponsables ! Les drones Reaper embarqués dans le CDG sont encore et toujours de fabrication… américaine. Ces drones d’observation seront armés prochainement afin de fournir un appui plus important. Le ravitaillement encore et toujours : lors de ses déploiements à Oman, des pétroliers de l’US Navy ont ravitaillé notre porte-avions non seulement en combustible, mais aussi en munition, et ce, depuis 2014. L’interopérabilité entre les 2 marines est telle qu’en 2015, la task force CTF 50 de l’US Navy, déployée dans le golfe arabo-persique, fut emmenée pour la première fois par un navire non-américain, à savoir le porte-avions français Charles de Gaulle.

Les missiles balistiques SCALP possèdent des composants américains dont la réglementation dite ITAR est sans équivoque, il faut une autorisation qui doit parfois remonter jusqu’au Sénat afin que ces composants soient exportés. Ici aussi, sans collaboration US, plus de missiles balistiques. DésITARiser? Bien sûr, mais à quel prix ? Cela coûterait énormément cher, à l’époque où nos souverainistes s’émeuvent du coup d’une piscine en plastique au fort de Brégançon…

Enfin, la coopération entre les 2 marines permet à notre Marine Nationale de pouvoir s’aguerrir au contact d’environnements tactiques particulièrement denses et technologiques. Les manœuvres combinées permettent de maintenir un haut degré de préparation de notre Marine.

La France n’est plus capable de projeter ses forces sans l’aide des Américains. Plus important encore, les marines de guerre prendront une part prépondérante dans les confrontations de demain. En témoigne la formidable expansion de la marine de guerre chinoise, qui, en 4 ans, a réussi à se hisser en terme de tonnage, au niveau de la Marine Nationale. Imaginons dans 5 ou 10 ans une sortie de l’OTAN avec une France isolée qui chercherait à défendre ses Zones Economiques Exclusives sans l’appui de nos alliés ? Impossible mais peut être que le but soit d’affaiblir effectivement notre pays…

Renseignement et communication

Au Sahel, l’appui américain est essentiel. Tout d’abord car l’US Air Force contribue au ravitaillement de nos forces. Les prestations logistiques américaines sont essentielles afin que nos forces subsistent sur place, tout comme pour l’opération Chammal au Levant. Eisenhower avait coutume de dire « les amateurs parlent de tactique, les professionnels parlent de logistique ». Or, l’armée américaine a fort bien compris cet adage qui, plus que la capacité de combat en projection, est vitale pour le maintien des troupes. La logistique américaine est la meilleure au monde, et de loin, avec 7 personnels non combattant pour 1 soldat déployé sur le terrain. Cette capacité de projection, aucune armée au monde ne la possède. Par exemple, le ravitaillement en vol de nos avions qui appuient nos troupes au sol en Afrique est assuré par l’US Air Force. Sans ravitaillement, pas d’appui aérien pour nos troupes au sol. Comment expliquer cela à nos soldats ? Que par souverainisme pusillanime ils n’auront plus d’appui aérien, mais que cela est censé rendre la France plus forte ?

Le partage de renseignements est une composante très forte également entre les 2 pays. Ici aussi, les USA mettent à disposition leur couverture satellitaire pour nos forces au Sahel. Pour autant, s’il y a bien un domaine où les positions divergent, c’est bien celui-là. Nous avons tous en tête le scandale de 2013/2014 sur les écoutes de la NSA. L’espionnage massif de la NSA ne me choque pas, car il fait partie du paysage mondial depuis des années, des décennies, et il a été dénoncé par des rapports du Parlement européen depuis plus de dix ans, sauf que personne ne les a manifestement lus. Il ne diffère pas, dans sa logique, de ce que les grandes nations font, seules ou ensemble. Il n’est ni pire ni meilleur dans ses pratiques de ce que nous faisons, de ce que font les Russes, les Chinois, les Israéliens, les Indiens. Il ne me choque pas car il est logique, et il est donc normal. Il n’a rien de surprenant, et le condamner, à ce stade, ne sert à rien. Puisque tout le monde écoute tout le monde, la seule chose à faire est de se protéger, et les lamentations n’ont jamais empêché les interceptions de communication.

La France, d’ailleurs, espionne ses partenaires aussi. Et elle le fait plutôt bien à en croire Wikileaks dont nombre de câbles diplomatiques révèlent que les Allemands se plaignent des dommages que notre espionnage industriel leur fait subir, « bien plus importants que la Chine ou la Russie » selon d’importants CEO allemands Comme Berry Smutny d’OHB Technolog.

Cela nous amène à constater une divergence de doctrine telle qu’elle a été mise en évidence par Kagan, qui peut être considéré comme un des chefs de file néoconservateurs qui a traîné ses guêtres dans les administrations présidentielles de Reagan à Clinton. Le néo conservatisme est transversal à la politique américaine, le résumer à un seul courant est donc réducteur, mais ce n’est pas le sujet de l’article. Kagan écrivait en 2002 que les États-Unis sont du côté de la puissance, assumée et rendue nécessaire par la violence et le désordre du monde dans lequel ils vivent, tandis que les Européens sont du côté de la faiblesse, vivant dans un « paradis » fictif rendu possible au demeurant par la protection que les premiers apportent aux seconds. Honnêtement, a-t-il tort ? Nous européens, vivons dans une bulle alors que les USA, comme l’a dit Trump, paye pour notre propre défense, alors même que nous les critiquons sans arrêt.

Et l’armée de terre ?

L’armée de terre est certainement la composante la plus « franco-française » de nos armées. Cependant, nous avons déjà eu droit aux cris d’orfraie de nos souverainistes suite à la décision de remplacer le Famas par le HK allemand. Pourtant, plusieurs choses sont à rappeler : d’abord, cela fait plus d’une décennie que l’armement individuel s’internationalise. La mitrailleuse Minimi belge (la fameuse SAW américaine) équipe nos unités depuis fort longtemps. Le Famas souffre d’une sombre réputation. Trop de pièces, trop coûteux à l’entretien… Aucune autre armée ne l’a adoptée massivement, mis à part quelques unités sénégalaises, indonésiennes, serbes ou vénézuélienne, lui préférant des armes plus répandues et moins onéreuses.

Il est tout de même préférable d’avoir comme marqueur de souveraineté la dissuasion nucléaire (dont le coût prohibitif n’est pas remis en cause) qu’un fusil ou un pick up dont l’économie de conception nous permet d’allouer des budgets de développement vers des technologies autrement plus sensibles.

En ce qui concerne le matériel étranger, notons que les seuls véhicules de déminage sont américains, les fameux Buffalo mis au point en Afghanistan. Les Français sont incapables d’en produire du fait du peu d’expérience sur le terrain. Les « véhicules à haute mobilité » sont tous suédois, afin de permettre un déploiement de troupe dans un environnement extrême comme un désert ou le cercle polaire.

Concernant l’artillerie, les lance-roquettes multiples, au nombre de 55, sont tous de conception américaine.

L’Aviation Légère de l’Armée de Terre (ALAT) possède également du matériel provenant de nos alliés, notamment les drones, pièces stratégiques à l’importance grandissante. Les forces spéciales ont du matériel israélien de la firme Elbit.

La doctrine militaire :
les opérations interarmes

Il n’y a pas que dans la logistique ou le matériel que la France aurait beaucoup à perdre. La doctrine interarmes, telle qu’elle émerge doucement après des décennies d’engagements américains de par le monde, devrait nous pousser à une analyse froide et non un jugement de valeur. Quel pays aujourd’hui est capable de projeter ses forces massivement, dans un délai très court, de les ravitailler et de les coordonner ensemble ? Les USA.

Cela n’a l’air de rien, mais cela exige une grande expérience et des compétences hors pair pour articuler une opération militaire de grande ampleur entre des navires de guerre, des missiles balistiques, des drones, des voilures tournantes (hélicoptères), la troupe au sol, des avions d’attaque au sol, l’artillerie, les transports etc… Prenons ne serait-ce que le cas des voilures tournantes. Après avoir massivement utilisé les voilures tournantes sur la période allant du Viêt-Nam à la bataille de Mogadiscio, les Américains ont pu constater que l’hélicoptère n’était pas la panacée afin de projeter la troupe sur le théâtre des opérations. Le « tout hélicoptère » a vécu. Il aura fallu 30 ans et de multiples engagements avec ses morts et ses échecs pour développer et apprivoiser une doctrine d’utilisation qui colle au mieux aux possibilités de la machine. La France peut-elle se passer de ce retour d’expérience à grande échelle, elle qui ne connait que des engagements limités depuis 30 ans ?

Ce n’est ni le Mali, ni le Levant qui nous donneront la capacité d’élaborer une doctrine de cette ampleur. Échelonner des dizaines d’aéronefs et de voilures tournantes sur quelques km² afin de préparer une frappe d’ampleur, seuls les Américains savent le faire.

Si les prochains conflits ont de grandes chances asymétriques (encore que, la menace russe ou chinoise est remise à l’ordre du jour), ils seront avant tout urbains. Les Français ont une expérience qui remonte à la bataille d’Alger, qui est une victoire qui plus est. Mais depuis, les Russes ont eu Grozny, avec le premier désastre de la guerre de Tchétchénie qui deviendra un contre-exemple, et les Américains ont eu Mogadiscio (un contre-exemple également), 2 batailles à Falloujah, Ramadi, Tikrit, Sadr City, Nadjaf… Encore une fois, il apparaît difficile sinon suicidaire de ne pas profiter des nombreux comptes rendus et expériences sanglantes des Américains en la matière.

Sommes-nous à la remorque des Américains ? Nous payons avant tout notre couardise politique. En Afghanistan, le maître mot des dirigeants français était « pas de perte ». Il est clair que faire la guerre mais sans avoir à verser de sang nous soumet à ceux qui sont prêts à le verser. En l’occurrence, les Américains n’ont jamais rechigné à sortir sur le terrain et à l’occuper afin de garder les routes et les lignes de ravitaillement ouvertes. L’état-major français a beau se goberger sur le fait que, proportionnellement, les pertes françaises sont inférieures aux pertes US, sauf que c’étaient bien les soldats américains qui déminaient quotidiennement les routes. La lâcheté politique française s’est encore accentuée après l’embuscade d’Uzbin qui laissera 10 soldats français sur le carreau, confinant ainsi pour de bons les forces françaises dans leurs bases, alors que les Américains accusèrent des pertes bien plus nombreuses dans la défense d’avant-postes comme celui de Keating.

Le scénario se répète cruellement au Levant. Oui nous sommes à la remorque des Américains. Mais pourquoi ? Non ce n’est pas par manque de moyens, on pourrait très bien y envoyer un groupe de combat comme au Mali. Non, ce n’est pas les Américains qui nous l’interdise, ils seraient ravis d’ailleurs de voir les soldats d’autres pays risquer leur peau un peu plus. La question encore une fois, est politique. Car nous savons très bien que l’opinion publique ne supportera pas de grosses pertes, avec tout le parasitage de la propagande étrangère. Au lieu de cela, nous n’envoyons que quelques canons Caesar, nous retournons quelques tentes de bédouins à coup de bombes lasers larguées de nos Rafales… Oui, il semble évident que dans ces conditions nous sommes assujettis à ceux qui prennent des risques au contact. Il est tout de même logique que le leadership revienne à celui qui amasse le plus de moyens et qui prend le plus de risque sur le terrain, affirmer le contraire, c’est faire preuve d’une naïveté confondante.

Disons-le clairement, sans le soutien américain, la France reviendrait 30 ans en arrière militairement parlant, que ce soit en terme de matériel, qu’en terme de doctrine. Il faut aussi se mettre dans la tête que notre pays n’est plus la grande puissance d’antan. Elle reste certes une grande puissance militaire, mais elle n’est plus l’arbitre qu’elle était il y a quelques siècles. Il serait temps que les Français rentrent dans le 21ème siècle. Penser que la France est investie d’une mission universelle, c’est du gauchisme mental au même titre de raisonner droit de l’homme en matière de géopolitique.

Les enjeux de demain

Pour l’US Army, les enjeux de demain ne sont même plus les combats urbains. Ils sont passés à l’étape suivante : les combats souterrains. L’armée américaine a dû investir des complexes souterrains en Afghanistan comme à Tora Bora et aussi en Irak. La résurgence de la menace russe, les tribulations nord-coréennes et l’avènement de la Chine sont à prendre en compte. En effet, ces 3 pays disposent de larges complexes militaires souterrains. Jusque-là, cette mission était dévolue aux forces spéciales américaines, les Seals, les Delta et les Rangers. Néanmoins, depuis 2 ans, ce n’est pas moins de 572 millions de dollars pour entraîner 26 de ses 31 Brigades Combat Team au combat souterrain. Cette somme doit également servir à acquérir des équipements spécifiques (dans le domaines des transmissions, notamment) et ce n’est que le début. Ici aussi, on voit mal comment la France pourrait s’en sortir seule, et tout retour d’expérience, toute coopération avec nos alliés semblent essentielles et stratégiques.

L’OTAN, un outil parfait ?

Personne n’affirme cependant que l’OTAN n’a pas besoin de se réformer en profondeur. Tout d’abord, le cas de la Turquie devient épineux, si ce n’est anachronique depuis qu’Erdogan pointe l’Occident comme son ennemi et pivote vers Moscou. Si le coup d’état raté semble avoir été le catalyseur, les germes de la discorde couvaient depuis longtemps. Par le passé, la présence de la Turquie dans l’Alliance se justifiait aisément : puissance musulmane mais laïque, elle jouait le rôle de tête de pont stratégique au Proche Orient. Aujourd’hui, l’impérialisme islamiste d’Erdogan est un ennemi et non un allié. Pour autant, le pragmatisme semble prévaloir, malgré les dissensions, et Istanbul se garde bien de vitupérer trop fort contre les installations de l’OTAN chez elle, notamment à Izmir et Incirlik, étant donné les garanties que font valoir l’Alliance sur sa propre sécurité. Enfin, il convient également de connaitre ses classiques contemporains : « Sois proche de tes amis, et encore plus proche de tes ennemis” (Le Parrain 2). Erdogan maintenu au sein de l’OTAN ne peut pas tout se permettre, alors que si les liens sont rompus, des barrières seraient levées…

Néanmoins, à l’heure où des pays comme l’Ukraine ou la Géorgie manifestent un fort désir de rentrer, avec une mise à niveau de leurs armées qui en font des alliés sûrs, la question reste de mise, non pas pour les Turcs, mais pour nous, occidentaux. Après tout, la proximité géographique de l’Ukraine pourrait aisément compenser un retrait turc à l’heure où les avions otaniens peuvent parcourir des dizaines de milliers de km avec une chaîne de ravitaillement adéquate. On comprend dès lors mieux la pondération turque sur la question d’un retrait, dont l’envie ne va guère au-delà de quelques gesticulations destinées à amuser les quelques sputnik boys.

Cela nous amène au point suivant : la prise en compte de la menace islamiste. Oui, l’OTAN, et par extension le bloc occidental, doit prendre la pleine et entière mesure de cette menace. Toute la délicatesse de l’exercice réside dans le fait que Daesh, pour tout moyen de projection, ne dispose pas d’avions ou de tanks qu’il peut lâcher en masse sur l’Occident comme la Russie. Non, la menace est déjà parmi nous, et Daesh n’a qu’à se servir parmi le réservoir de millions de gens qui vivent en Occident tout en nous haïssant profondément. Le concept de frontière apparaît comme caduque.

Il faut donc revoir toute la doctrine qui consiste à contenir l’ennemi et à le repousser. On en est plus là. La doctrine actuelle doit consister avant tout de débusquer l’ennemi parmi nous. Il est fini le temps où les terroristes débarquaient du Maghreb ou du Moyen Orient pour commettre des attentats (Kelkal, OLP). Dorénavant, les terroristes sont nés en Occident et y ont toujours vécu. Il apparaît aussi nécessaire de se laver le cerveau des croyances consistant à penser que les pétromonarchies du Golf (Or Qatar et Iran) financent le terrorisme. Pour cela, je conseille l’excellent livre de Morten Storm, Danois ex-djihadiste converti repenti. Il explique avec précision que les financements d’Al Shabab ou d’Al Qaeda ne viennent pas des pétromonarchies qui se livrent à des luttes d’influence sans merci (axe Doha-Teheran contre axe Ryad-Dubaï-Tel Aviv), mais bien… Des mosquées d’Angleterre et de toute l’Europe. Cet homme était en charge des collectes d’argent dont le motif ne laissait pas de place au doute quant à la finalité. D’ailleurs, ces pétromonarchies répriment avec la plus grande violence les mouvements islamistes jugés trop radicaux chez eux. Au Bahreïn, les imams sont appointés par l’État, et les prêches, relus par un ministère adéquat. Il n’y a encore qu’en Europe où l’on ne contrôle rien de ce qu’il se passe dans les mosquées.

Il y a donc un lourd travail à faire de ce coté. La résurgence de la menace russe et de ses agressions hybrides, avec d’autre part la prise en compte sans détour de la menace islamiste. Nous ne ferons pas non plus l’économie d’une prise de position claire vis à vis de la Chine. Il y a aussi un travail à faire sur nous-mêmes Européens. Il faut reconnaître un sous-investissement endémique des États en Europe en matière de Défense – seule la France respecte le minimum préconisé par l’OTAN, à savoir 2% du PIB alloué à la Défense – depuis des décennies.

L’armée allemande est dans un état catastrophique, la plupart de ses avions, qu’ils soient de transport ou de combat, ne sont même pas en capacité de voler. Les Allemands sont plus occupés à faire la chasse aux fantômes nazis dans leur armée que d’en construire une pleinement apte à répondre aux défis à venir. L’Allemagne vit sous le coup de la pax americana avec de nombreuses bases de l’OTAN sur son territoire. Les déficiences de la Bundeswehr en équipements et en hommes, mises en lumière par les différents rapports commandés par le Bundestag, sont préoccupants :

  • 21.000 postes d’officiers et sous-officiers sont vacants.
  • Fin 2017, les six sous-marins que compte l’Allemagne étaient tous en cale sèche pour problème technique.
  • Lors de périodes récentes, les 14 Airbus A400M qui constituent la flotte de transport de l’armée de l’air allemande était tous hors d’état de voler
  • Manque de pièce de rechange aussi bien dans l’armée de l’air que l’armée de terre par manque de budget
  • Dans les bataillons de chars, sur 44 chars alignés sur le papier, à peine 9 sont en état de marche.

En un mot, la Bundeswehr n’est pas en mesure, actuellement, de mobiliser une unité opérationnelle dans les 48 heures. On a beau jeu de dénoncer la domination américaine, mais en premier lieu, il faudrait s’atteler à diminuer leur influence prépondérante dans l’OTAN en faisant en sorte que tous les pays européens augmentent drastiquement leur budget alloué à la Défense (pour l’heure l’Allemagne n’alloue que 1,2% du PIB contre les 2% requis par l’Alliance.

On peut dire sans exagérer, que les Américains, en assumant une large partie de la défense du continent européen, paye ainsi indirectement nos sacro-saintes sécurités sociales alors qu’eux-mêmes n’en disposent pas ! Dans ces conditions, critiquer Trump qui entend remettre les pendules à l’heure et rappeler à l’Europe qui paye les factures, est une escroquerie qui nous mènera droit dans le mur. « Qui veut la paix prépare la guerre » disait le romain Végèce. L’Europe doit donc sortir de sa léthargie festive où la seule chose à préparer sera son oraison funèbre. Ou alors, cesser de mordre la main qui la protège.

SOURCES :
Chaudières et catapultes : les enjeux techniques du prochain porte-avions

La Turquie et l’OTAN. Malgré les divergences politiques, les intérêts stratégiques priment

Pour l’US Army, la préparation des brigades de combat à la guerre souterraine est devenue une priorité

Pour un général américain, les militaires français sont des « partenaires très sûrs et fiables »

« Les puissances militaires se préparent à de futures confrontations en mer »

Actuellement, l’armée allemande ne peut pas tenir sa place à la tête de la force de réaction très rapide de l’Otan

Un rapport juge l’état de l’armée allemande préoccupant

WikiLeaks: France Leads Russia, China in Industrial Spying in Europe

French Release Intelligence Tying Assad Government to Chemical Weapons

Sacrebleu, You Mean You Spy?

La bataille d’Hajin : victoire tactique, défaite stratégique ? Un article remarquable du colonel Légrier.

Lune de miel franco-américaine

Propulsion nucléaire et souveraineté nationale : la question du porte-avions

Livres:

La violence de l’action par Clinton Romesha (Bataille de Keating)
États-Unis/Europe des modèles en miroir par Olivier Chopin
Putain de Mort de Michael Herr
Les guerres scélérates de William Blum
Falloujah de David Bellavia 


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