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Les BRICS / Partie 1 : Les cas russe et brésilien

24 juillet 2019

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Les BRICS / Partie 1 : Les cas russe et brésilien

Les BRICS (acronyme anglais pour désigner un groupe de cinq pays qui se réunissent depuis 2011 en sommets annuels : Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud, en anglais : Brazil, Russia, India, China, South Africa) ont suscité beaucoup d’engouement et de curiosité depuis 2011, date à laquelle ils se réunissent annuellement. Les BRICS représentent environ la moitié de la population mondiale, mais seulement 25% des richesses. La croissance de ces pays est par contre bien plus soutenue que dans la plupart des pays développés. Pour certains, il faut renverser nos alliances afin de s’allier à ces pays qui représentent à leurs yeux l’avenir. Pourtant, l’attelage des BRICS reste disparate, à commencer par des régimes que tout opposent : 2 grandes démocraties, Inde et Brésil, côtoient 2 régimes autoritaires, Moscou et Pékin. Enfin, les intérêts de ces pays évoluant sous différentes latitudes sont pour le moins divergents. Néanmoins, au-delà de leurs différences, ces pays contestent le monopole occidental sur la puissance, et, de manière annexe, le rôle du dollar comme monnaie d’échange internationale.

Le Brésil: le dandy corrompu

Avant d’évoquer statistiques et données économiques, il appartient déjà d’annoncer que l’élection de Jair Bolsonaro change la donne. Le nouveau président brésilien a proclamé à de nombreuses reprises sa proximité idéologique avec D. Trump et sa volonté de réduire l’influence chinoise au Brésil. Cependant, comme souvent en matière de géopolitique, il faut bien se garder d’affirmations à l’emporte-pièce, notamment car il n’a pas intérêt à casser cette mécanique. Le tiers des investissements étrangers au Brésil provient de la Chine quand le tiers des exportations brésiliennes est à destination du même pays. On imagine aisément qu’il serait dangereux de s’en couper, d’autant que le Brésil doit beaucoup sa nouvelle stature internationale au groupement des BRICS justement.

Après avoir connu une croissance de 3,5% annuelle depuis les années 2000, la récession s’est installée fin 2014. Une récession franche, de 3,8% en 2015 puis 3,6% en 2016. Durant cette période, la monnaie, le reais, a perdu 50% de sa valeur. Les raisons principales de ce coup d’arrêt sont assez basiques : la chute des cours des matières premières, dont le Brésil, pays continent, est un géant. Puis, comme vu précédemment, le Brésil est également très dépendant des importations chinoises, qui, lorsqu’elles se tassent, mettent son économie en péril. Bien sûr, sans compter les politiques inflationnistes inévitables sous une gouvernance socialiste.

Suite au scandale qui a éclaboussé l’ex-président de gauche Lula, et avant cela, celui qui a mené à la destitution de Dilma Roussef, l’investissement dans le pays a reculé de 15%. Rappelons à ce titre que le camouflage de la réalité des finances publiques est l’une des raisons derrière les accusations à l’égard de Dilma Roussef. Les taux directeurs, qui ont été relevés de façon importante afin d’enrayer la chute de la monnaie ont eu pour conséquence de couper l’accès des populations modestes au crédit. Or, c’est ainsi que le Brésil affichait une croissance soutenue pendant les années Lula. Aujourd’hui, les banques brésiliennes jonglent avec des crédits à risques, dont le remboursement est incertain. Le risque est d’autant plus prégnant que le chômage, dans un pays où le travail informel est encore répandu, grimpe à 13%. De fait, les inégalités dans le pays sont reparties à la hausse, chose que l’on peut mesurer avec acuité grâce à l’indice de GINI (1 est le maximum de l’inégalité, 0 la situation où tous les ménages possèdent le patrimoine moyen).  Cet indice est de 0,522 alors qu’en France il est de 0,331.

Dans ce climat, la situation sociale reste délétère. Le gouvernement Temer, pour redonner confiance aux milieux économiques et financiers, a lancé des mesures d’austérité sans précédent, et même fait voter une loi qui gèle les dépenses publiques à leur niveau actuel pendant 20 ans ! Il n’est d’ailleurs pas rare que les rentrées universitaires aient plusieurs mois de retard faute de budget …

Cependant, il convient d’être objectif : l’inflation, en 2019, est au plus bas, le secteur bancaire du pays reste solide eu égard à d’autres pays émergents, la croissance soutenue s’est ré-installée et l’avènement de Bolsonaro et de ses position libérales a considérablement rassuré les marchés.

 Situation sociale, violence et corruption.

Présenté comme une réussite du multiculturalisme, le Brésil reste cependant empêtré dans une violence endémique. Le pays est ainsi devenu l’un des dix pays les plus violents au monde, avec une moyenne chaque année de 31 homicides pour 100 000 habitants. Et encore, dans les états du Nordeste, la situation est bien pire … Ce n’est pas pour rien que l’insécurité fut un des principaux thèmes de campagne de Bolsonaro. La lutte contre le trafic de drogue échappe largement à tout contrôle malgré les moyens importants mis à disposition comme l’armée. Mais même avec cela, le pays est dépassé : 700 fusillades ont été recensées rien que pour le mois de janvier 2018 dans l’état de Rio. La politique de désarmement de la gauche fut un cuisant échec : en offrant des indemnisations pour ceux qui rendraient leurs armes, elle n’aura fait que désarmer tout le monde, sauf ceux dont on redoute le plus qu’ils soient armés. Eh oui ! Les criminels et différents trafiquants n’ont pas rendu les armes.

L’enracinement de la corruption au plus haut niveau de l’État est un euphémisme puisque les 3 derniers présidents brésiliens sont impliqués dans des affaires de corruption : Lula, la coqueluche des médias de gauche purge sa peine en prison; Dilma Roussef du même parti que Lula fut destituée pour avoir truqué les comptes de l’État et a surtout été mise en cause dans l’affaire Petrobras dont elle a présidé le conseil d’administration. Son successeur, le conservateur Michel Temer, ne s’en est pas tiré davantage dans ce marasme. Depuis 2014 et le déclenchement du scandale Lava Jato, les Brésiliens assistent médusés aux soubresauts de cette enquête gigantesque qui a révélé le système de pots-de-vin mis en place par les entreprises du BTP pour s’enrichir sur le dos de l’État, et notamment du groupe pétrolier Petrobras. La flamboyance des années Lula a masqué l’essentiel : les réformes structurelles ne se faisaient pas et les mauvaises pratiques politiques et sociales ont perduré par la grâce d’une diplomatie internationale et d’une stratégie de communication efficaces.

Le Brésil, pays phare d’un XXIe siècle post-moderne, consensuel et multiculturel, dernier refuge après le naufrage du Venezuela chaviste et du Cuba castriste, n’est pas venu à bout durant ces années de trois de ses principaux fléaux : la faiblesse de la bonne gouvernance et de l’esprit civique, le poids sociétal d’une corruption endémique et dévastatrice, la médiocrité des infrastructures et le poids de goulots d’étranglement qui pèsent lourdement sur le tissu économique brésilien.

Enfin, finissons sur la part des BRICS dans l’économie brésilienne. Celle-ci est de 19%, et dans ce chiffre, 81% de cette part concerne la seule Chine. Les échanges avec les autres pays du groupe sont donc insignifiants.

La Russie, ou celui qui pensait avoir la plus grosse

Véritable idole des souverainistes, ce pays souffre toujours des mêmes maux. D’abord monétaires. En juin 2014, il fallait 46 roubles pour acheter 1€. En mai 2019, il en faut 72. La puissance d’un pays peut se mesurer en nombre de divisions de blindés, d’ogives nucléaires, mais aussi plus prosaïquement dans son économie et plus encore dans la force de sa monnaie. Très dépendante de ses exportations de matières premières, et malgré la multiplication par 6 du cours du baril de pétrole brut entre les années 2000 et 2014, en dollar courant, le cours de la monnaie russe a continué à s’affaiblir.

Pour une économie principalement assise sur les matières premières et en particulier énergétiques, pétrole et gaz, on aurait pu s’attendre, avec une telle progression du prix du pétrole, à constater une réelle embellie économique et en conséquence une amélioration du taux de change de sa monnaie.

Or c’est justement l’inverse qui se produit. Le rouble perd sur cette période 15% de sa valeur. Difficile d’en accuser l’Occident. De plus, pendant cette même période le volume de pétrole brut produit par la Russie est passé de 6 millions de baril par jour à 10,5 millions de barils par jour. Des revenus du pétrole donc au total multipliés pratiquement par … 10 ! Formidable accroissement de ressources. 14 années glorieuses en termes de revenus pour l’Etat russe, puisqu’un tiers de ses revenus provient de l’exportation du gaz et du pétrole. Le rouble aurait donc dû pendant cette période s’apprécier de façon substantielle …

Entre temps, la crise ukrainienne est passée par-là, elle n’a qu’amplifier les graves carences de l’économie russe, dont le Kremlin n’a rien fait pour y remédier, se contentant de vivre de ses rentes. Les sanctions américaines ont eu une grave incidence sur le second secteur d’exportation russe, à savoir l’armement. Notons d’ailleurs un événement significatif dans cette longue descente du rouble : affaire Skripal, printemps 2018. Dans un rapport, la commission des Affaires étrangères de la Chambre des Communes indique qu’il est nécessaire de renforcer les sanctions nationales et internationales contre la Russie, et que la « taille des marchés financiers londoniens et leur importance pour les investisseurs russes donnent une emprise considérable au Royaume-Uni sur le Kremlin ». De telles prises de positions ne peuvent avoir que des répercussions négatives sur le rouble. Voici donc une grande puissance qui voit son économie et sa monnaie être mises en péril par une obscure barbouzerie menée par ses services.

Mais l’aspect le plus significatif est intervenu quelques semaines plus tard, au début du mois d’avril. Bien qu’étant accusé de faiblesse vis-à-vis du Kremlin, le Président des Etats-Unis a annoncé le 6 avril un ensemble de mesures contre 14 entreprises russes et 24 de leurs dirigeants, ou officiels russes. La société la plus touchée fut le groupe de production d’aluminium Rusal (7% de l’aluminium mondial) qui en a perdu 50% de sa capitalisation boursière, soit 3,5 milliards de dollars.

Le lundi suivant la Bourse de Moscou perdait 11% de sa valeur. Le rouble ne pouvait que suivre, en descendant à 1,4 cent US. Une société impactée, et c’est toute l’économie russe qui vacille.

Ajoutez à cela une inflation de 4%, ces difficultés économiques ont conduit le gouvernement russe à annoncer en septembre la révision à la baisse, à 1,3% seulement, du taux de croissance de l’économie pour 2019.

La Russie réalise 61 % de ses échanges commerciaux avec l’UE. Les dernières statistiques économiques publiées par l’UE montrent que depuis le début de la crise ukrainienne, les échanges commerciaux entre la Russie et l’UE ont diminués de 10% par rapport à la même période en 2013. Le Kremlin aurait été plus inspiré de soigner ses relations avec l’Europe, plutôt qu’avec des pays de l’autre bout du monde avec lesquels il ne fait pas d’affaires ou quasiment.

On voit avant tout de la Russie l’image qu’elle se donne au travers de ses canaux de propagande. Mais derrière se cache d’immenses problèmes structurels. Moscou et Saint Petersbourg représentent à elles seules 80% de l’économie du pays. Les carences industrielles, le manque d’infrastructures, un faible investissement dans la recherche et le développement, la stagnation ou le déclin des dépenses pour la santé publique et l’éducation sur fond de problèmes démographiques (5,7 millions d’actifs en moins entre 2007 et 2017, selon le Service fédéral des statistiques) ne sont pas de bonne augure si la Russie cherche à assurer sa place entre l’Occident et la Chine. Les inégalités territoriales et l’évolution de certaines régions ethniques comme la Tchétchénie ou le Daghestan doivent attirer l’attention.

Au final, la Russie n’est que le 16ème exportateur mondial de biens, et passe au 25ème rang dans l’export de service. A titre d’exemple, la Belgique est 11ème dans le premier classement, tandis que la Thailande fait mieux dans l’export de service en étant 19ème. Le PIB de la Russie est équivalent à celui de la Corée du Sud.

Comme on le voit, la Russie est loin d’être un monstre impressionnant lorsque l’on parle d’économie. De plus, ici aussi, la convergence d’intérêts avec la Chine ne coule pas de source. La Nouvelle Route de la Soie voulue coûte que coûte par Pékin laisse un goût amer dans la bouche du Kremlin, si respectueux de ses voisins comme chacun sait. L’Asie Centrale, naguère arrière-cour russe, est en train de passer sous contrôle chinois. En tenant compte du fait que la Chine a énormément investi dans la région eurasienne dans le cadre d’OBOR (One Belt, One Road), la critique par les médias russes de cette initiative, considérée par le régime chinois comme une forme de sa politique étrangère la plus ambitieuse, est une vraie gifle pour Pékin. Selon le journal officiel chinois China Daily, entre 2013 et 2016, les entreprises chinoises ont investi plus de 60 milliards de dollars dans la région.

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