Apollo 11 : la raison au service de la conquête

Science Société 1 août 2019

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Apollo 11 : la raison au service de la conquête

Durant l’été 1969, l’Occident fut une nouvelle fois le théâtre d’affrontements idéologiques qui le traversent depuis des millénaires.

Dénuement vs Conquête / Raison vs Mythes

« Si je n’étais pas Alexandre, je serais Diogène » aurait confié Alexandre le Grand à la suite de sa rencontre avec le philosophe. Les deux protagonistes représentent pourtant des visions de la vie rigoureusement opposées, respectivement la conquête contre le dénuement. À ce jeu, si Alexandre n’avait pu avoir une suprématie totale, il aurait encore préféré être indépendant du monde entier. Il y a ici deux aspirations qui ont traversé l’Occident depuis l’Antiquité et qui définissent un premier axe idéologique que l’on retrouve tout au long de son histoire. Alors que des penseurs comme Épicure, Lucrèce et tous les mouvements chrétiens développent des pensées marquées d’eudémonisme et de volonté de se contenter du minimum, les chefs de guerre jonchent notre histoire dès ses fondements, qui ont vu les Yamnayas conquérir un espace s’étendant de la côte Atlantique à l’Inde.

Le second axe pourrait être défini comme celui de la raison contre les mythes. C’est en partie ce qui coûta la vie à Socrate qui fut accusé, notamment, de « ne pas reconnaître les dieux que reconnaît la cité ». Là aussi, c’est une tension qui traversera l’Occident des prémices à aujourd’hui, connaissant une apogée de la croyance au Moyen-Âge avec l’âge d’or chrétien, avant que la raison ne lui taille la part du lion à partir de la renaissance en renouant avec la pensée grecque, jusqu’à lui porter l’estocade finale au siècle des Lumières. Finale ? Pas si sûr : si les mythes changent, cette tentation est toujours présente et on la retrouve aujourd’hui dans les mouvements écologistes qui font le choix du mythe de la fin du monde pour appeler à la décroissance, donc le dénuement, refusant ainsi tout esprit de conquête.

On pourrait donc aboutir à la matrice suivante, avec des pensées philosophiques utilisant la raison pour appeler au dénuement (Épicure, Lucrèce), d’autres mouvements religieux réquisitionnant le mythe pour arriver à la même fin (christianisme, écologisme) et de l’autre côté d’autres mouvements prônant la conquête par la raison ou au nom de la raison (colonisation française, conquête spatiale, industrie) ou du mythe (Croisades, Reconquista…).

La raison au service de la conquête

« La Terre est le berceau de l’humanité, mais on ne passe pas sa vie entière dans un berceau. »

Constantin Tsiolkovski

La volonté de dénuement portée à son paroxysme refuserait l’esprit de conquête jusqu’à ne jamais sortir du berceau, ou pire, à ne jamais être conçu ou concevoir comme on peut le voir aujourd’hui avec certains mouvements écologistes faisant le choix volontaire de la stérilisation. Au contraire, un organisme sain est poussé vers la conquête de façon instinctive. De la même façon qu’un bébé cherchera instinctivement à quitter son berceau, l’humanité, par la raison, peut se fixer ses propres buts et il est naturel de chercher son expansion dans la conquête spatiale. En cela, Apollo 11 incarne l’aspiration la plus saine de son époque, refuser les limites auxquelles l’Homme devrait être soumis, et conquérir de nouveaux territoires toujours plus lointains.

Neil Armstrong ou l’Apollon moderne

Si l’esprit du projet et ses aspirations peuvent être critiqués, le personnage de Neil Armstrong devrait faire l’unanimité. Comme tout astronaute, Neil Armstrong était un homme aux capacités physiques et intellectuelles hors normes qui savait rester maître de lui-même en toutes circonstances. Pourtant, il était aussi un homme simple, un père de famille qui signa des autographes à vendre avant de partir pour s’assurer que sa famille ne manque de rien en cas de décès, les assurances vie ne couvrant pas les décès dans l’espace. Tel Apollon, dieu grec caractérisé par la raison et la mesure, il put accomplir un projet démesuré comme marcher sur la Lune avec la maîtrise de soi nécessaire et retrouver le calme de son quotidien par la suite, fuyant les caméras. Dans cette interview pour Paris Match, ses enfants racontent une anecdote symbolique : « Sur le tard, j’ai fini par lui demander si c’était vrai que, au moment de se poser sur la Lune, il n’avait plus que dix-sept secondes de carburant. Il m’a simplement dit : “Tu sais, l’aiguille n’arrêtait pas de bouger, donc c’était difficile de savoir.” Il parlait avec nonchalance, comme il aurait pu dire : “Quand le cadran annonce que le réservoir est vide, en fait il en reste toujours un peu …” Pourtant, l’information était exacte. »

Au delà de sa personnalité, ce qui devrait faire l’unanimité sont ses premiers mots au moment de marcher sur la Lune pour la première fois « C’est un petit pas pour l’homme, mais un grand pas pour l’Humanité ». Comme un symbole, ses mots recouvrent une portée humaniste et universaliste. il ne va pas sur la Lune pour lui, pas pour les États-unis, il y va au nom de l’humanité, pourtant, les critiques, qui ont commencé avec ses contemporains continuent aujourd’hui.

Une mission pourtant fortement critiquée

Trop couteux, déconnecté des priorités de la majorité des américains, trop américain, trop blanc … seul 47% de l’opinion publique était favorable à Apollo 11 qui a reçu toutes sortes de critiques de différents acteurs.

Le retour du religieux et de la volonté de dénuement dans le mouvement hippie

Au moment où Apollo 11 prit son envol le 16 Juillet 1969, les États-Unis se trouvaient au cœur de deux conflits majeurs, la guerre du Vietnam et la guerre froide avec la Russie. Les deux répondaient à une volonté de conquête américaine, les deux mobilisaient le mythe fondateur de la nation américaine qu’est le patriotisme. Mais Apollo 11 avait cela de particulier que c’était une conquête spatiale désirant mettre en avant l’avancée scientifique des États-Unis sur l’URSS et donc s’appuyait uniquement sur la raison et la science.

Le même été, en Août, les forces terrestres dionysiaques furent à l’oeuvre pour célébrer le festival mythique de Woodstock. Les enfants de la Beat generation, les hippies, se regroupèrent dans une quête aussi bien spirituelle qu’artistique marquée par la volonté d’amour universel et de flower power. Fermement opposés à la guerre du Vietnam et le complexe militaro-industriel en général, leur mot d’ordre était « Faites l’amour, pas la guerre ». Définitivement tournées vers le dénuement, leurs influences étaient aussi bien tournées vers des penseurs raisonnables comme Diogène de Sinope que vers une quête spirituelle empreinte de New Age mêlant diverses sources telles que Tolkien, le Christ, Ghandi, le Bouddhisme, le taoïsme et Aldous Huxley qui préconisait l’usage de drogue afin d’être en phase avec le cosmos dans son livre « Les portes de la perception ».

En cela, ils incarnaient un mouvement aux inspirations penchant clairement vers la volonté du dénuement en s’appuyant principalement sur le mythe, soit l’exact opposé d’Apollo 11 qui représentait la volonté de conquête grâce à la raison. Ils voyaient dans la conquête spatiale une « arme de l’establishment militariste qui draine les ressources ».

Comme tout mythe, cette quête spirituelle sur fond politique mena certains d’entre eux à la folie la plus totale qui iront jusqu’à s’immoler par le feu pour protester contre la guerre du Vietnam comme Norman Morrison, et Florence Beaumont, membre du mouvement universalisme-unitarien qui laissa deux enfants derrière elle.

Un programme coûteux déconnecté des priorités pour les socialistes

La veille du lancement, le révérend Ralph Abernaty, successeur de Martin Luther-King, marcha accompagné de 25 familles afro-américaines pauvres pour dénoncer ce qu’il voyait comme une vison « distordue des priorités nationales » qui aurait laissé un cinquième des américains sans nourriture. Les militants multiplièrent les protestations, appelant au boycott de la mission et de son visionnage des astronautes.

Une mission trop mâle, trop blanche

Déjà à l’époque, le fait que tous les astronautes et la grande majorité des scientifiques étaient des hommes blancs fut le sujet de critiques comme en témoigne cette chanson de Gil Scott-Heron Whitey On the Moon.

Loin de s’atténuer, elle est encore aujourd’hui pointée du doigt, le New York Times n’hésitant pas à produire un article publié le jour même des 50 ans de l’alunissage ventant les mérites du programme spatial soviétique qui a envoyé une femme, un asiatique et un noir en orbite bien avant les américains… Certains parlent d’humanité sur la Lune, d’autres ne voient qu’un homme blanc.

Trop blanc mon pote

Les pieds sur Terre, celle de mes ancêtres, mais la tête dans les étoiles que j'aimerais voir explorées par mes descendants. Passionné par l'infiniment grand et l'infiniment petit. Amateur de Tit-for-Tat... c'est du langage à peine codé, ceux qui doivent comprendre comprendront.
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  1. Ecu

    Bonjour NIMH. J'apprécie vos articles et votre positionnement "politique". "Les pieds sur Terre, celle de mes ancêtres, mais la tête dans les étoiles que j'aimerais voir explorées par mes descendants." Cela résume également ma vision des choses. Pourrait-on discuter à l'occasion ? Je pense que vous avez mon email donc vous pouvez me contacter. Cordialement.

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