Pourquoi les Européens ne font plus d’enfants ? (1/3) Le corps et la vie

Je finissais mon dernier article en pointant du doigt le fait que les Européens ne font plus d’enfants. Le taux de fécondité en Europe, et plus généralement en Occident, est en chute libre. Le nombre de naissances en France en 2020 a atteint un plus bas depuis 1945, avec 740.000 bébés ayant vu le jour et la pandémie de Covid-19 n’arrange rien avec une baisse de 13% des naissances entre 2019 et 2020. Nous pouvons alors questionner la raison d’une telle baisse et la racine de ce problème.

Le plaisir et la reproduction sont gérés par deux algorithmes indépendants

Nous avons eu l’occasion de le dire plusieurs fois mais répétons-le pour les besoins de cet article… en tant qu’organisme vivant, vous n’êtes que le véhicule pour vos gènes usant de stratagèmes vous poussant à créer autant de copies de ces derniers que possible, c’est a dire, à vous reproduire. Mais, en tant qu’animal, ce n’est pas ce qui nous occupe directement, on ne se dit pas “Je ressens le besoin de passer mes gènes”. Nos instincts nous guident plutôt vers la recherche du plaisir et l’évitement de la souffrance que l’on obtient au travers de la nourriture, du sexe et de la sécurité…

Genetics 101 | The Relationship Between DNA & Diseases | Mirakind

Autrement dit, nos actions peuvent être perçues comme guidées par un algorithme dont l’objectif est l’optimisation de notre plaisir. Un algorithme qui contrôle les sens, et donc le corps, afin de nous donner les meilleures chances de survie.

Mais cet algorithme est lui-même optimisé par l’algorithme de l’évolution dont l’objectif est de maximiser le nombre de copies de nos gènes. Afin d’atteindre ce but, ce second algorithme va sélectionner les organismes les mieux adaptés pour la survie et la reproduction. Afin de rester dans le sujet qui nous occupe, nous mettrons de côté la survie et nous nous concentrerons sur la reproduction.

Le premier algorithme est entièrement au service du second. En s’adonnant au plaisir, en écoutant nos instincts, nous favorisons la reproduction de nos gènes. Ainsi, l’évolution peut être considérée comme un mécanisme d’extraction de régularités statistiques, une sorte d’algorithme de renforcement opérant sur l’échelle de temps des générations, où le signal de renforcement consiste en le nombre de descendants qu’un individu génère. On parle alors d’un Mesa-optimiser, qui contrôle le corps, qui va être lui-même optimisé par un Base optimiser qui contrôle l’évolution donc la vie.

On va donc chercher à avoir des relations sexuelles pour en retirer du plaisir ce qui permettra par là même à créer des copies de nos gènes. Il y a un alignement externe entre l’objectif qu’on se fixe qui est directement guidé par nos instincts, survivre, et le Mesa-optimiser qui optimise nos actions en nous procurant du plaisir lorsque ces dernières sont utiles pour le Base optimiser. Tous les systèmes sont bien alignés.

Cependant, si à l’état animal tous les objectifs sont nécessairement alignés, il est possible chez l’homme qu’il existe un problème d’alignement. J’ai par le passé commis un article sur l’alimentation mettant en avant comment les produits ultra-transformés viennent duper nos sens, nos instincts, et nous faire ressentir le plaisir de manger des protéines alors même qu’ils en sont dépourvus. Ils créent ainsi un décalage entre la fonction du plaisir ayant été sélectionnée par l’évolution pour nous indiquer ce qui est bon pour nous, et donc qui sert la vie et favorise la transmission de nos gènes, et la réalité du produit que nous mangeons qui ne l’est pas. Nous avons affaire ici à un mécanisme similaire.

Imaginons que le Mesa-optimiser me pousse à désirer une relation sexuelle pour optimiser le plaisir, mais qu’on m’a appris que le sexe est mauvais ou dangereux, alors mon objectif sera de réprimer cette pulsion. Il existera un problème d’alignement externe qui empêchera de satisfaire l’algorithme du plaisir. Au contraire, imaginons maintenant que le Mesa-optimiser m’encourage à avoir une relation sexuelle, mon système moral ne me dit pas que c’est mauvais mais je vais user de protections afin d’éviter toute dangerosité. Alors le Mesa-optimiser sera satisfait mais il y aura un problème d’alignement interne entre le Mesa-optimiser et le Base optimiser puisque l’acte sexuel ne pourra donner lieu à la reproduction.

Observer que les européens font de moins en moins d’enfants, c’est déceler un problème provenant soit des algorithmes eux-mêmes, soit des alignements entre eux. Dire que le problème viendrait des algorithmes, revient à dire que nos gènes auraient subitement changés leurs buts et ne cherchent plus à générer des copies, ou qu’une mutation génétique s’est subitement répandue chez les européens qui modifierait l’objectif du Mesa-optimiser pour chercher autre chose que le plaisir. Ceci est évidemment fort peu probable et le problème viendrait plutôt de l’alignement entre ces algorithmes. Le propre de l’humain étant sa capacité à raisonner, acquise à la révolution cognitive, lui permettant de développer des systèmes de valeurs, il semble intéressant de se pencher sur l’évolution de la morale et l’impact sur ces algorithmes. 

La morale comme facteur de trouble

Ce qui distingue les humains des animaux est la culture. Par la culture, les humains se donnent la capacité de se donner leurs propres objectifs. Notre système de croyance, qui va définir notre morale issue de notre culture, peut donc influencer positivement ou négativement l’alignement entre ces objectifs. Si je suis sous l’emprise d’un gourou qui me fait croire à la nécessité d’un suicide collectif, mon système de croyance va aller à l’encontre des algorithmes de la vie et du corps en me donnant à moi-même un objectif néfaste à ces derniers.

L’hédonisme, La quête du plaisir

Une morale hédoniste va chercher à optimiser le plaisir individuel en écoutant les injonctions du Mesa-optimiser mais sans se soucier des besoins du Base optimiser, voire en allant à son encontre. Elle va respecter et célébrer le corps et les sens mais peut conduire à refuser de se reproduire créant ainsi un problème d’alignement entre les objectifs du corps et de la vie.

La recherche du bonheur

Il est courant de donner le bonheur pour objectif d’une vie bonne. C’est le cas depuis Socrate de la quasi-totalité des écoles de philosophie antiques. Cependant, si l’objectif est le même, la définition du bonheur et les moyens de l’atteindre diffèrent. De façon générale, le bonheur est perçu comme le sentiment de plénitude stable au cours du temps, une sensation de bien-être durable.

L’eudémonisme, porté par des penseurs comme Épicure ou Lucrèce, va opérer un contrôle sur le Mesa-optimiser en cherchant à différer les plaisirs immédiats dans le but d’obtenir une récompense plus grande dans le futur ou d’éviter des souffrances liées à ce plaisir immédiat. Son but sera alors toujours de satisfaire ce Mesa-optimiser sans se soucier du second algorithme mais les enfants pouvant être perçus comme un investissement améliorant notre bonheur sur le long terme, il ne va pas nécessairement créer un problème d’alignement. On peut rationnellement se dire qu’il est préférable de faire des enfants.

De la même façon, l’utilitarisme, dont les plus notables représentant sont Jeremy Bentham et John Stuart Mill, va opérer un contrôle sur le Mesa-optimiser afin d’optimiser respectivement le plaisir du collectif, pour Bentham, et le bonheur du collectif pour Mill. Par une tournure d’esprit conséquentialiste, l’utilitarisme peut justifier de faire des enfants afin d’améliorer le sort du collectif comme par exemple pour payer les retraites. En cela, il peut assurer le minimum vital de reproduction.

Si les libéraux sont très critiques de l’utilitarisme, Adam Smith en premier, c’est uniquement pour son côté collectiviste. Contre l’utilitarisme de la théorie économique conventionnelle, Smith soutient que l’homme tire satisfaction non seulement de son propre plaisir, mais aussi de son implication sympathique dans les expériences de ses semblables.

« Aussi égoïste que l’on puisse supposer l’homme, sa nature comporte apparemment des principes qui font qu’il s’intéresse à la fortune des autres, et qui lui rendent leur bonheur nécessaire bien qu’il n’en dérive rien d’autre que le plaisir de le voir »

Adam Smith

Les économistes libéraux et leurs prédécesseurs, les mercantilistes et les physiocrates, défendent un point de vue libéral en tant que la meilleure voie vers le bonheur individuel mais aussi collectif en cela qu’il permet à chaque individu d’être plus heureux. Selon eux, le marché coordonne les décisions des individus guidés par leur intérêt privé et permet la bonne allocation des ressources et ainsi le bonheur collectif. Le bonheur nait alors de la réduction de la souffrance et de l’augmentation du plaisir qu’amène un confort matériel. La mesure n’est plus le collectif mais l’individu et le moyen est le marché libre.

Il est à noter la vision atypique du bonheur d’Ayn Rand qu’elle développe dans sa philosophie objectivisite. Elle énonce le fond de sa pensée ainsi « Ma philosophie, par essence, est le concept de l’homme en tant qu’être héroïque, avec son propre bonheur comme objectif moral de sa vie, avec l’accomplissement productif comme sa plus noble activité, et la raison son seul absolu ». On accède alors au bonheur non pas par le plaisir ni par l’accumulation de biens matériels mais par l’accomplissement productif. La tâche effectuée elle-même a plus de valeur que la récompense matérielle.

Au sein du camp libéral / libertarien, Hans Hermann Hoppe dénote encore plus en dénonçant clairement cette tendance libérale à chercher le bonheur ou l’hédonisme au détriment de la civilisation. Il existe pour lui des libertariens de gauche, qui, en réalité seraient davantage libertariens parce que « hédonistes, libertins, immoralistes, militants ennemis de la religion […] parasites, arnaqueurs, fraudeurs, petits escrocs et racketteurs » que par volonté de maintenir une civilisation humaine sophistiquée, ou de permettre aux humains de s’enrichir, d’innover et de se dépasser librement qui seraient les vrais objectifs de son libéralisme.

La quête d’un arrière-monde

Le christianisme, lui, va se donner pour but le salut de nôtre âme qui ouvre l’accès à un arrière-monde, le Paradis. Pressentant qu’il existe quelque chose de plus grand contrôlant nos sens, il va au contraire opérer un contrôle sévère du Mesa-optimiser jusqu’à un dolorisme refusant le plaisir, identifié comme un subterfuge du diable, mais permettre d’optimiser le Base optimiser, identifié comme la volonté de Dieu. En refusant la contraception, le sexe avant le mariage, le sexe “récréatif” comme la masturbation, la fellation ou la sodomie, il dirige nécessairement les individus voulant satisfaire le Mesa-optimiser à satisfaire aussi le Base optimiser. Ainsi, pendant des siècles, le christianisme, malgré sa faute contre le corps, a servi la vie allant jusqu’à donner l’injonction “Et vous, soyez féconds et multipliez-vous, répandez-vous sur la terre et multipliez-vous sur elle”. Même dans le monde moderne, les familles catholiques traditionnelles sont sûrement celles avec le plus d’enfants.

Le sexe pour aligner le corps et la vie

Le sexe est nécessairement un élément clef d’une vie bonne. Il ne doit pas être pris à la légère, il est une des choses les plus nobles de la vie humaine car c’est “une célébration de soi-même et de l’existence” comme le dit Ayn Rand. Il est le moyen le plus immédiat de servir la vie tout en prenant du plaisir, il est l’élément qui permet d’aligner tous les objectifs s’il est bien compris. Il mérite donc d’être célébrer en tant que tel. Il ne faut pas le réprimer, quand bien même il serait récréatif mais il ne faut pas perdre de vue la noblesse de cet acte. Ne pas le pratiquer est se condamner à une vie pauvre. Mais combien on fait du tort à la vie si on passe une vie riche en relations sexuelles sans jamais faire d’enfants.

“Le sexe est l’un des aspects les plus importants de la vie de l’homme et, par conséquent, ne doit jamais être abordé à la légère ou avec désinvolture. Une relation sexuelle n’est authentique que si elle est l’expression des valeurs les plus élevées que l’on puisse trouver chez un être humain. Le sexe ne doit pas être autre chose qu’une réponse à des valeurs. Et c’est pourquoi je considère la promiscuité sexuelle comme immorale. Non pas parce que le sexe est mauvais, mais parce que le sexe est trop bon et trop important.”

Ayn Rand

Cependant, nous n’avons pas tous la même expérience vis-à-vis du sexe. Il existe au sein de la nature des inégalités d’accès aux relations sexuelles pouvant être la source d’un ressentiment fort. Les humains ont alors, par la culture, cherché à instituer des modes de vie tentant d’harmoniser les relations sociales en tenant compte de ce fait, par la monogamie ou par la polygamie.

Les preuves indiquent que l’inégalité d’attractivité sexuelle est là pour rester et que nous ne l’ignorerons qu’à nos risques et périls. Il semble alors important de se réemparer de deux fronts afin de servir au mieux la vie et le corps, la morale et les institutions. L’avenir de la civilisation occidentale pourrait nécessiter une nouvelle morale vitaliste et de nouvelles institutions permettant aux hommes et aux femmes d’établir des relations fructueuses entre eux. Quelles que soient les règles qui régiront l’avenir des rencontres et du sexe, elles devront trouver un moyen de gérer les instincts polygynes que notre espèce a toujours possédés et qui se manifestent encore aujourd’hui dans les statistiques de nos applications de rencontres.

Ainsi, dans le prochain article, nous nous pencherons sur la morale en cours en Occident et montrerons en quoi elle ne favorise pas la reproduction avant de jeter un regard sur nos institutions dans un troisième article.

2 comments
  1. Cela fait des années que je me pose la question de la natalité (blanche).
    Étant “fan” de sobiobiologie, c’est l’approche que j’ai adoptée.
    Le conté “institution” et “morale” ou “culture” joue peut être un rôle, mais il est possible que ce soit nos algorithmes de survie qui déconnent, ou un mélange des 2.
    Je m’explique. En tant que mammifère, nous avons des programmes d’auto-régulation démographique codé en nous.
    Selon certaines études (je peux donner les références mais je ne les ai pas sous la main) la fécondité peut être liée à la densité de population.
    Si c’est vrai, alors le simple fait de vivre en ville ou la densité est maximale est un facteur de chute de natalité.
    Il est à noter que la baisse de fécondité n’est pas un phénomène spécifiquement blanc, puisque les allogènes subissent la même chute (mais décalée dans le temps) quand ils viennent vivre chez nous (au bout de la 3ème génération ils sont alignés, si je ne m’abuse, ce qui donne un différentiel constant c’est l’immigration).

    Autre piste explorée par les chercheurs, c’est la théorie du “grand singe”. Non pas grand en terme de taille mais en terme de dissipation d’énergie. Il semble que les animaux qui dissipent plus d’énergie (les éléphants aussi donc) seraient moins fécond. Avec une société thermo-industrielle, les humains dissiperaient plus d’énergie, et donc, tendraient à faire moins d’enfants avec le temps.

    Autre piste, les stratégies r/K : nous serions dans une compétition interne K en occident. En gros, nos instincts à faire moins de gosse mais à mieux nous en occuper seraient exacerbés jusqu’à ne plus en faire qu’un ou 0 dans les cas limites (du fait d’avoir trop attendu).

    Bref.
    Il est possible que la morale joue. Mais il est aussi possible qu’elle ne soit qu’un paravent pour quelque chose de plus profond. Pour ma part, je creuse cette piste car si j’ai raison, alors, on ne pourra pas trouver de morale ou d’institution qui fasse repartir la natalité à la hausse.
    D’ailleurs, les tentatives précédentes sont riches d’enseignement.
    A ma connaissance Poutine essaye, avec peu de succès (mais ça a peut être changé depuis, je n’ai pas revérifié). Orban aussi.
    Ceoucescou le “dictateur” roumain a aussi lancé un programme drastique de boost nataliste. Ca a aboutit a des armées d’orphelins (abandonnés) et de clochards, car l’économie n’a pas pu absorber ce surplus. Et la pression économique me semble une piste à ne pas négliger.

    Je vais lire la suite de vos articles avec grand intérêt, même si je ne suis pas forcément d’accord, car c’est le problème N°1 à résoudre.

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