Le texte ci-dessous est une traduction du texte de Cody Wilson intitulé “Death Athletic”.
Death athletic est un concept sur lequel je réfléchis depuis un certain temps. Je l’ai emprunté à l’anthropologie de l’acrobate de Peter Sloterdijk1. Je vais essayer de le rendre accessible.
« Dis-moi quel est ton rapport à la douleur, et je te dirai qui tu es ! »
— Ernst Jünger
Il est des hommes qui adhèrent au principe hédoniste, selon lequel il ne faudrait rechercher que le plaisir ou ce qui nous est le plus avantageux. Mais, comme l’avaient déjà vu les Anciens et certains philosophes modernes, notamment Friedrich Nietzsche, les hommes entretiennent aussi un certain rapport à la souffrance, un désir de porter des fardeaux. Nous savons qu’il importe de nous imposer certaines épreuves. L’homme est fait pour porter des charges. C’est dans cet esprit que je voudrais évoquer la méditation la plus profonde que la pensée occidentale ait produite sur ce sujet. J’emploie « la plus profonde » au sens nietzschéen du terme, car il se peut que la souffrance ne vous améliore pas ; la question n’est pas celle du perfectionnement de soi. Je ne crois pas que la souffrance fasse de vous un homme meilleur, mais peut-être vous rend-elle plus profond.
Simple rappel : ma dernière bio Twitter avant d’être totalement rayé de la vie sociale, c’était « Death Athletic ».
Ce n’est pas ma biographie préférée : j’aimais bien « Second Segway men of the Apocalypse » (jeu de mots autour de « four horsemen of the apocalypse »). Mais c’est cette idée sur laquelle je réfléchissais (mon memento mori) avant d’être, en effet, banni une deuxième fois de la sphère sociale. Je précise cela non seulement pour prouver mes dires, mais aussi pour souligner que, parfois, même moi, je me « désenchante » moi-même.
J’aimerais vous parler de certaines choses qui nourrissent nos passions ou motivations artistiques chez Defense Distributed ; pourquoi nous faisons ce que nous faisons.
01 • Euthanasie
Euthanasie est un mot grec. Les Grecs se préoccupaient de l’art de la belle mort. C’est ainsi que je comprends ce terme : une mort belle. Bien sûr, depuis la révolution progressiste, nous lui donnons un autre sens. Faites abstraction de la définition qu’on vous a inculquée. Dans l’Antiquité, l’euthanasie est liée à la performance de la mort , une obsession grecque : mourir de manière belle. On peut la replacer dans le contexte japonais et l’art du seppuku. Différentes cultures s’intéressent depuis longtemps à la mise en scène de la mort. Dans le monde moderne, on l’a largement oublié, mais Sloterdijk, dans son anthropologie de l’ascèse et de l’acrobatie que je mentionnais2, explique que l’euthanasie est le centre secret de ce qu’il appelle la « révolution acrobatique » de l’humanité. Je voudrais donc commencer par la performance de la mort : l’art de la belle mort.
La première fois que je suis « mort » ou que j’ai pris conscience d’être « mort », c’est au moment de publier Liberator, le premier pistolet imprimé en 3D. J’ai connu la mort sociale, la perte de toutes mes relations. Je ne l’avais pas anticipé. Je n’avais pas idée que ça se produirait. J’avais lu quelques textes que je trouvais « cool » à la fac, comme « Vertu et Terreur » de Maximilien Robespierre, découvert par Slavoj Žižek. J’avais eu vent de l’idée qu’on pouvait inclure la perspective de notre mort, ou du moins de notre indifférence à celle-ci comme un simple accident historique, pour prouver notre engagement dans nos projets. Peu importe si je meurs.
Quand les journalistes du New York Times me demandaient : « Et si quelqu’un imprime votre arme et vous tire dessus, Cody ? » (c’est la question la plus courante que les libéraux continuent de poser aux gens qui impriment des armes 3D) je me contentais de hausser les épaules, de dire « Peut-être que ça arrivera. » C’est un truc de dingue qu’ils n’aiment pas entendre. Vous avouez votre indifférence à la mort.
J’avais déjà cette intuition avec Liberator. J’avais lu aussi certaines choses de Jean Baudrillard (Fatal Strategies). Je savais que la mort était liée à tout ça, qu’il s’agissait d’une expérience limite dans la culture. Sans trop approfondir, lorsque Liberator a réellement vu le jour, mon premier avocat m’a dit : « Mec, ta vie est finie. C’est une affaire d’application de la loi par le Département d’État. Tu auras de la chance si tu t’en sors avec moins de 10 ans de prison. »
Je me suis dit : c’est la fin. Partir sur des zones grises de la loi, c’est aller au-delà des limites et risquer une sorte de mort sociale ou physique. J’étais furieux de ne pas avoir mieux compris cela. Mais comment l’aurais-je pu ? Comment se préparer à ça ?
La deuxième fois que j’ai cru « mourir », c’est quand, après m’être extirpé de l’épisode Liberator, j’ai lancé la contre-attaque. J’ai fondé une nouvelle société, Defense Distributed, pour fabriquer le Ghost Gunner, afin d’avoir assez d’argent pour poursuivre le Département d’État en justice. Toute une histoire à laquelle nous viendrons, et dont je vous expliquerai les raisons.
En mars 2018, j’ai découvert que contre toute attente, j’étais sur le point de battre le gouvernement fédéral concernant le premier amendement et les fichiers 3D. À l’instant même où j’ai appris ça, j’ai pensé : je ne survivrai certainement pas à cette victoire. Je n’avais pas survécu à la précédente.
Sachant que ma mort, qu’elle soit sociale ou physique, allait survenir et que j’allais probablement détruire ma vie une seconde fois, je me suis demandé : « Quel geste de sécession poser ? Comment être reconnu ? Comment enterrer le nom de Dieu, tout en confessant : “Oui, malgré tout, je choisis cette mort” ? » J’ai donc décidé de ressusciter ce symbole de Goliad :

C’est le bras coupé : le drapeau de Philip Dimmitt, brandi à La Bahía et Goliad pendant la révolution texane. Peu familier, même pour certains Texans, sauf quelques-uns qui le connaissent désormais.
Mon intuition venait du fait que nous avions déjà fait quelque chose d’analogue avec le drapeau de Gonzales, le fameux Come and Take It, également issu de la révolution texane et qui reflète l’indépendance et les gestes sécessionnistes du Texas. Je me suis dit : « Quel autre geste pourrait-on poser ? Comment montrer que nous sommes des êtres capables de délibération, d’une manière qui ne soit pas suspendue aux seules contingences de ma société débile et de ma mort ? Comment transmettre, au-delà de cet instant et à travers le temps, un message symbolique ? »
J’ai opté pour le bras coupé de Goliad. C’est l’expression la plus forte de l’indépendance texane. Dimmitt et ses compagnons à La Bahía furent les premiers à proclamer l’indépendance du Texas et la révolution. Avant, c’était comme dans toutes les révolutions : ils disaient « Nous, Texans, sommes fidèles à la Constitution de 1824 du Mexique. Nous sommes des républicains engagés, il ne s’agit pas d’une révolution pour l’indépendance. » Mais ceux de La Bahía se sont dit : « Vous savez quoi ? White jihad. » C’est de là que naît ce drapeau.
« Goliad » est un terme intéressant. J’ai adopté ce mot et sa signification, car Goliad est un anagramme. Baudrillard souligne qu’il faut toujours enterrer le nom de Dieu dans ses gestes sécessionnistes. Eh bien, Goliad est l’anagramme de « Hidalgo ». Miguel Hidalgo y Costilla fut l’une des plus grandes figures de l’indépendance et de la sécession mexicaine. Le comté de Hidalgo au Texas porte son nom ; c’était bien sûr un territoire mexicain avant l’indépendance du Texas. Il me semblait que Goliad était une façon spécifiquement texane d’évoquer un geste sécessionniste. C’était l’indépendance mexicaine, puis l’indépendance texane. Avec l’impression 3D d’armes à feu, que disons-nous ? Une forme étrange d’indépendance cypherpunk des armes 3D ? Je ne sais pas. À vous de voir. Moi, je serai mort.
Et ainsi de suite. Quel plaisir d’être caché ainsi. Quel désastre de ne pas être trouvé. Mais je crois que quelqu’un m’a trouvé. JStark3 avait ses propres motivations, que je ne peux pas connaître en détail. Je ne le connaissais pas vraiment, mais il vaut la peine de signaler que les versions 1 et 2 du FGC-9 arborent le bras coupé de Goliad.

On dirait que JStark a saisi notre geste sécessionniste et qu’il partageait l’élan de répéter le même message. Il y a au moins une parenté. Vu ce qui est arrivé à JStark, un cynique dirait qu’il a adopté notre praxis comme idéologie funéraire personnelle. Les services de renseignement qui lisent ceci interpréteront ce symbole comme le signe de nouvelles tendances radicales euro-kurdes qui envahissent l’Europe. Mais nous, les vivants, nous, Américains, comprenons mieux : JStark nous a laissé d’autres indices que le recours au bras coupé. On voit « Live free or die » (« Vivre libre ou mourir »), et ensuite son pseudonyme : JStark1809.
C’est tiré de la lettre adressée par le général John Stark aux camarades de Bennington :
« Je n’oublierai pas, messieurs, le respect que vous, les habitants de Bennington et des environs, m’avez témoigné, jusqu’à ce que j’aille dans “le pays d’où l’on ne revient pas”. Je vais bientôt recevoir mes ordres de marche. »
— John Stark
Note : le général ajoutait ce mot, comme sentiment à ses volontaires :
« Vivre libre ou mourir ; la mort n’est pas le pire des maux. »
JStark a choisi comme pseudonyme le nom d’un vétéran de la guerre d’Indépendance qui a écrit cette lettre à la fin de sa vie. Le général Stark explique qu’il ne peut pas rejoindre ses frères d’armes pour commémorer la bataille de Bennington et qu’il le regrette. Il leur laisse cette célèbre formule « Vivre libre ou mourir », qui est devenue la devise du New Hampshire. Elle a été reprise pendant la Révolution française et de nombreuses révolutions partout dans le monde.
« Live free or die » : des mots audacieux, bien américains. Peut-être ont-ils pour origine Patrick Henry lors de la deuxième Convention de Virginie en 1775 ; ces hommes qui ont reconstitué des milices indépendantes après que l’autorité royale eut quitté la Virginie.
Ce geste nous permet de relire l’existence de JStark dans son intégralité. Il n’était pas juste un type qui voulait prononcer des phrases chocs. C’était un homme qui comprenait qu’il faisait partie de notre révolution, qu’il en était un soldat à nos côtés, mais qui savait, peut-être, qu’il ne partagerait pas la célébration finale avec nous. Il anticipait sa propre mort. Je crois que c’est une très belle mise en scène de la mort. Même inconsciemment, JStark pratiquait une forme d’euthanasie.

L’illustration ci-dessus évoque le funambule dans Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche. Dans cette scène, un bouffon fait irruption pendant la représentation et fait chuter le funambule. Celui-ci se déstabilise, perd l’équilibre, tombe et se tue.
Il ne meurt pas sur le coup. Zarathoustra, le prophète, est à son chevet. Le funambule, agonisant, se dit : « Bon sang, je vais en enfer. Ma vie n’a servi à rien. » Zarathoustra lui répond : « Au contraire. Tu as fait du danger ton métier. Et ce n’est pas rien. Laisse-moi t’enterrer. Choisis de mourir dans ton métier. » C’est l’essence du passage.
Je ne sais pas comment vivait JStark, mais je crois qu’il est mort en Américain. Il avait fait du danger sa profession. C’est un acte fort. Le dernier message symbolique de JStark, c’est le choix radical posé par la devise « Live free or die ». « Live free or fucking die », disait-il4.
La mort est une certitude. Ce n’est pas un choix. La liberté, en revanche, est bien moins certaine que la mort. Est-ce même possible ? Vous sentez-vous libres ?

La seule question est de savoir comment s’engager dans cette traversée. Nous savons que si nous restons sur la rive, sans aucune pratique ni engagement, nous aboutirons sans doute à l’issue déprimante de la mort. Comment aborder cette traversée vers la liberté ? Quelles sont la métaphysique et la nature de ce désir ?
Examinons la question. Nous pouvons trouver des réponses en faisant un bref détour par l’œuvre de René Girard.
Le dernier point que j’ajouterai au sujet du geste sécessionniste et de la volonté de liberté, c’est que le conflit peut être acceptable. Peut-être que les grandes querelles morales dans notre communauté, à propos de la documentation, la gravité de la lutte, sont légitimes. Il est normal de commencer en disant : « Je dois changer de vie. » « C’est littéralement criminel de ne pas tester tes fichiers, tu es minable », etc. L’intention et le point de départ sont justes, mais il existe une métaphysique sous-jacente à ces désirs, qu’il faut analyser afin d’exploiter au mieux cette impulsion sécessionniste.
02 • Médiation
Girard sera notre Virgile dans cette section sur la médiation. Il nous enseigne beaucoup de choses sur le désir, la volonté et les ambitions métaphysiques.

Le modèle standard pour atteindre un objectif est linéaire : « Très bien, je suis créateur, je veux fabriquer quelque chose de super, comme le FGC-9, parce que j’en ai entendu parler et je trouve ça trop stylé. » Nous imaginons une relation directe : un sujet qui poursuit un objet.
Girard nous dit : un instant, pas si vite. En vérité, nous ne sommes pas entièrement libres de désirer quoi que ce soit ni même de l’imaginer. Nous l’apprenons, comme le reste. Le désir est imitatif. Il est enseigné, appris, copié. Tous les désirs, même les plus simples, mais a fortiori les grandes passions, nous viennent d’un médiateur.
Voici le médiateur sacré Pepe. Il vit dans un paradis qui nous est inaccessible. Il nous regarde du haut de sa superbe condescendance.

Notre manière de poursuivre l’objet annoncé de notre désir révèle notre relation au médiateur. Ce n’est pas surprenant. Oswald Spengler note que c’est ainsi dans toute l’Histoire : Napoléon se prenait pour un nouveau Charlemagne ; Pétrarque se voyait en nouveau Cicéron ; Cecil Rhodes (qui organisa l’Afrique du Sud britannique) lisait L’Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain d’Edward Gibbon dans une édition personnalisée et se prenait pour l’empereur Hadrien.
Dans l’exemple de JStark et du FGC-9, son désir déclaré, son projet assumé, c’était de mener à bien la promesse de l’arme à feu imprimée en 3D. Il a réalisé la première concrétisation de cette promesse. La documentation du FGC-9 précise : « Liberator est la preuve de concept, FGC-9 est la preuve de carbone. » Une reformulation magnifique de son objectif.
S’il a pu réaliser le FGC-9, c’est parce qu’il a su percevoir la promesse qui s’esquissait pour lui dans le travail de Defense Distributed. On pourrait dire que son travail a été médiatisé par Defense Distributed. Il a, en quelque sorte, suivi sa compréhension du concept véhiculé par Liberator pour donner vie au FGC-9 tel qu’il l’a fait.

Girard dit qu’il existe des héros de la médiation externe. Peu importe la forme concrète de cette médiation, mais l’essentiel est la distance au médiateur. Dans la médiation externe, « je suis Don Quichotte et je sais que je veux être comme Amadis de Gaule ». Je sais qui j’imite et je l’avoue. JStark explique qu’il veut faire ce que Defense Distributed a lancé avec Liberator. Il savait où il allait, il le disait clairement. C’est un cas de médiation externe.

À côté des héros de la médiation externe, il y a les victimes de la médiation interne. Et j’aimerais illustrer ce phénomène (c’est à but pédagogique, rappelez-vous) avec l’exemple d’Atlas Arms.
Peut-être que peu de monde connaît Atlas Arms, ce n’est pas grave. Un jour, vous en entendrez probablement parler. Atlas Arms est une société, ou une organisation, un collectif de personnes inspiré par l’exemple de Defense Distributed et, en principe, visant des objectifs similaires : mettre en ligne des plans d’armes, des données techniques pour des munitions, etc. Toujours dans la veine open source avec une volonté de défier ou déranger les institutions.
Comment font-ils ? On constate d’emblée des similitudes évidentes avec Defense Distributed. Girard indique que dans la médiation, l’imitation peut être frappante : Atlas Arms s’appelle « AA », comme le double D de « Defense Distributed ». Ils sont une structure à but non lucratif, ils comptent commercialiser leurs avancées pour financer d’autres recherches, ils espèrent affronter l’ATF, etc. Autant de points communs avec Defense Distributed.
Rien de surprenant : c’est de la médiation directe, tout va bien. Mais Girard dit que dans la médiation interne, les victimes finissent par perdre de vue l’objet initial qu’elles poursuivaient. Elles s’égarent. Prenons un exemple : quatre ou cinq ans s’écoulent, vous n’aboutissez à rien de concret, et peu à peu, vous vous persuadez que votre médiateur est votre rival, un dieu maléfique qui vous empêche de réussir, etc.
Ci-dessous, un tweet adressé par Austin Jones (Atlas Arms) à Zero Hedge :
« Si un jour vous parlez de nous, Cody Wilson n’y est pour rien et je ne veux pas voir son nom dans l’article. Il n’y a pas sa place. Ne donnez plus de crédit aux politiciens et aux acteurs. »
Austin ne se contente pas de nier le rôle du médiateur. Il va un cran plus loin. Il dit que Cody Wilson et Defense Distributed n’ont même rien fait.
Girard dit quelques choses qui peuvent être illustrées par ce tweet. D’abord, Austin vit déjà sur son héritage. Il parle à Zero Hedge d’un article sur son travail qui n’existe pas encore. Il prend déjà des lignes de crédit sur des choses qu’il n’a pas réalisées. Il vit dans une transcendance détournée, déviée, où il est évidemment plus pur et plus sincère dans ses tentatives d’accomplir les objectifs de Defense Distributed.
Defense Distributed, en soi, est une entité pervertie, déchue. En fait, Defense Distributed ne fait que faire semblant, joue un rôle et constitue un fardeau, non seulement pour lui, Austin Jones, Atlas Arms, mais pour tout le monde dans ce domaine. Chez Girard, il y a une sorte de divinité négative attribuée au médiateur. Nous sommes le diable. On peut regarder l’histoire d’Atlas Arms comme un projet d’auto-exposition étalé sur quatre ou cinq ans où pratiquement rien n’est publié ou développé commercialement, mais où Atlas Arms devient de plus en plus doué pour être une meilleure version de Defense Distributed ; du moins en termes de présentation, de but et de pureté. Quel plaisir de lire un blog en direct sur la pureté d’une entreprise dans une industrie pleine de faux-semblants.

La flèche blanche ci-dessus montre que les victimes de la médiation interne tentent souvent simplement de copier les désirs du médiateur, sans vraiment chercher à réaliser l’objectif prévu ou déclaré de ce désir.
Pourquoi est-ce que j’aborde tout cela ? Parce que je crois que c’est une source de ressentiment et des sentiments modernes décrits par Friedrich Schelling dans notre communauté. Il est facile d’endosser une certaine persona : celle de l’imprimeur d’armes en 3D, du rebelle de la technologie de liberté ou de l’extrémiste de la confidentialité Bitcoin. Il est facile d’habiter cette persona, puis d’entrer dans une spirale de pureté et de prétendre qu’on possède une véritable autonomie métaphysique qui n’est médiée ou influencée par personne, et qu’on est le Pape littéral de telle ou telle idéologie cypherpunk. Cette idée d’autonomie métaphysique mérite qu’on s’y attarde. Peut-être qu’une issue à cette confusion d’inspiration nietzschéenne se trouve dans l’exemple d’Atlas Arms.
Cette transcendance déviée, cette spoliation, cette confrontation à la haine et à la rage impuissantes face à votre incapacité à accomplir votre objectif déclaré pendant que vous êtes médié par quelque chose comme Defense Distributed aboutit à d’étranges épisodes d’usurpation de bravoure. Je le dis très sincèrement, car rappelez-vous, le but de ce texte est la Mort Athlétique et l’introduction de l’euthanasie et du risque dans votre vie, quelque chose de plus profond et symbolique. Dans cette optique, ces épisodes prennent vraiment sens.
Un autre exemple est une mise à jour par newsletter qu’Atlas Arms a envoyée à ses donateurs. Il dit : « Écoutez, je suis en train d’écrire un manuel open source qui contient tout. Il y aura toutes les données techniques, les instructions, tout. Ça va être super, mais je suis désolé, je ne peux pas le partager avec vous, parce qu’on est une cible unique dans ce secteur. En fait, encore plus que nos frères de l’impression 3D. Et si vous savez quoi que ce soit sur les armes imprimées en 3D, les fichiers sont en réalité encore considérés comme réglementés par les autorités fédérales. Je veux dire, c’est vrai que c’est un crime de partager des fichiers d’armes imprimées en 3D sur internet, sous certaines conditions. »
Austin dit : « Nous sommes encore plus ciblés que nos frères de l’impression 3D. C’est un truc toxique ici. C’est très dangereux, ce qu’on fait. On est sur le fil. On fait de la highline. On va partager le manuel avec vous, je le promets. Mais, écoutez, laissez-moi juste un moment, à cause, vous savez, des lois fédérales et étatiques. »
Le problème, c’est que c’est un mensonge. Ce n’est pas vrai. Le point 734.7c EAR stipule que les seuls fichiers qui ne peuvent pas être partagés sur internet ou divulgués dans le domaine public sont les logiciels et données techniques pour les armes à feu, leurs carcasses et leurs boîtiers de mécanisme. J’ai une bonne nouvelle pour vous, Atlas Arms : nous avons mené votre bataille pour vous et nous l’avons gagnée. Vous pouvez partager votre contenu dès aujourd’hui, vous pouvez le partager demain.
On a l’impression qu’il existe chez Atlas Arms une certaine peur d’une médiocrité objective ou autre. On sait qu’il est plus pratique de prétexter que quelqu’un vous empêche de publier. Je vous empêche de publier. Mais rappelez-vous simplement, je suis l’acteur. Je suis le politicien.
Je ne mentionnerai pas un autre épisode d’usurpation de bravoure. Peu importe. Au moins, Austin peut nous montrer la voie pour sortir de ce piège.
Nous sommes coincés dans des sables mouvants lorsque nous sommes victimes d’une médiation interne. Girard dit : « Nous pouvons faire des hommes nos dieux ou faire de Dieu notre Dieu. » C’est l’un des moyens les plus simples de sortir du piège de la médiation. Nous pouvons effectivement choisir un médiateur divin authentique, ou faire semblant que des hommes sont dieux et en subir les conséquences.
Ce dilemme parfait est représenté dans l’auto-exposition d’Atlas Arms. C’est simultanément un projet randien portant sur des héros, un individualisme intense et une nostalgie du désert (qui, soit dit en passant, dissimule généralement une préoccupation morbide pour autrui), tandis qu’en même temps Austin se déclare chrétien. Choisissons le christianisme sur ce coup et oublions Ayn Rand. Le christianisme, Dieu l’architecte, vous apporte plus d’aide.
03 • Acrobaties
Enfin, venons-en à la technique. Pourquoi vous avoir infligé tout ce passage ? Parce que je crois qu’en recourant à un médiateur divin, en réfléchissant aux questions profondes de la douleur, de la mort et de sa mise en scène, on dispose du mélange nécessaire pour vraiment performer.
C’est sans doute inévitable que l’espace de l’arme en 3D devienne tentaculaire, comme Bitcoin : il y a toutes sortes de « marques de style » et de gens qui surfent sur l’esthétique, l’ambiance. C’est bien, mais je pense qu’il reste une pratique plus élevée. Il y a encore quelque chose à faire pour vraiment ébahir les gens. Cela suppose d’intégrer votre mort et les concepts que j’aborde. JStark en est l’exemple parfait ; sans oublier Yoshitomo Imura, qui l’a aussi payé.
Prenons l’exemple du christianisme et d’un médiateur divin, commençons par le plus chrétien de tous les chrétiens : le Christ crucifié. Que signifie la Passion ? Beaucoup de choses, selon votre perspective. Mais pour expliquer la « Death Athletic » et cet ethos agoniste, que je vous promets de présenter, il y a un passage-clé en Jean 19:30.
Dans Luc et Marc, le Christ en croix s’écrie, il expire. Dans Matthieu, il dit : « Père, je remets mon esprit entre tes mains. » ; Ce qui s’approche déjà de ce que nous cherchons. Mais en Jean, on ajoute : « Consummatum est ». En français : « Tout est accompli. »
Cette addition fait passer le Christ crucifié de victime accidentelle des intrigues judéo-romaines (humilié deux fois, subissant le pire châtiment d’État possible) en un sacrifice délibéré ; « Ah oui, bien sûr. Selon le plan. Selon le plan de mon Père. C’était prévu. On l’a fait. » C’est une affirmation athlétique.
Selon Sloterdijk, Jean a fait de la Passion un moment athlétique. Il a, pour ainsi dire, dit : « Mission accomplie. » Cette phrase, ce surcroît d’intention, change littéralement le cours de l’histoire et réorganise tout le récit occidental. L’énoncé est l’un des plus puissants qui soient. Comment est-ce possible, alors qu’il est dans la position la plus faible et la plus humiliante ? Voilà le cœur de la Mort Athlétique, le cœur de la performance de la mort.
Cette « athlétique chrétienne de la mort » s’illustre avec Tertullien de Carthage. Dans ses lettres aux martyrs sous Sévère, ces chrétiens jetés aux lions, il leur dit : « Votre prison est un champ d’entraînement. Si les esclaves et les gladiateurs luttent pour des couronnes périssables, combien plus votre performance compte-t-elle, alors que vous visez la couronne éternelle ? » Cet encouragement est à la fois vaste et profond, c’est pourquoi j’en parle : c’est la déclaration ultime d’une performance face à l’inéluctable ou presque.
Je n’ai pas besoin d’en rester au religieux5. L’autre scène fondamentale de « mort » en Europe ancienne est la mort de Socrate. Pourquoi est-ce si capital dans toute la philosophie occidentale ? Parce que, par sa sagesse, le vieil homme s’approprie la condamnation injuste et obligatoire, dont tout le monde s’afflige, et s’y conforme de manière si volontaire qu’on dirait qu’il met lui-même en scène le sacrifice. Dans le Criton, il dit : « J’entends la voix des dieux, les lois me parlent. Je sais ce que je dois faire, je dois suivre ce chemin. » C’est la même chose : l’ethos de la « Death Athletic ». Il a utilisé son talent pour soumettre le volontaire à l’obligatoire.
Voilà une technique fascinante. À présent, nous voyons la sophistication du mème Yes Chad à un niveau plus profond.

Qu’est-ce que « Yes Chad » veut dire ? Est-ce juste de la négation ? Un simple contentement ? Non, il y a plus. C’est la subordination du volontaire au-dessus de l’accidentel ou du contraint.
Une technique essentielle de Defense Distributed, c’est de dire à tous ces politiciens ou bureaucrates anonymes (mettez qui vous voulez : l’ATF, le New Jersey, le Département d’État…) : « Peu importe la règle arbitraire, la loi, la directive, ou dans le cas de l’ATF, les “directives secrètes” qu’ils vont employer, nous disons : oui, bien sûr. Tout se déroule selon notre plan. »

Exemple récent chez Defense Distributed : le Zero Percent Receiver. Dans cet épisode, le vieux Joe Biden voulait clamer : « J’ai résolu le problème des “ghost guns”. J’instaure une nouvelle règle. Vous ne pouvez plus fabriquer une arme depuis un kit chez vous. Tenez, bande d’incels ! » Et nous de répondre : « Effectivement, exact. La concrétisation du projet Ghost Gunner ! On travaille là-dessus depuis des années. Je n’arrive pas à croire qu’ils l’aient fait ! L’ère du “zéro pour cent” commence. »
C’est la superposition du volontaire sur le contraint, l’intégration de la contrainte par nos capacités. C’est l’essence de l’ethos « Death Athletic ».
Je suis moi-même en bout de course, soit dit en passant. Je vous l’expliquerai plus tard. Mais revenons au franchissement de JStark. À quoi cela rime ? Nous poursuivons quelque chose que nous savons absurde. Je ne dis pas que la liberté n’en vaut pas la peine, mais vous ne verrez probablement pas l’autre rive. Pourtant, vous suspendrez la tragédie dans la beauté de la tentative. L’épice de la mortalité, c’est défier la mort et orienter le regard.
De mon propre point de vue, j’ai vu l’Administration américaine stupéfaite, incapable de croire ce qui se passait. Ils avaient l’impression d’être piégés avec nous dans cette prison. Comprenez-vous ? C’est cette volonté, cet ethos agoniste qui fait la différence, et qui peut se transmettre par l’exemple des armes 3D. Ça mérite qu’on l’écrive. Ça honore la mémoire de JStark. C’est quelque chose d’essentiel.
Par souci de transparence (on dit toujours que je suis super secret) voici ma road map :
Defense Distributed
Premier Amendement +++
Zero Percent ++
California +
J’espère boucler tout ça cette année. Je sais que je n’y parviendrai pas, parce que ça fait dix ans que je bute sur le premier point : faire reconnaître que les fichiers 3D sont protégés par le Premier Amendement. Est-ce une ambition valable ? Cody, n’as-tu pas dit que toute poursuite politique était « super gay » ou un truc du genre ? Ce n’est pas la question. J’enseigne un ethos agoniste. Je sais que c’est objectivement absurde et impossible d’obtenir la reconnaissance de la Cour suprême ou du gouvernement fédéral selon laquelle les fichiers 3D d’armes sont couverts par le Premier Amendement.
Je dis que viser l’improbable et peut-être l’emporter par accident est si dérangeant pour l’ordre établi que cela rebat les cartes du possible. Rien que pour cette raison, ça vaut le coup de le faire. Mener ce combat suspend littéralement la tragédie qui se déroule ailleurs. À l’ombre de ce gros différend avec le Département d’État sur le Premier Amendement, nous avons entravé toutes ses autres prétentions. Tout notre milieu a grandi dans l’ombre de cette histoire de funambule « imprimante 3D vs Premier Amendement ». Ça vaut le coup.
J’ai déjà mentionné le projet Zero Percent Receiver. Ça aussi, ça en vaut la peine. Pourquoi ? Parce qu’il y a une querelle similaire sur la définition d’« arme à feu ». Qu’est-ce qu’une arme, littéralement ? Si on me laisse jouer avec ça, je ne pense pas que les autorités soient prêtes aux conséquences. Là encore, ça vaut la peine.
Enfin, la Californie. Ils font toujours des trucs incroyables. Un merveilleux laboratoire démocratique, surtout sur la réglementation des pièces d’armes. Un nouveau régime légal démarre cet été là-bas, concernant les pièces détachées et autres. On me dit qu’ils comptent interdire notre machine, la Ghost Gunner. Génial. J’adorerais être la première personne habilitée à plaider le droit de fabriquer ses armes et pièces.
Bref, je suis conscient que c’est quasi impossible. Qui peut tenir dix ans de combat fédéral ? J’ai failli mourir deux fois. Je poursuis ça dans le sens nietzschéen ou jüngerien, sachant que je vais probablement périr dans l’entreprise. C’est l’exemple de JStark. C’est l’exemple de la « Death Athletic ». Mais je te jure, mon pote, si j’obtiens un jour cette victoire du Premier Amendement, je ne vais pas pleurnicher dans les médias ou envoyer un mail à Zero Hedge pour me plaindre du manque de reconnaissance. Je m’inclinerai, je dirai « Bien sûr, on l’a toujours su. C’était dans notre plan. Pour nous, c’est rien. »
Cet extrait est la traduction d’une transcription d’une conférence que Wilson a donnée lors de Bear Arms N’ Bitcoin, le 9 avril 2022. Il a été légèrement modifié pour la forme. La vidéo est disponible ici :
- Peter Sloterdijk, You Must Change Your Life, 2009. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- NDT : JStark, le designer du FGC-9 connu en ligne sous le nom de JStark1809, a été identifié par les autorités allemandes en 2021. Après une perquisition de la police allemande à son domicile, il a été retrouvé mort deux jours plus tard dans une voiture garée devant le domicile de ses parents. ↩︎
- Ibid ↩︎
- Merci à Austin Jones de nous avoir inspirés sur ce point. ↩︎