Ukraine et Pologne, réconciliation après des siècles de conflits [1/2]

Les Cosaques zaporogues écrivant une lettre au sultan de Turquie par Ilia Répine

Première partie : du XIVe siècle à l’aube de la Première Guerre mondiale

Introduction

Alors que la guerre fait rage, le 9 juillet 2023, le président ukrainien Volodymyr Zelensky et son homologue polonais, Andrzej Duda, rendirent hommage aux victimes des massacres de Volhynie dans la ville de Loutsk dans l’ouest de l’Ukraine. Le président V. Zelensky écrit sur les réseaux sociaux « Ensemble, nous rendons hommage à toutes les victimes innocentes de Volyn ! La mémoire nous unit ! Ensemble nous sommes plus forts ! ».

Bien que des tensions ont récemment éclaté entre les deux pays au sujet de la libre circulation de produits agricoles, la Pologne a montré depuis le début de l’invasion russe de l’Ukraine en février 2022 qu’elle était l’alliée la plus engagée pour la défense de l’intégrité territoriale de son voisin. Cette solidarité est souvent présentée comme la conséquence d’une hostilité commune à la Russie, qui a une très longue histoire conflictuelle avec la Pologne. Cette raison est sans aucun doute fondée, mais il ne faut pas non plus oublier que la Pologne et Ukraine partagent une longue histoire tout aussi conflictuelle et que cette réconciliation était loin d’être acquise.

En effet, la monarchie polonaise, qui s’était associée à la Lituanie au sein d’une « République des Deux nations », domina une partie fluctuante du territoire ukrainien du XIVe jusqu’au XVIIIe siècle. Elle propagea sa culture au sein des élites locales et son modèle économique, provoquant de fortes tensions sociales et intracommunautaires. La révolte des cosaques en 1648 marqua le début du déclin de la République des Deux nations qui finira par disparaître de la carte lors de trois partages successifs à la fin du XVIIIe siècle.

La disparition de la Pologne ne marque cependant pas la fin de l’influence polonaise en Ukraine. Celle-ci perdura en particulier dans la partie occidentale sous domination autrichienne, précisément là où le nationalisme ukrainien prospérera. Le choc des nationalismes polonais et ukrainiens aboutit, dans le contexte troublé de la fin de la Seconde Guerre mondiale, à des massacres interethniques d’une violence extrême.

Par petits pas progressifs, depuis les années 1980, ces deux nations ont décidé d’aller de l’avant et de ne pas rester prisonnier des guerres et des terribles massacres qui les opposèrent autrefois. C’est cette histoire violente, conclue par une réconciliation devant servir d’exemple pour l’ensemble des peuples de notre Europe tant aimée, que je vais vous conter, afin que, dans chacun de nos cœurs d’Européens, nous affirmions à jamais : plus jamais de guerres entre frères.

L’Ukraine lituanienne puis polonaise

Vladimir Poutine chante les louanges de la célèbre Rus’ de Kiev, cette confédération de principautés slaves ayant Kiev comme capitale. Il en fait un âge d’or durant lequel les Slaves orientaux auraient été tous unis au sein d’un des États les plus puissants d’Europe. Or la légitimité d’un État ne reposait pas à l’époque sur les principes de l’État-nation, ceux-ci émergèrent bien plus tard. La Rus’ de Kiev était avant tout un État dominé par une aristocratie guerrière, fruit de l’union entre Varègues scandinaves et roitelets slaves, partageant une même culture élitiste. Mais que sait-on de la culture des masses populaires ? Pas grand-chose. Mais clairement, il existait une variété de parlers et de traditions culturelles au sein du peuple, qui différaient sur cet immense territoire s’étirant des froides forêts bordant la Mer blanche jusqu’à la steppe pontique.

Cet empire slave, trop vaste et gouverné par une aristocratie trop belliqueuse et insuffisamment régentée, ne conserva plus son unité que de façon nominale à partir du XIIe siècle. L’arrivée tonitruante des hordes mongoles dans les années 1220-1240, finit par détruire complètement la Rus’ de Kiev. C’est sous le joug mongol qu’une petite cité princière à l’origine très modeste, du nom de Moscou, commença à devenir une puissance régionale, soumettant progressivement au cours des XIVe, XVe et XVIes siècle, les principautés voisines. De ce noyau originel naîtra la Russie des Tsars.

Mais toute une partie occidentale et méridionale de l’ancienne Rus’ de Kiev n’a pas connu le même destin. En effet, les principautés les plus occidentales résistèrent mieux aux Mongols malgré de cruelles défaites. Parmi ces territoires, se forma même un royaume en 1253, grâce au soutien du pape, sous le nom de Galicie-Volhynie. En 1352, la Pologne et le Grand-duché de Lituanie se partagent cette principauté suite à de nombreux troubles internes.

Les grands-ducs de Lituanie, toujours païens, n’en étaient pas à leur première conquête. Depuis le XIIIe siècle, ils se firent connaître comme de puissants chefs de guerre, conquérant de vastes domaines, s’étendant de leurs terres baltes originelles jusqu’à la steppe pontique. Les boyards orthodoxes, accoutumés à la suzeraineté mongole, pouvaient considérer la Lituanie non comme un conquérant, mais comme un allié.

La frontière entre la principauté de Moscou, le khanat de Crimée et le grand-duché de Lituanie, n’est alors pas clairement délimitée. La vaste steppe est souvent appelée sous le nom de dikoïé polié (le « champ sauvage ») par les Russes. Par la suite, le terme d’« Ukraïna » (« marches » ou « confins ») s’imposera. C’est un territoire qui attire une population fuyant le despotisme des boyards mais soumis aux raids dévastateurs des Tatars. Face à ces ennemis et ne disposant pas de la protection des grands seigneurs, les paysans s’organisent et forment des troupes de cosaques au cours du XVe siècle.

Vers la fin du XIVe siècle, le grand-duc lituanien Ladislas II Jagellon troqua sa conversion au catholicisme contre la Couronne polonaise. Ladislas se prétendait aussi « seigneur et héritier du trône de la Rus’ ». Il accepta la fusion de ses possessions avec la Pologne par l’Union de Krewo en 1385 et fut couronné l’année suivante. Des accords ultérieurs préservèrent le caractère personnel de l’Union en restaurant l’autonomie de la Lituanie et en fédérant les noblesses polonaises et lituaniennes. La conversion de Ladislas valait pour lui-même et ce qu’il restait de païens, mais la plupart de ses sujets étaient déjà chrétiens, bien qu’orthodoxes.

En 1569, les nobles polonais et lituaniens allèrent plus loin encore dans leur association avec l’Union de Lublin, le pays s’appelant désormais la République des Deux nations. Dorénavant, les nobles polonais et lituaniens siégeront dans un même parlement (la Diète) et éliront leur monarque conjointement. Le royaume de Pologne et le grand-duché de Lituanie conserveraient leur autonomie juridique et administrative, ainsi qu’une frontière intérieure. Cette dernière est modifiée au profit de la Pologne qui gagne les territoires slaves orientaux les plus méridionaux.

Le terme d’Ukraine devient ambigu : il commence à ne plus désigner la seule steppe des cosaques mais l’ensemble du territoire sous domination polonaise peuplé par des orthodoxes, même si le terme de Ruthénie restera pendant longtemps privilégié. Les territoires peuplés d’orthodoxes restés dans le grand-duché de Lituanie prennent le nom de « Russie blanche ». Le terme d’Ukraine se confond progressivement avec celui plus ancien de « Petite-Russie », introduite par le clergé grec de Constantinople au XIVe siècle pour la distinguer de la « Grande-Russie » et ainsi marquer la division entre les territoires sous domination lituanienne et ceux qui commençaient à sortir de la domination mongole.

La religion principale de l’Ukraine est l’orthodoxie, la langue vernaculaire, le ruthène (proto-ukrainien), la langue cultuelle, le slavon liturgique, et l’alphabet, le cyrillique. L’intégration à la Pologne bouleverse cette unité culturelle. Dans les décennies suivantes, quelques familles polonaises acquirent d’énormes propriétés foncières en Ukraine, et des milliers de Polonais de la petite noblesse et des juifs les accompagnèrent pour se mettre à leur service. Le servage était quasiment absent d’Ukraine mais cela change avec l’arrivée des seigneurs polonais. Les nobles ukrainiens sont divisés entre les plus puissants qui adoptent parfois la culture polonaise et les plus modestes et les cosaques qui refusent cette domination totale.

Les Lituaniens, longtemps païens, n’ont jamais réellement tenté de répandre leur culture balte sur les territoires conquis, leur laissant une grande autonomie. Au contraire, les ecclésiastiques orthodoxes eurent une certaine influence sur la cour des grands-ducs. Par contre, les souverains polonais avaient le projet de répandre la culture polonaise parmi l’élite nobiliaire ukrainienne, cette culture bénéficiant d’un grand prestige. Il s’agissait aussi en parallèle de convertir au catholicisme cette population.

Ce projet fut en partie couronné de réussite. Les religieux orthodoxes semblaient bien arriérés par rapport au clergé catholique qui maîtrisait davantage les nouvelles disciplines intellectuelles apparues à la Renaissance. Le slavon liturgique ne remplit plus son rôle, il est perçu comme archaïque et peine à concurrencer le polonais. Les partisans du slavon tentèrent de relever le défi comme avec Constantin Wasyl Ostrogski, prince de Volhynie, qui parraina la publication de la première Bible complète en slavon liturgique ou Pamvo Berynda qui publia un dictionnaire. De son côté, Pierre Mohila fonda un collège orthodoxe, qui devint l’Académie de Kiev. Certains de ses étudiants, comme Epiphane Slavinetski, partirent ensuite à Moscou où ils furent à la tête du mouvement de rénovation de l’Église orthodoxe mené par le patriarche Nikon, provoquant le schisme des Vieux-croyants. Néanmoins, toutes ces initiatives ne purent freiner l’expansion du polonais. Au cours de la première moitié du XVIIe siècle, la majorité des livres et des documents officiels sont écrits en polonais.

L’attrait pour la culture polonaise incita la hiérarchie orthodoxe locale à œuvrer pour un projet d’union avec Rome. L’objectif était de conserver la tradition orthodoxe tout en gagnant le soutien du chef de l’Église catholique. La situation est favorable. En effet, la séparation des sièges épiscopaux des métropolites de Moscou et de Kiev avait été établie dès 1458, et le roi polonais Sigismond III était partisan d’une union régionale. L’Union de Brest, qui fait naître l’Église uniate, en 1596 en fut le résultat et est le fruit de la démarche des orthodoxes eux-mêmes. Décision d’autant plus facile à prendre que le patriarcat orthodoxe de Constantinople était discrédité par sa dépendance envers les Ottomans et que le nouveau patriarcat de Moscou avait été établi selon des méthodes douteuses. Le Vatican traita l’Union dans le cadre d’une tradition consistant à mettre fin à des schismes au moyen d’arrangements régionaux. Mais une partie des orthodoxes dont le prince C. W. Ostrogski et la grande majorité des cosaques, célèbres pour leur paillardise, refusent de rentrer dans cette union avec Rome et sont réprimés par le roi Sigismond III.

La conception « proto moderne » de la nation

Comment expliquer l’adhésion d’une partie importante de l’élite ukrainienne à la culture polonaise ? Il faut, pour répandre à cette question, comprendre la distinction entre les différentes façons d’appréhender son appartenance à une nation.

Il est très difficile pour un Français de faire la distinction entre conceptions anciennes et modernes de la Nation à cause de l’histoire de la France. La France fut, pendant des siècles, un État monarchique abritant une société d’ordre. D’un côté, il y avait une aristocratie et sa culture élitaire, de l’autre côté, la masse du peuple avec ses innombrables parlers, coutumes et croyances populaires. La loyauté au souverain, étroitement associée à la fidélité au dogme catholique et aux structures de gouvernance, unissait l’ensemble des sujets du royaume.

La Révolution française instaura l’idée que le pouvoir politique découlait de la souveraineté populaire. La culture de l’élite devait devenir la culture de tous. Ce projet d’uniformisation de la culture française mit un siècle et demi à être accompli avec succès, et aujourd’hui, on ne peut que constater l’oubli général des anciens « patois » et des coutumes réglementaires spécifiques à chaque province. De nos jours, les Français ne voient souvent qu’une lente continuité naturelle dans cette évolution du rapport à la Nation.

L’ancienne définition de la nation peut être qualifiée de « proto moderne ». Elle se fondait, en Pologne-Lituanie, sur la citoyenneté dans une grande république où la noblesse jouissait de droits étendus et codifiés. Au début du XVIe siècle, la noblesse polonaise s’était assurée de garanties contre l’arbitraire royal, ainsi que d’un rôle majeur dans la conduite des affaires étrangères et le droit de refuser toute nouvelle législation. La base de plus en plus constitutionnelle du régime politique polonais permit l’inclusion durable de territoires aux traditions et législations locales distinctes, telle la Prusse royale. Ce modèle était attractif pour les noblesses voisines. La noblesse lituanienne du grand-duché voulut bénéficier des mêmes prérogatives tout en conservant son autonomie de gestion, ce qui fut permis avec l’Union de Lublin. Par contre, la noblesse ukrainienne ne disposait pas d’un territoire autonome. En conséquence, pour s’intégrer complètement dans ce cadre civique, elle devait se faire polonaise.

Le nationalisme moderne apparaît à la toute fin du XVIIIe siècle en Allemagne, avec notamment les écrits de Johann Gottfried Herder. Un État doit correspondre aux délimitations d’une nation ethniquement et culturellement homogène car cette dernière dispose d’un génie propre (Volkgeist) et donc d’une façon spécifique de se gouverner.

La rébellion de 1648 et le temps de la « ruine de l’Ukraine »

Les institutions polonaises voyaient d’un mauvais œil la puissante société libre des Cosaques, ces hommes armés d’origine généralement paysanne. La Lituanie s’était appuyée sur eux pour défendre les confins méridionaux des incursions des Tatars de Crimée. Le roi Étienne Bathory, dans les années 1570, n’ayant pas les moyens de les asservir, les rallie à son service en créant un registre enregistrant les « Cosaques du roi » dirigé par un hetman élu. Ce statut leur donnait une liberté personnelle mais était dépourvu du droit de vote à la Diète, car ils n’étaient pas considérés comme nobles. Les nobles n’ont par contre pas intérêt à ce que leurs paysans deviennent cosaques, car ce statut les émanciperait de leur domination. Or beaucoup de paysans sont attirés par ce statut.

La Pologne est tout à fait consciente de leur force militaire. Une partie des cosaques suivent la dangereuse rébellion du noble polonais devenu cosaque, Krzysztof Kosinski en 1591, puis par celle de Semion Nalevaïko en 1596. Toutes les deux se soldèrent, après bien des désolations, par des échecs. Les cosaques se font aussi connaître en Moscovie, en soutenant la fantastique marche du Premier Faux Dimitri vers la conquête du pouvoir en 1604-1605. Ils firent aussi preuve de leur valeur au service de la couronne polonaise lors des guerres contre la Suède, en 1601-1602, contre la Moscovie, en 1611-1612 ou contre les Ottomans en 1621.

Les Cosaques sont donc utiles, mais ils n’en font qu’à leur tête et sont dangereux. En 1632, une délégation cosaque demande le droit de siéger à la Diète pour l’élection du nouveau roi suite à la mort de Sigismond III. La noblesse polonaise leur oppose un refus catégorique. La tension est forte les années suivantes avec une révolte mâtée en 1638. La noblesse polonaise réduit en conséquence le nombre de cosaques enregistrés et revient sur leur autonomie. Elle négligea ensuite de les payer après 1643. Malgré leur contestation, les cosaques n’obtiennent aucune concession de la part d’une Diète souhaitant leur disparition.

L’étincelle qui mit le feu aux poudres fut l’attaque d’un noble et cosaque haut placé, Bohdan Khmelnitski, par un noble polonais voisin qui s’empara de son domaine et tua son fils. Élu hetman, il lança un soulèvement massif en 1648, et se révéla être un chef militaire charismatique et efficace. Ayant reçu le soutien des Tatars de Crimée, les cosaques remportent plusieurs victoires et font vaciller le pouvoir polonais. La colère des paysans peut enfin éclater dans toute sa brutalité : des Polonais, mais aussi un grand nombre de Juifs sont massacrés. Par deux fois, en 1649 puis en 1651, cosaques et Polonais semblent s’accorder sur un traité accordant davantage d’autonomie et de reconnaissance à l’Ukraine. Les batailles sont meurtrières et les troupes ne font pas de quartier. Au printemps 1652, suite à la victoire des cosaques, les prisonniers polonais sont massacrés à Batih.

Les deux parties semblent inconciliables. Les cosaques de B. Khmelnitski comprennent qu’il leur faut un nouvel allié pour l’emporter définitivement. Ils commencent des pourparlers avec la Moscovie dirigés par le tsar Alexis. Les dirigeants russes sont, au départ, peu enthousiastes à l’idée d’aider les troupes cosaques contre la puissante République des Deux nations. Mais l’idée de réunir toutes les terres de foi orthodoxe finit par convaincre Alexis, impressionné aussi par la prise de Zhvanets par les cosaques en décembre 1653. Le traité de Pereïaslav en janvier 1654 formalise cette alliance, prévoyant que les cosaques conserveraient leur autonomie interne bien que des voïvodes (gouverneurs russes) seront envoyés. Le clergé orthodoxe ukrainien obtient également la promesse de conserver son autonomie.

Profitant de la faiblesse de la République des Deux nations, la Russie lance ses troupes à l’offensive à l’automne 1654. Au même moment, les Suédois déclarent la guerre à la Pologne-Lituanie et progressent sur le territoire polonais qui est quasiment entièrement conquis à l’été 1656, c’est le « Déluge ». Les Lituaniens acceptent de soumettre leur grand-duché à l’autorité suédoise ce qui enrage les Russes. En échange de la promesse d’élire le tsar Alexis roi de Pologne à la mort du roi polonais actuel, les Russes changent de camp, font la paix avec la Pologne-Lituanie en novembre 1656 à Vilnius, et retournent leurs troupes contre la Suède sans consulter les cosaques.

B. Khmelnitski est furieux, et commence à négocier avec la Suède, mais sa mort à l’été 1657 interrompt ces pourparlers. Il est remplacé par son compagnon d’armes, Ivan Vyhovsky. Ce dernier a pu constater le désir des Russes d’imposer leur pouvoir en Ukraine, et du peu d’égard qu’ils accordent aux intérêts des cosaques. Il entame des négociations avec la Pologne-Lituanie. La Rada (assemblée des cosaques) se réunit en septembre 1658 à Hadiatch et entérine les accords décidés suite aux négociations. Il s’agit d’un véritable tournant manqué. Cette union aurait fait des Ukrainiens la troisième nation dans une « République des Trois Nations » sous le nom de grande principauté ruthène. L’Ukraine y aurait bénéficié d’un statut comparable à celui du grand-duché de Lituanie, avec sa propre administration, son armée, son institution judiciaire et une égalité entre orthodoxie et catholicisme. Une partie des cosaques auraient été anoblis et auraient obtenu des droits politiques ainsi que d’autres privilèges en faveur d’une large autonomie. Mais I. Vyhovsky ne parvint néanmoins pas à convaincre la majorité des Cosaques.

Suite à ce revirement des cosaques, les Russes, dont des troupes occupent déjà l’Ukraine depuis 1654, s’attaquent aux cosaques de I. Vyhovsky et aux Polonais, tout en acceptant une paix défavorable avec les Suédois dans deux traités en 1658 et 1661. La guerre s’éternise, et aucun camp ne parvient à s’imposer. Les cosaques sont divisés et l’hetman I. Vyhovsky est chassé par ses rivaux qui le remplacent par le jeune Iouri Khmelnitski, le jeune fils de B. Khmelnitski. Ce dernier négocie la soumission à Moscou mais il doit finalement accepter des conditions russes défavorables aux cosaques lors de la réunion de la Rada en octobre 1659. Finalement, le traité d’Androussovo en 1667 officialise la perte de la partie orientale de l’Ukraine, dont Kiev, au profit de Moscou. La mémoire ukrainienne garde le souvenir d’une révolte ukrainienne, tandis que celle russe y voit le retour normal des Ukrainiens dans le grand ensemble russe.

L’impossibilité pour la monarchie polonaise et les Cosaques de trouver un terrain d’entente ne doit pas faire croire en l’idée d’un affrontement inévitable entre nations polonaise et ukrainienne. Leurs élites respectives étaient très liées. B. Khmelnitski était très lié par le sang et la culture à la Pologne. Il comprenait parfaitement le polonais mais recourrait à des traducteurs pour comprendre les lettres venant de Moscovie. L’un de ses adversaires les plus acharnés sur les champs de bataille, Jeremi Wisniowiecki était un noble polonais catholique possédant de vastes domaines peuplés de milliers de serfs dans les environs de Kiev, mais il descendait d’une famille orthodoxe comprenant de célèbres cosaques.

Dans la partie occidentale de l’Ukraine, les relations entre les cosaques et le pouvoir polonais restèrent extrêmement conflictuelles. Une partie des cosaques menée par Petro Dorochenko refuse le traité d’Androussovo, et fait appel aux Ottomans en 1668, qui acceptent l’idée d’une Ukraine autonome mais sous leur suzeraineté. Une partie de l’Ukraine du Sud-Ouest passa ainsi sous domination turque jusqu’à leur retrait complet en 1699 au profit de la Pologne-Lituanie. Au début du XVIIIe siècle, des bandes de cosaques vagabondent sans aucun contrôle. A trois reprises, en 1734, 1750 et surtout en 1768, les cosaques se révoltent contre la noblesse locale et leurs agents, dont beaucoup sont juifs. Ces révoltes prennent le nom de révoltes des haïdamaks. En juin 1768, les insurgés massacrèrent à Ouman les Polonais et les Juifs de la ville.

La lutte contre les cultures polonaises et ukrainiennes sous la domination russe

Après 1667, les hetmans de la partie orientale de l’Ukraine sous domination russe tentent de préserver l’autonomie des cosaques. Beaucoup d’entre eux participèrent aux campagnes russes vers la Crimée des Tatars en 1687 et en 1689, qui se conclurent par des échecs. L’hetman Ivan Samoilovitch est déchu de son titre car jugé responsable, et remplacé par l’ambitieux Ivan Mazepa.

Celui-ci, bien qu’ayant fidèlement servi Moscou pendant des années, se lamentait de l’ingérence croissante des fonctionnaires russes. Par les mœurs et l’éducation, il était très imprégné de culture polonaise. Lors de la Grande guerre du Nord, les troupes suédoises ennemies de Moscou se dirigent vers l’Ukraine et entament des négociations avec I. Mazepa. Celui-ci accepte de se rallier aux Suédois en octobre 1708, mais son revirement est trop brutal et seule une minorité de cosaques décide de le suivre. La défaite à Poltava en juin 1709 marque la fin des rêves d’une Ukraine indépendante.

Au cours du XVIIIe siècle, l’autonomie de l’hetmanat cosaque est progressivement rognée par le gouvernement russe de St Pétersbourg. Catherine II veut accélérer l’intégration des marges occidentales dans l’Empire. L’hetmanat est dissous en 1764 et le territoire forme le gouvernement de la Petite-Russie. Au même moment, les régions du littoral de la Mer noire qui étaient dominées par les Tatars, sont conquises par les Russes qui les rebaptisent « Nouvelle Russie ». Le favori de l’impératrice, Grigori Potemkine organise l’urbanisation de ces deux provinces encore largement rurales et sous-peuplées et favorise l’immigration de nouvelles populations originaires d’Ukraine, de Russie ou d’ailleurs.

La faiblesse de la Pologne-Lituanie est exploitée par ses puissants voisins dont la Russie. Lors de la deuxième et troisième partition de la République des Deux Nations en 1793 et 1795, elle récupère presque tous les territoires ukrainiens excepté la Galicie. Elle incorporait un territoire abritant une élite cultivée bien plus nombreuse que celle vivant auparavant sur son territoire. La domination russe est globalement mal acceptée par une noblesse polonaise nombreuse et nostalgique de ses anciennes institutions. La Russie, devant cette résistance, adopta une politique de répression de l’influence polonaise en Ukraine. Quant aux Ukrainiens, seuls quelques meneurs charismatiques animent des guérillas peu organisées dans lesquelles le désir de rapines l’emporte souvent sur les questions politiques. Ustym Karmaliuk, le « robin des bois ukrainien » est l’un des plus connus.

Carte de la République des Deux Nations à son apogée. Les couleurs indiquent les territoires perdus et à quelle date. Source: Karl Keppels Geschichts-Atlas in 27 Karten, Oldenbourg, 1904.

Après le soulèvement polonais de 1830, les autorités russes abrogèrent les privilèges de la plupart des nobles polonais qui devinrent aux yeux des paysans ukrainiens, de simples « propriétaires », pour les plus riches en tout cas. L’Église uniate finit par complètement disparaître, absorbée par l’orthodoxie russe, à la même période. Le nouveau soulèvement polonais de 1863 n’eut que peu d’écho en Ukraine, hormis dans les territoires de Volhynie où la population polonaise était importante. La paysannerie ukrainienne n’avait gardé aucune nostalgie des anciennes institutions de la République et craignait que le servage récemment aboli en 1861 soit restauré par les nobles polonais insurgés. Il faut néanmoins souligner les succès sur le terrain d’Edmund Rozycki qui était ukrainien par son père et qui entraînait ses troupes de Volhynie au chant d’hymnes ukrainiens.

L’objectif de l’Empire russe d’écarter l’influence culturelle polonaise fut globalement un succès. En 1900, 3% de la population des provinces impériales de Volhynie, Podolie et Kiev déclaraient le polonais comme langue maternelle. Mais en même temps, environ 4 000 familles polonaises possédaient autant de terres que 3 millions de paysans ukrainiens.

La première expression du patriotisme ukrainien en Russie, en ce début XIXe siècle, a lieu à Kharkiv. Cette culture ukrainienne n’est dans un premier temps pas vue comme une menace pour la Russie, elle lui fournissait un grand nombre de ses mythes de légitimation, de ses chansons folkloriques et contes populaires. Mais avec l’essor de nouvelles conceptions modernes de la nation au milieu du XIXe siècle, le pouvoir moscovite se crispe. A Kiev, des intellectuels issus de l’oligarchie polonaise de l’ouest échangent avec des Ukrainiens de l’est sur les spécificités de la nation ukrainienne. Ainsi, en 1846, apparaît la Confrérie de Cyrille et Méthode dont l’homme de lettre Taras Chevtchenko est un des fondateurs. Elle fut aussitôt interdite. La loi Valuev de 1863 nie l’existence de la langue ukrainienne et interdit la publication de livres en cette langue. Après avoir de nouveau été autorisé, le décret d’Ems de 1876 restreint considérablement la publication de toute œuvre en ukrainien, illustrant la réaction russe face à l’émergence de l’idée d’une association entre une langue et une nation distincte. Les autorités russes favorisent désormais l’idée de la Russie comme nation unique pour tous les Slaves orientaux.

Le nationalisme ukrainien ne peut alors s’exprimer que dans la clandestinité. Des étudiants fondent en 1891 la Fraternité Taras qui diffuse des écrits pour la liberté du peuple ukrainien jusqu’en 1898. L’un de ses membres, Mikola Michnowski, fait paraître en 1900 à Lviv, en Galicie autrichienne, une brochure (en ukrainien) intitulée L’Ukraine indépendante. On y trouve le programme d’un mouvement en faveur de l’indépendance. Sur la base de ce programme, il fonde le Parti révolutionnaire ukrainien qui se scinda rapidement en groupuscules rivaux dont le plus influent fut le Parti ouvrier social-démocrate ukrainien.

Carte russe montrant la composition ethnique en 1863 du territoire formant autrefois la République des Deux Nations avant ses trois partages successifs. Les Ukrainiens sont en vert clair et les Polonais en rouge. Source : Этнографический атлас западнорусских губерний и соседних областей. Санкт-Петербург, 1863.

L’émergence d’un nationalisme moderne en Galicie autrichienne en butte avec la culture polonaise

La répression devenant de plus en féroce en Russie contre la culture ukrainienne, c’est en Galicie autrichienne, surtout après 1876, que les penseurs nationalistes peuvent développer leurs idées. On peut ainsi citer Mykhaïlo Drahomanov qui se fraya un chemin jusqu’à Lviv après avoir perdu sa chaire universitaire à Kiev en 1876 ; Mykhaïlo Hrouchevsky qui écrivit des livres d’histoire à Lviv après y avoir été embauché par l’université en 1894 ; ou Viatcheslav Lipinsky, théoricien politique, qui émigra en Galicie en 1908.

Il faut aussi souligner que c’est également en Galicie que l’influence polonaise était la plus forte. La Galicie avait été récupérée par l’Empire d’Autriche lors du premier partage de 1772. Marie-Thérèse avait ressuscité l’ancien royaume de Galicie-Volhynie sous le nouveau nom de Galicie et Lodomérie. Ce statut lui accordait une certaine autonomie au sein de l’Empire multiethnique autrichien. Néanmoins cette entité s’étendait également sur des territoires polonais (l’actuelle région de Petite-Pologne). En conséquence, les Ukrainiens étaient majoritaires seulement dans la moitié orientale du royaume.

L’Église uniate y est favorisée. En 1774, l’impératrice Marie-Thérèse la rebaptise « Église grecque-catholique » et en 1775, elle ouvrit à Vienne, le Barbareum, un séminaire grec-catholique. En 1783, Joseph II en fonda un deuxième à Lemberg (Lviv) et y ouvrit l’année suivante une université. Entre 1787 et 1809, l’université comprenait une « Studium Ruthenum » pour les grec-catholiques maîtrisant mal le latin. Le clergé grec-catholique se considérait comme le continuateur de la grande culture polonaise. Lors de la célébration de l’élévation de l’épiscopat de Lemberg au rang d’archiépiscopat en 1808, la langue utilisée fut le polonais. Certains de ces clercs publièrent des livres en ukrainien dans les années 1830, mais sans réel soutien. L’un des plus remarquables d’entre eux fut Markian Chachkevytch, originaire pourtant d’une famille noble de langue polonaise. Lors des troubles suivant la révolution de 1848, les paysans ukrainiens grec-catholiques ne s’associèrent pas avec les Polonais. Ces mêmes paysans virent favorablement l’abolition finale du servage en 1848 et leur représentation, même limitée, au Parlement. Néanmoins, l’importante élite polonaise domine largement la gouvernance du petit royaume et en particuliers la composition des deux diètes provinciales de Lviv et de Tchernovtsy.

Au sein du clergé grec-catholique, certains sont russophiles : ils considèrent que la Russie moderne a été largement façonnée par des Ukrainiens, et que la Russie et la langue russe peuvent rassembler tous les Slaves orientaux. En réaction, les autorités autrichiennes, mais aussi le Vatican, favorisèrent au sein de l’Église grecque-catholique, les patriotes ukrainiens qui défendaient la spécificité du peuple et de la langue ukrainienne. Ces derniers deviennent majoritaires à partir des années 1890. Des centaines d’écoles furent ouvertes par l’Église uniate dans le dernier quart du XIXe siècle, prodiguant un enseignement en ukrainien.

Pour les nationalistes ukrainiens, les Polonais faisaient figure à la fois de modèles, de maîtres et de rivaux. Modèles, car ils avaient beaucoup plus d’influence au sein de l’Empire ; rivaux, car beaucoup de patriotes polonais continuaient à défendre un nationalisme proto moderne dans lequel la haute culture polonaise apparaît comme une concurrente à la culture ukrainienne.

Dans les années 1890, les fonctionnaires polonais de Galicie favorisèrent également les patriotes ukrainiens au détriment des Ukrainiens russophiles. Un comité composé de nobles polonais décida de standardiser la langue ukrainienne selon la graphie vernaculaire ukrainienne plutôt que de suivre les systèmes adoptés par les russophiles. Ils sont à l’origine de la nomination de M. Hrouchevsky à la chaire d’histoire de Lemberg. Le premier volume de son Histoire de l’Ukraine-Rus’, publié en 1898, constitua un texte fondateur dans la construction d’un récit national ukrainien. Innovation majeure : l’élaboration d’une histoire cohérente de l’Ukraine en partant de la Rus’ de Kiev, réfutant l’allégation historiographique russe que Moscou aurait héritée des anciennes traditions kiéviennes. Il faisait des peuples un acteur au même titre que les États, minant ainsi la distinction traditionnelle entre nations « historiques » et « anhistoriques », fondement des prétentions polonaises sur la Galicie. On considérait alors que les nations étaient « historiques » si leurs élites pouvaient être associées à une tradition étatique. Si le peuple est constitutif de la nation, alors la Galicie est un territoire ukrainien.

Après les manipulations électorales autrichiennes de 1895 et 1897, les nationalistes ukrainiens sont de plus en plus vindicatifs. Ils demandèrent la partition de la Galicie-Lodomérie ; la proportionnelle aux parlements régionaux et à Vienne ; ou l’« ukrainisation » de l’université de Lemberg. Le poète Ivan Franko, représente un nouveau type d’intellectuel laïc. Bien qu’ayant également des origines germaniques et polonaises, il s’identifie à l’Ukraine. Sa confrontation avec la culture polonaise, la politique russe et les idéologies européennes eurent un impact décisif sur son engagement. En 1876, il rencontre M. Drahomanov, professeur exilé de l’université de Kiev. Il prône d’abord le socialisme dans les années 1880 puis co-fonde un parti paysan radical alliant nationalisme et socialisme. En 1899, il cofonde avec M. Hrouchevsky, le parti national démocrate et appelle tous les Ukrainiens à s’unir pour la souveraineté du peuple. Les frontières de l’Ukraine souveraine doivent suivre des limites ethnographiques. Dès lors que le peuple ukrainien était constitué presque entièrement de paysans, il était facile de confondre l’idée révolutionnaire de peuple avec l’idée moderne de « groupe ethnique ». Dans le même temps, le métropolite André Cheptysky commence à transformer l’Église grecque-catholique en un instrument du renouveau national. Les différences sociales, religieuses et linguistiques d’origine proto moderne étaient à présent refondues en termes nationaux modernes.

La suite dans la deuxième partie

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