La Métaphysique du Sexe selon Ayn Rand

Traduction du chapitre “Sex as Metaphysic”, écrit par Leonard Peikoff dans son livre “Objectivism: the Philosophy of Ayn Rand” (p. 346-349)

Le sexe, selon Ayn Rand, est “une célébration de l’individu pour sa propre existence” ; une célébration de son pouvoir d’acquérir des valeurs, et du monde dans lequel il les acquiert. Le sexe est par là une forme d’exaltation particulière, l’expérimentation émotionnelle de deux accomplissements interconnectés : l’estime de soi et la conviction que l’univers nous est désirable. Le sentiment sexuel est une somme ; il présuppose toutes les valeurs morales d’un homme rationnel et son appréciation à leur égard, ainsi qu’un amour pour le partenaire qui les incarne. Le sens profond d’un tel sentiment n’est pas social, mais métaphysique ; il ne se préoccupe pas d’une valeur particulière, mais de la relation entre un homme et la réalité, qui sous-tend la recherche de toutes valeurs. Le sexe est une forme unique de réponse à la question suprême de tout être doté d’une volonté propre : suis-je en capacité de vivre ?

L’homme qui s’apprécie lui-même, capable d’exercer sa raison pour s’analyser, conclura que la réponse est oui. Lorsqu’il fera l’amour, il ressentira ce « oui » de manière purement physique, comme une passion à travers son corps. Le sexe est un moyen physique au service d’un besoin spirituel. Il ne reflète pas le corps de l’homme seul ni son esprit seul, mais leur intégration mutuelle. Ici, c’est bien l’esprit qui établit la règle. Il y a une base biologique à la sexualité humaine, une contrepartie animale — mais chaque besoin animal, et chaque plaisir associé, est transfiguré dans le contexte d’un animal doté de raison. C’est évident, même au regard de besoins aussi élémentaires que la nourriture ou le logement. Les humains, précisément parce qu’ils sont humains, tirent comparativement assez peu de plaisir dans la simple satisfaction de ces besoins. Leur satisfaction vient davantage d’émotions contextuelles.

Ces émotions sont le fait de la matrice de valeurs qui définissent la satisfaction des besoins humains. Ainsi, l’appréciation d’un repas en compagnie de bons amis au milieu des tapisseries d’un grand restaurant, ou d’un ragoût de bœuf avec son épouse dans une salle à manger, s’opposera à l’acte — pourtant tout aussi nutritif — de mâcher un morceau de viande au fond d’une grotte sale et sans lumière. Un plaisir, autrefois purement biologique, est transfiguré chez un être rationnel en dimension spirituelle.

Ce principe s’applique tout particulièrement au sexe. Aucun plaisir aussi intense que le sexe ne peut s’arrêter à la dimension physique. Le sexe est avant tout une émotion dont la cause est intellectuelle. Le fait que la vie sexuelle d’un homme soit façonnée par ses jugements de valeur est une évidence. C’est évident en ce qu’il préfèrera une robe particulière, certaines caresses, positions ou pratiques, ainsi qu’une partenaire plutôt qu’une autre. Ce dernier point souligne cette évidence — aucun homme ne désire absolument tout le monde sur Terre. Chacun possède des exigences à cet égard, qu’elles soient contradictoires ou non identifiées — et les exigences de l’homme rationnel, ici comme ailleurs, sont à l’opposé de ces contradictions.

Celui-ci ne désire qu’une femme qu’il peut admirer, une femme qui (à sa connaissance) partage ses normes morales, son estime de soi et sa vision de la réalité. Ce n’est qu’avec une telle partenaire qu’il peut expérimenter les valeurs qu’il cherche à célébrer. La même sélection sexuelle est exercée par une femme rationnelle. L’amour romantique est l’émotion la plus intense imaginable entre deux personnes. Son expérience, loin d’être une réaction animale, agit comme un révélateur : les valeurs qui donnent naissance à cet amour doivent être les plus intimes d’un individu. Lorsqu’un homme et une femme tombent amoureux — en assumant que chacun est disponible, et que le contexte s’y prête — le sexe devient une expression nécessaire et appropriée à leurs sentiments réciproques.

L’« amour platonique », dans de telles circonstances, serait un vice, un manque d’intégrité. Le sexe est à l’amour ce que l’action est à la pensée, la possession à l’évaluation, le corps à l’âme. “Nous vivons dans notre esprit”, observe Roark (le héros du roman La Source Vive), “et l’existence est la tentative de transposer cette vie dans la réalité physique, de l’énoncer dans le geste et la forme.” Le sexe est une forme de transposition de l’amour dans la réalité physique.

Le sexe est un sujet complexe, et appartient en grande partie à la psychologie. J’ai demandé un jour à Ayn Rand ce que la philosophie avait spécifiquement à dire sur ce sujet. Elle a répondu : “ma philosophie dit que le sexe est une très bonne chose”. Le sexe est moral, c’est un plaisir exalté et profond. Comme le bonheur, le sexe est une fin en soi ; il n’est pas nécessairement un moyen pour atteindre une autre fin, comme la procréation. Cette valorisation du sexe entraîne un corollaire éthique : une fonction aussi importante doit être respectée comme il se doit.

Respecter le sexe signifie l’aborder de manière objective. Le principe directeur devrait être le suivant : choisir un partenaire qu’on aime sur la base de valeurs qu’on peut identifier et défendre ; puis faire ce que l’on souhaite au lit, à condition que les désirs soient mutuellement désirés et orientés vers la réalité. Ceci exclut toute forme de toxicité ou d’imposture — par exemple, la promiscuité du coureur de jupons, la coercition du violeur, la prétention à la fidélité de l’adultère, et la prétention du sadique à considérer son pouvoir de faire souffrir comme une marque d’efficacité. Le fantasme, dans le sexe comme dans d’autres domaines de la vie, est une forme d’imagination légitime, tant qu’on n’abandonne pas la distinction entre imaginaire et réalité.

Le principe directeur en matière de sexe est le suivant : estimer le sexe comme une expression de la vie d’un homme au sens moral ; puis, en gardant ce contexte à l’esprit, le rechercher avec avidité. Un tel point de vue est à l’opposé de la philosophie dominante actuelle. L’idéalisme condamne purement et simplement le sexe. Il considère que l’amour est une relation entre deux âmes qui ne doit pas être souillée par le rapport au corps. Dans cette optique, le sexe, comme la richesse économique et le plaisir, n’a rien à voir avec la raison ; c’est un domaine égoïste, “animal”, “matérialiste”. Une telle fonction ne peut alors être justifiée que comme un mal nécessaire, un moyen de procréation.

Les vrais idéalistes comme les prêtres et les religieuses resteront moralement purs en pratiquant le célibat. Quant au reste de l’humanité, il leur sera imposé une série d’interdictions : pas de relations sexuelles avant le mariage, pas de divorce, pas de rapports oraux, pas de masturbation, pas de contraception, pas d’avortement. Ces interdictions sont un acte de guerre contre l’humanité. Elles sont la déclaration formelle que la joie est un crime. “Seul l’homme qui prône la pureté d’un amour dépourvu de désir”, écrit Ayn Rand, “est capable de la dépravation d’un désir dépourvu d’amour”. Cela nous amène à l’approche subjectiviste du sexe.

Le subjectiviste, lui aussi, sépare les concepts des percepts et considère que le sexe est une simple réaction sensorielle, dépourvue de cause intellectuelle. Mais il dit aux hommes d’aller de l’avant et de s’en délecter, de s’emparer de toutes les sensations animales qu’ils souhaitent sans se référer à quelconques principes ou normes. Dans cette théorie, l’amour est un mythe, et le sexe un frottement entre deux bouts de viande. Tout est permis pour satisfaire les caprices de chacun, quand il en a envie, où qu’il soit, et avec qui ou quoi qu’il décide de prendre.

Je voudrais aussi noter la joie avec laquelle les deux écoles, conformément à leur interprétation de base, renvoient l’attirance sexuelle au domaine de la chimie, des hormones, d’une “étincelle” inexplicable, ou de quelque chose d’autre, quelque chose — n’importe quoi — qui ne fasse pas partie des valeurs choisies par l’homme, quelque chose qui permette aux gens de continuer à croire que “l’amour est aveugle”. Cette joie est une forme de triomphe ; c’est le plaisir de l’irrationaliste devant l’impuissance supposée de l’esprit de son ennemi.

Les personnes dont l’âme est formée de telles philosophies — ainsi que ceux qui atteignent la même impasse morale sans le bénéfice d’idées extérieures — abordent le sexe différemment de l’homme rationnel. Si quelqu’un manque d’estime de soi et considère l’univers comme indésirable, il n’a pas de raison de se réjouir sur le plan métaphysique. Mais son besoin d’amour-propre demeure. Un tel individu prétendra que le respect des tabous sexuels n’est que grande vertu de sa part. Cependant, dans l’Occident moderne, il est beaucoup plus fréquent que les hommes de son espèce pratiquent le sexe sans aucune inhibition, mais cherchent à inverser causes et effets : ils pratiquent le sexe non comme une expression de l’estime de soi, mais comme un moyen de la gagner (généralement par l’approbation ou la soumission du partenaire). On ne peut cependant pas gagner de l’estime par de tels moyens. Le sexe deviendra un acte de simulation et d’évasion.

Il ne s’agit pas de la joie d’affirmer un univers désirable, mais de la diminution momentanée de l’anxiété causée par la prémisse d’un univers malveillant. Dans ce genre d’approche, le désir sexuel agit encore une fois comme révélateur de l’esprit d’un homme. L’homme qui tente cette fraude avec une partenaire devra sentir qu’elle approuve son acte, qu’elle est à son niveau spirituel, voire inférieure. Une sexualité humaine correcte, en revanche, requiert des hommes et des femmes d’envergure, tant en ce qui concerne le caractère moral que métaphysique. C’est à de tels individus qu’Ayn Rand fait référence lorsqu’elle écrit, en résumé, que l’esprit de l’homme “donne un sens à la matière en la modelant pour servir le but que l’on a choisi”.

L’individu qui acquiert les valeurs objectivistes ne s’exclame pas : “C’est grâce à Dieu que je suis là”. Il a gagné ce qu’il possède, et il le sait. Le sens pratique, le bonheur, la célébration sexuelle de la vie – tous sont des effets, qui présupposent une cause nécessaire. Pour gagner ces effets, il faut être guidé par une certaine philosophie. Dans le domaine de la métaphysique, il faut considérer ce monde comme seule réalité, sans quoi l’individu saperait sa capacité à traiter avec le monde, puis ferait naître dans son âme un sentiment de défaite. En épistémologie, il faut considérer la raison comme nécessairement valide ; sans quoi l’homme perdrait sa faculté à user de ce moyen pour atteindre ses objectifs. En éthique, l’homme doit revendiquer des valeurs à la mesure d’une vie humaine ; sans quoi il considérera ses buts comme inaccessibles.

Tout système philosophique, consciemment ou non, s’accompagne d’une synthèse émotionnelle, un sentiment culminant lié à sa perception de l’Homme. S’il est vécu négativement, l’homme songera à la litanie de maladies, désastres et calamités qui remplissent les pages des œuvres religieuses. Quant à notre siècle, on songera à ses héritiers agonisants, les Existentialistes — et à leur préoccupation tremblante pour la peur, la mort, le néant, la nausée. La perspective émotionnelle de cet axe philosophique, qu’il soit religieux ou séculier, ancien ou moderne, est exprimée de manière éloquente par une remarque de Schopenhauer (un mystique avoué) : “Quoi qu’on en dise, écrit-il, le moment le plus heureux de l’homme heureux est celui où il s’endort, et le moment le plus malheureux du malheureux celui où il se réveille… La vie humaine doit être une sorte d’erreur.”

Sûrement y a-t-il une erreur dans ce paragraphe. Mais cette erreur n’est pas « la vie ». Il existe un type de philosophie opposé, qui conduit à un sentiment opposé sur l’homme. Le représentant le plus remarquable de cette philosophie est Aristote. Selon lui, la fin naturelle et propre à l’homme, à laquelle contribuent tous ses efforts rationnels, est un état de bonheur terrestre riche, mûr et épanouissant.

L’approche d’Ayn Rand dans ce domaine est exprimée par les héros de ses romans — les héros, et le monde joyeux et ensoleillé qu’ils habitent. Une philosophie rationnelle, tel un processus de vertu, fonctionne véritablement. Ce processus est pratique — et offre à l’Homme son authentique droit de naissance : la gaieté d’un esprit innocent, léger, qui se délectera d’un univers dans lequel il désire vivre.

1 comment
  1. Hein ?
    Rien compris.
    Pour moi le sexe est animal, et peut être transcendé, c’est ce qu’on apprends par exemple dans le Tantra ou le Taoïsme. On aboutit au couple multi-orgasmique d’un coté, et au contrôle “naturel” (sans artifice, uniquement par la connaissance de soi) de la reproduction.
    Et basta.
    La philo du sexe résonne comme une anti-philo, et comme un anti-sexe pour moi.
    Quoi de mieux pour ne pas bander que de se prendre le chou avec ce genre de considérations mentalo-mentale.

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