Chernobyl, le soviétisme irradié


HBO a lancé récemment sa nouvelle série phare qui relate en 5 épisodes le drame de Tchernobyl du 26 avril 1986. Cette série, extrêmement bien faite, concise, intense et sombre, explore les limbes du système soviétique comme jamais auparavant.

Et c’est bien cela qui irrite le Kremlin et ses médias. Car à force de confondre la Fédération de Russie d’aujourd’hui et l’URSS d’hier, du moins en alimentant une certaine nostalgie, Moscou se prend les pieds dans le tapis avec cette série, qui ne saurait relater avec acuité les faits vu qu’elle est anglo-saxonne, donc de facto hostile. Les vieux réflexes ont le cuir épais… Sachez également que tous les forums de discussions du pays qui ont vu des discussions critiques fleurir sur le sujet ont tous été “nettoyés” en 24h. Prenons pour exemple le site mail.ru (appartenant à un oligarque proche du pouvoir), sorte de yahoo russe avec une partie forum très populaire dont les discussions ayant pour thème Chernobyl ont été systématiquement supprimées. En 2019, il est toujours aussi délicat pour un Russe de critiquer son État.

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Le premier épisode nous immerge dans la ville grise et anonyme de Pripiat, en Ukraine, tout juste après l’explosion. Dans la salle de contrôle, c’est la consternation. Quelques ingénieurs ne tardent pas à prendre la mesure du désastre mais ils sont bien seuls. Le chef de la centrale, lui, reste de marbre, même quand les premiers signes de radiations se font sentir sur son personnel, il continue à croire en un bête incendie sur un réservoir d’hydrogène. Aucun appareil de mesure des radiations n’est à porté de main dans la centrale, à part quelques dosimètres vite dépassés. Il faudra attendre plusieurs heures pour avoir un appareil de mesure qui grille aussitôt sorti.


La foi dans le socialisme

Et pour cause. Pourquoi avoir des appareils de mesure ? L’énergie nucléaire, et donc le réacteur RBMK de Pripiat, est un domaine d’Etat entouré de secrets. Réclamer des appareils de mesure, c’est douter de l’Etat. Douter de l’Etat, c’est faire de la politique, et faire de la politique en URSS, c’est prendre des risques pour soi et sa famille.

C’est ainsi qu’une partie du voile sur l’état d’esprit qui animait le paradis socialiste se lève : l’irresponsabilité générale, élevée en dogme aussi bien par tranquillité individuelle que par raison d’Etat. L’opérateur de la centrale ne se soucie guère du travail de l’ingénieur. Ce dernier a raison.

L’ingénieur, lui, ne remet pas en cause les décisions ridicules du chef de la centrale. Le chef de la centrale, lui, s’en remet au politburo local à qui il dit ce que les pontes de la ville veulent entendre. Ces derniers, eux, expliquent qu’un simple incendie est en passe d’être maîtrisé aux échelles supérieures. A aucun moment on ne remet en cause qui que ce soit ou on ne s’interroge, et le seul à le faire, un ingénieur conscient de la situation, se fait remettre à sa place sans vergogne. En guise de punition, il devra vérifier le toit de la centrale, là où le cœur a explosé …

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La réunion du Politburo local résume à elle seule la philosophie soviétique : après quelques doutes sur les radiations et ses effets, un moment de flottement se dessine.

Que faire face à la catastrophe?

Le doyen de l’assemblée, lui, a la solution, et elle coule de source : l’État. C’est à l’État de gérer. L’État s’occupera des gens, en coupant les lignes de téléphones, en envoyant la troupe pour confiner la ville. C’est pour le bien des gens. Applaudissements nourris de l’assemblée.

Revenons-en à l’équipement et à sa perception. Le réacteur RBMK ne peut pas exploser, car le réacteur est l’État. Il est tout puissant. Quel paradoxe lorsque les responsables locaux expliquent la mise hors service des appareils de mesure des radiations qui grillent dès qu’on les sort : le matériel qu’a envoyé Moscou, c’est bien connu, “c’est de la merde”. Mais le réacteur, lui, non. La situation se répète à l’hôpital de Pripiat, dépourvu de cachets d’iode. Pourquoi faire? La centrale n’explosera pas. C’est l’État …

Cette série, c’est aussi l’aventure tragique des centaines de pompiers et d’opérateurs ukrainiens ou biélorusses qui se battent pour sauver ce qui peut l’être. Tels des soldats, ils sont sacrifiés et envoyés sans rien connaître des risques. Tous ont fait leur devoir avec la discrétion du héros ordinaire. Le premier épisode finit sur une discussion surréaliste, typique de l’époque soviétique, entre un haut responsable du PC à Moscou et un des concepteurs du réacteur RBMK :

– Camarade, il y a eu un léger incident à Chernobyl, le Politburo vous attend à 14h pour que vous nous présentiez le réacteur RBMK

-D’accord, est-ce qu’il y a eu des radiations?

– Je ne vous demande pas de faire de la politique camarade

Please Remain Calm

Le second épisode, lui, ouvre le chapitre de la prise de conscience. A Moscou, les physiciens nucléaires comprennent vite que l’irrémédiable s’est produit : le graphite qui recouvre les tiges d’uranium dans le cœur du réacteur se retrouve au sol. Pourtant, les réunions du Politburo avec Gorbatchev sont toujours aussi surréalistes : les dénégations s’enchaînent, non, les physiciens se trompent, les rapports du Parti, eux, sont formels, ils valent parole d’évangile.

Et pourtant… La chape de plomb se fissure. A Minsk, d’autres physiciens prennent la mesure du désastre mais ils sont bien seuls. Le premier secrétaire du PC biélorusse, n’entend surtout pas remettre en cause les rapports que sa hiérarchie lui transmet. Il préfère boire à la santé des travailleurs.

C’est ainsi que nous en revenons toujours à ceux qui bravent le marasme socialiste en prenant leurs responsabilités : la solution viendra d’eux et non de cette bureaucratie sclérosée. Cette bureaucratie qui prend peur lorsque la catastrophe est éventée : la Suède indique avoir retrouvé des traces de combustible civil russe, les satellites américains ont pris des photos du cœur béant. En réunion, Gorbatchev apparaît plus attaché à faire du “damage control”, c’est à dire à gérer les conséquences en limitant leur impact néfaste. A aucun moment le sort des habitants de Pripiat, ou d’ailleurs, n’est évoqué, mais, comme le dit le premier secrétaire “le pouvoir, c’est avant tout la perception que les gens ont de nous”, en d’autres termes, il ne faut pas perdre la face, que ce soit par rapport aux vassaux que par rapport aux ennemis.

L’arrivée des hauts responsables de Moscou à Pripiat donne lieu ici aussi à une autre scène totalement absurde : les responsables locaux, en pleine dénégation, ont déjà dressé une liste des responsables de la catastrophe, qui d’ailleurs, est entièrement sous contrôle : pourquoi s’inquiéter ? Tout va bien selon eux, le Parti en fait trop. En filigrane de la série, à tout moment, on comprend vite une chose : déplaire au Parti, c’est la mort assurée. Alors on dénonce son voisin, on ne fait pas de vagues, et on s’en remet aux bonnes actions de ses supérieurs.

Les physiciens ont beau réclamer l’évacuation de la ville, le Parti refuse, mais finit, devant l’évidence et l’ampleur du désastre, par évacuer Pripiat. C’est alors qu’un plan de sauvetage est échafaudé, mais il requiert le sacrifice d’autres opérateurs afin d’ouvrir des vannes d’eau sous le réacteur. Dans le cynisme ambiant, on est choqué, pris aux tripes et mal à l’aise, face à la rente de 400 roubles que le Parti entend donner dans toute sa mansuétude aux opérateurs qui mourront dans la semaine, le prix d’une vie qui en sauvera des millions. Une fois les volontaires trouvés, ceux-ci s’arrachent pour réaliser leurs missions suicides. Mais les torches qu’on leur a confié s’éteignent alors qu’ils baignent dans l’eau contaminée. Cet épisode haletant s’achève sur cette allégorie du socialisme moribond.

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Le gâchis humain

Le 3ème est celui de la transition. Le pire ayant été évité, nous sommes amenés à nous focaliser sur le destin des opérateurs et des pompiers de la centrale qui furent tous en première ligne. En principe en quarantaine, un petit billet permet néanmoins d’accéder aux malades. Cette petite corruption de tous les jours est certainement plus nécessaire que celles des apparatchiks qui permettaient aux petits fonctionnaires de survivre plus dignement. La pratique a survécu à l’URSS malheureusement …

La plupart de ceux qui sont intervenus lors de la nuit de l’explosion moururent dans les 3 semaines suivantes à Moscou. Ces hommes, ukrainiens dans leur majorité, avaient reçu une dose d’irradiation énorme, qui a engendré d’affreuses souffrances. Les tissus mous comme la peau se sont liquéfiés. Le réalisme est dérangeant.

Pendant ce temps là, à Pripiat, vient le temps de l’évaluation des retombées radioactives. Il s’avère que tout est irradié dans un rayon de 200km. Cependant décision fut prise de n’interdire qu’une zone de 30km autour de la centrale, le PC entendant toujours minimiser l’incident. L’extinction de l’incendie laisse la place à un autre problème : la fusion du réacteur qui risque de polluer les nappes phréatiques, et donc le Dniepr, fleuve qui alimente Kyiv et une large partie de la Bielorussie en eau potable. Si les radiations traversent le socle en béton, toute vie sera éteinte, et nous parlons d’un bassin de population de 60 millions d’habitants pour rappel.

L’épisode de Chernobyl peut se mettre en perspective avec la chute de l’URSS qui adviendra quelques temps plus tard. Le mépris des faibles que leur idéologie prétend défendre est une très juste représentation de ces démagogues ; elle ne l’est que davantage quand on constate que les mineurs et les opérateurs envoyés sur place sont encore au moins humains et pragmatiques, qu’ils ne jouent aucun rôle et ne manipulent personne.

De retour à Moscou, la “commission d’enquête” se met en place. Ici se manifeste la toute puissance du KGB et son rôle trouble. Tout le monde est surveillé, suivi, à commencer par les physiciens eux-mêmes qui ont évité la catastrophe. On ne parle plus dans les chambres qui sont sur écoute. Il suffit d’affirmer “vouloir tout raconter” pour finir dans une cellule à la Loubianka, le QG moscovite du sinistre service. Comme le dit le 1er adjoint du KGB dans une réunion, son service n’est qu’un “cercle concentrique de responsabilité”, sous-entendu que tout le monde est surveillé, et la délation fortement encouragée.

Le drame humain se poursuit avec la mise en scène poignante de l’enterrement des premiers morts de la tragédie, des centaines de milliers suivront. Une certitude finit par se dégager de la part des physiciens : l’explosion, qui a eu lieu lors d’un exercice de sécurité, n’est pas le fruit d’une erreur humaine comme aimerait conclure le PC. Il apparaît que l’erreur de conception du réacteur RBMK est flagrante. Seulement voilà, l’énergie nucléaire, est un secteur d’État, et l’État, ne peut se tromper, il régit vos destinés. Et il ne peut les régir que parfaitement.

“Apporter le bonheur à l’humanité”

Le 4ème épisode ouvre une perspective nouvelle, plus internationale. C’est le temps de l’évacuation des autochtones de la zone interdite. L’épisode s’ouvre sur une vieille ukrainienne de 82 ans dont un soldat soviétique force à quitter sa modeste ferme. La babouchka lui fait un panorama de tout ce qu’a fait subir et continue de faire subir l’encombrant voisin à son pays : elle a connu tour à tour les tsars, puis les bolchéviques, puis la mort de sa famille dans l’Holodomor, le génocide ukrainien fomenté par les autorités soviétiques où 5 millions d’Ukrainiens perdirent la vie. Puis le remplacement de population par les Russes, la Seconde Guerre mondiale … et ça. Cette perspective historique rencontre un écho particulier alors que la Russie entend toujours punir l’Ukraine aujourd’hui.

L’enquête, de son côté, progresse, du moins celle menée en totale indépendance par la physicienne biélorusse. Le chef de la centrale, toujours en vie, comprend que son sort est scellé, il sera exécuté pour les besoins de la cause et n’entend pas coopérer. Il vide cependant son sac avec beaucoup de cynisme lui aussi, la chose la plus répandue en URSS :

“Interrogez les chefs et ils vous serviront un mensonge. Moi, ils me serviront une balle.”

Sur le site de la centrale, les choses n’avancent guère. Il faut déblayer les toits éventrés de la centrale avant de les ensevelir. Cet épisode fait la part belle aux “liquidateurs”, ces gens qui ont contribué à nettoyer la centrale autant que faire se peut. Vétérans d’Afghanistan pour la plupart, certains civils se sont joints à eux par appât du gain, le régime octroyant des primes substantielles. Néanmoins, les radiations sont telles, que sur les toits, toute présence humaine serait mortelle au bout de 90 secondes. Les ingénieurs ont donc recours dans un premier temps aux robots soviétiques destinés à aller sur la lune. Mais ces robots ne règlent pas le problème entièrement, car les rayons gamma vont jusqu’à détruire les circuits électriques. Du reste, la pression de Moscou pour en finir est énorme.

C’est alors qu’en catimini, les Russes font appel à l’Ouest honni, l’Allemagne de l’Ouest en l’occurrence, afin d’avoir un robot adéquat permettant d’aller dans les zones reculées. La RFA consent à fournir un robot selon les spécifications communiquées par … le PC, dont la ligne confine à l’autisme : Non, il n’y a pas eu d’explosion nucléaire en URSS. Les radiations qu’a donc communiquées le comité du Politburo sont ridiculement basses, et le robot grille au bout d’une minute. La propagande russe restera inflexible jusqu’au bout, afin de ne pas perdre la face, ne pas être humiliée, et se soucier du qu’en dira-t-on, voilà les points cardinaux d’un régime à bout de souffle. Les ingénieurs et les officiers sur le terrain, en plein désarroi, n’ont aucune autre option que celle de faire appel aux “robots biologiques” : les humains.

Il faut bien se rendre compte qu’ici, le sort de la population civile, des militaires et des scientifiques n’a jamais pesé lourd dans la balance, mais mettre sciemment dans la balance des centaines de vies afin de camoufler sa propre incurie, disons qu’un pas de plus dans l’ignominie est franchie. Les soldats, moyennant une prime, s’attelleront donc à déblayer sur le toit des morceaux de 50kg de graphite tout en ne restant que 90 secondes avec des protections en plomb fabriquées à la main.

Enfin, du coté de l’enquête, les choses deviennent de plus en plus claires : oui il y a eu défaillance humaine ce soir là à la centrale (l’ingénieur en chef de service n’avait alors que 25ans), mais il s’avère que le KGB avait enterré un incident similaire aux conséquences moins importantes sur le même modèle RBMK de réacteur à Leningrad 10 ans auparavant. En synthèse, ce réacteur devient très instable quand on cherche à faire baisser le régime de fission ou l’arrêter, comme ce fut le cas à Tchernobyl … Le problème pour les scientifiques qui mènent l’enquête est double : soit révéler au monde les dysfonctionnements d’un régime qui vit tout problème comme une humiliation insupportable en sachant que 16 de ces réacteurs étaient en service à cette époque dans toute l’URSS, soit … protéger leurs proches, leurs familles, leurs vies.

Chaque épisode de cette série repousse les limites de l’ignoble. La violence ici, est sourde, menée par un régime qui a perdu toute humanité alors que son slogan tel qu’il flotte encore dans la ville de Pripiat est “d’apporter le bonheur à l’humanité entière”.

Éternel mensonge

Le 5ème épisode marque la conclusion, du moins sur le court terme de la crise nucléaire, avec un procès théâtrale dont les autorités soviétiques ont le secret. Sur le banc des accusés, Diatlov, le chef de la centrale qui a conduit le test de sécurité fatidique, et les 2 cadres du PC local. Auparavant, Legassov, l’ingénieur qui a supervisé toute la crise qui a suivi l’explosion s’est rendu à Vienne afin d’expliquer au monde entier que l’explosion n’est due qu’à une erreur humaine et non à un défaut de conception. Soulagement au sommet de l’État, l’honneur est sauvé par un mensonge. Un de plus. Sauf que, Legassov, pris de remords, vide son sac lors de son témoignage.

Il égrène les erreurs et mauvais choix des opérateurs présents ce jour là en salle de contrôle, rappelant cependant que les ingénieurs qui étaient en charge du test ne l’avaient jamais mené jusque là et l’ont appris au dernier moment, devant lire les instructions comme un enfant devant un four à micro-onde. Legassov ne les charge pas particulièrement. En effet, la plupart d’entre eux étaient inexpérimentés, et on leur avait caché les limites du réacteur. C’est ainsi que l’on apprend que ce fameux test devait parachever la mise en service du réacteur, mais que celui-ci, dans la précipitation ambiante matinée du carriérisme forcené des cadres du PC, n’avait pas encore été mené. Pire, les précédentes tentatives avaient échoué.

Et finalement, Legassov met en cause l’État soviétique, de négligence tout d’abord, puisque la conception de ces réacteurs ne comprend pas d’enceinte de confinement, l’uranium enrichi n’est qu’une forme “low cost” de ce que l’on trouve à l’Ouest, car il faut tout concevoir à l’économie. Ensuite, il accuse l’État de mensonge, d’avoir dissimulé les carences du réacteur. Ici la réponse du juge, aussi indépendant face à l’État soviétique qu’un junky face à une ligne de cocaïne, résume à elle seule la sclérose intellectuelle dans laquelle est plongée depuis trop longtemps l’URSS :

– Camarade ! Vous insinuez que l’État est responsable de la catastrophe ? Vous vous engagez sur une pente glissante, reprenez vous !

– La pente glissante, j’y suis déjà, nous y sommes tous, il existe le même réacteur RBMK à 20km d’ici …”

Legassov, du fait de son exposition internationale, échappera à l’exécution. Mais sa mort, dans un premier temps, sera sociale et professionnelle, chose beaucoup plus pernicieuse finalement.

Les inexactitudes de la série

Tout d’abord, il n’y a pas eu d’incendie dans le réacteur. Aucun hélicoptère n’est tombé dans le coeur du réacteur comme le suggère la série, soit disant tombé en panne à cause des radiations. Enfin, selon les opérateurs survivants de la centrale, Dyatlov, le chef de la centrale qui passe pour l’antihéros par excellence, n’était pas si horrible que ce que la série ne laisse penser. Il n’a pas insisté sur le fait qu’un réservoir de refroidissement avait explosé. L’ingénieur en charge des réacteurs, Borys Stolyartchuk, a également déclaré qu’il n’y avait pas eu de discussions sérieuses entre les travailleurs. Il a également déclaré que le procès de Dyatlov et de ses collègues était un procès des personnes rendues responsables dans cette affaire.

Concernant l’épisode des mineurs prétendument envoyés de force, la série surjoue la séquence, et c’est bien la seule où l’alchimie ne prend pas. La mise en scène est à la limite du ridicule, d’autant que le ministre des mines qui est venu chercher les mineurs n’était autre qu’un ex mineur également, et non un jeune blanc bec bureaucrate en costume 3 pièces.

Il en va de même pour les 3 opérateurs “sacrifiés” pour ouvrir les vannes d’eaux radioactives. Ils ne sont pas morts des suites des radiations. Si cette scène reste convaincante car cohérente avec le ton de la série, elle ne rend pas compte de ce qui s’est réellement passé en ajoutant du tragique là où il n’y a pas forcément de nécessité eu égard au contexte déjà suffisamment catastrophique. En règle générale, les autorités locales de Pripiat, PC excepté, ont plutôt bien géré la crise après les premiers jours qui ont suivi l’explosion en parant au plus pressé avec les moyens dont ils disposaient.

Conclusion

Cette série, de par son format, court et intense (5 épisodes), son caractère dramatique, et ses décors reproduisant l’esthétique soviétique (les fresques murales de cette époque sont franchement horribles), est un véritable bijou cinématographique. Le jeu d’acteur y est convaincant, des héros ordinaires pris dans un maelstrom catastrophique. Par contre, là où la série fait mal – et c’est bien ce qui irrite le Kremlin et ses médias stipendiés – c’est lorsqu’elle dépeint le monstre soviétique qu’ils continuent de chérir : des cadres incompétents, menteurs, et obséquieux qui n’hésitent pas à mettre dans la balance la vie de centaines de milliers de citoyens pour garder intact le prestige de l’État. C’est tout un état d’esprit collectif qui est dépeint dans la série : l’irresponsabilité individuelle, l’apathie, la peur, et, in fine, le manque de confiance.

La série caresse du doigt les liens déjà meurtriers qui existent depuis fort longtemps entre Russie et Ukraine. Pour l’Ukraine, c’est une plaie béante dans son territoire, des milliers de km² impropres à toute vie humaine, pendant que la Russie, dans le prolongement de l’URSS n’a reconnu que … 31 victimes officielles. On estime à 400 000 personnes victimes directes ou indirectes de cette tragédie. Il semble bien que cette catastrophe, avec la débâcle d’Afghanistan, ait sonné le glas de fin d’un système décrépi, s’empoisonnant de ses propres mensonges.

J’y vois aussi un écho plus symbolique : alors qu’il y a quelques jours ont eu lieu les commémorations du D-Day, de plus en plus de voix “avisées”, notamment d’extrême-droite ou d’extrême-gauche nous ont asséné leurs certitudes, à savoir que l’URSS n’était pas si terrible, et que les pays de l’ancien bloc soviétique avait gardé leur “homogénéité ethnique” que l’on prône tel un totem du fond de son petit confort internétique. Ces gens sont consternants.

Chernobyl est certes la catastrophe “écologique” la plus connue de l’URSS mais elle est malheureusement loin d’être la seule. Il y a d’abord eu des précédents à la catastrophe de Chernobyl, notamment en Russie, dans la région de Chelyabinsk. Cet accident porte le nom de la catastrophe de Kytchym, seule ville à proximité connue du fait du secret qui a, encore une fois, entouré l’incident. En septembre 1957, dans le complexe nucléaire Maïak, 70 à 80 tonnes de déchets nucléaires ont explosé, contaminant ainsi une superficie 800km². Les populations des zones touchées ne furent pas averties de l’explosion et de ses conséquences, mais furent tout de même déplacées une semaine plus tard. Difficile de connaitre le nombre de victime puisque la région devint inaccessible sans autorisation. Toujours dans la même région, nous trouvons le lac de Katcharaï, réputé encore plus dangereux que Chernobyl où le complexe Maïak déversait ses déchets hautement radioactifs au fond du lac sans autres précautions, si bien qu’à présent on estime que les sédiments se trouvant à une profondeur de 3,4m sont composés exclusivement de ces rejets. La zone est fermée au public, et on peut le comprendre: dans les années 90, si une personne restait sur ses berges plus d’une heure, elle était exposée à une dose de radiation de 600 röntgens, soit une mort certaine. Désormais, un sarcophage en béton est censé protéger la zone. Et pour finir, comment ne pas parler de la mer d’Aral, quatrième plus vaste étendue lacustre du monde, qui a disparu de la carte après que les 2 principaux fleuves que l’alimentait furent détournés par les autorités soviétiques. Quelle ironie de voir aujourd’hui les gens tenir un discours catastrophiste sur l’écologie en expliquant qu’il faut “déconstruire le capitalisme” tout en omettant de rappeler que le communisme a engendré les pires cataclysme écologiques.

Enfin, on ne peut nier que cette série arrive à point nommé en ces temps d’écologisme hystérique. Suite à sa diffusion, Pripiat a connu un pic de demande pour des visites. Il y a un coté pratiquement néo-religieux de cette approche, dans le fait que des urbains de l’Ouest, vivant dans le confort, puissent avoir l’idée de faire un pèlerinage quasi expiatoire en zone interdite. J’ai vécu 4 ans en Ukraine, 18 mois en Russie, et je n’ai jamais connu personne ayant exprimé le souhait d’y aller. Pour ces peuples, c’est une blessure à vif, une infamie pratiquement éternelle. Il y a là aussi quelque chose de gênant, voire d’insultant.

Le message

Malgré les quelques modifications mineures de la réalité, il semble que la série ait à la fois touché juste sur son interprétation des faits, mais sur la problématique plus grande de l’Union soviétique.

La tirade de fin, prononcée par le personnage de Legassov, essentialise avec brio les problématiques graves soulevées par “les États, les idéologies et les religions”, et leurs manipulations de la vérité. Rappeler que la réalité n’est pas une variable d’ajustement est nécessaire.

Cette série nous montre qu’il y a un prix à payer pour les mensonges et l’incompétence, et la catastrophe de Tchernobyl en est un exemple éclatant.

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