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Archiloque de Paros (2/2) Le premier artiste Prométhéen

Cet article fait suite à notre article intitulé Archiloque de Paros, le premier poète lyrique. Il est recommandé de lire la suite d’articles dans l’ordre.

On tient la poésie lyrique, dont Archiloque en est le premier représentant, comme l’apparition du Moi occidental mais est-ce bien le cas ? Est-ce que le “je” employé par le poète lyrique est l’expression de l’individualisme occidental ?

Une poésie individualiste ?

Andrew Ford, spécialiste de la littérature grecque et professeur à l’université de Princeton, s’inscrit en faux avec cette assertion. Cette expression ne serait pas pour lui celle de l’individu exprimant son Moi personnel mais plutôt celle d’un “moi fictif” répondant à une nécessité sociale avant tout. Il s’appuie sur le fait que certains thèmes reviennent de façon récurrente chez différents poètes, comme la perte du bouclier qu’on retrouve chez Archiloque mais aussi chez Alcée et peut-être Anacréon. Aussi, il met en avant que la poésie, même la poésie lyrique, est une poésie publique en Grèce jusqu’à l’époque hellénistique et par conséquence ce Moi exprimé ne peut-être qu’un “moi publique” déclamant une poésie pendant les symposiums. De plus, Aristote nous apprendra que les textes d’Archiloque était souvent récités par une persona. Andrew Ford va alors jusqu’à remettre en cause son existence réelle, ou, à tout le moins, la possibilité de trouver dans ses textes des éléments personnels nous informant sur sa vie. Il pourrait être un aristocrate ne faisant pas offence à son rang en déclamant des textes ne représentant pas son attitude et ses pensées personnelles.

Dans son analyse du fragment 222, Shane Hawkins, professeur associé du College of humanities de l’université de Carleton d’Ottawa, va plus loin lorsqu’il imagine un Archiloque influencé par Hésiode et dont il serait facile de “situer sa poésie dans le contexte plus grand, voire cosmique, des accords brisés et des différences fondamentales entre les sexes” lorsqu’il aborde le sujet de “la dissolution amère d’un accord de mariage” avec la fameuse Néoboulé.

Mieux encore. Comme je l’ai évoqué en début d’article, notre perception d’Archiloque fut chamboulée en 2005 lorsque Dirk Obbink a publié en 2005 le fragment P.Oxy, connu à présent comme 17a Swift. C’est sûrement le fragment le plus long dont on dispose d’Archiloque. Et quel fragment ! Non seulement il apporte la preuve qu’Archiloque était de la trempe d’Homère mais il vient narrer un élément de la Guerre de Troie absent de l’Illiade, connu sous le nom de l’incident de Telephe, qui vient justifier la fuite stratégique en mettant en scène les Achéens se prenant une rouste par le fils d’Héraclès lorsqu’ils débarquèrent par erreur sur son île en chemin pour le saccage de Troie. Cet épisode faisait vraissemblablement partie de l’épopée des Chants cypriens que l’on a pour coutume d’attribuer à Stasinos de Chypre et dont il nous reste qu’une cinquantaine de lignes. Elle faisait partie du cycle troyen et couvrait le cycle précédant chronologiquement l’Iliade.

S’il n’y a pas lieu de parler de faiblesse et de lâcheté, sous la contrainte d’un dieu, alors nous avons bien fait de nous hâter de fuir nos funestes douleurs : il existe un temps approprié pour la fuite. Une fois déjà, Téléphe, descendant d’Arkasos, mit en fuite la grande armée des Argiens, et ils s’enfuirent – tant le sort des dieux les mit en déroute – malgré la puissance de leurs lances. Le fleuve Kaikos et la plaine de Mysia furent remplis des cadavres qui tombaient, tandis que les Achéens bien nourris, tués par l’homme implacable (Telephe), s’enfuirent à toute vitesse vers le rivage de la mer. C’est avec joie qu’ils embarquèrent sur leurs navires rapides, les fils des immortels et les frères qu’Agamemnon conduisait sur la sainte Ilios pour y faire la guerre. Mais en cette occasion, parce qu’ils avaient perdu leur chemin, ils étaient arrivés sur ce rivage. Ils avaient abordé la belle cité de Teuthras, et là, faisant ruer leurs chevaux avec fureur, dans leur illusion, ils arrivèrent en détresse d’esprit. Ils pensaient en effet monter rapidement vers la cité de Troie, mais c’est en vain qu’ils foulaient le sol de Mysia, qui porte du blé. Et Héraclès vint les affronter, en criant à son brave Telephe, féroce et sans pitié dans les combats cruels, qui, incitant les Danaens à une fuite malheureuse, s’efforça en cette occasion de satisfaire son père.

Archiloque, Fragment 17a
A New Archilochus Poem
Fragment 17a Oxyrhychus ‘Telephus’. Pour vous donner un aperçu du genre de document à partir duquel travaillent les experts.

Le premier artiste mêlant Apollon et Dionysos

Je ne rejète ni l’une, ni l’autre des perceptions qu’on peut avoir sur Archiloque, même si j’avoue une préférence pour un Archiloque exprimant un plus grand dessein cosmique. Cependant, pourquoi Critias tiendrait-il le contenu des poèmes d’Archiloque pour des éléments subjectifs de sa vie s’ils étaient l’expression d’une tradition impersonnelle ? Mais pourquoi dans le même temps, l’oracle de Delphes, foyer de l’art objectif dédié à Apollon, exprimait sa vénération pour Archiloque ? Je crois tout simplement que, si Archiloque utilise bien des faits réels de sa vie dans ses poèmes, il ne lui servent que de support afin de les sublimer dans une oeuvre d’art universelle se servant du point de vue subjectif pour exprimer l’objectif, de l’étant exprimant l’Un-primordial comme l’appelle Nietzsche, l’Être Parménidien. Son oeuvre d’art devient l’expression d’une métaphysique du poète comprenant que les épisodes de sa vie ne sont que l’individuation apollinienne du chaos dionysien qu’il va chercher à restituer. L’art n’est plus ici une imitation de la réalité mais un supplément métaphysique qui va l’aider à la surmonter dans ce qu’elle a de plus dur ou à la célébrer dans ce qu’elle a de plus beau.

Si nous ajoutons maintenant à ces données le phénomène le plus important de tout l’art lyrique antique, phénomène qui paraissait alors naturel à tous, l’association et même l’identité du poète lyrique et du musicien, – en comparaison de laquelle notre lyrisme moderne semble une statue de dieu sans tête, – nous pouvons, d’après les principes précédemment exposés de notre métaphysique esthétique, nous expliquer le poète lyrique de la manière suivante : il s’identifie d’abord d’une façon absolue avec l’Un-primordial, avec sa souffrance et ses contradictions et reproduit l’image fidèle de cette unité primordiale en tant que musique, si toutefois celle-ci a pu être qualifiée avec raison de répétition, de second moulage du monde ; mais alors, sous l’influence apollinienne du rêve, cette musique se manifeste à lui d’une manière sensible, visible comme dans une vision symbolique. Ce reflet, sans forme et sans sujet, de la souffrance primordiale dans la musique, par son évolution libératrice dans l’apparence de la vision, produit maintenant un nouveau mirage, comme symbole concret ou exemple. Déjà l’artiste a abdiqué sa subjectivité sous l’influence dionysiaque : l’image qui lui montre à présent l’identification absolue de lui-même avec l’âme du monde est une scène de rêve qui symbolise perceptiblement ces conflits et cette souffrance originels, en même temps que la joie primordiale de l’apparence. Le « je » du lyrique résonne donc du plus profond abîme de l’Être ; sa « subjectivité », au sens des esthéticiens modernes est une illusion. Quand Archiloque, le premier lyrique des Grecs, témoigne aux filles de Lycambe à la fois son furieux amour et son mépris, ce ne sont pas ses passions que nous contemplons emportées dans le vertige d’une ronde orgiastique : nous voyons Dionysos et les Ménades, nous voyons Archiloque, plongé dans un profond sommeil, – tel que le décrit Euripide dans les Bacchantes, le sommeil dans les hauts chemins des montagnes, sous le soleil de midi. – Alors Apollon s’avance vers lui et l’effleure de son laurier. Et l’enchantement dionyso-musical du dormeur déborde et jaillit en images étincelantes, en poèmes lyriques qui, à l’apogée de leur évolution future, s’appelleront tragédies et dithyrambes dramatiques.

Nietzsche, naissance de la tragédie

Nietzsche fait bien de rappeler que les poèmes lyriques étaient accompagnés de musique. Ainsi, en nous adonnant à la simple lecture, parfois traduite, nous passons à côté du principal de l’oeuvre qui se donnait pour but d’exprimer l’Être, le dionysien, par la musique et de le représenter picturalement, de façon apollinienne, via l’artiste lui-même et les mots récités. Nietzsche manque toutefois de noter que dans la Grèce antique, comme Luc Ferry le note dans une conférence, il existe deux types de Muses, celles de Béotie et celles de Thrace. La Béotie fait partie de la Grèce Occidentale alors que Thrace fait partie de la Grèce Orientale d’où vient Dionysos et où on le célébrait plus qu’ailleurs. Les instruments de musique diffèrent également. Les Muses de Béotie préfèrent les instruments apolliniens que sont la lyre et la cithare dont les notes sont organisées alors que les Muses de Thrace préfèrent la flûte et le aulos.

Dans la mythologie grecque, Minerve conçoit une flûte avec des os de cerfs qu’elle jètera dans une rivière après s’être fait moquer d’elle en en jouant au banquet des Dieux. Le satyre Masrsias la trouvera alors et défiera Apollon, et sa cithare, à un concours de musique ayant les Muses pour juges. Marsias en sorti vainqueur jusqu’à ce qu’un rebondissement arriva voyant Apollon retourner sa cithare et, soufflant dedans, parvint à en dégager un son le faisant triompher. Ainsi, Apollon, pour gagner le concours, se sert de son instrument de façon dionysiaque. Le sommet de l’art réside dans l’individuation apollinienne exprimant le dionysien. Archiloque est donc un sommet de l’art car son corps et ses mots sont le medium apollinien qui va représenter l’essence dionysienne perçue dans sa prosodie et musique jouée au aulos. Aussi, contrairement à Nietzsche qui voit Archiloque comme une étape nécessaire conduisant à la tragédie d’Eschyle, qui est le vrai sommet de l’art avant qu’il se désagrège peu à peu dans un l’esprit socratique que représente Euripide, symbolisé par la disparition du choeur, je crois qu’Archiloque est en fait le sommet. Il est l’expression la plus pure de l’artiste communiant avec l’Être, quand la tragédie commence déjà à verser de nouveau dans un excédent de représentation idéalisée. Ce que Nietzsche avait bien vu comme étant le but suprême de l’art est pour moi atteint dès Archiloque.

Apollon se dresse devant moi, comme le génie du principe d’individuation, qui seul peut réellement susciter la félicité libératrice dans l’apparence transfigurée ; tandis qu’au cri d’allégresse mystique de Dionysos, le joug de l’individuation est brisé, et la route est ouverte vers les causes génératrices de l’Être, vers le fond le plus secret des choses. […] Dionysos parle la langue d’Apollon, mais Apollon parle finalement le langage de Dionysos : et par là est atteint le but suprême de la tragédie et de l’art.

Nietzsche, Naissance de la Tragédie

Je pense que Nietzsche ne fut pas capable de voir en quoi Archiloque fut ce sommet de l’art à cause d’une influence Schopenhauerienne encore trop présente chez lui. Il voit le dionysien comme ce cri du chaos, cette volonté souffrant de l’individuation qui la déchire et sa volonté de retrouver son unité qui fait s’abattre le tragique sur les humaines dont un sort meilleur aurait voulu qu’ils ne naissent pas et, à défaut, qu’ils meurent le plus tôt possible.

D’après l’antique légende, le roi Midas poursuivit longtemps dans la forêt le vieux Silène, compagnon de Dionysos, sans pouvoir l’atteindre. Lorsqu’il eut enfin réussi à s’en emparer, le roi lui demanda quelle était la chose que l’homme devrait préférer à toute autre et estimer au-dessus de tout. Immobile et obstiné, le démon restait muet, jusqu’à ce qu’enfin, contraint par son vainqueur, il éclata de rire et laissa échapper ces paroles : « Race éphémère et misérable, enfant du hasard et de la peine, pourquoi me forces-tu à te révéler ce qu’il vaudrait mieux pour toi ne jamais connaître ? Ce que tu dois préférer à tout, c’est pour toi l’impossible : c’est de n’être pas né, de ne pas être, d’être néant. Mais, après cela, ce que tu peux désirer de mieux, – c’est de mourir bientôt. 

Nietzsche, Naissance de de la tragédie

Le mieux est d’éviter l’aventure de vivre
Et ses maux infinis. Mais, s’il faut y passer,
Mieux vaut que l’âcre Mort au plus tôt nous délivre
Et laisse sur nos corps le sol noir se tasser.

Théognis de Mégare, I 425,428

En ce sens, l’homme dionysien est semblable à Hamlet : tous deux ont plongé dans l’essence des choses un regard décidé ; ils ont vu, et ils sont dégoûtés de l’action, parce que leur activité ne peut rien changer à l’éternelle essence des choses ; il leur paraît ridicule ou honteux que ce soit leur affaire de remettre d’aplomb un monde disloqué. La connaissance tue l’action, il faut à celle-ci le mirage de l’illusion – c’est là ce que nous enseigne Hamlet ; ce n’est pas cette sagesse à bon compte de Hans le rêveur, qui, par trop de réflexion, et comme par un superflu de possibilités, ne peut plus en arriver à agir ; ce n’est pas la réflexion, non ! – c’est la vraie connaissance, la vision de l’horrible vérité, qui anéantit toute impulsion, tout motif d’agir, chez Hamlet aussi bien que chez l’homme dionysien. Alors aucune consolation ne peut plus prévaloir, le désir s’élance par-dessus tout un monde vers la mort, et méprise les dieux eux-mêmes ; l’existence est reniée, et avec elle le reflet trompeur de son image dans le monde des dieux ou dans un immortel au-delà. Sous l’influence de la vérité contemplée, l’homme ne perçoit plus maintenant de toutes parts que l’horrible et l’absurde de l’existence ; il comprend maintenant ce qu’il y a de symbolique dans le sort d’Ophélie ; maintenant il reconnaît la sagesse de Silène, le dieu des forêts : le dégoût lui monte à la gorge. Et, en ce péril imminent de la volonté, l’art s’avance alors comme un dieu sauveur, apportant le baume secourable : lui seul a le pouvoir de transmuer ce dégoût de ce qu’il y a d’horrible et d’absurde dans l’existence en images idéales, à l’aide desquelles la vie est rendue possible. Ces images sont le sublime, où l’art dompte et assujettit l’horrible, et le comique, où l’art nous délivre du dégoût de l’absurde. Le chœur de satyres du dithyrambe fut le salut de l’art grec ; les accès de désespoir évoqués tout à l’heure s’évanouirent grâce au monde intermédiaire de ces compagnons de Dionysos.

Nietzsche, Naissance de la Tragédie.

L’artiste Prométhéen

Or, s’il existe effectivement une tendance de l’univers à tendre vers l’entropie, le chaos, on voit qu’il fait aussi émerger des structures néguentropiques dont la vie fait partie. Ainsi, les humains ne sont pas une erreur et ils ne sont pas seulement voués au tragique de façon absurde. L’art n’a pas seulement pour but de nous délivrer de l’absurde de la vie, il est une célébration de l’Être dans tout son antagonisme. Par l’expression de cette vaste gamme d’émotions, Archiloque est ainsi plus proche à mon sens de la volonté de l’univers, de l’Être, de l’Un-primordiale. Comme l’indique Luc Ferry à la fin de la conférence, Nietzsche voyait le génie de la tragédie dans la mort des personnages à la fin, perçu comme un retour à l’Être mais il révisera ce jugement. Je tâcherais de me garder de faire parler les morts mais je pense qu’il est plus que possible qu’il eut partagé ma vision d’Archiloque comme sommet de l’art célébrant la vie. Aussi, il faut voir le premier fragment comme le secret de l’art supérieur. Pour exceller dans l’art des Muses, il faut d’abord vivre beaucoup et à l’époque grecque, la vie ne s’exprimait nulle part ailleurs de façon plus forte que sur le champ de bataille. C’est pourquoi en étant tout à la fois le serviteur d’Enialyos et celui des Muses, Archiloque peut atteindre les sommets de l’art car il connait la vie dans ce qu’elle a de meilleure et de pire et il l’aime pleinement dans tous ses aspects.

À la lecture d’Archiloque, d’autres évocations visuelles me viennent à l’esprit comme ces illustrations de Paul Reid, à l’image de celle ci-dessous où on pourrait imaginer Achiloque sans son bouclier, qu’une légende peu vraisemblable présenta comme un spartiate déchu de s’être vanté d’avoir jeté son bouclier alors que les Lacédémoniennes disaient à cette époque aux hommes partant à la guerre : “Reviens avec ton bouclier ou étendu sur lui”. On aurait tôt fait de l’accuser de ne pas connaître l’honneur, mais c’est en réalité “un brave que la lutte ne lasse jamais : comme le dit Amédé Hauvette, qui ne s’attarde pas sur ses malheurs et place toujours son espoir dans un avenir meilleur.

Illustration de Paul Reid

Il me vient aussi des évocations sonores comme le Vivere de Mondkopf qui s’ouvre sur les paroles d’un enfant exprimant son désir de vivre avant de laisser place à un son lancinant et permanent s’intensifiant telle la volonté qui nous appelle et nous pousse. Les poèmes d’Archiloque sont de la même trempe. Si la forme tend à mettre en avant l’étant en tant qu’individuation dans un premier temps et qu’on ne pourrait voir que celui-ci par une lecture superficielle, c’est bien l’Être qu’on peut déceler derrière qui s’exprime.

Ses textes révèlent un caractère jungerien, un aristocrate déchu se battant contre son destin pour retrouver sa place par la lance et par la plume, célébrant la guerre, les femmes, sa patrie et par dessus tout la vie dont il veut retarder la fin. Mais il y a quelque chose de Kerouac aussi, un expatrié épris d’aventures, de voyages initiatiques et de liberté, qui n’en oublie pas pour autant les Dieux qu’il voit comme cette autorité supérieure qui aura toujours le dessus à la fin. Mais il ne voit pas non plus les Dieux comme source de justice. Il considère la vie telle qu’elle est avec ses tourments étranges, ses joies imprévues et ses réussites personnelles qui participent de l’identité et tout cela, c’est l’oeuvre des Dieux. La vie est changeante, il ne faut ni se laisser emporter dans une confiance aveugle dans le bonheur, ni se laisser abattre par nos malheurs. Face à ces désagréments, il faut adopter une patience virile, garder la tête haute et ne pas verser des larmes inutiles ou se complaire dans les lamentations mais lui préférer, toujours, l’action.

Le Prométhée d’Eschyle est, à ce point de vue, un masque dionysien, tandis que, par le sentiment profond d’équité dont nous avons parlé plus haut, Eschyle trahit sa descendance ancestrale d’Apollon, le dieu clairvoyant, le dieu de l’individuation et des limites imposées par l’esprit de justice. Et ainsi la double nature du Prométhée eschyléen, son essence à la fois dionysienne et apollinienne, pourrait être condensée dans cette formule sommaire : “Tout ce qui existe est juste et injuste, et dans les deux cas également justifiable.”

Nietzsche, Naissance de la Tragédie

Pour Platon, les poètes seraient à bannir de la cité car l’art n’est qu’une pâle imitation de la réalité. ils chantent les guerres, les exploits des grands hommes, les amours et les peines, sans nécessairement savoir de quoi elles relèvent ni avoir contemplé l’essence dont elles participent. Si Archiloque chante effectivement les passions du jour, sa joie et sa haine, son orgueil et sa colère dont il est en proie, sa particularité est de narrer des expériences vécues en étant à la fois “serviteur d’Ares et des Muses”. Si son art reste de “l’imitation” il dépasse la simple contemplation. Il utilise volontiers le “je” mais la signification de ce Moi le transcende. Il dépasse l’aspect contemplatif du poème épique pour l’incarner, faisant ainsi passer l’art dans le domaine de l’action, l’artiste devenant sujet, le medium par lequel l’être va s’exprimer et communier avec cet étant particulier. Archiloque opère pour la première fois cette fusion parfaite entre le dionysien et l’apollinien, en cela, il est le premier artiste Prométhéen.

Références:
Livres
Patrimoine littéraire européen: Vol. 2 – Héritages grec et latin, E Guillaume, 1994
Recherches sur l’histoire et la prosopographie de Paros à l’époque archaïque, Danièle Berranger, 1992
7 Greeks, Guy Davenport, 1995
Archiloque. Fragments : . Texte établi par François Lasserre, traduit et commenté par André Bonnard, François Lasserre, 1958
La Couronne et la Lyre. Anthologie de la poèsie grecque ancienne, Margueritte Yourcenar, 1984
Greek Lyric poetry, A selection of Early Greek Lyric, Eliagic and Iambic Poetry, David A. Campbell, 1969
Archiloque, sa vie et ses poésies, Amédée Hauvette, 1905
Greek Iambic Poetry édité par Jefrey henderson sur Loeb Classical Library
La naissance de la tragédie, Nietszche, 1872
Greek Elegy and iambus, a selection, William Allan, 2019
Héraclite : Séminaire du semestre d’hiver 1966-1967, Heidegger, 1966

Articles
Les nouveaux fragments d’Archiloque publiés par MM. Reitzenstein et Hiller von Gärtringen
Les “épodes de Strasbourg” : Archiloque ou Hipponax? Et quelques problèmes relatifs au texte d’Hipponax, Olivier Masson, 1946
L’inventeur de la poésie lyrique: Archiloque le Colon, Andrew Ford, 1993
Archilochus 222W and 39W: Allusion and Reception, Hesiod and Catullus, Shane Hawkins
A new Archilochus poem, Dirk Obbink, 2006

Vidéos et Audios
LA LITTÉRATURE, COMME SPORT DE COMBAT (Épisode 12), Antoine Compagnon, Cours au Collège de France, 2017

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