Polemos, mon amour… Our Age of Bronze is collapsing

Sans fausse pudeur j’affirme d’emblée que ce texte est une instrumentalisation (!) du dernier Nolan pour faire passer un sujet qui m’est cher — me hante ! — et qui, en temps normal, je dois le reconnaître, est plutôt niche en dehors d’un certain monde académique qui lui est plutôt… chiant.

Et donc, les Noirs et les Hindous en Méditerranée vers l’an 1200 BC… Non, désolé ce ne sera pas mon propos — il serait superflu d’écrire un texte… pour un tel sujet : un live de 3 h 20 suffit…

Je propose plutôt, à la manière de Christopher, de vous livrer une explication de l’effondrement de l’Âge de Bronze que je lierai sans vergogne à notre propre collapse qui se dessine — sauf que je l’écris alors que lui le dit ; je laisse au lecteur le soin de trancher qui de nous est le plus adapté à son média…

Le complexe conservativo-mediatico-bommeriste et Christopher Nolan sont formels : we live in a society — nous aussi, pauvres pêcheurs ! — économiquement complexe, interreliée, interdépendantisée, mondialisée, de palais-mégapolisés menacée par des générations qui ne se plient plus au Nomos qui a fait sa gloire. Il est donc assez ridicule que les premiers critiquent le second et son Odyssée, et pleinement logique qu’ils ne l’égratignent même pas : peu importe l’argumentaire de surface ; ils sont d’accord sur le fond de moraline.

Pourtant, pour moi, les eaux noires du Golfe persique sont beaucoup plus porteuses d’oracles de passé et d’avenir. Alors que les nefs rapides et puissantes de la strike-force du Wanax occidental assiègent Hormuz sous un prétexte quelconque — mais réellement afin de s’emparer des trades routes —, de nouvelles armes à-rabais font leur apparition. Et, appuyées sur l’exiguïté-même du détroit, elles basculent les rapports de force : de la gueule d’une défaite militaire programmée, via Gotham, n’arracheraient-elles pas une victoire stratégique ?

Et si, plutôt que d’un banal effondrement de la morale christiano-zeussiène, la Catastrophe[1] qui emporterait l’Âge de Bronze avait, elle aussi, été causée par une révolution du low-cost militaire renversant l’avantage des Grands Royaumes de l’Est méditerranéen au profit de l’infiniment plus pauvre Barbaricum ?

C’est la thèse que je propose ici. Elle n’est pas de moi mais de l’historien Robert Drews[2] — mais je crois en ceci !

En vérité, il y aurait bien des façons de procéder pour ce texte, mais pour la plupart, il serait potentiellement aussi ennuyeux de les écrire que de les lire : je vous propose de nous enfoncer ensemble dans les dédales du labyrinthe et qu’en me suivant, vous décidiez — en responsabilités ! — d’accepter ou rejeter mes affirmations historiques. Je doute que nous gagnerions en accessibilité, mais c’est le plaisir qui compte. Puis, comme pour toute thèse historique : le but n’est jamais que de parler du présent…

Lorsque Polemos change, tout change car… il est père de toute chose.

Le monde qui a fait Matt Damon

L’Âge de Bronze est long. Entièrement contenu dans la proto-histoire et débutant quelque part vers -2300 pour descendre abruptement en flammes en -1177 av. J.-C. — parce que quelqu’un, quelque part, aurait brisé la Loi de Zeus et traité rudement un hôte ; don’t jerk off, young man !… Mais enfin, il faut surtout retenir qu’il s’agit d’un regroupement temporel historiographique, qui, appliqué à nous-mêmes, correspondrait à une interprétation très monolithique de l’ère chrétienne.

Je me limiterai ici, par souci d’économie, à pointer un certain nombre d’idées reçues dont il faudra que le lecteur se déleste s’il veut pouvoir suivre le raisonnement avec la légèreté requise. Je me limite aussi géographiquement à l’Est de la Méditerranée c’est-à-dire l’aire mycénienne et des Grands Royaumes.

D’abord, j’invite à rejeter David Anthony (et son cycle précédent du Samsara intellectuel : Marjia Gimbutas). J’entends par-là qu’il ne faut pas se figurer un monde où l’Homme se déplace significativement à dos de cheval. Si les chevaux étaient bien domestiqués depuis plus d’un millénaire, les inventions techniques rendant praticable l’équitation — et, qui plus est l’équitation militaire ! — sont encore à venir ou bien en gestation quelque part en Scythie. L’utilisation militaire des chevaux, nous le verrons, est par les équipages de char et non les cavaliers des steppes est maîtresse du champ de bataille[3].

Ensuite, viennent les historiens du XIXe (que j’apprécie ! Mais, par trop influencés par la chute de Rome.) L’aire mycénienne n’est pas fortement peuplée de descendants d’ARYENS. Il ne s’agit pas de remettre en question la descente des Indo-européens des hyperboréennes steppes, mais de les recontextualiser dans l’espace-temps : arrivant par vagues, ils sont infiniment moins nombreux que les populations autochtones et sans la coordination que supposeraient de grandes invasions. Ainsi, ils constituent une petite élite guerrière dirigeante au sein des palais et possiblement quelques forces mercenaires ; mais malgré des différences marquées de dialectes entre eux et les populations qu’ils dirigent, ils sont probablement en état avancé de mélange au stock local — Gobineau, au secours[4] !

Finalement, en plus des cavaliers, plus largement, il faut se départir de toute une conception du comment-faire-la-guerre qui a complètement parasité l’imaginaire occidental sur la période — mindfuck ! — et qui nous vient pour partie du divin Homère… Les tablettes, la pictographie et les représentations picturales qui, elles, nous proviennent de l’époque ainsi que les datations des artefacts obtenus lors de fouilles archéologiques (plus scientifiques que celles du Grand Schliemann) démentent davantage qu’elles appuient l’image que nous nous faisons de la guerre de ces temps, que nous représentons comme une affaire d’infanterie avec un appui de chars que d’aucuns s’imaginent opérant sur le modèle des chars scythes qu’emploieront inefficacement les armées de Darius contre Alexandre — or, je souligne que cette vision s’inspire davantage de notre conception du Choc clausewitzien que d’analyses interprétatives des fouilles. En somme, nous imaginons l’Antiquité classique… et cela parait dans toute la production péplumatique…

Sans trop spoiler ce qui vient mais pour en dire seulement ce qui est essentiel à la compréhension de l’art de la guerre mycénienne et des Grands Royaumes de l’Est, les fouilles ne mettent au jour des équipements défensifs pour l’infanterie qu’à la toute fin de l’Âge de Bronze lorsque la Catastrophe étend déjà ses ravages. Parallèlement, à cette disette d’artéfacts, nous sommes dans une véritable abondance quant à tout ce qui correspond aux chars et l’utilisation d’arcs composites permettant ainsi à Drews — et moi-même ! — d’avancer que par l’établissement physique ou contamination culturelle d’Indo-Européens dans cette aire civilisationnelle, les chars et leurs équipages (seul groupe pour lequel des armures crédibles ont été découvertes) armés de puissants et coûteux arcs composites formaient le centre de gravité des forces armées — en disproportion totale — avec une infanterie en support, relativement peu nombreuse, renforcée de mercenaires levés dans le Barbaricum. La révolution d’avant la révolution[5] !

Maintenant, revenons à Homère…

Homère, qui chante des siècles plus tard, le regard aveugle en un âge sombre qui l’est tout autant, aurait oublié comment se faisait la guerre d’alors. Il conte de vastes armées de fantassins menés par des héros se déplaçant, de leurs tentes au champ de bataille, — en char ! — pour finalement combattre… à pied. Même Thucydide le prend au mot, relativise le conflit, notant simplement que l’incurie achéenne quant aux provisions les força à recourir au pillage de masse et rallongea significativement la guerre…

Ici, je me permettrai de me distinguer de Drews car ce que j’écris est entièrement de mon crû, récolté lors de mes lectures personnelles de l’Iliade et de l’Odyssée — que les dieux me soient témoins que je ne l’ai vu nulle part ailleurs :

« Que nul ne s’élance en avant des autres pour combattre les Troiens, et que nul ne recule, car vous serez sans force. Que le guerrier qui abandonnera son char pour un autre combatte plutôt de la pique, car ce sera pour le mieux, et c’est ainsi que les hommes anciens, qui ont eu ce courage et cette prudence, ont renversé les villes et les murailles. »

Homère, Iliade, IV, vers 303-309 environ, traduction Leconte de Lisle (1866).

« Alors le prudent Odysseus prit l’arc et le posa sur ses genoux ; puis, l’ayant examiné de toutes parts, il le tendit comme un homme habile qui, connaissant bien une lyre et ses cordes, tend facilement une corde nouvelle autour d’une cheville ; ainsi, sans effort, Odysseus tendit le grand arc. »

Homère, Odyssée, XXI, traduction Leconte de Lisle (1866).

« Et dès que Ménélaos, cher à Arès, l’eut aperçu qui devançait l’armée et qui marchait à grands pas […] de même Ménélaos se réjouit quand il vit devant lui le divin Alexandros. Et il espéra se venger de celui qui l’avait outragé, et il sauta du char avec ses armes. »

Homère, Iliade, III, au moment où Paris s’avance devant les Troyens, traduction Leconte de Lisle (1866).

Ces trois extraits nous indiquent trois choses différentes mais liées : d’abord, Homère ne semble pas si ignorant de l’ancienne façon de guerroyer avec les chars puisque dans le premier extrait, il prête au plus ancien des basileis, Nestor le dompteur de chevaux, le propos qu’autrefois on combattait à partir de chars dans une formation regroupée ; ensuite, l’arc d’Ulysse — alors que cette arme est rarement associée aux héros Indo-Européens (hors de l’Inde) et décriée par des historiens droitiers (l’arme du lâche, de Pâris — mais aussi d’Apollon !) — est ici l’identifiant du héros et de l’homme noble ce qui pourrait encore être un indice que le poète n’ignorait pas que jadis l’arc, autant que le char, était l’apanage de l’aristocratie ; et enfin, dans le dernier extrait, on retrouve — ce qui est si souvent reproché à Homère comme son ignorance — le guerrier n’utilisant son char que comme une manière de taxi et qui, ayant atteint son ennemi, s’empresse d’en descendre pour combattre.

Et si, à la lumière de ces extraits, Homère n’était pas de ces mangeurs de lotus et que plutôt que d’avoir oublié les anciens usages guerriers, il avait transmis les méthodes de la période palatiale et de la Catastrophe/Âge de fer ? C’est ce que je crois.

Contrairement au boys-lover-condamné Socrate, qui ne voyait en Homère qu’un menteur subversif, je crois que l’aède est vraiment inspiré ; et que son daimon lui fait chanter une révolution.

Le monde de Matt Damon qui s’effondre

Ainsi donc, l’époque qui nous intéresse s’organise autour de Grands Royaumes à l’Est et d’un système palatial dit mycénien en Grèce méridionale et ses îles ; le tout extrêmement intégré dans un système commercial d’interdépendance s’étendant des îles britanniques à l’Afghanistan ce qui est absolument nécessaire à la fabrication du bronze — alliage qui accessoirement donne son nom au temps.

Achille, Hector, Ulysse, Agamemnon, …, etc. sont des globohomos au sommet d’un monde relativement prospère ; mais enfin ce n’est pas l’important : voyons comment ils faisaient la guerre — et comment tout cela fut balayé.

Donc, reprenons, plus en détail ce que j’esquissais plus haut. Vers la fin du XIIIe siècle, les palais et les Grands Royaumes alignaient des unités nombreuses de chars et tout ce que cela suppose de spécialistes militaires, d’artisans et d’infrastructures nécessaires au maintien d’un tel appareil militaire[6].

On sait aussi qu’ils employaient des fantassins dont on peut distinguer, dans les représentations, les forces mercenaires des contingents locaux par le port de certains habits et équipements. Les effectifs de la piétaille apparaissent comme peu importants lorsque rapportés aux populations de ces souverainetés, permettant ainsi d’entrevoir une armée de métier — sans pour autant que ces professionnels puissent prétendre à un statut élevé comme celui des chariotiers. À la périphérie du système toutefois, quelques royaumes aux frontières du Barbaricum laissent entrevoir que des levées y étaient effectuées, notamment le royaume d’Assur — cette future superstar de l’Âge du Fer. Ce monde est donc militairement assez homogène — l’interconnexion veille à ce que les bonnes pratiques soient rapidement propagées et adoptées par tous ; on imagine qu’il en va tout aussi généreusement des carences.

Cette dernière affirmation m’autorise à me dispenser d’entreprendre de bifurquer en une analyse de plusieurs batailles — pour ce qu’on en sait ! — et fermement tenir en main mon fil d’Ariane qui m’entraîne vers la bataille la mieux connue de cette période : Qadesh — le Koursk de l’Âge de Bronze finissant.

Figure 1 — Carte de l’Empire hittite et de l’Égypte à l’époque de la bataille de Qadesh, vers 1274 av. J.-C.

Brièvement, cette bataille de -1274, au Nord de la Syrie, est le point culminant de la rivalité pour le contrôle du Levant entre les deux grandes puissances des Royaumes de la Méditerranée orientale que sont l’Empire hittite de Muwatalli II et l’Égypte de Ramsès II. Sur ce duel, je reprends le compte rendu qu’en livre Robert Drews et ses conclusions[7].

Muwatalli assembla une armée composée de ses propres troupes et de ses vassaux qu’on estime à 30 000 hommes dont le tiers appartient à la charioterie, composée de 3 500 chars (pour un minimum de 3 hommes par char)[8].

Pour Ramsès II, tous les chiffres sont des reconstructions, la seule certitude que nous avons est que son armée était divisée en 5 corps. Mais nous pouvons déduire que Ramsès ne devait pas se trouver en désavantage puisqu’il est attesté que ses prédécesseurs avaient déjà aligné des milliers de chars et que les Hittites demeurèrent en posture défensive alors que l’armée égyptienne marcha à l’ennemi.

Peut-être le Pharaon avait-il même un avantage ? Car ses actions indiquent une grande confiance.

En effet, ne contre-vérifiant pas les informations que lui fournissent les locaux — ce qu’il aurait pu faire puisqu’il possédait des chars — il croit les Hittites beaucoup plus au Nord. Il établit un camp et force la marche vers la ville de Qadesh.

Trop confiant ? Il fait traverser aux forces égyptiennes le fleuve Oronte. Muwatalli attendait ce moment, fait donner ses chars — bruits de sabots — puis l’attaque ; l’infanterie hittite demeurant cantonnée dans la ville.

La bataille de Qadesh s’engage !

Les sources égyptiennes relatent qu’une certaine désorganisation régna, alors, dans les rangs de Pharaon[9]. Ce dernier parvint tout de même à monter une contre-attaque avec ses propres chars alors que l’infanterie semble n’avoir été employée qu’à la garde du camp — avec peu de succès — les mercenaires sardes sauveront l’honneur en tuant les chariotiers hittites qui auront eu la témérité de descendre de leurs véhicules pour mieux piller le camp.

Figure 2 — Ramsès II à la bataille de Qadesh, représenté sur un char.

Figure 3 — Croquis de la de la murale du Ramseseum représentant la bataille de Qadesh.

Nous n’en savons rien d’autre !

La propagande de Ramsès — dont l’équivalent hittite ne nous est pas parvenu — martèlera autant sur papyrus que sur pierre que la victoire fut complète et égyptienne. Et si, de par la survie du Pharaon, nous pouvons conclure que sa contre-attaque a, au minimum, rétabli la situation ; les faits demeurent que Qadesh resta aux mains des Hittites, que l’armée égyptienne retourna immédiatement au Sud en Syrie-Palestine et que l’équilibre des pouvoirs dans la région ne se trouva altéré d’aucune façon. Pour conclure sur la chronologie, la région resta dans un état de conflit tiède ponctué d’escarmouches entre les deux puissances jusqu’à un traité de paix trois décennies plus tard (!) — sans que la frontière ait bougé dans un sens ou dans l’autre.

Comme j’écris pour des êtres d’exception, je pressens qu’ils me voient venir et les prendrai-je de court en me rendant à leur devant et me servant à moi-même ce contre-argument que je leur devine à la lecture d’entrailles : « une bataille entre deux royaumes spécifiques ne prouve rien quant à un ensemble géographique si varié.» Certes ! Mais, rappellerais-je, l’archéologie indique une uniformisation des techniques militaires avec parfois de légères variantes régionales — qui n’ont jamais eu, ni de près ni de loin, la même magnitude qu’on constate entre l’Europe hors-Grèce et l’aire mycénienne et les Grands Royaumes — et, j’aimerais pointer que l’Empire hittite est admis dans la sphère indo-européenne alors que l’Égypte est à classer dans l’afro-asiatique… et pourtant, possèdent une machine militaire semblable. Qu’on nous permette, à Drews et à moi, d’y annexer l’ensemble — mieux que Ramsès !

Je ne m’étendrai pas davantage sur l’illustration que fournit cette bataille des rôles respectifs de l’infanterie et des chars de l’époque car, je craindrais qu’on n’accuse le brave professeur Robert Drews de cherry-picking — ce qu’il ne fait absolument pas ! Lui, il en fournit bien davantage. Mais, il écrivait un livre ; moi, un essai.

Je soulignerai toutefois quelques faits. D’abord, la taille des armées serait respectable même durant l’Antiquité classique et gigantesque par rapport au lourd Moyen-Âge. Et comme il s’agit d’armées sophistiquées alignant des milliers de chars et des milliers de chevaux loin de leurs centres respectifs, il faut supposer une machine économique pouvant supporter des coûts énormes sur la durée. Ensuite, en gardant à l’esprit ses coûts pharaoniques, son incapacité à obtenir une décision en un sens comme dans l’autre — autant durant la grande bataille qui n’est pas décisive que les décennies de guerre tiède qui suivirent — on constate un système en faillite et ne le sait pas encore…

Les nouveaux habits de Polemos

Alors que le cœur du système connaît une obsolescence militaire sans qu’une prise de conscience ne s’opère, dans les périphéries et le Barbaricum, le domaine de la guerre ignore la stagnation ; au contraire, une révolution s’y déploie.

La périphérie bénéficiait d’avantages structurels — et structurants — pour connaître une telle évolution. Les processus pour la conception de l’alliage du bronze y étaient connus — et évidemment, on n’ignorait pas le chariot ; toutefois, ce dernier, inadapté au terrain, rapidement y devint désuet au plan militaire et le char fut relégué au rang d’objet rare de prestige (avec l’exception des îles britanniques[10]) ; et plutôt rare puisque la prospérité n’y atteignait pas les niveaux de l’ensemble palatial. Le travail du bronze était effectué différemment aussi : alors que la Méditerranée orientale est le domaine de la forge, le Barbaricum est celui de la fonderie — et donc, de production standardisée, plus rapide et plus massive.

Avec ses conditions structurelles, il n’y a rien pour étonner à ce que la plupart des guerriers y soient fantassins. Ainsi, le fait que les Grands Royaumes y recrutent leurs mercenaires de pied est une conséquence tout aussi logique. Il faut encore dire que le style du combattant diffère de celui de ses homologues de l’Est : ceux-ci combattent en formation, alors que lui combat en tirailleurs — c’est-à-dire en ordre dispersé voire individuellement, ce qui requiert une psychologie de bronze. Assez parlé des mannequins, passons maintenant aux habits !

Lecteur, sois averti, ici je vais devoir devenir plus technique — mais après tout, c’est bien de quoi il est question, au fond… Je mettrai des images…

La première nouveauté qui semble faire son apparition déconcerte par sa banalité — et pour en saisir la portée, une grande capacité spéculative est nécessaire : une arme de jet, un javelot. Il est difficile d’établir la période où ceux-ci font leur apparition, le matériel du manche étant le bois, celui-ci n’a pas survécu aux millénaires et les premières têtes étaient suffisamment petites pour avoir été confondues avec des flèches. Mais en nous basant sur les têtes retrouvées et correctement identifiées, il est possible de supposer une arme complète de petite taille permettant une prise en main robuste qu’on pouvait lancer en courant. D’ailleurs, sur plusieurs représentations de batailles, on peut distinguer que des troupes mercenaires ou adverses ont au dos ce qui semble être des javelots. Cela paraîtra banal. Mais songez qu’une troupe de lanciers ne devait avoir qu’une médiocre efficacité contre les chars, le voudrait-on qu’on ne saurait pousser des chevaux à les charger de front et que de toutes façons, il est aisé de simplement se rendre à portée, décocher des flèches puis s’éloigner du contact… Cet avantage décisif se perd face à une infanterie capable de lancer des volées de javelots — je ne vous demande pas de croire qu’un de ceux-ci aurait suffi à tuer un cheval, mais il aurait été amplement suffisant pour blesser les montures et l’équipage et anéantir leur combativité… avant qu’une seconde innovation ne serve à achever la besogne. Quelle terrible asymétrie des coûts entre un cheval et un … javelot ! Dans des sites de cités détruites vers le 12e av. J.C., de ces têtes furent retrouvées parsemant les lieux détruits — comme autant de semences d’un genre nouveau[11]…

Figure 4 — Croquis d’artéfacts têtes-d’armes, Robert Drews, The End of the Bronze Age p. 182

Avant la Catastrophe, le monde palatial et méditerranéen oriental ne parait pas avoir fait grand usage d’épées ni n’avoir connu, dans le domaine, une homogénéité comme celle que je mentionnais plus haut. Certains guerriers portaient des couteaux, des dagues, des épées courtes ainsi que des rapières — les Égyptiens utilisant même une espèce de gourdin en bronze dont aucun autre royaume n’a voulu faire l’essai… Je ne me lancerais pas dans l’explication des nuances — tout le monde a accès aux LLMs — mais toutes ces armes possèdent un point en commun, elles sont conçues pour donner de l’estoc et non du tranchant. N’imaginez pas que je fais de la coquetterie d’escrimeurs ! C’est une limitation sévère et qui — pour moi ! — renforce l’hypothèse de Robert Drews sur laquelle, accessoirement, je bâtis cet essai : l’infanterie ne joue pas pour grand-chose dans le système militaire des Grands Royaumes ; et pas du tout en tant qu’arme offensive. Dans le Barbaricum, il en va autrement.

Figure 5 — Croquis d’artéfacts épées typiques de l’aire mycénienne et des Royaumes de la Méditerranée orientale, Robert Drews, The End of the Bronze Age, p. 197.

L’Europe non-mycénienne est particulièrement active et innovante dans le domaine. On rapporte les premiers modèles d’une épée tranchante dès -1450 av. J.C. alors que dans l’Égée rien de semblable ne se laisse deviner. Ce développement militaire, que les connaissances actuelles pointent comme entièrement européen, culminera avec le Griffzungenschwert (Naue II) dont le niveau de perfectionnement était tel qu’en près de 1000 ans, la seule amélioration sera d’utiliser du fer plutôt que du bronze pour la lame. Comme les images plus bas le montreront, c’est sur cette épée que se cristallise notre imaginaire collectif quant aux armes de l’époque. D’ailleurs, Griffzungenschwert est une des premières armes qui permet fonctionnellement de trancher les membres d’un adversaire, exploit qu’Homère attribue à Diomède via un coup… tranchant dans l’Iliade :

« Alors, il tua Astynoos et Hypeirôn, princes des peuples. Et il perça l’un, de sa pique d’airain, au-dessus de la mamelle ; et, de sa grande épée, il brisa la clavicule de l’autre et sépara la tête de l’épaule et du dos. »

Homère, Iliade, V, vers 144-146 environ, traduction Leconte de Lisle (1866).

Intéressant… wat means ?

Figure 6 — Croquis d’artéfacts épées d’estoc et tranchant de la période de la Catastrophe, Robert Drews, The End of the Bronze Age, p. 202.

La datation livre encore une information lourde d’implication : les fouilles ont découvert dans le Levant des tentatives malheureuses de produire de telles épées datées vers le commencement de la Catastrophe[12]… elles furent trouvées dans les ruines de la ville d’Ougarit, ville détruite et pillée vers -1185 av. J.C…

Jusqu’à présent, il n’est question que d’armes offensives ; la défense n’est pourtant pas plus statique. Dans ce rayon, une première innovation appelle à comparaison : alors que les Mycéniens, Égyptiens et Hittites (et leurs satellites) favorisent l’utilisation de boucliers à-tour puis à figure-huit ; en Europe du Nord, dès le 14e siècle av. J.C. des modèles s’apparentant au Yetholm-type prolifère. Pour les deux premiers cas, il s’agit d’une simple amélioration d’un concept de bouclier couvrant pratiquement l’entièreté de son porteur le figure-huit[13], étant concave en son centre, de par la résorption de ses deux extrémités latérales, offre l’option au combattant de pouvoir porter un coup d’estoc à la lance sans avoir à ouvrir, trop imprudemment, sa garde — ce que ne permettait pas le bouclier à-tour. Quoi qu’il en soit, on est devant un design conçu par et pour des esprits pour qui les armes de portée représentaient la menace la plus sérieuse et pour lesquels si le combat rapproché demeure une possibilité, il n’entre pas dans les considérations premières puisque de tels boucliers interdisent la souplesse nécessaire aux armes de tranchant et n’accommodent bien que l’estoc à la lance.

Figure 7 — Dague mycénienne de bronze du 18e siècle av. J.C. portant une représentation en or de chasse aux lions, de boucliers à-tour et figure-huit (on remarque les lances et que les chasseurs doivent ouvrir leur défense pour donner l’estoc).

Le Yetholm-type, c’est une autre affaire !

Bouclier circulaire de taille réduite, celui-ci sort de la cuisse d’hommes pour qui l’enfer n’est plus les flèches et les jets mais l’autre fantassin. Ce bouclier permet le combat épique entre guerrier comme on le conçoit car il permet l’utilisation d’armes tranchantes par la grande mobilité qu’elle confère à son utilisateur et la capacité à l’orienter rapidement et diversement.

Figure 8 — Bouclier Yetholm-type du XIIième au Xième av. J.C.

On ne le remarque proliférant dans les royaumes que vers la période de la Catastrophe alors que certains reliefs représentant des troupes mercenaires à casques cornus paraissent nous indiquer que ceux-ci en faisaient déjà l’usage dès -1270. Comparativement, le bouclier figure-huit, d’abord développé par les Minoens se voit très rapidement adopté par les Mycéniens… Il manquait donc quelque chose… Un besoin ? L’envie ?

J’ai écrit plus haut — peut-être un peu cavalièrement, mais je crains d’ennuyer en étalant les contestations de la communauté historique ; auxquelles je ne crois d’ailleurs pas ! — que l’aire mycénienne et des Grands Royaumes n’avaient d’armures que pour ses chariotiers. Voilà, que soudainement, à la suite des inventions que je finis tout juste de passer en revue, l’archéologie relève l’apparition des jambières, de corset et autres items d’armure — pour certaines en bronze ! Ce qui dénote que le statut et le prestige des fantassins connurent une hausse.

Qui de Keynes ou Hayek a raison : l’offre crée-t-il la demande ou bien la demande crée-t-elle l’offre ? À moins que ce ne soit Schumpeter… Annihilate everything that exists !

Matt Damon arrive à Thèbe, Troie, Pylos, Ougarit … et les rivages du Nil

Lecteur, nous arrivons dans la section la plus spéculative de ce texte ; ici, le danger est grand que je ne m’égare dans les tournants de certaines visions et intuitions ethno-historiques sublimes qui nous perdraient assurément : courage ! Je garde le fil bien en main. Le lâcherai-je que le Minotaure nous dévorerait…

À la lumière de ce que j’ai écrit plus haut, j’ose espérer qu’il est perceptible que de tels changements techniques amènent forcément une nouvelle forme de guerrier, donc une nouvelle manière de faire la guerre et donc un Homme Nouveau : voyons comment cela s’articule, dans la Méditerranée orientale qui les reçoit.

Déjà, sans s’enfoncer dans la question du nombre, sans même se mettre à déchiffrer des tablettes en linéaire B, à partir de ce que nous savons de la capacité des royaumes en mobilisation d’effectifs et de projection ainsi que de la chute drastique des coûts d’entrée de cette nouvelle forme de guerre, nous pouvons inférer avoir en face de nous des forces beaucoup plus larges que de simples bandes de pillards, bien que le pillage semble avoir été leur principal objectif.

N’oublions pas que si le monde barbare n’est pas homogène — tout comme la composition ethnique des envahisseurs… — ses habitants ne sont pas ignorants du fait de l’existence d’un autre monde beaucoup plus riche. Ils le fournissent déjà en mercenaires. La différence de causalité quant au pourquoi la montée aux extrêmes se produit à ce moment et pas avant tient platement dans ce qu’un choix existe : s’enrichir en servant un palais ou s’enrichir potentiellement davantage en le pillant.

Ces masses se composent de combattants dont tout l’attirail est une machination en vue d’augmenter la mobilité de l’infanterie. Ce qui donne un guerrier hautement versatile capable de combattre dans des formations lâches compliquant ainsi la tâche des archers aux coûteux arcs composites. L’équipement les rend aptes à combattre autant les corps de chars que l’infanterie qui les supporte ou assure une défense de ville ; la vie rude en Barbaria se charge du reste — des tirailleurs donc…

« Elle rendit tous ses membres, et ses pieds et ses mains plus agiles ; et s’approchant, elle lui dit en paroles ailées : — Reprends courage, ô Diomèdès, et combats contre les Troiens »

Iliade, Chant V, autour des vers 121–132, traduction de Leconte de Lisle (1866)

Donc même sans prendre un exemple concret — quoique pour Thèbe, Troie VIIa, Ougarit et plusieurs autres cela le soit affreusement — on peut aisément concevoir comment cela se passait. L’armée d’un genre nouveau approchait par mer ou terre au gré des circonstances géographiques. Elle marchait alors rapidement vers la cité qui était sa proie et ne faisait face à aucune résistance sérieuse des populations hélotisées de la campagne — qui en auraient été bien incapables — comme il en va généralement des sociétés dirigées par une aristocratie guerrière et dont l’armée est composée de professionnels. L’alerte finit par être donnée au palais qui alors, comme Muwatalli à Qadesh, aurait immédiatement déployé sa seule force mobile pour rencontrer l’ennemi en campagne alors que son infanterie serait demeurée dans la cité et la citadelle pour y monter la garde. Bien que ce ne soit pas impossible, il est difficile de concevoir que les chars puissent masquer longtemps le son de leurs déplacements à l’ennemi — à plus forte raison au moment de la charge — et qu’ils soient en mesure de les prendre entièrement par surprise bien qu’ils aient pu initialement choisir le terrain. Mais, avec ce que j’ai écrit sur la technique du combat par chars comme plateformes mobiles pour des archers, même s’ils surprenaient un ennemi en pleine désorganisation… ou traversant un fleuve… le choc infligé serait probablement insuffisant pour emporter la décision et ce, encore davantage face à des forces combattant en tirailleurs : donc, psychologiquement prêtes à combattre de façon beaucoup plus autonome et offrant moins de possibilité à une concentration du tir…

Mais après, je n’affirme pas que l’ancienne méthode n’ait pas pu l’emporter quelquefois : Thèbe a bien résisté à l’armée des Sept ; mais, je doute que ce n’eût été la règle : Thèbe a été rasée par les Épigones… sort que connaîtront une quinzaine d’autres centres majeurs…[14]

Donc, reprendrais-je, le plus probable est que les chars rencontrant l’ennemi déploient leur tactique habituelle d’approche puis de tir de flèches mais se voient bien empêchés par une masse lançant des javelots blessant chevaux et équipages puis fondant sur eux pour les achever à la Griffzungenschwert avant de fondre sur la citadelle puis rafler le centre urbain privés du noyau d’élite de leurs armées.

« ils couraient pour la vie de Hektôr dompteur de chevaux. »

Iliade, Chant XXII, autour des vers 200–230, Traduction de Leconte de Lisle (1866)

J’aimerais vous amener un peu dans les ruines que ces armées d’un genre nouveau ont laissées derrière elles car si l’arme du crime est une bonne preuve son lieu en regorge. Dans les sites où l’archéologie a pu conclure à la destruction par violence humaine, un fait saute aux yeux dans ce qu’on retrouve mais surtout dans ce qu’on ne retrouve pas : à l’exception de ce qui a été caché avec méthode ou par un concours inouï d’évènements, on ne trouve plus aucun objet de valeur… Il semble que nous avons un motif…

Ensuite, lorsque les survivants — ou de nouvelles populations — ont reconstruit les centres, on constate qu’apparaissent de nouvelles modalités. D’abord, fin de la dispersion autour du centre, on préfère le regroupement en une seule agglomération — défense collective plus aisée. Les reconstructions privilégient majoritairement deux types de terrain : dans le premier cas, et c’est assez intuitif, les montagnes à l’intérieur des terres qui nient la dispersion des forces attaquantes et les contraignent au regroupement par ses terrains canalisants ; et le second, plus contre-intuitif et moins connu : les rivages — si la menace provient principalement de la mer, on en est rapidement au fait lorsqu’on habite une cité fortifiée bordée par celle-ci et beaucoup plus difficilement placé sous le blocus d’un siège.

Lecteur, ici je m’arrêterais un court instant. Plutarque nous a laissé une seule vie sur un roi de la fin des palais mycéniens : Thésée, dont il nous rapporte l’accomplissement de la Synoikismos d’Athènes et dont la tradition nous dit encore qu’il a dû faire face à une invasion massive… d’Amazones. Enfin, on sait aussi qu’Athènes ne s’effondra pas au 12ième siècle av. J.C…

Je reprends !

Matt Damon vint par deux fois en Égypte. Et, il est crucial d’aborder ces passages avant la fermeture de cette section.

La première fois, Matt Damon arriva par l’Ouest. Une sorte de confédération s’était formée entre plusieurs tribus libyennes sous l’égide d’un certain Meryey. La puissance ou plutôt la nuisance libyenne avait été précédemment suffisamment ascendante pour que Ramsès II commissionne la construction de quelques forteresses à sa frontière occidentale. Toutefois, quelque chose change, vers -1208 av. J.C. sous le règne de son fils Mérenptah, et j’en veux pour signe que Meryey se sentit suffisamment puissant pour s’essayer à une invasion du territoire égyptien ; et qu’il s’y essaya avec une armée composée presque exclusivement de fantassins indiquant d’abord, qu’il ne tenait pas les chars pour indispensables et ensuite, qu’il se croyait en mesure de les contrer.

Le Libyen disposait du concours de forts contingents mercenaires venus du Nord — je me dispense de donner la liste des noms des peuples listés sur la stèle de Karnak. Des historiens croient que les Libyens autochtones formaient une infanterie légère alors que l’infanterie des mercenaires nordiques constituait une infanterie lourde. Je ne crois pas à cela ! À moins que ce qu’ils essaient de réellement dire ne soit plutôt que les Libyens alignaient une infanterie médiocre sur l’ancien modèle — ce qui ne serait pas à exclure puisque les guerriers de ces périphéries étaient avant tout des chasseurs — et que les mercenaires formaient une sorte d’élite maîtrisant les nouvelles formes de combats décrites plus haut. Ces mêmes historiens affirment aussi que les archers à pied du Pharaon furent ceux qui décidèrent du sort de la bataille, ce qui me générerait de grosses réserves dans le cas de figure où une « infanterie lourde » aurait été déployée.

L’invasion — et la présence de femmes et enfants que rapportent les Égyptiens indique que c’était vraiment cela — débuta assez rondement puisque l’armée coalisée avança pendant un mois dans le Royaume atteignant Perire dans les environs de Memphis où ils rencontrèrent l’armée royale — lecteur garde en tête ce que j’ai écrit plus haut sur les populations des royaumes…

L’armée de Mérenptah parait avoir été assez fidèle dans sa composition au modèle vu à Qadesh. Et comme pour cette dernière, Pharaon soldait ses propres mercenaires nordiques. Néanmoins, pour la bataille qui allait être connue sous le nom de bataille de Perire, il paraîtrait que l’infanterie joua un rôle central. Le récit poétique qu’en fait la stèle de Karnak indique que Pharaon devait avoir un avantage de terrain puisque ses archers auraient soumis l’ennemi à un feu de 6 heures avant qu’il soit suffisamment affaibli pour que l’infanterie et les chars ne brisent les coalisés et poursuivent les fuyards dans la déroute. Cette victoire égyptienne aurait été décisive et démontre déjà de timides changements dans la manière de conduire les batailles.

La seconde fois que Matt Damon vint en Égypte, il arriva de l’Est par terre et par mer. Le Pharaon en exercice était alors Ramsès III dont il n’est pas sans intérêt de savoir que l’histoire l’a retenu comme le dernier grand Pharaon de la période du Nouveau-Royaume… qui s’achève…

Nous sommes quelque part en -1178 av. J.C. et déjà les autres Grands Royaumes de l’Âge de Bronze tardif n’existent plus — les Égyptiens sont formels : les hommes que s’apprête à affronter Ramsès III sont les mêmes qui ont détruit les autres royaumes (ne soyons pas trop littéraux dans l’interprétation, ici). Le Pharaon n’en était pas à ses premières armes et il avait déjà eu à faire ses preuves face à une autre invasion libyenne en la cinquième année de son règne. Il eut le temps d’accomplir ses préparatifs — la destruction d’Amurru vassal de feu l’Empire hittite se situant près de la frontière du royaume égyptien lui fournit un macabre avertissement.

L’armée égyptienne fit face à l’invasion à Djahy, dans ce que nous appelons Liban et qui allait devenir la Phénicie — dans une dernière projection de force du Nouveau Royaume. La composition de l’armée de Ramsès III est digne d’intérêt et peut-être sauva l’Égypte. Une fois de plus, nos seules sources sont égyptiennes avec les inscriptions et reliefs de la tombe royale de Medinet Habu dont toute une section est consacrée aux campagnes du Pharaon. Je confesse ne voir, dans la déclaration qu’un scribe prête au Pharaon quant au courage et l’efficacité des chariotiers égyptiens, que flatterie pour la noblesse et fioriture poétique fruit de l’éternel romantisme conservateur puisque les reliefs de la bataille présentent principalement des combats d’infanterie. Fait notable, le Pharaon, lui-même, y est représenté non pas sur un char mais comme un fantassin et même pour une autre bataille en archer à pied — toujours formidable, peu importe le costume.

Figure 9 — Reproduction croquis d’un relief de Medinet Habu montrant l’infanterie égyptienne combattant l’infanterie des envahisseurs (portez attention à l’équipement de ces derniers).

Figure 10 — Relief de Medinet Habu montrant Ramsès III combattant personnellement les envahisseurs.

Je ne pense pas ici abuser de la bienveillance du lecteur en affirmant, en accord avec Drews, que la composition de l’armée égyptienne devait être bien différente de celle de Qadesh et que le corps de char — probablement présent — n’y joua qu’un rôle mineur alors que l’affrontement d’hommes à pieds décida du sort de la journée : le monde avait bien changé !

Voilà pour la terre ; passons maintenant à la mer.

Dans le même temps — mais nous n’en savons seulement que cela se passa après la bataille de Djahy — une partie des envahisseurs — dont le niveau de coordination entre les deux forces est incertain — approchait du coeur de l’Égypte à bord d’une flotte dont nous ne connaissons pas l’étendue. Il est bon de savoir que Ramsès III jugea sage de ne pas l’affronter sur mer. Le Pharaon guerrier se décida en faveur de laisser l’ennemi pénétrer dans le Nil et de l’y rencontrer. Cette fois, comme il s’agit d’une bataille navale, il n’est évidemment pas question de chariots — que ce soit en grand ou petit nombre !

Le Medinet Habu nous dit que Ramsès III parsema les deux rives du Nil d’archers ainsi que la flotte qu’il avait assemblée pour le combat. Il montra ainsi d’indéniables capacités de général en créant des conditions éminemment favorables à ses forces et détrimentales à l’ennemi. La flotte égyptienne conçue pour la navigation sur le grand fleuve était techniquement avantagée sur celui-ci et de plus bénéficiait de rameurs attitrés alors que le camp adverse devait faire double-usage de ses guerriers comme rameurs. Les conditions de la bataille ne permettaient pas non plus à l’ennemi de bénéficier de ses avantages techniques ou tactiques puisque le combat de tirailleur n’est d’aucune espèce d’utilité sur l’eau. Chapeau, l’artiste !

Et Pharaon triompha ! Et l’Égypte fut sauvée ! Dernière des Grands Royaumes de l’Âge de Bronze tardif toujours debout.

 

Figure 11 — Reproduction croquis d’un relief de Medinet Habu de la Bataille du Delta représentant Ramsès III en archer sur les rivages du Nil.

Malgré sa survie, l’Égypte du Nouveau Royaume n’allait jamais récupérer des efforts déployés pour endiguer les invasions. Malgré ses deux importantes victoires, elle est incapable d’empêcher l’installation permanente des vaincus dans son ancien empire du Levant. Du vivant de Ramsès III, l’économie égyptienne peine toujours davantage à pallier l’état de siège constant qui s’installe dans un monde qui s’écroule — ce qui ne peut qu’être aggravé par la disparition des anciens partenaires commerciaux. Le dernier grand Pharaon sera finalement assassiné. L’Égypte ne connaitrait plus jamais l’influence qui avait été la sienne sous Ramsès II se voyant supplantée par les nouveaux venus de l’Âge du Fer.

Et pourtant, il me semble que vivre est mieux que mourir ; et qu’il est sans doute préférable de se trouver amoindrie mais non asservie et non plongée dans l’Âge des Ténèbres à l’instar de Mycènes.

J’écris ces évidences car si je suis avec Robert Drews et quelques autres à voir dans la guerre et les innovations qui la rendirent possible les facteurs déterminants de la Catastrophe, nous sommes bien minoritaires. Aujourd’hui, l’école qui a le vent en poupe est celle des systémiques. Des types dont on pourrait résumer la thèse de la façon suivante : « c’est plus compliqué que tu ne le crois.» Je veux bien — tout ce qu’on voudra ! — que d’autres facteurs comme le climat, des révoltes, de mauvaises récoltes ont pu exercer une influence délétère sur le délitement de l’Âge de Bronze mais j’affirme qu’il requiert un haut niveau de forfanterie pour avancer que des causes systémiques liées au volume commercial auraient été plus déterminantes que des inventions qui ont mené à la destruction directe et aux pillages des principaux centres commerciaux. Et je l’affirme d’autant plus volontiers que j’ai pour moi le contre-exemple attesté de l’Égypte qui a vaincu les envahisseurs-aux-armes-nouvelles et survécue — certes, amoindrie ! — aux fameuses causes systémiques — you can just do things !

Si les autres royaumes avaient pu en faire de même, aux mêmes prix exorbitants, qui peut affirmer que le système n’aurait pas éventuellement récupéré ?

Dans quelques siècles ou un millénaire — j’espère davantage et pas que sur Terre — des archéologues se pencheront sur nos ruines et constateront quelques cas de capitales rasées par les armes et alors — car on découvrira aussi des traces de feux de forêts anormaux en Gironde — des historiens, l’air grave pour l’Avenir, affirmeront que cet effondrement fut causé par les changements climatiques… ou les tariffs américains…

Trump’s Anabasis

Dans encore quelques dédales, nous retrouverons Matt Damon, mais en bon guide, je précise que nous laissons Robert Drews derrière : ce qui suit est — forcément — entièrement de moi et non de l’historien. J’assume !

Depuis la Seconde Guerre mondiale, les armées occidentales s’articulent autour de l’interarmes soit à travers des assemblages temporaires d’unités de différents corps — le plus courant — ou d’unités rassemblant organiquement les différents corps — bien plus rare. À la base de ce système militaire, le fantassin et à son sommet des Wunderwaffen extrêmement destructrices.

Le nucléaire était compris comme l’apex de ces armes avancées et récemment on a commencé à y accoler l’IA… c’est plus discutable mais lié au prochain point.

J’ai parlé plus haut de coûts descendant de la guerre de la fin de l’Âge de Bronze mais, aujourd’hui, en Occident le mouvement a été, en tout, inverse : une croissance toujours constante des armes qu’exigeait la technique des guerres modernes; mais aussi, et c’est capital : de la vie humaine !

Le premier est une sorte de réponse au second. D’abord, la vie du soldat ayant connu une telle inflation économique, par sa rareté croissante autant par de bas taux de chômage qu’une démographie de moins en moins jeune, mais aussi politique : il est aujourd’hui politiquement suicidaire de suicider des soldats par vagues — sauf si on est Russe… Ensuite, la vie des victimes collatérales s’est aussi fortement renchérie à mesure que les estomacs cédaient. Il en résulte mécaniquement deux solutions coûteuses : fournir au soldat du matériel toujours plus performant — du moins perçu comme tel — pour lui conférer un avantage écrasant sur l’adversaire, en attendant que l’automatisation permette simplement de ne plus envoyer de soldat; et des armes à distance de plus en plus précises pour tenter de concentrer voire restreindre la guerre sur les cibles légitimes. Le succès se discute mais que ces deux solutions coûtent un pognon de dingue ne souffre pas discussion.

Revenons-en à Hormuz.

Qui voit-on ? Une puissance hégémonique planétaire qui par la force et de plus en plus par la menace de la force essaie de plier une puissance régionale. Et qui ne piétine pas moins que les Achéens d’Homère — sauf qu’ici, il n’y a pas un Thucydide pour croire que les Américains aient la patience et la volonté de rester 10 ans.

Pourtant, l’affaire iranienne ne s’était pas mal engagée. Les ⅔ des hauts dirigeants éliminés dès la première frappe, la flotte perse envoyée visiter le fond de l’eau, destruction d’infrastructures militaires et la démonstration constante de l’impossibilité d’interdire l’espace aérien aux Yankees et leurs alliés Israéliens. La réponse iranienne, bien que forte, paraissait en inadéquation aux défis du conflit : bombarder des bases américaines, les pays voisins et pour faire bonne figure… les Sionistes. Donc, pas trop mal pour l’attaquant. Si on fait abstraction de ce que la décision n’est toujours pas emportée.

Sauf que voilà, les coûts militaires directs pour l’Amérique s’élèvent déjà à 40B$. Le missile intercepteur le moins coûteux que possède la strike-force américaine est le PAC-3 MSE (Patriot) à 4 millions de dollars américains ; le plus coûteux est le SM-3 à 25 millions de dollars américains. À ce jour, on estime qu’U.S. CENTCOM a fait l’usage de plus d’un millier de PAC-3 et plus modestement d’une petite centaine — voire deux — de SM-3[15]. Vous m’excuserez mais je ne suis pas petit commerçant et j’arrêterai là l’inventaire. Notez quand même qu’il ne s’agit là que d’armes défensives…

Du côté de chez Mojtaba, on ne dispose pas de chiffres qui soient aussi fiables. Mais, les estimations placent les missiles à courte portée sous le million de dollars et pour la Star de ce conflit, le drone Shahed entre 20 à 50 mille dollars[16].

Le nouveau javelot contre char ! Même en tenant compte des tailles relatives des économies, de ce que les USA sont infiniment plus riches et prospères que la République islamique économiquement sanctionnée depuis 47 ans, on croit savoir quel système pourra tenir le plus longtemps.

Il faut dire que ce ratio ne s’applique pas défavorablement qu’aux intercepteurs car si un Shahed réussit ne serait-ce qu’à tuer un seul soldat américain, il est toujours du bon côté du rapport opportunité/coût.

L’argent n’est pas qu’une affaire de matériaux, c’est aussi une mesure de temps. Je ne l’ai pas mentionné plus haut mais vers la fin de l’Âge de Bronze, il fallait à peu près une année pour produire un arc composite[17]; et quelques jours pour un javelot… Les estimations OSINT fournissent cet exemple éloquent : la seule usine russe d’Alabuga produit annuellement 6000 Shaheds pour 600 missiles PAC-3 MSE l’an pour le complexe militaro-industriel américain — résolument plus militaro qu’industriel…[18]

Je n’ai même pas encore parlé du porte-avion et de son escorte; et je n’en parlerai pas !

Les Iraniens demeurent certes encore les plus faibles. Et, le demeureront même en cas de victoire. Certains refuseront donc de s’émouvoir : l’Occident commence à avoir l’habitude d’être battu, dans des contrées lointaines, par plus faible que soi sans que cela ne porte à conséquence. Mais, il y a tout de même de la première dans tout ceci : l’ennemi, cette fois, peut jouer la montre car il a développé des moyens techniques. Il joue notre jeu et peut gagner. Évidemment, il triche ! La géographie particulière du détroit n’est pas pour rien dans le succès stratégique iranien. Mais, c’est la guerre ! Et, l’utilisation du terrain est un principe encore plus ancien que Qadesh.

Il semble, qu’encore une fois, la bataille ne sera pas décisive et que les deux côtés revendiqueront la victoire du mieux qu’ils le pourront. Sauf, qu’aujourd’hui c’est plus difficile à faire. Puis, si on peut mourir pour avoir contredit la parole de Pharaon/du Guide Suprême, on ne meurt pas de contredire celle de POTUS ; au contraire, on obtient un job… un podcast.

Matt Damon, aujourd’hui

« À cette arme appartient un nouveau type d’homme. La joie du risque et de l’aventure, du courage personnel et de l’éthique chevaleresque devient visible. […] Ici, au IIe millénaire, apparaît une humanité qui n’existait pas auparavant. Une nouvelle sorte d’âme naît. À partir de ce moment existe l’héroïsme conscient. »

Oswald Spengler, “Der Streitwagen und seine Bedeutung für die Weltgeschichte” (1934), trad. angl. anonyme, “The Chariot and Its Significance in World History.”, trad. de l’angl. au français par l’auteur de ce texte.

Un lecteur avisé remarquera que, ne me contentant pas de reprendre la thèse drewsienne qui est une thèse de la Technique, j’ai poussé la logique jusqu’à complètement écarter les facteurs biologiques en ne nommant pas une seule fois les Peuples de la Mer, les Doriens et me refusant à spéculer quant aux origines ethniques des Peleset, Tjekker, Shekelesh, Sherden, Weshesh… etc.

J’ai bien mes idées sur ces questions mais voici celle que je voudrais qu’on comprenne avant tout : la Technique crée l’Anthropologie.

Voilà qui ne plaira pas à la frange identitaire du lectorat — dont ce fut la principale (seule ?) critique de Nolan… Mais, je le crois ! Et puis, l’eugénisme est une technique… directement appliquée au vivant.

Arrivant à la sortie du labyrinthe démonstratif, en levant les yeux de son écran, on s’aperçoit que les fils du Barbaricum ont remplacé puis dépassé infiniment les Mycéniens et les grands Royaumes et tout ce qui a suivi après.

Déjà chez Homère, on voit ce que combattre en tirailleur, et donc indépendamment, amène d’individualisme; on commence d’y apercevoir aussi ce que la — temporaire — marginalisation militaire du cheval et du combat en formation entraîne des conséquences dans les rapports au pouvoir qui deviennent beaucoup plus collégiaux —encore un anachronisme homérique !

Ce phénomène ne sera pas linéaire mais s’accélère à mesure que l’accès aux armements se démocratisera et s’étendra toujours à davantage d’hommes, plusieurs appellent cela, un peu pompeusement, la révolution hoplitique. L’aristocratie demeure, et même là où elle n’a plus de pouvoir, elle reste une distinction voire une force puisque la possession d’un cheval est liée à une position sur le champ de bataille.

La Technique, connaissant une évolution qui ne nie pas les habiletés individuelles, le héros, allié à celle-ci, demeure un acteur et moteur de l’Occident. Achille, pour ne prendre que lui, argue de sa supériorité naturelle (physis) sur tous les autres hommes pour contester l’autorité d’Agamemnon.

Mais à partir du moment où la poudre à canon connait une même évolution et qu’en parallèle, les progrès techniques diminuent drastiquement les besoins en habileté de l’opérateur, l’inné perd ses droits ; la démocratie avance à grands pas : les masses deviennent sujet. Le condottière qui faisait éborgner les arquebusiers qu’il capturait ne se trompait pas — et pourtant, il en employait !

En cela, il n’est rien de moral, cette dernière ne fait que s’aligner sur de nouvelles réalités techniques. Il est de nos us et coutumes de parer rhétoriquement — d’esthétiser — en un éveil moral les nouvelles possibilités qu’amènent une nouvelle réalité technicienne. On ne s’est jamais autant préoccupé de faim-dans-le-monde que depuis que les obèses se sont mis à se multiplier…

Spengler more right than Nolan !

Et évidemment, comme à chaque fois qu’une œuvre se base sur un pilier vicié mais grandiose, il ne fut pas bien difficile de trouver des conservateurs et des enlightened centrists pour faire l’éloge de l’Odyssée imaxisée et de taper du pied pour que les autres fassent bon accueil au nouveau défenseur de la civilisation : Nolan, en bon réac’, fait reposer tout l’effondrement sur le bris de certaines lois et la perte de repères ; car pour eux, il ne s’agit jamais que de respecter un certain corpus de règles à papa.

Mais la guerre, depuis qu’elle est apparue, étant l’activité la plus compétitive à laquelle se livre l’Homme se moque de ce corpus ou des sensibilités d’esthètes d’Hollywood.

Et c’est normal qu’il en soit ainsi !

La guerre est le domaine où la créativité aboutit et disrupt le plus décisivement. Et donc, le plus puissant moteur du développement de la Technique, qui elle, engendre alors de Nouveaux Hommes… qui ne sauraient rester les Anciens Hommes — le voudraient-ils !

D’où ce que je reprenne l’aphorisme d’Héraclite et, en me l’appropriant, le pousse à des extrémités qu’il ne partageait peut-être pas et déclare : Polemos est vraiment le père de toute chose.

Une partie de la Droite entrevoit, depuis déjà longtemps, ce principe et pense, timorée, à l’apprivoiser à ses fins domesticatrices à travers le souhait du salvateur retour de la jeunesse vers les casernes afin qu’on les y modèle en citoyens modèles.

J’avertirais ces Pygmalions-en-herbe vieillissants que d’autres ont eu de ces idées et que ce qui en est sorti était formidable — terrible ! — et incontrôlable et que leurs Galateas les ont souvent étranglés… Il y a un tel décalage entre ces moyens titanesques qu’on se propose d’employer et les fins si banales, de si petites vues, qu’on tombe dans le burlesque ; Faust était moins inconséquent…

D’autres plus directement — pour ne pas dire financièrement — intéressés possèdent une meilleure maîtrise du sujet, saisissent l’enjeu, et publient des manifestes sur comment l’Occident peut reprendre l’initiative en matière militaire, s’essayant à porter réponse à une question essentielle — et donc, simple : comment gagner ?

Voilà, ce que beaucoup appellent : Techno-fascisme…

Pour ma part, je suis plutôt bien disposé envers la Dark Silicon Valley et — humblement ! — je dirais ceci : croire qu’il suffise de faire la république des Tech-Bros ou de reconstruire l’arsenal de la démocratie, c’est encore prendre le problème par le petit bout de la lorgnette — et, oserais-je même dire, y trahir un certain pédestrianisme, un certain passéisme ?

Car, par-delà l’Amérique des Années 42-45, des Trente Glorieuses — qui n’étaient que le fruit du Fordisme et de l’Après-Guerre — à l’heure de l’automatisation et de l’IA, autre chose se dessine pour nous. Et ils devront forcément enfanter quelques systèmes et un Nouvel Humain.

Que sera-t-il ? Après l’abolition progressive du corps, viendra celle des intelligences : abolition finale de l’innée ? Le voyons-nous donc déjà en nos nouveaux géants de la Tech ?

Je shill pour Anduril autant que le prochain souhaitant le maintien de l’hégémonie occidentale, mais il faudrait bien tout un essai pour faire le tour de l’enjeu prophétique que nous laisse présager le corps de Palmer Luckey ! Pour ce qui nous occupe ici, songez seulement à cette parfaite adhérence de ce corps d’inventeur de réalité virtuelle et l’anthropologie nécessaire à ce qu’on nous vend : l’Homme-qui-vient et qui télécommande toutes ses guerres à distance par le médium d’une interface numérique vers une machine qui, elle, accomplit ; dans l’attente du software et de la machine finale qui feront enfin tout — il ne restera qu’à payer la subscription.

Je ne cherche pas à faire de l’ad hominem contre un homme qui a au moins compris l’avantage du low-cost dans une industrie qui s’en croyait aussi complètement dispensée que de la fabrication de masse — tout en se permettant des délais dignes d’un Gosplan.

Non, je le mentionne ici, car la révolution-polemosienne est inévitable, et qu’il est l’avatar de son plus probable possible — pour le moment, le seul qui me soit discernable. Car, oui — toujours, oui ! — la Technique se transvasera dans la Biologie qui deviendra Anthropologie. Et nous voilà face à la tension qui sous-tend toute la révolution dont l’aurore s’annonce !

La trajectoire que prend actuellement l’innovation du bit ne conduit pas à de nouvelles façons de combattre héroïquement, elle mène à l’anomie guerrière — et donc, anomie tout court — qui accompagnera la montée d’un régime de Siloviki sur des populations tout aussi incapables de se défendre que ne l’étaient les peuples hélotisés de l’Âge de Bronze finissant — quant aux réelles aptitudes à faire la guerre de ces rusés policiers… le conflit russo-ukrainien est fort d’enseignements. En attendant Taïwan…

Mais… N’ai-je pas écrit que l’amoindrissement était — tout considéré — préférable à la disparition ?

La seule fatalité est que lorsque la guerre changera, tout changera et peut-être que cette révolution peut encore nous mener sur un autre chemin… ?

Une nouvelle Via Franca pavée de nos mythes, anciens et nouveaux, vers un nouvel Âge Héroïque, nous propulsant au-delà du firmament à la conquête des mondes au-delà des étoiles… ?

Reforger l’épée magique qui réveillera de leur torpeur les forces sommeillant sous le Kyffhäuser !

Une Technique qui renversera la finitude programmée des corps, apportant une nouvelle plénitude de besoins physiques renouvelés et donc de buts… Celle-là seule peut nous sauver. Je veux y croire !

Et donc, je le dis, ceux qui désirent réellement changer significativement la société devraient penser à réinventer la guerre plutôt que de débattre avec des gauchistes et de draguer des centristes.

« Nous sommes arrivés, voici la sortie. »

« Et Matt Damon dans tout ça ? »

« Sa forme n’est encore que silhouette et nous la distinguons mal mais toujours davantage : il approche !

Il est tapi au-delà des rivages sablonneux du Golfe qui environnent l’étroit Détroit d’Hormuz.

Il est à Kyiv. Il est quelques kilomètres derrière les fantassins du front qu’il supporte ou qu’il tue. Il est dans l’Est ukrainien quand il est au-dessus de Moscou.

Mais, et c’est, à la fois, notre condamnation et salut c’est qu’il n’a pas encore atteint notre Occident. Il approche ! Bientôt, arrivera le moment décisif : nous devrons devenir Matt Damon ou tuer Matt Damon…»

Notes de Bas de Page

[1] Nom que donnaient volontiers les historiens à la période d’effondrement de l’Âge de Bronze tardif avant que les explications environnementales et/ou plus systémiques ne supplantent la vision d’un phénomène principalement militaire.

[2] Robert Drews (26 mars 1936 – ) est un historien et professeur d’histoire classique émérite américain de l’Université de Vanderbilt. Ses champs historiques sont l’histoire ancienne et la pré-histoire avec un intérêt marqué pour l’histoire de la guerre et des religions. Il a écrit de nombreux livres à contre courant sur les Indo-européens, ainsi que celui-ci qui fournit l’idée de départ de ce texte : The End of the Bronze Age — disponible seulement en anglais.

[3] Stephen Morillo, « War Horses and the Stirrup Thesis », 23 juillet 2026, Oxford Research Encyclopedia of Military History, Oxford University Press, p.7 : « The synthesis of steppe nomadic and sedentary technologies that showed up earliest in the form of the horsedrawn wagon initiated the process of using horses in war. In a process clearly focused on military use, horsedrawn wagons evolved toward lighter vehicles on two wheels that could be pulled much faster than a wagon: horse-drawn chariots. The reason chariots emerged as a military technology before true cavalry (even among the steppe societies where riding had been practiced for perhaps a millennium before chariots appear in the archaeological record around 2000 BCE and especially among the steppe-adjacent sedentary societies that had already invented warfare based on massed infantry armies) is that the chariot did not require the specialized skill of riding on horseback while wielding a weapon (a development slowly made easier as better saddle designs and eventually the stirrup made armed riding easier; see next section). »

[4] Iosif Lazaridis et al., « Genetic origins of the Minoans and Mycenaeans » , Nature 548 (2017), pp. 214–218 : « Whatever the genetic makeup of people mediating the spread of steppe ancestry into the ancestors of Mycenaeans, the genetic impact of steppe on Aegean populations was quantitatively minor. We estimate the Yamnaya-related steppe ancestry proportion in Mycenaeans to be ~⅓ of the level of that in the Balkans to the north, ~½ of that in Armenia in the east, and ~⅕ to ⅛ of that of populations of Central/Northern Europe associated with the Bell Beaker and Corded Ware cultures. » 

[5] Pour ce qui concerne cette première révolution qui n’est pas le sujet du texte — mais aurait pu fournir un important prologue — la majorité des auteurs Indo-Européens s’accordent maintenant sur le fait que leur arrivée en Europe a constitué un changement majeur dans la façon de faire la guerre bien que les théories peuvent diverger sur les techniques employés. Un autre livre de Robert Drews sur ce sujet est d’un grand intérêt : Militarism and the Indo-Europeanizing of Europe — disponible seulement en anglais.

[6] Robert Drews, The End of the Bronze Age, pp. 106-110. — démontré par les tablettes d’argile et autres documents primaires faisant état des inventaires de chars que possédaient les divers palais et royaumes.

[7] Ibid, pp. 129-134.

[8] Ibid, p. 133

[9] Source primaire : Poème de Pentaur (Ramsès II, bataille de Qadech), version littéraire du récit de la bataille, conservée notamment au Ramesseum, à Louqsor, à Karnak, à Abydos et sur les papyrus Sallier III et Raifé : « Aucun de mes princes, aucun de mes officiers n’était avec moi […] J’étais là, complètement seul […] mes guerriers et mes chars effrayés avaient déserté […] ». Voir Sélim Hassan, Le poème dit de Pentaur et le rapport officiel sur la bataille de Qadesh, Le Caire, Imprimerie Nationale, 1929.

[10]

  • Jules César, Commentaire sur la Guerre des Gaules, livre IV, chapitres 24 et 33 ; livre V, chapitres 15–16 ;
  • Strabon, Géographie, IV, 5, 2 : « pour la guerre, ils emploient surtout des chars, comme certains des Celtes. » ;
  • Cassius Dion, Histoire romaine, LXXVII, 12, 3 : campagne de Septime Sévère de 208 en Écosse : « Ils vont au combat sur des chars et possèdent de petits chevaux rapides. ».

[11] Voir Figure 4, au-dessous du paragraphe, tirée de The End of the Bronze Age, — la légende donne les lieux où elles ont été retrouvées ainsi que la dotation et dont l’archéologie a trouvé pour tous des indices de destruction violente par l’Homme.

[12] Voir Figure 6, au-dessus du paragraphe, tirée de The End of the Bronze Age, — la légende donne les lieux de la découverte pour chaque artefact représenté.

  • Ainsi l’épée de Merneptah, connue sous cette appellation car frappée du sigle de ce pharaon régnant de -1212 à -1203, est possiblement la plus ancienne épée, basée sur le modèle de la Naue II, provenant de la Méditerranée orientale à avoir été découverte à ce jour. Cette épée paraît être une tentative puisqu’elle a d’énormes défauts de fabrication qui sont peut-être la raison pour laquelle la lame ne fut jamais aiguisée.
  • L’épée de la maison du prêtre d’Ougarit est une arme beaucoup plus aboutie techniquement, découverte avec trois autres copies identiques. Elles ont été fondues plutôt que forgées mais jamais complétées.

[13] Pour se donner une idée conceptuelle du Figure-8, il suffit de se rapporter au bouclier d’Achille — toute raison gardée, ce n’est pas une reproduction extrêmement fidèle hors concept — dans le film Troy (2004)

[14]

  • Oxford Classical Dictionary. L’archéologie ainsi qu’une tablette, retrouvée en 1994, confirment l’existence d’un complexe palatiale à Thèbe. L’archéologie confirmant encore une destruction entre -1300 et -1200 ainsi qu’une réoccupation du site par la suite.
  • Pindare, Pythique, VIII, 39–56 : invoque l’expédition des Sept Chefs qui se soldat par un échec une génération avant la guerre de Troie.
  • Homère, Iliade, V, 405–410 : fait le catalogue des exploits de Diomède et mentionne la destruction de Thèbe par les Épigones (fils des Sept) juste avant la guerre de Troie.
  • Hérodote, Histoires, IV, 32 : Hérodote qui écrit au Ve siècle av. J.C. mentionne les Épigones comme un poème entier et séparé qu’il attribue potentiellement à Homère. Cette attribution est secondaire, ici, l’important étant que dès les années -500, il existait déjà un récit solidifié de la destruction de Thèbe.

[15]

[16]

[17]

  • Robert N. Miller, Stuart McEwen & Charles A. Bergman, “Experimental Approaches to Ancient Near Eastern Archery”, World Archaeology, vol. 18, no. 2, 1986, p. 184 ;
  • Christophe Zutterman, “The Bow in the Ancient Near East”, Iranica Antiqua, vol. 38, 2003, p. 123.

[18]

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