Dans la tradition confucéenne, les Vingt-quatre exemples de piété filiale racontent au treizième chapitre le dilemme de la famille de Guo Ju. Vivant dans une pauvreté extrême, la famille a dû choisir entre sacrifier la grand-mère ou le fils. Ils choisirent d’abattre le fils, par respect pour les ancêtres. Guo Ju, en creusant la tombe de son fils trouve accidentellement un trésor, qui leur permet d’avoir suffisamment pour la subsistance de la famille entière1.
Je pense que toute société donnant une place prédominante à la retraite est en accord avec cette mentalité de privilégier les ancêtres aux générations futures.
Les débats sur le meilleur système de retraite font rage en ces temps-ci, du fait de la situation catastrophique en France du système par répartition. On propose alors l’alternative de la capitalisation. Plusieurs articles sur RAGE ont déjà produit des critiques du modèle français. Mais je voudrais ici non pas discuter de la bonne retraite, la bonne épargne pour la fin de nos jours, mais bien du concept même de la retraite et du rapport social que nous entretenons avec ce concept.
La retraite vient étymologiquement du terme retrait. On se retire, on quitte le monde du travail. Notre corps s’amenuise, et nous devons arrêter. D’un certain point de vu, la retraite est un devoir et non un droit, puisque nous sommes contraints d’arrêter de produire à un certain moment de la vie. La vieillesse est un naufrage. Si nous ne pouvons plus produire, alors d’autres producteurs doivent nous donner de l’argent pour subsister. Pour avoir leur consentement, seul l’amour peut permettre de recevoir cette subsistance sans contrepartie. Dans le cadre corporatif au moyen-âge, les enfants collectivisaient leur production pour les vieux, c’était leurs vieux, ils les connaissaient, ceux sont eux qui les ont nourri autrefois. Donner à une structure institutionnelle pour des gens de plus de 65 ans qu’on ne connait pas est une absurdité anthropologique.
La retraite, une vision d’accumulation limitée à l’individu
L’attente et le désir de la retraite est aujourd’hui mue par l’intérêt individuel. Nous ne cotisons pas parce qu’on est content que cela profite à un retraité, mais parce qu’on gagne un droit de devenir ce retraité. Le concept fondamental de la retraite pour un actif est donc l’épargne. Je gagne de l’argent, mais pourquoi faire ? Le dépenser, à terme, c’est sa seul utilité pour un individu. Même l’investissement est fait dans l’idée d’un pouvoir de dépense plus élargie.
Dans cette optique, nous avons le chemin de notre vie qui se dessine comme tel : 20 ans d’insouciance, à jouer et accumuler des connaissances, 40 à 50 ans à travailler pour gagner de l’argent, et après avoir sué, accumulé de l’argent, une longue pause finale avant la pause éternelle. Durant cette pause, on voit les sommes accumulées, en cherchant à maximiser les dépenses pour maximiser le bonheur présent, la jouissance. La retraite moderne correspond ainsi très bien avec le slogan boomer 68ard « jouir sans entrave », où on peut faire tout ce qu’on veut. Mais moi-même, baignant dans cette atmosphère boomer, me demande pourquoi au grand pourquoi n’aurais-je pas le droit de jouir tout de suite ? Cette Costa croisière sur les côtes chypriotes, entouré de femmes magnifiques, pourquoi ne pourrais-je pas en profiter maintenant ? Mon salaire me le permet, et me le permettrais encore plus si on me prenait pas ces cotisations. D’ailleurs non, je n’ai pas de salaire, mais d’autres autour de moi ont de l’argent, ils pourraient bien m’en verser chacun une partie pour que je puisse en profiter un peu ? En fait, je voudrais la retraite à 30, non, 25 ans ! Surtout qu’en plus, à 70 ans, on a des chances d’être vieux et croulant. Ainsi la retraite, avant d’être un paradis de jouissance est surtout un paradis de l’arthrose.
Donc au cours de notre vie, nous gagnons en puissance financièrement pour le seul but dans la pente descendante de vider cette puissance, évanouie dans le néant.
C’est pourquoi il n’y a pas d’autres issues de secours, sur le plan matériel, pour contrer cette descente vers la mort que la monté de la vie en devenant grands-parents. Avoir des enfants est le seul moyen de conservation de la puissance financière accumulée. Nous avons une vie limitée avec des objectifs qui peuvent nous dépasser. Voir le quart de son objectif atteint à la fin de sa vie est tolérable si un successeur a l’ambition de continuer. La retraite par capitalisation a pour logique de démultiplier les gains, pour ensuite l’obtenir et le dépenser dans des plaisirs de la vie. On se retrouve ainsi avec la même impasse conceptuelle que la retraite par répartition. A la différence cette fois que la capitalisation peut voir son potentiel pleinement utilisé dans une transmission de celui-ci à ses enfants, qui peut-être utiliseront cet argent pour autre chose (et à un âge plus vigoureux que 60 ans peut-être).
Avec cette conception de l’épargne nécessaire à une vie future, il y a une confusion qui a été faite entre l’accumulation et le bonheur. L’accumulation doit permettre plus d’accumulation et le bonheur doit permettre plus de bonheur. Si l’accumulation d’argent sert le bonheur, alors celui-ci ne sera jamais pleinement atteint, car nécessitant un esprit d’ascèse pour la jouissance. Si le bonheur sert l’accumulation, alors nous devenons le pendule de Schopenhauer dont le désir grandit pour une seconde de plaisir, avant de retomber dans le désir. Ainsi, le travail pour la retraite comme accumulation pour le bonheur est une équation délétère.
La retraite, un rapport coût/bénéfice nécessairement à notre désavantage
Reprenons le schéma de vie d’un travailleur, quatre à cinq décennies en bonne santé pour jouir de deux décennies en moins bonne santé. Ce n’est pas du tout avantageux, et dans ce sens, la seule position raisonnable et juste politiquement est l’abaissement de l’âge légal à 30 ans (et pour que cela soit réaliste, on commence à travailler à 12 ans). Nous avons une longue corvée qui donne droit à un moment de plaisir.
Sauf que cette conception de la vie détruit notre propre vie. Mettons nous dans un modèle par capitalisation. Les gens travaillent dur, épargnent, et investissent dans tout ce qui leur semble bon pour partir à la retraite avec quelques millions. Que les gens partent après 30, 10, 5 voire 2 années de travail, le problème reste le même, celui du sacrifice pour la jouissance future. En quoi est-ce un problème fondamental ? Parce que le désir de la retraite, qui est une motivation du travail, consiste à dire que nous avons une contrainte, le travail, et pour s’extraire de la contrainte du travail, il faut d’abord la contrainte du travail. Ainsi, lorsque nous choisissons un travail pour les revenus futurs, c’est déterminer sa vie entière autour d’un bonheur futur qui ne viendra pas. Travailler non pas pour l’activité en tant que telle, qui correspond aux aspirations de notre être, mais pour transformer notre temps en argent, c’est adopter des habitudes inscrites dans notre vie, qui nous poursuivent au moment d’être libéré de ces habitudes. Ce n’est sans doute pas sans lien avec ce principe que certains nouveaux retraités se mettent à mourir très rapidement dû à une perte de sens, en perdant le travail qui était devenu une part de leur identité. Dans cette optique, un accompagnement progressif par une réduction du temps de travail jusqu’à la retraite me paraît plus judicieux, comme cela se fait en Suède où il est possible de commencer à percevoir une fraction de sa pension (25 %, 50 %, 75 % ou 100 %) tout en continuant à travailler sans restriction d’âge2.
Donc, si accumuler de l’argent dans une mentalité de sacrifice pour atteindre le bonheur ne permet pas de pouvoir profiter de ce bonheur, il est préférable de privilégier la construction au présent des conditions du bonheur. Ainsi, un militant pour l’avancement de l’âge à la retraite conséquent devrait militer pour une retraite instantanée. Mais vouloir cela, soit se retirer de la vie active, n’est-ce pas un désir anti-vie cherchant un nirvana végétatif où notre être n’a plus besoin d’agir, de se développer ? Cette dimension inconsciente du désir de la retraite implique ainsi un problème civilisationnel de la retraite auquel nous devrons répondre.
Un problème civilisationnel du concept de la retraite
Le drame en France n’est pas tant la retraite par répartition, que la manière dont elle parasite la vie de la société. Chaque fiche de paie nous rappelle un salaire différé, chaque réforme nous ressert un débat national sur le sujet, avec son lot de grèves qui ralentie l’activité économique (et donc diminue le taux de cotisations), le fait que la majorité des dépenses sociales partent dans les retraites. Notre vie est conditionnée autour de la Retraite. Passer à la capitalisation ne serait que la moitié du chemin fait, puisque nous serions toujours dans une mentalité de travailler pour un moment sans travailler.
D’une certain façon, une réforme des retraites à 60 ans voire moins me séduit dans une logique accélérationniste. Des actifs qui partent plus tôt à la retraite sont des gens qui s’extirpent plus vite de cette extorsion par les cotisations. Et le nombre croissant de retraités mènera à un rapprochement du jour où il faudra abattre ce modèle.
La retraite se pense par rapport à l’activité professionnelle, plus précisément à l’exploitation capitaliste. La retraite nous fait parler du travail dans un sens marxiste. C’est pourquoi l’abolition de la retraite doit s’accompagner d’une revisite du travail. Repenser le travail, ce serait le concevoir non plus simplement comme une séparation rigide entre un bloc d’années de travail et un bloc d’année de repos, mais comme une alternance entre des temps d’activité et des temps de retrait. Il est d’ailleurs intéressant de mentionner la définition chrétienne de la retraite spirituelle. C’est un temps loin de la vie habituelle, souvent dans un monastère en campagne, où l’individu s’insère dans une communauté pour prier et réfléchir sur sa vie à travers la théologie.
En sécularisant cette notion, réfléchir à remplacer la retraite par un modèle de choix des temps de repos, permettrait à chacun de cibler les moments de sa vie où il a besoin de repos, de reconversion. Les femmes qui voudraient fonder une famille, contraintes par la grossesse, pourraient plus facilement avoir accès à des congés parentaux dans une société où ces moments de retraits seraient coutumiers. On pourrait imaginer des pensions de retraite qui pourraient être touchées à certains moments choisis de sa vie, limités à quelques années, dix par exemple, pour maintenir leur dimension temporaire. Qu’on le fasse de cette manière ou d’une autre, cela nous sortirait de l’idéal d’un paradis matérialiste.
Conclusion
Il faut penser la société en-dehors d’un sens de la vie menant à la retraite. L’humain se développe dans l’action, et c’est pourquoi il faut créer une vision du monde commune basée sur la valorisation non plus de l’inactif jouisseur mais de l’actif constructeur. Je n’ai rien contre ceux qui ne font rien, les oisifs sont parfois des penseurs qui peuvent donner le meilleur, mais aussi le pire.
Si vraiment nous voulons travailler moins, il faut le voir au niveau intergénérationnel, les parents accumulent pour avoir une somme suffisamment importante à léguer à leurs enfants, afin que ceux-ci puissent optimiser leur vie en ayant besoin de moins travailler, mais travailler mieux, et ainsi de suite pour leurs descendants.
La retraite est un concept ni pertinent, ni avantageux pour les individus et pour la société, et dont l’abolition nécessaire s’inscrit automatiquement dans une réflexion sur le travail et plus généralement sur les actions produites dans la vie d’un individu.