Cinéma

Peaky Blinders – Dandysme et tentation Faustienne

2 juillet 2019

author:

Peaky Blinders – Dandysme et tentation Faustienne


S’il ne fallait garder qu’un seul mot pour décrire Peaky Blinders, sans hésiter, je choisirais “dandysme”. Par “dandysme”, je n’entends pas m’arrêter au style unique des protagonistes, mais m’appuyer sur la vision philosophico-littéraire qu’en donne Daniel Salvatore Schiffer. Bien plus que cela, le dandy est avant tout une figure tragique, au sens où les Grecs l’entendaient. Le dandy est cet être en tension permanente entre 2 aspirations antagonistes, le religieux et l’esthétique, les forces terrestres dionysiaques contre les forces célestes apolliniennes, Dostoïevski contre Nietzsche. Ce que Baudelaire appelait une “double postulation simultanée” dont il parle dans son texte “Mon coeur mis à nu »

« Il y a dans tout homme, à toute heure, deux postulations simultanées, l’une vers Dieu, l’autre vers Satan. L’invocation à Dieu, ou spiritualité, est un désir de monter en grade; celle de Satan, ou animalité, est une joie de descendre.”

Baudelaire, Mon coeur mis à nu

Cependant, avant d’exposer plus en détails ce point de vue, je voudrais donner un peu de contexte aux malheureuses âmes qui n’auraient pas encore vu la série. Je vous propose de vous mettre dans l’ambiance du film en accompagnant votre lecture de la bande son suivante.

Mettez vous dans l’ambiance

Le contexte géopolitique

Peaky Blinders nous transporte dans un monde de mauvais garçons se déroulant dans un contexte d’entre deux guerres où l’industrialisation bat son plein et où l’ordre social vacille. Les soldats de Sa Majesté revenus du front, désabusés et déshumanisé, retrouvent leurs allées boueuses, leurs maisons en briques voilées par le fog et leurs bars saturés de testostérone d’anciens combattants. Tout cela sur un fond sonore anachronique dominé par Nick Cave, David Bowie et Arctic Monkeys. Un vent de révolte plane entre les grisâtres fourneaux sidérurgiques. Une révolte maîtrisée par le jeune ministre de la guerre, Winston Churchill.  Initialement à Birmingham, capitale ouvrière de l’Angleterre, entre roulottes de gypsies et pubs à l’hygiène douteuse, la série réalisée par Steven Knight déplace son décor vers Londres et ses jazz clubs luxueux.

Rue boueuse de Birmingham
Rue boueuse de Birmingham

Comment ne pas penser au vieux Tolkien? Lui, le natif de Birmingham qui a aussi connu l’épreuve du feu de la Première Guerre Mondiale. Son passe-temps pour s’évader était d’écrire ce qui deviendra son chef d’oeuvre, Le Seigneur des anneaux, qui est une apologie du monde traditionnel englouti par le monde moderne et ses hordes d’orques produits à la chaîne. Il choisira de ne jamais déménager de sa maison de Birmingham, cultivant son jardin en guise de résistance. 

Qui sont les Peaky Blinders?

Au contraire, Tommy Shelby (Cilian Murphy), le charismatique ancien combattant de la Grande Guerre, nage comme un poisson dans l’eau au sein de ce monde. Cadet d’une fratrie de 4 et épaulé par sa tante Polly, c’est lui qui gère le gang redouté des Peaky Blinders. Ensemble, ils font main basse sur le marché parallèle. Paris sportifs, vols et contrebande sont légion à cette époque et les Peaky Blinders deviennent maîtres en la matière. Ainsi, ils gravissent les échelons dans le crime organisé, écrasant la concurrence locale d’abord, celle des juifs et des Italiens ensuite

Le gang familiale au complet

S’ils empruntent leur nom à un gang qui a réellement existé, la version livrée à l’écran n’est que pure fiction et ne conserve de l’original que le symbolique Peaked Hat donc provient le nom. Sous le couvre chef, la coiffure emblématique des militaires d’infanterie, court sur les cotés et long dessus pour éviter les poux dans les tranchées. Côté garde robe, c’est le grand style Nietzschéen. Tout y passe. Costume 3 pièce en tweed couvert d’un long manteau, gants en cuir, brogues aux pieds, et quelques accessoires comme la montre gousset dont la chaînette dépasse, et la cigarette à la bouche. Le réalisateur confiera sa volonté de magnifier la classe ouvrière de cette époque à la façon qu’a eu Hollywood de mythifier le personnage du cow-boy.

Esthétique, éthique et religieux, les 3 stades du dandysme

Passons au vif du sujet. Si j’ai déjà évoqué l’esthétique léchée de la série, le religieux n’est pas en reste. Thème omniprésent, on le retrouve sous différentes formes. Conflictuel, il est la raison de la forte opposition entre Irlandais catholiques et Anglais protestants tout au long de la première saison.

Gypsie (travellers irlandais) de père et de mère, Tommy a reçu une éducation empreinte d’intercession de rites païens et de catholicisme. Il connait les rituels catholiques sur le bout des doigts, mais il est effrayé par un potentiel sortilège lancé sur un cheval. Si on ne l’entend jamais émettre la moindre critique à l’égard de la religion, il apparaît très clairement qu’il n’a pas (ou plus) la foi mais conserve une certaine relation au surnaturel. Personnage complexe s’il en est, il semble avoir épousé les idées communistes avant que la guerre, où il s’est montré irréprochable, ne lui enlève tous ses idéaux égalitaires. De soldat loyal à son roi, il devient un monstre au sang froid, usant du business comme moyen d’exprimer pleinement sa volonté de puissance qui assurera à lui et à sa famille le rang social qu’il pense mériter.

Et c’est précisément ce parcours qui est intéressant, car il constitue un élément fondamental de la philosophie du dandy. Cette vision du monde s’appuie grandement sur la pensée de Kierkegaard. Ce dernier postule que tout Homme, au cours de sa vie, est censé s’élever en traversant trois stades. Le stade esthétique, puis le stade éthique, pour finalement arriver au stade religieux, chacun incarnant des visions antagonistes de la vie débouchant potentiellement sur des conflits internes.

  • Le stade esthétique : C’est le domaine du plaisir et des expériences sensorielles. Compatible avec une certaine exigence de soi, cela consiste à faire ce qui est nécessaire pour s’octroyer les biens matériels et les expériences que la vie peut offrir. Soutenus par une vision égoïste, les gains personnels priment sur le reste.
  • Le stade éthique : Il est régit par les règles sociales selon lesquelles l’individu doit se comporter. La personne éthique prend en compte l’impact de ses actes sur les autres, et accorde plus d’importance à promouvoir le bien commun plutôt que le gain personnel. Il concerne les principes, les obligations et l’ordre.
  • Le stade religieux : Le plus haut degré de vie selon Kierkegaard. C’est la recherche du salut, de la transcendance. Bien que Kierkegaard était chrétien, ce stade peut concerner toute religion. C’est la recherche de quelque chose de plus grand que nous ou notre rôle dans la société.

La tension Faustienne entre les différents stades

Ça ne vous a peut-être pas échappé, la progression de Tommy Shelby se fait à rebours de l’ordre proposé par Kierkegaard. Après une enfance élevée dans la religion catholique, marquée par la mort de sa mère dont on sait peu de chose, et l’absence de son père, il embrasse les idéaux communistes tout en restant loyal à sa patrie, son roi, ses obligations. Il respecte l’ordre et les devoirs qui lui incombent tout en espérant améliorer le bien commun. Il rejoint donc le stade éthique. Malheureusement, l’horreur de la guerre et le sentiment de trahison des élites, ne lui laisse d’autre choix que d’abandonner tout idéal éthique pour se tourner vers une vie égoïste et matérielle. L’acte symbolique du passage au stade esthétique étant le moment où il brûle les portraits du roi d’Angleterre qu’il a servi par sens du devoir, par éthique.

Cette dynamique pourrait très bien être qualifiée de Nietzschéenne, lui qui a commencé à proclamer la fin du stade religieux en disant « Dieu est mort », avant de s’émanciper du stade éthique dans Par delà bien et mal pour finalement atteindre le stade purement esthétique et matérialiste du surhomme, L’Homme-Dieu.

Le dandy est en permanence torturé par ce combat interne entre ces deux dynamiques. Tantôt il cherchera le salut de l’âme, tantôt il donnera tout à l’esthétique matérielle, au corps. Le désir de monter vers Dieu contre le plaisir de descendre vers Satan, comme le met en avant Baudelaire.

Ce plaisir de descendre vers Satan n’est pas sans rappeler le mythe européen de Faust. Personnage tragique s’il en est, Faust conclut un pacte avec le Diable qui lui offre une seconde vie avec l’accès à tous les savoirs et plaisirs matériels pour une période limitée. Cela se paie au prix fort puisque Faust devra donner son âme en échange. Après quoi il sera damné. Le rapprochement parait évident, la fratrie Shelby se sent déjà morte. Ils auraient dû y rester sur le champ de bataille et tout ce qu’ils pourront vivre à présent n’est que du bonus. Une seconde vie, à la recherche des plaisirs matériels, qui durera le temps qu’elle durera mais qui doit être vécue pleinement en faisant fi des règles, de la morale et de l’éthique. Tout un symbole, les survivants passent un pacte tous ensemble sur le champ de bataille… le Diable n’est pas loin.

Mathieux Giroux dresse également ce parallèle entre le mythe de Faust et le surhomme Nietzschéen dans son article Faust de Goethe : Surhomme et esprit de néant.

Avant tout contrat avec le Diable, Faust fait l’objet d’un pari entre deux forces antagonistes, celle du ciel et celle de la terre […] C’est l’orgueil de Faust qui est à l’origine de son mal. En n’acceptant pas les limites que lui impose sa condition, en voulant les dépasser dans une « nature surhumaine », en cherchant à se faire l’égal de Dieu, le misérable docteur ménage en son sein une place pour le mal. « Suis-je moi-même un dieu ? », s’interroge-t-il. Ce questionnement est problématique et renvoie à une thématique qui traverse l’ensemble de la littérature romantique : le Surhomme.

Matthieu Giroux, Faust de Goethe : Surhomme et esprit de néant, Philitt

Face à la mort, son regret est de ne pas avoir eu tous les biens matériels

Quel sera le destin de Tommy Shelby?

Cependant, à la fin de la saison 4, après avoir frôlé la mort à plusieurs reprises et payé le prix du sang encore une fois via la mort de son frère John, il semblerait que le personnage de Tommy Shelby soit tenté par un retour vers le stade éthique en devenant député sous la bannière du parti travailliste. Cela témoigne de la volonté de gagner en respectabilité, de prendre ses responsabilités, et de s’impliquer dans la vie sociale.

Ce changement est très excitant en terme de narration car cela replace le personnage dans une position d’équilibre vis-à-vis de cette « double postulation simultanée » Baudelairienne. S’il semble sur le chemin de la rédemption, un élément perturbateur comme le décès de son fils, Charlie, pourrait sceller son destin Faustien tragique. Cette nouvelle ambition de siéger à la chambre des députés est-elle une ruse pour mieux arriver à ses fins matérialistes? Ou est-ce le début d’un cheminement sincère vers le stade religieux? Steven Knight a déjà donné un indice en annonçant que Tommy Shelby deviendrait un homme bon. Nous verrons si cela suffira à lui éviter une mort certaine.

Si Méphistophélès fera tout pour détourner Faust de la transcendance, Dieu compte sur la liberté qu’il a placée en l’homme pour que Faust se sauve de lui-même.

Matthieu Giroux, Faust de Goethe : Surhomme et esprit de néant, Philitt

Les pieds sur Terre, celle de mes ancêtres, mais la tête dans les étoiles que j'aimerais voir explorées par mes descendants. Passionné par l'infiniment grand et l'infiniment petit. Amateur de Tit-for-Tat... c'est du langage à peine codé, ceux qui doivent comprendre comprendront.
Leave a comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *