Identité, de la population à la civilisation

Nous avons, dans l’article précédent, mis en avant l’importance de comprendre le sens de la vie à l’aune de la lignée, guidée par le principe de l’Évolution. Nous nous intéresserons ici à un de ses corolaires, les populations, qui ne sont rien d’autre que des groupes d’individus ayant des ancêtres communs récents et partageant une culture.

Les populations, des particularités ethniques…

Il est communément admis aujourd’hui qu’Homo-Sapiens, les premiers humains modernes, ont évolué à partir de leurs premiers prédécesseurs hominidés, il y a entre 200 000 et 300 000 ans et effectué une sortie d’Afrique, où ils ont vu le jour, entre -100,000 et -70,000. L’homme devint alors la seule espèce connue à avoir réussi à peupler et à s’adapter à tous les endroits de la planète, évoluant de manière plus ou moins distincte les uns des autres. Harari place la révolution cognitive, permettant l’émergence d’une pensée symbolique, vers -70,000. La conséquence en est l’apparition de cultures et, ainsi, l’entrée dans l’histoire d’Homo-Sapiens qui connaitra deux grandes autres révolutions selon lui, que sont l’Agriculture et la Science.

Comme nous l’avions évoqué dans un article précédent interrogeant la validité du concept de “races humaines”, les populations sont faites de ces individus issus de petits groupes humains ayant évolué plus ou moins séparément les uns des autres, plus ou moins longtemps. Les populations peuvent-être appréhendées à des échelles différentes, de très locales à continentales, et identifiées par des différences génétiques. On peut définir la population européenne assez facilement comme le mélange des Western Hunter Gatherers qui se sont partiellement reproduits avec l’Homme de Neandertal vers -45,000, avant qu’une nouvelles vague d’arrivants viennent d’Anatolie, les Early Europeans Farmers, apportant l’agriculture et mélangeant leurs gènes à leur tour pour que finalement les Yamanaya, Western Steppe Herders, viennent ajouter sa particularité génétique et imposer sa culture.

L’immense diversité des réalités imaginées que Sapiens a inventées et le résultat de la diversité des comportements sont les principales composantes de ce que nous appelons les “cultures”. Une fois que les cultures sont apparues, elles n’ont jamais cessé de changer et de se développer, et ces modifications irréversibles sont ce que nous appelons “l’histoire”. La révolution cognitive est donc le moment où l’histoire a déclaré son indépendance vis-à-vis de la biologie. Jusqu’à la révolution cognitive, les différentes espèces humaines appartenaient au domaine de la biologie, de la préhistoire. À partir de la révolution cognitive, les récits historiques ont remplacé les théories biologiques comme principal moyen d’expliquer le développement de l’homo-sapiens. Pour comprendre la montée du christianisme ou la révolution française, il ne suffit pas de comprendre les interactions des gènes, des hormones et de l’organisme, il faut aussi prendre en compte l’interaction des idées, des images et des fantasmes. Cela ne signifie pas que l’homo-sapiens et les cultures humaines sont devenus exempts des lois biologiques. Nous sommes toujours des animaux et nos capacités physiques, émotionnelles et cognitives sont toujours façonnées par notre ADN.

Nous sommes toujours soumis à des règles simples, influençant des comportements de groupes comme l’ethnocentrisme. Comme nous l’avons vu précédemment “tout être vivant veut laisser autant de copies de ses gènes possibles à la prochaine génération”. Et cela repose sur trois composants aussi fondamentaux que naturels, la sélection individuelle, l’aide à la reproduction de nos pairs qui partagent un certain nombre de nos gènes et l’altruisme réciproque mettant en avant que nous n’avons pas besoin d’être directement parents pour établir des stratégies de coopération mais que la coopération est d’autant plus aisée et plus intense que les groupes sont homogènes génétiquement. Cette logique conduit inévitablement à l’ethnocentrisme qui consiste à favoriser les siens sans vouloir particulièrement discriminer les autres. In fine, on assiste à l’apparition de populations disposant d’une “membrane ethno-culturelle”, selon les termes de Levi-Strauss, fabriquée avec le temps via un va-et-vient entre la culture et la génétique, l’un des changements culturels les plus important étant l’invention de l’agriculture.

… et culturelles

Après la révolution agricole, les sociétés humaines sont devenues de plus en plus grandes et complexes, tandis que les constructions imaginées pour soutenir l’ordre social se sont également développées. Les mythes et les fictions ont amené les gens, presque dès leur naissance, à penser d’une certaine manière, à se comporter selon certaines normes, à vouloir certaines choses et à observer certaines règles. Ils ont ainsi créé des instincts artificiels qui permettent à des millions d’étrangers de coopérer efficacement. Ce réseau d’instincts artificiels est appelé “culture”. Pendant la première moitié du XXe siècle, les savants ont dit que chaque culture était complète et harmonieuse, possédant une essence immuable qui la définit pour toujours. Chaque groupe humain avait sa propre vision du monde et son propre système d’arrangements sociaux, juridiques et politiques. Dans cette optique, les cultures ne changeaient pas, elles continuaient simplement à avancer au même rythme et dans la même direction. Seule une force appliquée de l’extérieur pouvait les changer.

Aujourd’hui, la plupart des chercheurs ont conclu que c’est le contraire qui est vrai. Chaque culture a ses propres croyances, normes et valeurs, mais celles-ci sont en constante évolution, voire en tension. La culture peut se transformer en réponse aux changements de son environnement ou par des actions avec les cultures voisines, mais les cultures subissent également des transitions en raison de leur propre dynamique interne. Même une culture complètement isolée, existant dans un environnement écologiquement stable, ne peut pas éviter le changement. Sans les lois de la physique qui sont exemptes d’incohérences, tout ordre est rempli de contradictions internes. Les cultures tentent constamment de réconcilier ces contradictions et ce processus alimente le changement. C’est ainsi que l’on est passé du monde chrétien au monde moderne via des simples tensions internes au monde occidental. Mais ces tensions peuvent exister au sein même d’un seul paradigme.

Par exemple, dans l’Europe médiévale, la noblesse croyait à la fois au christianisme et à la chevalerie. Un homme noble typique se rendait à l’église le matin et écoutait le prêtre parler de la vie des saints, de comment tout est vanités et de la nécessité de s’élever au-dessus de ces tentations et suivre les traces du Christ ; et, si quelqu’un vous attaque, tendre l’autre joue. Pourtant, dans le même temps, ils auraient préféré mourir que de vivre avec un honneur bafoué. Si quelqu’un mettait en doute votre honneur, seul le sang pouvait effacer l’insulte. La contradiction entre le Christianisme et le code chevaleresque n’a jamais été totalement résolue. Les deux ont même connu des grands moments de symbiose dans les croisades où les chevaliers pouvaient démontrer d’un seul coup leur prouesse militaire et leur dévotion religieuse. La même contradiction produisit des ordres militaires tels que les templiers et les hospitaliers qui essayèrent de fusionner les idéaux chrétiens et chevaleresques. C’était aussi une grande partie de l’art et de la littérature médiévaux comme le conte du roi Arthur et du Saint Graal. Qu’est-ce que la légende arthurienne sinon une tentative de prouver qu’un bon chevalier peut et doit être un bon chrétien et que les bons chrétiens font les meilleurs chevaliers. Peut-être les chevaliers avaient-ils tellement de vie en eux qu’ils n’étaient pas indisposés à recevoir une religion les appelant à la contenir, de la même façon que les Grecs écrivaient des préceptes de tempérance sur leurs temples.

Dans le monde moderne, cette tension s’est déplacée. Depuis la révolution française, les gens du monde entier en sont progressivement venus à considérer l’égalité et la liberté individuelle comme des valeurs fondamentales. Pourtant, ces deux valeurs se contredisent. L’égalité ne peut être assurée qu’en restreignant la liberté de ceux qui sont les mieux lotis. Garantir que chaque individu soit libre de faire ce qu’il veut implique inévitablement l’apparition d’inégalité. Toute l’histoire politique du monde depuis 1789 peut être considérée comme une série de tentatives pour concilier ces contradictions.

J’appelle Europe toute terre qui a été romanisée, christianisée, et soumise à l’esprit de discipline des Grecs.

Paul Valéry

Du rôle de la civilisation

La civilisation représente l’état de développement d’une culture partagée par un ensemble ou une partie d’une population donnée. Selon Gordon Childe, on appelle civilisation une culture ayant atteint un niveau de développement incluant les caractéristiques suivantes :

Cinq critères primaires (organisation) :

  • la présence d’une ville (sédentarisation des populations) ;
  • spécialisation du travail à temps plein ;
  • concentration de surplus de production ;
  • structure de classe (hiérarchie) ;
  • organisation étatique (État).

Cinq critères secondaires (réalisations matérielles) :

  • travaux publics monumentaux ;
  • commerce à longue distance ;
  • réalisations artistiques monumentales ;
  • écriture (comptabilité, registre, etc.) ;
  • connaissances scientifiques (arithmétique, géométrie, astronomie).

Chaque civilisation va reposer sur un ou des mythes qui vont favoriser la coopération humaine à une large échelle. La façon dont ses gens coopèrent peut être altérée en changeant le mythe qui la soutient. Par la civilisation, l’Homme va s’opposer à la nature et modifié son environnement. En se soustrayant à la nature, il agit ainsi sur les règles de la sélection naturelle. Le rôle de la civilisation, en tant que collectif, n’est alors pas d’imposer une vision du Surhomme à faire advenir par eugénisme mais de favoriser un environnement où le ressentiment est sublimé sans coercition afin de permettre aux meilleures natures de s’épanouir et de se reproduire. Le Surhomme n’étant pas une essence mais un statut à atteindre. Ça ne veut pas dire que l’eugénisme n’est pas souhaitable. L’eugénisme libéral offre une bonne perspective. Il ne doit pas être forcé, planifié et dirigé par l’état, il doit être accessible et soumis à la libre volonté des individus de l’utiliser ou non pour sélectionner les traits souhaités.

Par analogie avec un individu, si le premier rôle de la civilisation est de conserver ce qui est noble, elle ne doit pas s’empêcher de se renouveler. Une civilisation peut changer sans altérer son essence. De la même manière qu’on trouve les fondements du christianisme dans la pensée platonicienne, on trouve les fondements des droits de l’hommes dans le christianisme. La révolution française peut être comprise comme l’officialisation politique de nouveaux mythes qui s’étaient développés au sein de l’élite française qui sont l’humanisme, l’universalisme, le rationalisme et la souveraineté populaire venant remplacer l’ordre ancien reposant sur le Christianisme et la royauté absolue tout en s’inscrivant dans une filiation, une lignée.

Quel avenir pour la Civilisation Occidentale

La grandeur de la civilisation Occidentale est d’avoir réussi à transcender sa culture. Ce qui pousse les plus idiots à dire “Les blancs n’ont pas de culture” est en réalité le fait qu’en Occident, à l’instar des traditions de connaissance prémodernes telles que l’islam, le christianisme, le bouddhisme et le confucianisme, qui affirmaient que tout ce qu’il est important de savoir sur le monde était déjà connu, la révolution scientifique, en germe dans la Grèce Antique, fut la pleine prise de conscience de notre ignorance. Une culture salvatrice du doute qui lui a permis de trouver des réponses à des questions améliorant ses conditions matérielles, mais qui ont aussi affaibli ses défenses naturelles face à des cultures fortes de leurs certitudes.

Le monde moderne reposait sur la contradiction entre liberté et égalité, ce qui l’a conduite à créer un environnement civilisationnel de plus juste possible pour tous les individus indépendamment de leur race, sexe, religion reposant. la chute du mur de Berlin symbolisant le dépassement de cette contradiction au sein de l’Occident qui pensait ainsi sortir de l’histoire. La liberté avait gagné, en lâchant du leste à l’égalité, mais les essais de sociétés totalitaires où l’égalité prime sur la liberté avaient échoué et on pensait en avoir tirer la leçon. Pourtant cette parenthèse enchantée fut brève, le 11 Septembre par cette attaque d’ampleur sur le sol Occidental sonna son retour et l’entrée dans le monde post-moderne reposant sur une nouvelle contradiction : l’identité contre l’universel. De la même manière que l’égalitarisme a constitué le support idéologique majeur pour mobiliser le ressentiment à l’époque moderne, l’identitarisme semble avoir pris le relais aujourd’hui. On pourra me rétorquer que l’universalisme et l’identitarisme ne sont que des nouvelles expressions de cette contradiction initiale, l’universalisme portant le libéralisme et l’identitarisme tel qu’il est appréhendé par la gauche aujourd’hui visant à imposer une égalité conduisant certains observateurs à le qualifier de marxisme culturel. Ce ne serait pas tout à fait faux.

De la même manière que l’égalité n’est pas mauvaise en soit, l’identité ne l’est pas non. Au contraire, c’est même un élément déterminant. Refuser de prendre en considération les différences ethnoculturelles en se livrant à un universalisme abstrait conduirait à nier une part importante qui constitue l’être humain débouchant sur des conflits certains, se livrer à un identitarisme dévoyé accusant les blancs de tous les maux du monde n’est pas une perspective plus attrayante. Pourtant, l’universalisme comme l’identitarisme, s’ils sont bien compris et en prenant le meilleur des deux, peuvent être des perspectives salvatrices et c’est ce que nous nous attacherons à mettre en avant dans les deux prochains articles.

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