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Coronavirus et Chloroquine : un remède pas si miraculeux ?

28 mars 2020

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Coronavirus et Chloroquine : un remède pas si miraculeux ?

A l’heure d’un engouement généralisé sans précédent sur un sujet très pointu, il est important de rappeler que la science est un processus complexe qui ne relève pas de l’opinion personnelle ou de l’espoir. Le remède miracle, tant plébiscité par le professeur Didier Raoult, comme n’importe quel sujet de cette importance, mérite scepticisme et esprit critique quand il s’agit de juger de son efficacité mais aussi de faire preuve d’un esprit pragmatique quant à la situation à laquelle nous faisons face. Il se peut que la chloroquine soit effectivement un remède miracle qui sauvera de nombreuses vies, ou pas. Agissant tel un docteur en temps de crise où chaque jour compte, le professeur Raoult s’autorise des dérogations au protocole usuel. De notre côté, afin de juger de l’efficacité de sa proposition, nous ne devons pas nous autoriser ces largesses, mais la question finale étant bien de savoir s’il est souhaitable de prescrire la chloroquine au plus grand nombre, il nous faut nécessairement jauger le ratio risque / bénéfice. En cela les seules choses qui nous intéressent sont : est-ce que la chloroquine est efficace ? et doit-on démocratiser son usage ? Au moment où les vidéos du professeur Raoult enflammaient les réseaux sociaux, il nous apparaissait prudent de ne pas prendre parti à la joute médiatique en attente d’avoir des données concrètes. Suite à la publication de deux études du scientifiques, il nous apparaît à présent pertinent d’en discuter, sans tirer de conclusions définitives avant la parution des résultats de l’étude indépendante en cours.

Les bienfaits de la chloroquine selon Raoult

Le bienfait principal mis en exergue par le professeur Raoult est la baisse de la charge virale, qui permettrait de réduire le temps de guérison de 20 à 6 jours, pour les patients ne présentant pas de symptômes trop graves.

Problèmes de méthodologie et résultats faibles

A l’heure où nous écrivons ces lignes, le professeur Raoult vient de publier une seconde étude. Les deux souffrent de problèmes de méthodologie qu’il convient d’évoquer. Par ailleurs, l’approximation de Raoult réside également dans le fait de n’avoir aucun recul face aux chiffres chinois. Il a foi en eux, et indique dans une vidéo intitulé « pourquoi les Chinois se tromperaient-ils ? » qu’il serait insultant de ne pas les croire. Or, il est établi que les Chinois ont menti et mentent encore sur l’ampleur de l’épidémie, raison pour laquelle les premières projections de Raoult depuis janvier se sont avérées inexactes. Pour lui, la pandémie était analogue à « un accident de trottinette » à l’époque. Après s’être trompé dans les grandes largeurs, comme tous les experts stipendiés soit dit en passant, le Marseillais sort une vidéo intitulé « coronavirus, fin de partie! » dans laquelle il dit en substance que les Chinois ont trouvé la parade et que l’épidémie allait être éradiquée très rapidement. Depuis, les cas dans le monde ont été multipliés par 30. Cette candeur face aux Chinois laisse perplexe pour un si grand spécialiste.

Première étude

Une affirmation, dans le domaine de la science, doit être considérée fausse jusqu’à ce qu’elle soit prouvée au travers d’un protocole rigoureux. Elle doit être confrontée par d’autres experts du domaine, ce qu’on appelle en anglais peer review ou évaluation par des pairs. Que le professeur Raoult soit ou non une sommité n’est pas un argument; on ne juge pas une production scientifique au travers de son auteur, mais bien au travers de son contenu. Cet argument est souvent revenu sur les réseaux sociaux, notamment au travers du traitement à base de chloroquine que des personnalités politiques du Sud-Est, comme Valerie Boyer ou Christian Estrosi, auraient suivi « parce qu’il font confiance à Raoult ». Sur la base de quoi me diriez-vous ?

Pas grand’chose, et déjà, les bases sont inquiétantes.

Le remède miracle du professeur Raoult est tout simple : hydroxychloroquine et azithromycine. L’hydroxychloroquine aurait été testée in vitro sans faire réellement ses preuves. Ensuite, l’azithromycine est un antibiotique. Même si vous êtes un profane de la science vous devinerez que cela signifie antibactérien. Aussi, la maladie du Covid-19 est due au virus SARS-CoV-2. On peut alors se demander que vient faire un antibiotique dans le traitement d’un virus. Pour faire simple, un antibiotique peut s’avérer très utile pour des cas graves d’une infection virale afin d’aider l’organisme à lutter contre des bactéries pendant que le système immunitaire est suffisamment occupé à lutter contre le virus. Seulement, le professeur Raoult recommande la chloroquine dans les cas d’une infection peu avancée, or ce mélange est explicitement fait pour des patients qui ont contracté la maladie à un stade avancé. Déjà en amont, ilest légitime de se poser des questions sur un tel mélange, et son efficacité allègrement affirmée.

Concernant l’étude -dont Raoult en est le coauteur – en elle même, sa réception par la communauté scientifique ne fait pas débat, mais consensus… en ce qu’elle est horriblement mauvaise. PubPeer, un moteur de recherche d’étude scientifique regorge de commentaires d’experts mettant en évidence les incohérences et défauts majeurs de cet article. Mais bon, pas besoin du consensus de la communauté quand l’article est relu, évalué et validé par un journal scientifique dont l’un des coauteurs de l’étude est l’éditeur en chef et deux autres sont des éditeurs de la revue en question. Ajoutez à ce conflit d’intérêt évident, qui ne serait jamais passé en temps normal, que ce peer review fut effectué en 24 heures alors que ce processus prend en temps normal 3 à 4 semaines. Bien sûr, nous sommes en plein milieu d’une crise sanitaire, et le temps presse. Mais voilà justement un autre indice quant à la qualité de l’article si prometteur dont Raoult est le coauteur.

Quant à l’étude en elle même, difficile d’être optimiste.

Le nombre de sujets passe de 26 au début de l’étude à 20 à la fin dont 3 parce qu’ils seraient allés en soins intensifs. Il est tout bonnement inadmissible d’exclure les sujets qui ont un état qui se dégrade dans les résultats d’une étude où l’efficacité d’un médicament est en jeu.

Par ailleurs, l’étude ne présente pas toutes les données. Il est mentionné que le protocole serait mis en place pendant 14 jours, or les données exposées ne montrent de résultats que pour 6. Certains jours les sujets ne sont pas testés, pas au même endroit ni par les mêmes équipes, et pratiquement avec des techniques différentes. Effectivement, on peut penser qu’ils n’ont, en fait, choisi les résultats de 6 jours, qui les arrangeaient, sur 14, afin de présenter les résultats les plus concluants de leur étude grossière. Rien ne nous dit le contraire au vu des données présentées. Parfois même, deux résultats différents seront présentés, comme l’aura remarqué un des PubPeer.

Deuxième étude

De la même façon, la deuxième étude souffre d’un point non négligeable. Le test fut réalisé sur un panel plus large de 80 patients mais sans groupe contrôle. Il nous faut alors juger de l’efficacité en comparaison des statistiques générales mais rien ne prouve que les patients de cet échantillon correspondent aux caractéristiques générales de la population. Et c’est important car les résultats sont extrêmement similaires aux statistiques générales avec 80% ne passant pas par la case Hôpital, 15% en réanimation et un taux de mortalité de 2-3%.

Quelques jours avant, une étude chinoise, avec une protocole qui inclut des essais randomisés et contrôlés, est effectuée. Les auteurs estiment n’avoir rien trouvé et suggèrent d’avoir un plus grand échantillon. Ils ne se cachent pas derrière l’excuse de l’urgence pour faire des entorses à la méthode scientifique ou pire – comme celle des collègues de Raoult – à leur propre protocole initial.

Ce n’est pas la première fois que des résultats d’études de Raoult sont douteux, comme mis en évidence par le Dr Elisabeth Bik. Je vous laisse admirer la mise en évidence de copier-coller et autre trucages présents dans des articles sur lesquels Raoult Maitreya, prophète de la Sainte Chloroquine est coauteur.

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Comme le dirait un autre Marseillais, mais cette fois, dans le domaine du football :

C'est honteux René on Make a GIF

En fait, cette histoire est triste. Elle montre que beaucoup n’ont aucun esprit critique, puisque vous savez, comme moi, que pas même une infime partie des supporters de l’Olympique de Marseille du Professeur Raoult n’ont lu son étude, et encore moins nombreux sont ceux qui se sont confrontés à la contradiction que rencontrerait ce prodige au style punk (à noter que ce style est tout à fait normal pour un chercheur en laboratoire).

Faites preuve d’esprit critique, cherchez toujours des erreurs et trouvez la contradiction et non pas ce qui confirme votre opinion. Mais il faut prendre le risque de se rendre compte qu’on a tort, que le monde est complexe et que la réalité n’est pas toujours comme vous voudrez qu’elle soit.

Nous ne disons pas que cette bithérapie ne fonctionne pas. La seule conclusion pouvant être formulée à ce stade est qu’il est difficile d’évaluer l’efficacité à l’aune des données disponibles aujourd’hui. Les auteurs n’ont pas démontré grand’chose. Raoult fait du bruit avec ses affirmations qu’il peine à valider à l’aide d’études fiables. Quant à savoir s’il faut tout de même la prescrire… Au vu des résultats de l’ensemble des études évoquées et en sachant que de toute manière il n’y a pas de traitement à l’heure actuelle alors autant le prescrire aux personnes hospitalisées en attendant les résultats de l’étude indépendante.

Nous sommes tous des marionnettes, Laurie. Je suis simplement une marionnette qui peut voir les ficelles.
6 Comments
  1. jui

    "Quant à savoir s’il faut tout de même la prescrire… Au vu des résultats de l’ensemble des études évoquées et en sachant que de toute manière il n’y a pas de traitement à l’heure actuelle alors autant le prescrire aux personnes hospitalisées en attendant les résultats de l’étude indépendante." Non ça ne me semble pas pertinent dans la mesure où on ne connait pas non plus les effet secondaires dans le cas d'une prescription contre Covid-19, ni les effets d'interaction avec d'autres pathologies et traitement particulièrement présent sur les patients qui aurait le plus besoin d'un traitement spécifique. A ce compte là, autant donner un placebo, c'est plus safe.

  2. Edmond Richter

    DÉSOLÉ JUI MAIS VOTRE COMMENTAIRE EST COMPLÈTEMET IDIOT! Dans une situation de catastrophe on prend ce que l'on a 1) la chloroquine est utilisée par des millions de personnes qui partent en Afrique par exemple des années durant (j'en ai pris pendant 5 ans chaque jour en Cote d'Ivoire. SANS PROBLÈMES) 2) Une étude approfondie prendrait 3 à 4 semaines: ET COMBIEN DE MORTS ENTRE TEMPS???

    • Dr. Manhattan

      La potentielle dangerosité de la chloroquine n'est pas un souci majeur, nous le pointons d'ailleurs pas. Il se trouve que nous ne sommes pas sûr ces victimes potentielles seront sauvés par la chloroquine.

      • Jennifer Batla

        C'est bien l'argument de D. Raoult. Il ne prétend pas avoir de remède "miracle" (comme vous dites) mais affirme que dans le doute et vu les bénéfices possibles et l'absence de dangerosité, on administre la chloroquine aux malades au début de la maladie (après c'est vite trop tard). Il y a une chance et on la tente, au lieu de se lancer dans de longues études expérimentales dont les résultats seront disponibles bien trop tard. Il rappelle à juste titre que la médecine est une praxis et pas un science. Son discours tient tout à fait la route. Cela dit, si ses arguments sont très sensés, il est vrai que face à l'adversité il a tendance à sombrer dans un narcissisme exacerbé assez insupportable. Mais ça c'est un problème de personnalité, pas d'argumentation. Il a aussi "rejoint" le Front populaire de M. Onfray, ce qui à mes yeux est assez impardonnable politiquement et intellectuellement. Mais c'est un autre débat. Pour ce qui est de son entêtement à défendre la chloroquine, je le rejoins à 100%. Ce qui me déplaît ici : 1) je trouve le montage photo de Raoult en prêtre très malhonnête (manipulateur). 2) les articles sont écrits sous couvert de pseudo (manque de courage et de transparence) Je me demande vraiment qui finance votre site. Serait-ce possible de le savoir ?

        • Dr. Manhattan

          Dans sa vidéo intitulée "Coronavirus fin de partie", il dit clairement que c'est sans doute la maladie infectieuse la plus simple à guérir grâce à la chloroquine. Sans aucune nuance. Effectivement, il changera peu à peu de discours, une sorte de fuite en avant mesurée. Au passage, je suis certes favorable à ce que les médecins fassent un peu ce qu'ils veulent avec leurs patients consentants, mais accuser le gouvernement, et ceux qui ne sont pas d'accord avec sa méthode, de trahison et de corruption est absurde et incohérent. Utilisez votre prétendu esprit critique pour remettre en question les opinions de votre gourou, car contrairement à lui, nous n'avons rien à perdre ou à gagner dans cette affaire.

          • Jennifer Batla

            Je préfère décider seule comment utiliser mon esprit critique. Si Raoult a été présomptueux au début, il a bien fait de corriger le tir. Je n'ai pas de gourou ni ne souhaite en devenir un... Vous non plus, j'espère ? Vous dites n'avoir rien à perdre ou à gagner, mais vous ne dites pas votre nom et ne répondez pas à ma question : qui finance Rage ?

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