Russie : Du communisme à la mafia – Interview de Thierry Wolton

Ancien journaliste à Libération, RFI, et à l’hebdomadaire Le Point, Thierry Wolton, devenu essayiste, est l’un des plus grands spécialistes français du communisme. Il est notamment l’auteur en trois volumes d‘Une Histoire mondiale du communisme, pour laquelle il a reçu en Suisse le prix Jan Michalski de littérature, en novembre 2017, et en France le Prix Aujourd’hui un an plus tard. Traduite dans plusieurs langues à travers le monde, son œuvre explique de façon implacable comment le communisme s’est abattu sur le monde, et l’ampleur de ses conséquences dramatiques sur l’humanité. Dans son ouvrage Le KGB au pouvoir : Le système Poutine publié en 2008, Thierry Wolton montre comment l’oligarchie mafieuse s’articule pour permettre le règne de Vladimir Poutine. Incorruptible défenseur de la liberté, Thierry Wolton alerte depuis des décennies sur l’influence communiste en France, il reste encore assez méconnu du grand public, car il dénonce avec courage l’aveuglement de la gauche envers les crimes du communisme, auquel il a consacré tout un livre avec Le négationnisme de gauche. La rigueur de son travail en fait un interlocuteur privilégié pour comprendre aujourd’hui l’évolution du monde post-communiste.

Edgar Bug : Bonjour Thierry Wolton, et merci d’avoir accepté cet entretien. Je vous propose d’aller droit au but et d’aborder l’actualité brûlante, à savoir la mort soudaine d’Evgueni Prigojine, qui avait récemment défié Vladimir Poutine à la tête des mercenaires du groupe Wagner. Pouvez-vous rappeler à nos lecteurs qui était Prigojine ? Qui étaient ses soutiens et ses ennemis ? Et pourquoi a-t-il été assassiné ?

Thierry Wolton : Prigojine ? Un ancien taulard, un voleur, un criminel, un mafieux en un mot, comme tous ceux qui dirigent la Russie actuelle, à commencer par le capo mafioso Poutine. C’était l’un des responsables des basses œuvres de ce régime de prédateurs qui opprime le peuple russe depuis un quart de siècle. « Un homme d’affaires talentueux » a jugé Poutine dans l’hommage télévisé qu’il lui a consacré. Pour cause, Wagner en Afrique c’est la main mise sur les richesses du continent : or, diamant, matières premières nécessaires pour les nouvelles technologies, etc. Tout ce trafic vient alimenter les caisses occultes du régime : de l’argent volé, des richesses pillées qui permettent entre autres de financer le complexe militaro-industriel et l’effort de la guerre en Ukraine. L’erreur de Prigojine est d’avoir critiqué la manière dont l’état major de l’armée conduit cette guerre. Il disait vrai : lâcheté du commandement, corruption à tous les échelons, soldats maltraités, sous équipés, ordres stupides, etc. Lui-même était un grand tueur d’hommes. Sous ses ordres des milliers de soldats de fortune, recrutés pour une part dans les prisons de Russie, ont été sacrifiés. Des soldats à usage unique comme on les nomme ! Bref, Pigojine était un sale type dont on ne peut pas regretter la disparition. Avoir défié le capo mafioso Poutine avec sa mutinerie, à la fin juin 2023, aura signé son arrêt de mort. Le Chef ne pouvait pardonner l’affront en dépit de tous les services rendus par ailleurs. Question d’autorité, donc d’existence même pour le régime. Prigojine devait être éliminé afin de rétablir l’ordre, la structure verticale sur laquelle repose ce pouvoir mafieux.

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En supprimant Evgueni Prigojine et Dimitri Outkine, Poutine a fait le choix de décapiter Wagner. Pourtant le groupe de mercenaires semblait être le meilleur atout de la Russie dans son invasion de l’Ukraine, et sa déstabilisation de l’Afrique. Poutine s’est-il tiré une balle dans le pied ? Le groupe Wagner redeviendra-t-il le vassal du Kremlin, ou cherchera-t-il à se venger ?

Les deux mois qui ont séparé la mutinerie de juin de l’élimination de Prigojine en août ont servi, entre autres, à réorganiser le pillage de l’Afrique à laquelle se livre sa milice depuis des années. Wagner n’est pas la seule armée de mercenaires en Russie. Il y en a une bonne dizaine du même genre, moins en pointe, mais tout aussi efficaces. Pour décapiter Wagner et dissoudre l’organisation – ce qui est en train de se faire – il fallait éliminer son chef et son état-major, ce que l’explosion de l’avion qui transportait ces hommes a réglé. Prigojine était populaire auprès de ses hommes parce qu’il parlait vrai, parce qu’il était sur le terrain contrairement aux gradés de l’armée russe qui se planquent (comme il le dénonçait à juste raison). Face aux structures de force du régime poutinien, les fameux siloviki, ce qu’il reste de Wagner aujourd’hui ne pèse pas lourd. Tout va rentrer dans l’ordre. Grâce à cet attentat, Poutine a rétabli la peur qui fait sa force. Un culte de Prigojine peut perdurer dans les semaines à venir, rien qui puisse toutefois déstabiliser ce régime. En revanche, il est possible que sa rébellion donne l’idée à certains puissants oligarques de se débarrasser du capo mafioso, car la guerre menée en Ukraine nuit à leur business. Nous le découvrirons le jour ou Poutine sera éliminé : un destin dans l’ordre des choses dans ce type de régime où seule compte la dimension pécuniaire. Cela ne signifiera pas pour autant plus de liberté pour les Russes. On peut tout juste espérer qu’une telle élimination pèsera sur la guerre en Ukraine, au bénéfice des Ukrainiens. Mais c’est de la fiction pour l’instant.

Vous avez consacré tout un ouvrage sur ce que vous appelez le « système Poutine » Après l’élimination de ce rival, quelles peuvent être les autres conséquences au sein de l’organisation de ce pouvoir ? Pensez-vous que Poutine en sorte grandi ou affaibli ?

Que l’autorité de Poutine ait été contestée par la mutinerie de juin dernier, c’est incontestable. Non pas tant à l’intérieur de la Russie qu’à l’extérieur. La Chine qui craint un effondrement de la Russie, qui fera tout pour l’éviter car elle a besoin d’elle dans son affrontement contre l’occident, a vu l’épisode d’un fort mauvais œil. En Afrique ou Wagner règne en maître dans certains pays, c’est l’image de la Russie qui en pâtit d’autant que les satrapes locaux aimaient bien Prigojine dont les hommes servent de garde prétorienne. Sur place, Wagner n’est pas là pour lutter contre la poussée djihadiste, mais pour protéger les pouvoirs dictatoriaux contre leur propre peuple. Le plus important, dans cet épisode, est la manière dont la mutinerie s’est déroulée : la colonne des mutins a pu remonter jusqu’à 200 km de Moscou sans être inquiétée. Ils se sont même payé le luxe d’abattre un hélicoptère et des avions. Quelle faiblesse de la part du régime ! Pour ceux qui voudraient se débarrasser de Poutine (mais pas de son régime dont ils profitent), c’est une leçon à retenir. Ainsi, le système n’est pas aussi fort, autant verrouillé qu’il paraît-être. Nous verrons comment cela évoluera dans les mois qui viennent.

Si la Russie n’est aujourd’hui plus communiste, vous semblez établir un continuum entre l’URSS de Staline et la Russie de Poutine. Quels sont les éléments qui permettent d’en attester ?

Pour comprendre la différence il faut savoir ce qu’est un pays communiste, sur quels critères se baser : une idéologie unique, un parti unique, un pouvoir unique. La Chine est un pays communiste, comme la Corée du nord, le Vietnam, le Laos, Cuba et l’Erythrée. Tous ces pays répondent à ces critères. La Russie de Poutine est une militarocratie mafieuse. Il n’y a pas de parti unique (même si les autres formations politiques font de la figuration) il n’y pas d’idéologie unique sauf le culte de l’argent, et il existe encore des embryons du pouvoir médiatique qui datent de l’époque d’Eltsine, entre 1991 et 1995 (seule période où la Russie a été à peu près libre). On voit ce qu’il en reste au travers de l’Internet et des réseaux sociaux. En Chine, par exemple, il n’y a pas d’Internet libre, mais un Intranet surveillé en permanence par des dizaines de milliers de policiers. Poutine rêve d’un contrôle de ce genre, mais la brèche entrouverte après la chute de l’URSS a du mal à être colmatée. Bref, si cette Russie n’est pas communiste elle n’en est pas moins dirigée par une « élite » directement issue de ce régime. La Nomemklatura actuelle, des siloviki (structure de force) aux oligarques est issue du régime communiste d’antan. Elle a muté, elle s’est adaptée en s’accaparant les gigantesques richesses du pays afin d’asseoir son autorité et bâillonner le peuple. La première décision de Poutine après sa première élection, en 2000, a été de rétablir une verticale du pouvoir pour tout contrôler : cela ressemble en pratique au mode de fonctionnement du communisme, sans en être vraiment, un peu comme le Canada dry ressemble à l’alcool sans en être, si on se souvient du slogan publicitaire. Pour le peuple russe cela ne change rien. Il est passé du totalitarisme soviétique à une dictature mafieuse, répétons-le.

Est-il vrai comme l’affirme Poutine que l’Occident a « humilié » la Russie lors de l’effondrement de l’URSS ?

Poutine vit dans une sur-réalité : n’affirme-t-il pas qu’il veut libérer l’Ukraine du nazisme ? Croire (et affirmer) que l’Occident a humilié la Russie le conforte dans la justesse de son combat. Même une partie des Occidentaux adhère à ce mensonge. L’OTAN n’a jamais profité de l’effondrement du communisme pour avancer ses pions. Le seul engagement de cet ordre qui a été donné à Moscou concerne l’ex RDA, quand les Américains ont assuré Gorbatchev qu’ils ne profiteraient pas de l’effondrement du pays et de son rattachement à l’Allemagne de l’Ouest pour installer des troupes de l’OTAN sur le territoire de l’ex pays socialiste. Cette promesse a été tenue. Maintenant, TOUS les pays qui, depuis cette époque, ont fait appel à l’organisation Atlantique ont cherché à se défendre d’une éventuelle nouvelle agression de la Russie. Ces pays d’Europe centrale et orientale ont vécu un demi-siècle d’occupation soviétique – ce que nombre d’Occidentaux préfèrent oublier car cette occupation a reçu l’agrément des Alliés en 1945, à Yalta notamment, donc il y a là une part de mauvaise conscience de la part des démocraties -, il me semble donc logique au vu de leur passé de martyr que ces pays cherchent désormais à se protéger. Il faut bien voir dans quel état d’esprit réfléchit Poutine et avec lui, il faut le reconnaître, une part significative des Russes. L’URSS était considérée comme une grande puissance alors que son effondrement a révélé qu’il s’agissait pour beaucoup d’une fiction. Les Russes sont passés du jour au lendemain de la Cour des Grands lorsqu’ils étaient soviétiques, à l’arrière-cour une fois dépouillés du mensonger manteau communiste. Poutine a qualifié ce moment de « plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle », rien que cela ! Pour lui, comme pour beaucoup de ses compatriotes ce fut une humiliation, or c’est le régime communiste le coupable et non l’occident. Il existe donc dans son esprit, comme chez nombre de Russes, je le répète, un fort sentiment de revanche, qui a pris pour bouc émissaire les démocraties. C’est un mécanisme psychologique bien connu afin de s’exonérer de toute responsabilité propre. Le problème c’est que Poutine joint la croyance en cette humiliation à la pratique et fait tout son possible pour faire payer l’Occident rendu coupable du malheur de son pays.

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Le président français Emmanuel Macron a appelé à ne pas « humilier » la Russie. Pourtant la Russie n’a cessé d’être courtisée au-delà du raisonnable par l’Occident. Par conséquent, l’humiliation de la Russie n’est-elle pas, au contraire, une condition nécessaire pour lui imposer la paix, comme cela fut impératif contre l’Allemagne nazie et le Japon impérial ?

Emmanuel Macron a incontestablement commis des erreurs vis-à-vis de Poutine, par manque de connaissance du personnage, du système et par naïveté aussi. Un jour, Raymond Aron a dit de Valéry Giscard d’Estaing, autre jeune président que s’est donnée la France, qu’il ne savait pas combien l’histoire est tragique. C’est aussi le cas de Macron. Il est certain que ses tentatives de conciliation ont encouragé Poutine à pousser ses pions jusqu’à l’invasion de l’Ukraine. Macron n’est pas le seul coupable toutefois : Chirac considérait la Russie poutinienne sur la voie de la démocratie au moment où son armée massacrait les Tchétchènes (200 000 morts !), Sarkozy s’est cru plus fort que Poutine en négociant un cessez-le feu après l’invasion russe de la Géorgie en 2008, avec pour résultat une Géorgie de nos jours encore déstabilisée. Pis, malgré cette expérience malheureuse, où le dictateur russe l’a roulé dans la farine, le même Sarkozy lui a vendu des bateaux militaires dernier cri dont Hollande a heureusement bloqué la livraison. La permissivité dont a bénéficié l’ancien officier du KGB (organisation criminelle par excellence) en Occident dès 2000 est un symptôme de l’amnésie générale concernant le drame communiste. Tous les dirigeants des démocraties occidentales sont coupables de complicité avec Poutine pour s’être tus lorsqu’il a muselé son peuple, lorsqu’il a massacré les Tchétchènes, lorsqu’il a soutenu la Syrie d’Assad, lorsqu’il a pillé l’Afrique. Les yeux se sont finalement ouverts avec l’invasion de l’Ukraine, bien tardivement. Pour qui connaît le fonctionnement d’un ex-officier du KGB, la seule chose qu’il respecte est le rapport de force. En se montrant faible et conciliant vis-à-vis de lui, Poutine a été encouragé à poursuivre sa feuille de route : le rêve d’une nouvelle grande Russie impériale. Paris, Berlin, Rome, Londres, Rome, Washington, et j’en passe, sont en grande partie responsables de la situation actuelle. Je précise que je suis contre l’humiliation des peuples. Celle de leurs dirigeants est peut-être nécessaire, mais pas celle des citoyens victimes. Je ne suis pas certain d’ailleurs qu’il y ait eu humiliation des Allemands sinon par leur défaite militaire. Le procès de Nuremberg n’a pas été non plus une humiliation mais une reconnaissance des crimes commis. En revanche, une fois cette guerre en Ukraine terminée, je souhaite que Poutine et sa clique répondent de leurs crimes si jamais les Occidentaux en ont le courage…

Les récentes déclarations de l’ancien président Nicolas Sarkozy ont établi qu’il n’existait aucune différence sur ce sujet avec son ancienne adversaire Ségolène Royal. Leurs positions scandaleuses sont-elles populaires ? Le même son de cloche du Kremlin résonne-t-il de gauche à droite ? L’attitude dilettante de Macron est-elle le moindre mal en France ?

La France souffre depuis longtemps d’un complexe bonapartiste, soit l’incarnation d’un homme fort, capable de remettre le pays en ordre. N’est-ce pas ce que Poutine a fait en Russie à partir de 2000, après le chaos de l’après-communisme ? A gauche comme à droite où l’on vénère les hommes à poigne (pour des causes différentes mais pour des raisons similaires), Poutine était un héros, ou presque, jusqu’en février 2022. Il y a aussi dans cette attraction poutinienne un fond d’anti-américanisme très présent dans tous les esprits français. Cet anti-américanisme est l’expression d’un sentiment de haine (n’hésitons pas à le dire) nourri en grande partie par l’envie, la jalousie envers ce grand pays bien plus performant que le nôtre. Moscou adversaire de Washington, voilà qui est bien vu, d’où toutes les élucubrations sur une alliance possible avec la Russie, cette fameuse Europe de l’Atlantique à l’Oural. Ce type de réflexion géopolitique qui néglige la nature dictatoriale du régime est au mieux immorale, au pis dangereuse. Je ne pense pas que Macron s’inscrive dans ce courant. C’est plutôt son ego surdimensionné, allié à sa naïveté, qui lui ont fait croire qu’il pouvait jouer à Superman. Les bonapartistes de droite, du centre, de gauche sont devenus orphelins de leur héros, ils ne demandent qu’à en trouver un autre du même genre, voire même souhaiter que Poutine gagne son bras de fer avec les démocraties. Ils n’osent simplement pas le dire tout haut, pour l’instant.

Pourquoi l’Occident n’a-t-il pas su voir la dangerosité de Poutine ? Comment expliquez-vous la passivité de la plupart des dirigeants occidentaux envers lui ? Est-ce le fruit de la peur ? D’une simple ignorance ? D’une subversion ? D’une corruption ? D’une collusion ?

Les démocraties aiment pratiquer le wishful thinking, prendre leur désir pour la réalité, et croire que tous les peuples aspirent à la liberté, que leur modèle politique y conduit et que le commerce permet d’adoucir les mœurs. Trois exagérations. Oui, les peuples aspirent à la liberté (on n’en connaît le prix que lorsqu’on en est privé), seulement ils lui préfèrent souvent la sécurité. Tous les sondages le prouvent. Or, cette sécurité ils la cherchent dans un Etat tutélaire, et plus l’Etat est fort, plus les peuples ont l’impression d’être en sécurité -quitte à sacrifier leur liberté. C’est triste mais c’est ainsi. Démocratie et liberté vont ensemble c’est vrai, mais il y a tellement de moyens de pervertir ce système que l’une n’amène pas forcément l’autre. Défendre la liberté est un combat quotidien, car elle n’est jamais acquise. Cela demande des efforts que bien des peuples qui vivent en démocratie ne sont pas (plus) prêts à faire. Enfin, concernant le commerce, il n’a jamais garanti la paix. Par exemple : les échanges en 1914 entre la France et l’Allemagne étaient si développés qu’il faudra attendre les années 1980 pour en retrouver un niveau similaire, ce qui n’a pas empêché la Première Guerre mondiale d’éclater. Pis, le commerce peut servir à renforcer un ennemi potentiel. Le redressement spectaculaire de la Chine à partir des années 1990 et plus encore 2000 (adhésion à l’OMC) doit tout, ou presque, aux investissements et à la technologie vendue (ou pillée) occidentale. Aujourd’hui, la Chine est le plus grand défi qui se pose aux démocraties, et cela ne concerne pas seulement le Pacifique et les Etats-Unis. En clair, la cupidité capitaliste a fabriqué notre futur ennemi. La Russie de Poutine n’est que l’énième démonstration de cette formidable naïveté qui veut que tous les peuples aspirent au même devenir, que la paix doit être universelle. Et bien non, il y a des différences, les nations ne sont pas toutes identiques comme tous les hommes ne se ressemblent pas.

Que doit désormais faire l’Occident pour ne plus rester aveugle ?

Les démocraties occidentales doivent comprendre qu’elles sont l’ennemi de tous les régimes dictatoriaux dans le monde dont les dirigeants veulent avant tout garder par tous les moyens le pouvoir afin de continuer à en jouir. Le monde d’aujourd’hui se divise grosso modo en 45% de pays plus ou moins démocratiques et de 55% de dictatures. Ce rapport risque de se réduire dans les décennies à venir car les moyens de surveillance qu’offrent les nouvelles technologies ne militent pas en faveur de plus de liberté individuelle. Bref, il faut se rendre à l’évidence que si l’on veut que le dernier carré de liberté ne se rend pas, on doit en permanence entretenir avec ces pays dictatoriaux des rapports de forces, les seuls qu’ils comprennent. Ce n’est pas un discours de guerre, discours que j’abhorre, mais du réalisme qui repose sur une connaissance assez fine du siècle dernier qui restera dans l’Histoire comme celui qui a vu naître des régimes totalitaires de la faiblesse des démocraties.

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Comment expliquez-vous que les crimes du communisme n’aient pas conduit naturellement à la réprobation morale unanime de ce courant, comme ce fut le cas avec le nazisme ou le fascisme ?

J’ai longuement écrit sur le sujet donc je ne peux que grossièrement résumer le problème. Cela tient à la fois à la nature de l’idéologie, à la mémoire, et à la manière dont le nazisme et le communisme (qui règne toujours dans certains pays) se sont effondrés. Le nazisme est une idéologie d’exclusion – qui n’appartient pas à la race supérieure doit être éliminé – quand le communisme est une idéologie de rassemblement : prolétaires de tous les pays unissez-vous. Peu importe qu’il s’agisse d’un mensonge et que le mal communiste est consubstantiel à l’idéologie, il reste une espérance pour nombre d’esprits humains, imperméables à la réalité historique, qui croient et espèrent en l’égalité car ils ne supportent pas que d’autres possèdent davantage qu’eux. Donc le rapport à ces deux idéologies ne peut pas être le même. Le régime nazi s’est identifié, entre autres, par l’holocauste des Juifs. Ses victimes sont bien connues, elles bénéficient heureusement d’un culte mémoriel qui permet de ne pas oublier ce drame, et qui disqualifie tous ceux qui seraient tentés de se réclamer de ce passé. L’idéologie national-socialiste est bannie de l’humanité, ce qui est une excellente chose.

Les victimes du communisme ne bénéficient pas du même traitement, d’abord en raison de leur nombre, bien supérieure à celles du nazisme. Ces victimes sont si nombreuses qu’il est difficile d’appréhender l’ampleur de la tragédie. Ces victimes sont par ailleurs très diverses : des paysans en grande majorité, des intellectuels, des bourgeois, des croyants et même des communistes. Ce « melting pot », conséquence d’une idéologie qui croit que la lutte des classes est le moteur de l’histoire – ce qui veut dire que plus cette lutte est pratiquée plus on avance, au prix donc de toujours davantage de victimes à sacrifier – fait qu’il est difficile de les identifier comme de les compter. Alors on préfère les oublier surtout pour ne pas entacher la « belle » idéologie égalitaire qui parle tant à l’espérance humaine. Enfin, le nazisme a été vaincu par les armes, le communisme s’est effondré de lui-même, le premier a été jugé par les vainqueurs, le second n’a connu aucun jugement. C’est un fait capital. Il est évident que si les démocraties se trouvent de nouveau confrontées au défi mortel que nous vivons (c’est le cas en ce qui concerne Poutine avec la Chine en soutien) c’est parce que ce jugement n’a jamais eu lieu. Non pas sous la forme d’un procès comme celui qui s’est tenu à Nuremberg, mais une condamnation morale pour une idéologie mortifère et avec elle des régimes qui l’ont appliquée à la lettre. Ainsi est au mieux minimisée, au pire, oubliée, la plus grande catastrophe humanitaire de tous les temps. Chasser l’histoire par la porte pour ne pas en faire le bilan, elle revient par la fenêtre pour demander des comptes. Ce que nous vivons.

2 comments
  1. J’ai l’impression que c’est l’interprétation du nazisme par le prisme de l’idéologie dominante qui est repris par Thierry Wolton. L’idéologie est de cohésion interne au détriment de l’externe, une idéologie négantropique, mais « qui n’appartient pas à la race supérieure doit être éliminé » va un peu trop loin. C’est de donner encore des gages à la gauche que de condamner aussi fermement cette idéologie. Certe, c’était un régime stricte, voir cruel, mais je suis de l’opinion de Romain d’Aspremont sur le sujet. Cette idéologie c’est construite à une époque de trouble en miroir à la menace communiste et avait besoin d’endurcir les citoyens pour survivre à cette menace. Ensuite, je ne sais pas si on peut dire que la Chine et la Russie sont encore communiste, on dirait plutôt qu’ils ont justement évolué vers le national-socialisme et sont plus à droite sur le plan identitaire, social et économique que l’occident actuel.

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