Pourquoi coloniser Mars ?

« La Terre est le berceau de l’Humanité, mais on ne passe pas sa vie dans un berceau »

Constantin Tsiolkovski.

Pourquoi envoyer des hommes sur Mars ? À l’heure de la baisse du pouvoir d’achat, de la guerre en Ukraine, des périls sanitaires inconnus, de la prochaine échéance électorale, de la revalorisation des retraites et du réchauffement climatique, la question se pose. Après tout, nous avons mieux à faire. Nos dirigeants sont très occupés à renforcer leur pouvoir tandis que l’homme de base n’a pas de temps à perdre, il doit dormir, se faire livrer ses courses, manger des barres protéinées à la poudre de scarabée, pratiquer sa séance de méditation de la semaine et noyer son ennui dans la bière devant un match de foot.

Nous renvoyons tous ces gens manquant d’imagination et de réflexion à leur insipide quotidien en citant le Gouverneur William Bradford.

Lorsque cette proposition fut rendue publique et examinée par tous, elle suscita de nombreuses questions très diverses, et engendra des doutes et appréhensions. Certains, mus par l’espoir et la raison, s’efforcèrent d’aviver l’intérêt et le courage de leurs compagnons, les incitant à accepter et à mettre en œuvre la proposition. D’autres, par crainte, soulevèrent des objections et tentèrent de les en dissuader, énumérant de nombreux arguments, tous raisonnables et plausibles, parce que c’était un grand projet qui comportait maints dangers et périls inconnus… On leur répondit que toute grande et noble action s’accompagne toujours de grandes difficultés auxquelles il faut faire face avec responsabilité, et dont il faut triompher, avec courage.

Gouverneur William Bradford, Au sujet de la plantation Plimoth, 1621

La colonisation de Mars par l’homme recouvre deux réalités, l’exploration et l’étude de la planète par des poignées d’hommes demeurant sur place de longues durées, plus d’un an, et l’établissement de milliers d’hommes sur la planète afin d’y fonder une nouvelle société. Ainsi, les missions Apollo ne furent pas une colonisation de la Lune car les équipes restèrent moins d’une journée sur la surface lunaire.

Vous allez découvrir l’utilité de la colonisation de Mars comprises dans ces deux sens.

I) Envoyer des chercheurs humains sur la planète Mars

Les expériences Viking

La première utilité d’envoyer des hommes sur Mars est d’y mener des recherches scientifiques de terrain pour lesquelles des robots et drones ne sont pas assez polyvalents, c’est-à-dire toutes les recherches intéressantes sur Mars, la recherche de la vie sur cette planète et la planétologie.

Envoyer des hommes sur Mars permet d’y rechercher efficacement la vie, fossile ou actuelle. Bien que l’hypothèse d’une vie présente ou passée sur Mars est probablement correcte considérant les données actuelles, les exemples historiques d’expériences menées sur Mars par des robots et des drones fournirent des résultats imprévus qui auraient requis, pour dissiper les incertitudes des interprétations, des expériences additionnelles non prévues pour leurs systèmes. Des hommes sur Mars dotés d’équipements de laboratoires standards auraient pu réaliser de telles expériences, très simples, sans avoir à attendre des années une nouvelle mission hors de prix avec un nouveau robot aux fonctionnalités très spécifiques.

L’exemple le plus célèbre de résultats ambigus et controversés, qui auraient pu être confirmés ou infirmés par de simples expériences menées sur place, est celui du programme Viking en 1975. L’objectif était de rechercher la vie sur Mars. Ce programme était doté d’une panoplie d’instruments incluant ceux pour la mesure de la vapeur d’eau, la cartographie, des détecteurs sismiques et d’autres équipements. Le cœur de Viking résidait dans trois blocs expérimentaux capables de mener des expériences biologiques. Chaque bloc enfermait de la poussière martienne dans une boîte avec un substrat de culture, puis incubait le tout sous diverses conditions pour mesurer des variations de paramètres, tels que la concentration de gaz. Un échantillon de sol martien, préalablement stérilisé par chauffage, servait de témoin.

Les résultats obtenus furent nébuleux. On observa rapidement l’émission de gaz, mais elle s’arrêta après seulement 40 heures — un laps de temps très bref. S’agissait-il de formes de vie qui s’enterraient sous leurs propres déchets après 40 heures de prolifération ou était-ce le résultat de réactions chimiques impliquant des peroxydes du sol martien qui s’épuisaient une fois ces derniers consommés ? Des expériences ultérieures sur Terre ne réussirent pas à reproduire ces résultats uniquement par des réactions chimiques, suggérant l’existence de substances exotiques non identifiées.

Une autre expérience de Viking nota l’absence de molécules organiques à la surface de Mars, conduisant la NASA à conclure officiellement à une absence de vie sur Mars. Cependant, le rover Curiosity en trouva en forant à 5 cm de profondeur, laissant penser que les conditions des expériences Viking auraient pu détruire de tels échantillons. Un simple microscope, si utilisé par des humains sur Mars, aurait pu clarifier le débat bien avant que les décideurs, manquant de curiosité et fatigués de controverses peu médiatisées, rejettent les expériences d’exobiologie sur Mars comme non crédibles.

L’hypothèse de la vie sur Mars est crédible

En effet, l’hypothèse de la vie sur Mars est non seulement crédible mais elle est aussi probable. La météorite ALH84001, qui provient de Mars et a été découverte en Antarctique, porte des traces confirmées de vie : elle contient des globules de carbonate formés à basse température et dont la composition suggère une activité biologique. De plus, elle renferme des molécules organiques. Les conditions nécessaires à leur formation de manière abiotique sont considérées comme improbables au vu d’autres éléments mesurés. La contamination terrestre, seule alternative plausible à l’hypothèse de la vie martienne, a été écartée grâce à des procédures d’analyse rigoureuses.

De surcroît, les concentrations de méthane détectées dans l’atmosphère martienne sont maintenues par une production qui contrebalance les pertes résultant de l’action photochimique. Une telle régularité dans les concentrations ne peut être expliquée, dans ces quantités, que par la présence de vie souterraine effectuant de la méthanogenèse, ou par une activité géothermique. Cependant, l’activité géothermique, telle qu’estimée par les instruments TES et THEMIS des orbiteurs Mars Global Surveyor et Mars Odyssey de la NASA via des mesures d’émissions thermiques, est très peu probable pour justifier à elle seule ces émissions de méthane.

Outre les expériences mentionnées précédemment, il est théoriquement possible que Mars abrite des oasis souterraines où la vie pourrait s’épanouir. Il se pourrait que ces organismes, adaptés aux conditions difficiles, soient capables de disperser des formes de vie près de la surface qui entreraient en dormance à cause de l’hostilité de l’environnement martien. Comment la vie aurait-elle pu apparaître sur Mars ? Quand la planète était habitable, avant la perte de son atmosphère, avec des océans d’eau liquide et une atmosphère similaire à celle de la Terre au début de la vie, elle aurait pu permettre l’apparition de la vie. Avec la disparition progressive de l’atmosphère, la surface est devenue de moins en moins habitable, avec une pression de seulement 1hPa, mais il reste plausible que la vie microbienne ait persisté dans des poches d’eau souterraines, soit par chauffage géothermique, soit dans des eaux extrêmement salées où le point de congélation tombe en dessous de -60°C. Ces sources pourraient être détectées par des humains sur Mars équipés de véhicules propulsés par un moteur CH4/O2, plus mobiles et agiles que les robots d’exploration actuels.

Des programmes favorisant la recherche

La deuxième raison de lancer des missions habitées sur Mars, de préférence par le biais de partenariats public-privé pour des raisons d’efficacité, est de stimuler le progrès technologique. Cela permet de maintenir des compétences techniques avancées et de développer un secteur spatial technologiquement interdisciplinaire.

L’existence d’un secteur spatial dédié aux voyages habités dans l’espace assure la préservation de compétences techniques avancées au sein de la population, en offrant des revenus et un statut social élevé à ceux qui possèdent ces compétences, contrairement à d’autres secteurs économiques. La réussite de l’exploration spatiale humaine repose en effet sur l’expertise technique des ingénieurs.

Sur le plan social, même si les ingénieurs sont recrutés dans d’autres secteurs, leur statut reste généralement limité car ils ne détiennent pas le pouvoir décisionnel. Des entreprises comme L’Oréal et Apple sont dominées par le marketing, tandis que la majorité des autres entreprises sont pilotées par des aspects juridico-financiers, caractéristiques d’une société étatisée. En opposition, Elon Musk a fondé SpaceX en embauchant des ingénieurs de Lockheed Martin qui n’étaient pas écoutés dans leur entreprise précédente car leur rôle technique était considéré comme subalterne.

Sur le plan économique, dans la plupart des secteurs, lorsque l’expansion naturelle stagne, le progrès technologique et donc le recours à de nouvelles compétences techniques ne sont pas une nécessité pour la croissance des profits. Il est plus simple de se tourner vers des stratégies telles que le luxe avec un focus sur le marketing, la réduction des coûts par la délocalisation ou la diminution de la qualité, la formation de cartels par la limitation de la production dans tout le secteur ou l’intervention de l’État via le lobbying pour obtenir des subventions, des réglementations avantageuses ou un monopole légal. En revanche, dans le domaine spatial, ignorer le progrès technique en faveur de ces stratégies serait voué à l’échec en raison de la complexité technique intrinsèque de ce secteur d’activité.

Le secteur spatial humain est non seulement profondément ancré dans la technologie mais encourage aussi, par sa nature interdisciplinaire, l’avancement technologique. L’envoi d’êtres humains sur d’autres planètes, comme Mars, pour des séjours significatifs qui dépassent de simples visites, est une entreprise qui par essence relie de nombreux domaines, tels que l’aéronautique, la chimie, la médecine, l’ergonomie, la biologie, l’agriculture, etc. Un secteur aussi interdisciplinaire favorise le transfert d’innovations d’un champ à l’autre et facilite la naissance de nouvelles connaissances à travers la fusion de disciplines qui, à première vue, semblent distinctes. Les machines-outils constituent un exemple plus ancien de ce type de secteur transversal dont l’impact sur l’innovation a été confirmé. On note que les nations en tête du progrès technologique disposent toutes d’une industrie de la machine-outil florissante : le Japon, la Corée du Sud, Taïwan, l’Allemagne (bien que son avance s’amenuise), l’Italie du Nord, la Suisse, les États-Unis, et, à une certaine mesure, la Chine. Ce secteur transversal a même permis à l’URSS d’acquérir une puissance économique malgré une gestion désastreuse de l’économie.

La colonisation de masse et le libre développement

Comme l’a dit Wells, le choix est entre l’Univers et Rien… Un formidable défi que celui des grands espaces séparant les mondes ; mais si nous échouons, l’histoire de notre race touchera à sa fin. L’humanité aura tourné le dos aux sommets inexplorés et déclinera, régressant sur la longue descente vers les rivages de la mer primordiale.

Arthur C. Clarke, 1996

Au-delà de l’exploration scientifique de Mars et de l’influence transcendantale du secteur spatial sur la technologie, le troisième intérêt de l’envoi d’humains sur Mars réside dans un aspect politique, celui de la colonisation durable caractérisée par l’autonomie démographique. Cela implique une présence permanente de colons dans la région martienne, y compris la naissance d’enfants sur Mars.

La colonisation de Mars permettrait de créer une société nouvelle qui assurerait la continuation et l’accélération du développement technologique de la civilisation occidentale.

Le concept de libre développement a été élaboré par l’historien John K. Hord, un agent des services de renseignement américains spécialisé dans l’étude comparative des civilisations et qui a inspiré l’auteur de science-fiction pour son œuvre sur la Civilisation Technique. Une société en libre développement s’est émancipée de son cycle civilisationnel marqué par des époques d’empire universel, souvent des périodes de stagnation ou de régression technologique, et des intermèdes de royaumes combattants, propices au progrès. Elle est définie par son dynamisme technologique, son opposition à toute hégémonie qui prévient l’apparition d’un empire universel et sa capacité à établir des sociétés nouvelles et autonomes.

Mars se distingue par deux caractéristiques favorables à cette fin : son éloignement de la Terre, qui protège d’une éventuelle domination universelle, et ses ressources abondantes pour soutenir sa future population. L’éloignement permet une résistance naturelle à l’hégémonie terrestre tandis que l’abondance de ressources, une fois exploitées, peut fonder la puissance économique d’une nouvelle société martienne, à l’image de ce que les États-Unis ont réalisé avec leur exploitation massive de matières premières.

Mars, avec son passé volcanique, abrite potentiellement de riches gisements de métaux.

Un prochain article examinera les manières de coloniser Mars en présentant des scénarios politiques, économiques et techniquement viables pour son exploration et sa conquête. Cap sur Mars !

[1] Pour en savoir plus sur le modèle de développement des civilisations de John K. Hord, vous pouvez consulter ce lien où trois articles qui expliquent en partie sa théorie sont disponibles.

6 comments
  1. C’est mignon de rêver !
    Les humains n’ont jamais été au-delà de la basse-orbite terrestre (~ 500 km).
    À l’exception, bien sûr, des huit in-croyables missions Apollo : 350 000 km aller, 350 000 km retour, dans une boîte à sardines, 3 jours assis sur le propulseur tout chaud, avant un direct live avec Nixon. Après ils ont fait un tour en jeep lunaire et joué au golf.
    Dormez bien les enfants. De toute façon c’est pas bien méchant comme illusion. Le problème, c’est que si on comprend pour le Père Noël, alors on comprend aussi pour la Petite souris. C’est ça le danger.

    1. Avec ce raisonnement, le progrès technologique voire même esthétique ne devrait pas exister. Pourtant, il existe. Vous venez de découvrir qu’on peut faire des choses inédites, c’est fou.

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