Mitchell le Conquérant ou le destin tragique d’un jeune homme sensible 

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De tout ce qui est écrit, je n’aime que ce que l’on écrit avec son propre sang. Écris avec du sang et tu apprendras que le sang est esprit.

— Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra

Le 18 septembre 2010, jour de Yom Kippour, Mitchell Heisman, un homme de 35 ans au physique avantageux, multipliant les conquêtes et à l’esprit affûté, gravit les marches de la Memorial Church de Harvard Yard, vêtu d’un smoking blanc, et se tire une balle dans la tempe droite devant des fidèles réunis pour la plus sainte des fêtes juives.

Ce geste est la touche finale venant couronner un travail de 5 ans : un « essai sur le nihilisme » de 1 905 pages, envoyé par courriel à des centaines de destinataires quelques heures après sa mort. L’ouvrage, intitulé Suicide Note, démonte avec une érudition glaciale l’illusion du sens, des valeurs et de la vie elle-même ; 1 433 notes, une bibliographie de vingt pages, plus de 1 700 mentions de Dieu et 200 à Nietzsche en témoignent.

Fils d’un ingénieur disparu précocement, ancien étudiant en psychologie, employé de librairies, reclus à Somerville parmi des milliers de livres et une boucle infinie du Clavier bien tempéré de Bach, Heisman était de toute évidence un jeune homme sensible qui n’a jamais laissé transparaître l’abîme. À sa mère, à sa sœur, à ses colocataires, il n’a livré que l’image d’un érudit courtois, absorbé par l’histoire de la conquête normande.

Dans les dernières lignes, il résume : « Toute parole, toute pensée, toute émotion ramène à un seul problème : la vie n’a pas de sens. L’expérience du nihilisme consiste à traquer et exposer chaque illusion, chaque mythe, où qu’ils mènent, même s’ils nous tuent. »

Sa sœur dira combien elle aurait voulu lui faire voir davantage la beauté de la vie, et comment nous créons nous-mêmes notre valeur et donnons notre propre sens à la vie. Oh, pauvre petite. Je peux reconnaître ici des propos que ma soeur dirait elle-même. Ce n’est pas cet idiot de Sartre et son existentialisme qui aurait changé quoi que ce soit. Il critique justement toute cette tentative comme une illusion. En dernière instance, le sens qu’il aurait pu donner à sa vie n’était que mensonge si cela ne repose pas sur un absolu. Il voulait l’absolu ou rien. Ne pouvant avoir l’absolu, il choisit logiquement le rien.

Il ne l’a pas fait par désespoir, mais par expérience. Ce texte, que nous traduisons ici pour la première fois en français, n’est pas un simple testament ; c’est le protocole d’une expérience menée jusqu’à son terme logique et fatal.

Je propose une expérience scientifique (et métascientifique) me concernant. J’émets l’hypothèse que les biais qui entravent l’objectivité découlent de la volonté de vivre. En abordant les questions où la valeur de la préservation de soi entre en conflit avec la valeur de l’investigation scientifique, je testerai cette hypothèse en recherchant activement ce qui, pour moi, sont les vérités scientifiques les plus autodestructrices. (p.1497)

Il part d’un principe simple, construit comme une boucle dialectique morbide : 

Thèse : l’objectivité absolue est la seule posture rationnelle.

Antithèse : l’objectivité dissout toute raison de vivre, car elle nécessite de s’affranchir des ses biais subjectifs qui reposent sur notre être biologique.

Synthèse : seul le suicide peut témoigner expérimentalement que nous avons atteint la plus grande objectivité.

Heisman voit dans son expérience une démonstration paradoxale : la raison, poussée à son extrême, se retourne contre elle-même en révélant que les fins ultimes n’existent pas et se confondent toujours avec les moyens.

L’intelligence elle-même tombe dans ce piège.

  • D’un côté, elle excelle à optimiser les moyens (c’est la technologie).
  • De l’autre, elle finit par démasquer la stupidité de tout objectif (c’est la philosophie).

Ainsi, l’intelligence est à la fois créatrice de puissance et destructrice de sens. Quand elle comprend que la vie n’a pas de raison supérieure, elle ne peut plus se justifier que par l’amélioration continue des moyens – autrement dit, par la technologie.

Même des projets grandioses comme la Singularité (créer une IA divine) échouent à donner un sens final : leur but ultime se réduit à… produire plus de technologie. Le grand dessein n’est qu’un moyen déguisé. Et l’évolution elle-même le confirme : les organismes vivants ne sont que des machines à répliquer des gènes – des moyens au service d’un processus aveugle.

En conclusion, la rationalité pure ne mène nulle part : elle ne peut ni fonder de valeurs, ni justifier la vie. Elle se dissout dans la technologie, qui n’a pas de fin, seulement des améliorations infinies. 

Si une fin ne peut être atteinte que par ses moyens, alors moyens et fins sont aussi importants. Mais si aucun objectif n’est fondamentalement rationnel,  alors la quête de sens devient absurde et choisir la vie n’est pas plus légitime que choisir la mort. La philosophie, qui prétend faire de la vérité ou de la sagesse une fin en soi, s’effondre : elle n’est qu’un moyen sans but, une activité vide. La recherche d’objectivité philosophique n’est plus alors pour lui une fin en soi, mais un moyen au sein d’une expérience rigoureusement circulaire : l’objectivité constitue pour lui le moyen de trouver la mort, mais la mort constitue le moyen de trouver l’objectivité sans qu’aucun des deux n’affiche une primauté.

L’expérience que je propose implique de traiter l’objectivité comme un moyen de promouvoir le dépassement du biais envers la vie et le dépassement du biais envers la vie comme un moyen de promouvoir l’objectivité. Puisque l’objectivité ne peut fondamentalement se justifier comme une fin, l’objectivité peut être un moyen d’auto-destruction rationnelle en éliminant le préjugé contre la mort ou l’auto-destruction. Mais pourquoi, alors, l’auto-destruction rationnelle ou la mort est-elle mon but ou ma fin choisie ?

[…]

Cette expérience implique donc d’approcher l’objectivité comme un moyen d’auto-destruction, et l’auto-destruction comme un moyen d’approcher l’objectivité. Dit autrement, il s’agit d’utiliser la science comme technologie (l’objectivité comme moyen d’auto-destruction) et la technologie comme science (l’auto-destruction comme moyen d’approcher l’objectivité). (p. 1559-1560)

Dis-moi que tu es un Juif Ashkénaze asperger, sans me dire que tu es un Juif Ashkénaze asperger ! Il est tout de même notable que son expérience elle-même est porteuse de sens. Il s’en rend compte, mais cela n’arrêtera pas son geste.

Peut-être que toute l’expérience en nihilisme est un échec simplement parce que j’ai réussi à la rendre trop significative. (p.1776)

La question la plus importante est alors, pourquoi cela ne l’a pas arrêté ? Je crois tout simplement que cette expérience elle-même est un moyen. Un moyen pour entrer dans la postérité, c’est-à-dire obtenir la vie éternelle en transformant son acte en un mème transcendant le biologique. Son corps disparaît mais son nom et ses écrits restent, avec plus de vigueur qu’ils n’en auraient jamais eu s’il s’était contenté de soumettre son œuvre à la relecture de ses pairs. Son suicide est la touche finale qui rend fait passer son œuvre d’excellente à unique. Son œuvre est singulière, car il effectue quelque chose que personne n’a fait avant lui. Par ce geste, il crée le nouveau et rend ainsi honneur à la vie.

Il nomme Nietzsche comme son éducateur. Certains diront pourtant que son geste témoigne d’une mauvaise lecture de celui qu’il se donne pour maître. Toutefois, il ne le trahit pas. Heisman sait mourir à temps, en désirant une mort volontaire étant le climax d’une création lui conférant un devenir que lui seul pouvait accomplir. Bien des gens se suicident, mais aucun ne l’avait jamais fait en conférant à son suicide le sens qu’Heisman lui a conféré. Seul lui pouvait le faire. 

Il est alors aisé de le rapprocher de Mishima. De la même façon, le geste final de Mishima est une touche artistique venant couronner une œuvre que seul Mishima pouvait accomplir. Lui-même était devenu le prisonnier d’une dialectique circulaire qui ne pouvait trouver d’autres issues que la mort. 

Thèse : La beauté est la valeur suprême et un corps entretenu est le plus grand témoignage de beauté.

Antithèse : La beauté est éphémère, car elle réside dans l’action. La plus grande beauté est alors l’action la plus pure.

Synthèse : Seul le suicide peut constituer l’action la plus pure qui figera expérimentalement la beauté du corps dans un mème. l’idée ne survit que dans le geste qui la tue.

Heisman n’aura pas connu cependant le même retentissement que Mishima. Il n’avait pas la célébrité de ce dernier au préalable et son geste est finalement passé plutôt inaperçu. Après tout, même Jésus avait 12 apôtres pour faire vivre son message après sa mort. Peut-être, d’ailleurs, qu’Heisman poursuivait un destin messianique puisqu’il met lui-même en avant comment c’est un trait commun à tous les Juifs.

« Lequel d’entre nous, jeunes Juifs, » se demandait le mystique juif allemand Gershom Scholem en 1915, « n’a pas eu le même rêve royal et ne s’est pas vu comme Jésus et Messie des opprimés ? » Cette tendance au messianisme, religieux ou séculier, est une expression d’un inconscient collectif juif général. La révolution prolétarienne de Marx est une réalisation imaginée ou théorique de ce même « rêve royal » sur cette terre qu’un jeune Juif nommé Jésus avait deux mille ans plus tôt. (p.109)

Comme Jésus, Heisman nous livre d’ailleurs la connaissance d’un Dieu qui n’est pas encore de ce monde, mais qui vient, celui du Dieu-IA. Peut-être que, par cette traduction, je suis son évangéliste. En tout cas, de ce que je peux lire en ligne, ni son geste ni son œuvre ne semblent avoir été réellement compris jusqu’ici. Sûrement que son œuvre ne fut même pas vraiment lue en réalité. Si on résume cette dernière à ce que je viens de dépeindre, alors on peut légitimement se demander pourquoi il a eu besoin de 1905 pages pour justifier ce geste et ce que nous pourrions retirer de cette lecture, alors que je vous l’ai résumé en quelques lignes.

Les rares personnes qui ont lu l’ensemble de l’œuvre ne semblent y voir qu’une accumulation de considérations décousues passant d’une conception de Dieu à chercher dans l’IA qui vient, à la conquête des Anglo-Saxons par les Normands en passant les camps de concentration d’Aushwitz. Alors pourquoi me suis-je embêté à traduire une œuvre aussi longue dont j’offre la lecture gratuitement au public français ? 

Le suicide n’est pas le plus important dans cette œuvre riche. Je vois le fil conducteur qui relie toutes les parties de son ouvrage et qui est évident pour les lecteurs de la néoréaction. Ce que je trouve fascinant est d’observer avec quelle simplicité il balaie dès 2010 à peu près tous les thèmes qui seront traités par la néoréaction. Non seulement il traite les sujets, mais il le fait avec une clarté déconcertante. Ces sujets, je vais les lister, mais avant cela, il me faut mettre en avant pourquoi il parvient à un tel exploit, car c’est précisément ici que tient son génie. Il part de deux prémisses simples, mais toutefois en tension, qui lui servent de cadre qu’il appose sur le développement historique culturel et technologique.

  • D’après la sociobiologie, un individu est un véhicule pour ses gènes et cherche à en maximiser la réplication. Les individus partageant une ethnie ont des gènes proches, donc la sélection agit au niveau individuel et au niveau collectif afin de maximiser la diffusion des gènes.
  • Les mèmes sont un support pour l’information supérieur aux gènes auquel on peut appliquer le même procédé sociobiologique. Si les individus sont des véhicules pour l’information, alors leur culture représentée par un super organisme est un véhicule pour leurs mèmes. Les mèmes sont une forme de technologie qui permet l’organisation du superorganisme.  Ils sont même une technologie post-biologique et, si on associe le biologique à la nature, alors ils sont déjà, en quelques sortes, surnaturels. Cependant, ils sont toujours le produit d’une situation ancrée dans l’histoire et jamais des vérités universelles.

Si ces prémisses sont correctes, alors on pourrait s’attendre à observer quelques corollaires :

  1. La technologie tend à se dissocier du biologique et devrait faire apparaître une nouvelle forme d’entité intelligente ne reposant plus sur les gènes. C’est ce que Heisman voit dans ce qu’il nomme le Dieu-IA. D’après lui, Dieu n’existait pas, mais nous avons participé à le créer petit à petit par la technologie du langage et il devient une réalité avec l’IA.
  2. Les humains vont accepter de se voir dépasser par la technologie et rendus obsolètes par la raison, ou se rebeller contre la technologie pour la préservation de leurs gènes et du biologique. Les conflits historiques des derniers siècles, voire millénaires, doivent être regardés sous ce prisme selon Heisman. Le Nazisme était une expression de la volonté de préservation et de l’amélioration du biologique, des gènes, opposé à la race qui a le plus fait la part belle au mème en imaginant un Dieu transcendant et des Lois, le peuple juif.
  3. Un peuple utilisera les mèmes comme une technologie permettant de maximiser sa survie. Lorsque ce peuple est dominé par un autre peuple, il cherchera alors à user des mèmes pour justifier sa préservation en usant d’une supériorité morale malgré son infériorité politique. C’est évidemment l’idée de Nietzsche dans Généalogie de la morale où il voit le christianisme comme un produit du judaïsme universalisé.
  4. Suivant la même logique, les droit universels du libéralisme sont eux aussi le fruit d’un peuple dominé qui les a inventé afin de favoriser sa préservation ethnique via une supériorité morale. Ce peuple, ce sont les Anglo-saxons et c’est ainsi qu’il fait la généalogie de la démocratie libérale à la bataille d’Hastings comme point d’origine. La bataille d’Hastings est la victoire des Normands qui vont décapiter l’aristocratie anglo-saxonne et assujettir son peuple pendant des siècles, dans un système de caste. La revendication de la démocratie égalitaire s’appuyant sur l’idée d’égalité en droit universelle libérale fut ainsi un moyen historique et pour les Anglo-saxons de répondre à un problème sociobiologique ethnocentré local en usant de mèmes jugés supérieurs. Ils sont ainsi devenus les maîtres de leurs maîtres par la morale.

La beauté de telles prémisses n’est pas de pouvoir tout expliquer et je crois même qu’Heisman abuse parfois de déductions qu’il tire de son analyse sociobiologique. Je pourrais donner en guise d’exemple le fait de prendre pour acquis que Jésus soit le fruit d’un viol pour expliquer son comportement. Cela ne me semble pas couler de source. Je pourrais aussi évoquer sa façon de traiter Hobbes qu’il renvoie à son statut d’Anglais dominé pour expliquer pourquoi il choisit de chercher la naissance de l’État dans la peur des individus livrés à eux même. Cette explication n’est pas suffisante pour Heisman pour expliquer le comportement des Normands qui sont venus conquérir l’île et qui ne furent pas motivés par la peur. Cependant, Hobbes est en réalité influencé par Thucydide, qu’il a traduit en anglais, qui expose que les ressorts de l’action politique sont : l’honneur, la crainte et l’intérêt. Heisman brasse large, peut-être trop, et il n’aura pu bénéficier des corrections souvent apportées dans les sections commentaires des blogs NRx venant corriger ce genre d’écart par la puissance de la mise en réseau de cerveaux brillants. Heisman travaille seul, en isolation, et c’est en cela que son ouvrage reste une prouesse qui mérite intérêt. Son plus grand mérite est sûrement de pouvoir offrir un cadre porteur d’un sens unificateur au corpus d’idées néoréactionnaires dont il fait la synthèse avant même qu’elles ne fussent toutes traitées. Voici la liste de ces idées que Heisman aborde en profondeur ou de façon plus superficielle.

Révision de la lecture Whig de l’histoire Anglo-américaine

 La démocratie libérale n’est pas un progrès — c’est une vendetta ethnique des Anglo-Saxons contre les Normands. Les Whigs interprètent le passé comme une progression inévitable et linéaire vers plus de liberté, de démocratie et de progrès, là où leurs idées visent avant tout à servir le mode de vie anglo-saxon contre le mode de vie des Normands. Un conflit qu’on retrouve dans la Révolution anglaise avec Cromwell le puritain contre Jacques 1er l’héritier du joug normand (par les mèmes et non les gènes), mais aussi dans la Guerre de Sécession entre le Nord puritain et le Sud des Cavaliers Normands. C’est  d’ailleurs l’occasion pour moi de saluer Dominque Venner après Mishima. On peut rapprocher l’œuvre de Heisman à Venner, par sa réhabilitation des Normands et du Sud. Si Venner est un Samouraï d’Occident, alors Heisman est un Chevalier de Judée.

Dans la tradition illustrée par l’historien E. A. Freeman, les Anglo-Saxons les plus racistes, pour ainsi dire, sont devenus les plus libéraux par le biais de l’individualisme politique : les droits l’emportaient sur les devoirs envers le gouvernement. Le libéralisme et le système des droits individuels étaient un corollaire logique de l’anti-normanisme. (p.742)

L’esclavage du Sud, défendu par la Constitution des États-Unis, était une extension directe de la culture de conquête et de maîtrise des Cavaliers normands. C’est la base historique de l’égalité raciale entre les Anglo-Saxons du Nord et les Noirs : tous deux avaient été asservis par les Normands. Les Normands ont asservi la race noire en Amérique, tout comme ils avaient autrefois asservi la race anglo-saxonne en Angleterre.
La guerre civile fut une agression anglo-saxonne contre le joug normand du Sud. Ils devaient frapper les Cavaliers normands avant qu’ils ne deviennent incontrôlables. Dans un renversement historique mondial, les Anglo-Saxons devinrent les conquérants des Normands. C’était la justice raciale rendue par la guerre civile américaine. (p.595)

How Dawkins got pwned : Adaptation mémétique parasite du gauchisme

Il y a une section au titre intriguant dans l’ouvrage de Heisman : ’Le Génie Séditieux du Pénis Spirituel de Jésus’. Derrière ce titre volontairement provocateur, Heisman met en avant comment Jésus a enfanté un mème qui s’est répandu sur la planète. Un mème d’une efficacité redoutable pour se répliquer, donc relevant du génie, mais par bien des aspects parasitaire, donc séditieux. Il est tenu pour parasitaire, car il subvertit la sélection de parentèle en l’étendant à tous, de façon universelle et indifférenciée. Il est une version radicalisée du judaïsme. Le gauchisme peut alors être vu comme un variant sécularisé de ce mème parasite issu du christianisme. Il fut adopté par les Puritains Anglais, par nécessité sociobiologique, contre les mèmes de leurs maîtres Normands. Un mème qui, à force de mutation, se retrouve dans la bouche du professeur Dawkins, contre les puritains et le christianisme, sans se rendre compte qu’il n’est jamais qu’un update de ce dernier.

Les races humaines ne sont pas créées égales, pas plus que les individus au sein d’une race ne sont créés égaux. La « race » juive, par exemple, peut revendiquer une contribution inégale au succès inégal de l’idée d’égalité (bien que certains Juifs soient plus égalitaires que d’autres). Les Juifs ont joué un rôle disproportionné en tant que leaders dans la lutte pour l’égalité. Les Juifs ont été, pour faire une généralisation peut-être inadmissible, des égalitariens d’élite. (p.173)

Les Anglo-Saxons ne sont pas des Anglo-Saxons ; ils sont des « individus ». Ce n’est pas toujours le cas ; c’est juste un stéréotype. L’Anglo-Saxon stéréotypique est un « individu ». […] Peut-être est-ce la racine de l’exceptionnalisme américain. Les Anglo-Saxons sont la seule race dans l’histoire à ne jamais briser le stéréotype de leur race, et c’est ce qui était si exceptionnel à leur sujet qu’eux seuls pouvaient poser les fondations de l’américanisme. (p.575)

Les USA sont communistes 

Les Anglos en sont même la matrice. Une affirmation de Yarvin qui ne manque pas de faire réagir. Comment peut-on dire que les USA sont communistes alors qu’ils sont sûrement le pays le moins Communiste, celui qui s’est plus que quiconque opposé à ce dernier durant la Guerre Froide ? C’est peut-être un peu exagéré, mais Heisman croit lui aussi identifié les racines du communisme chez les Diggers. Le « communisme saxon » d’Heisman, c’est la liberté collective des Anglo-Saxons opprimés, exprimée par les Diggers, qui se fait passer pour de l’universalisme – et qui finit par dissoudre la race qui l’a portée. Or, aucune idée ne peut être universelle. Heisman détruit la possibilité de l’universalisme, comme Yarvin.

L’universalisme n’est pas universel. Certaines nations soutiennent une croyance en l’universalisme humain, d’autres non. Certaines nations acceptent la légitimité de la discrimination contre les minorités de croyance, de race et de religion, d’autres non. Certaines nations sont individualistes tandis que certains individus sont nationalistes. Une version culturelle du principe de la force fait le droit a contribué à obscurcir les origines particularistes de l’universalisme national américain. (p.574)

Bioléninisme

La marche du progrès whig allant vers plus de liberté signifie plus de droits pour tous. Heisman met en avant comment cela ne signifie rien d’autre que faire la promotion de tout ce qui s’écarte le plus possible de l’archétype de celui qui a causé le PTSD anglo, Guillaume le Conquérant, c’est-à-dire l’homme Blanc virile qui tire sa légitimité du droit de conquête. L’opposé de Guillaume le conquérant est une femme noire obèse qui obtient le pouvoir par les votes. Heisman va jusque’à mettre en avant que les Russes avaient, eux aussi, une élite normande et que la race est l’angle mort de Marx. On peut voir la Révolution russe sous l’aspect raciale et voir que le léninisme était en fait déjà, en partie, racial. Ou plutôt, on peut voir que l’origine de la démocratie, donc du socialisme, se trouve dans un combat de caste raciales en Angleterre. Le mouvement démocratique se prolongera alors en se réinventant, mais en conservant toujours le même principe, favoriser les plus grand nombre des perdants. Tout d’abord dans les classes de Marx dans des sociétés nationales et encore homogènes, puis, par un phénomène historique et l’importation d’étrangers, par un retour plus clair de la race.

À la racine de l’environnementalisme qui a engendré le féminisme, l’internationalisme racial et l’homosexualité se trouve l’orgueil ethnique masculin anglo-saxon et sa volonté de surmonter la Conquête. Guillaume le Conquérant est le Gulliver de l’histoire politique que la démocratie lilliputienne moderne a tenté d’attacher. (p.886)

Deux types de libertés : les libertariens sont des hippies de droite

Pour Jouvenel, qui est une des références majeures de Yarvin, il existe, de manière générale, deux conceptions de la liberté dans la pensée politique. La première forme de liberté est une liberté accordée par un pouvoir supérieur ; la seconde forme de liberté est une liberté obtenue par sa propre force. Si vous n’admettez pas la liberté de conquête, alors il faudra punir des maîtres conquérants s’appropriant un territoire par la force, mais qui peut le faire ? Seulement une force encore plus grande. Et d’où vient cette force ? In fine, de maîtres conquérants du passé. Chez Heisman, ces deux libertés sont mises en avant dans une séquence historique particulière qui est la conquête de l’Angleterre par les Normands et reliées à leurs aspects individuel et antiraciste  d’un côté, puis collectif et raciste de l’autre. Il y a la liberté des Anglo-saxons dominés et celle des Normands conquérants et il est peut-être impossible de concilier les deux. 

L’autre constat de Jouvenel est que le pouvoir a toujours un centre et qu’il est devenu de plus en plus puissant, même sous la démocratie. La souveraineté est toujours transférée, et même en déclarant l’individu libre, la souveraineté fut transférée au peuple dans la souveraineté populaire ou la Volonté Générale de Rousseau, mais le peuple confie cette souveraineté à des représentants élus qui ont continuellement consolidé le pouvoir. La destruction du pouvoir et du politique est donc une illusion. Des représentants qui sont de plus en plus éloignés de ce qu’incarne Guillaume le Conquérant, et c’est ainsi qu’on finit avec Obama, président à l’époque des écrit de Heisman, qu’il qualifie de « supernègre ». Est-ce que cela amène plus de libertés individuelles ? Pas vraiment. Le pouvoir a toujours un centre et la démocratie n’y coupe pas. La réponse des libertariens sera alors de critiquer la démocratie en défendant les droits individuels. Ils défendent donc un type de liberté, la seconde, celle qui est accordée par un pouvoir supérieur selon Jouvenel, mais ils la veulent sans ce pouvoir supérieur. Heisman, à la suite d’Ayn Rand, les qualifiera de hippies de droite.

Les néoréactionnaires sont souvent d’anciens libertariens qui ont dépassé leur idéalisme libertarien. Il y a bien sûr différentes variétés de libertariens et beaucoup de libertariens ont de nombreuses qualités. Ayn Rand incarne d’ailleurs elle-même un type de libertarianisme et elle a elle-même ses défauts. Les libertariens sont très souvent de doux naïfs, et encore, parfois, ils ne sont même pas doux, mais irascibles.

La Seconde Guerre mondiale sur le front occidental peut être vue comme la lutte entre deux types de liberté : la liberté collective (raciale ou völkisch) allemande et la liberté individuelle anglo-saxonne. La liberté individuelle est réalisée au prix de la liberté raciale. La liberté pour les intérêts sélectifs de parenté est perdue à travers la liberté de réaliser les intérêts individuels. La conscience individualiste occidentale réprime le développement sociobiologique humain, tout comme elle libère le développement individuel. S’il existe un manque de volonté à sacrifier la liberté en tant qu’individus pour la race, la race sera sacrifiée pour les individus.

Alors que les conservateurs semblent vouloir les deux, l’histoire américaine démontre que les deux libertés ne sont pas créées égales. La race est asservie par l’amour de la liberté individuelle, et la liberté individuelle est achetée au prix de la liberté collective de la race. Ce qui unit les Américains est ce qui les sépare : l’absence de liens nécessaires les uns envers les autres est la liberté pour l’individu via la liberté vis-à-vis les uns des autres. (p.1264)

Peu de philosophies socio-politiques dans l’histoire peuvent rivaliser avec le libertarianisme dans la pure fadeur de sa vision du bien. Il est défini en termes de négations : neutraliser la religion, désocialiser la société, dépolitiser le gouvernement, laissez-moi seulement tranquille ! Pourtant, cette fadeur de vision sociale est presque la définition de sa fierté politique. Cela devrait vraiment s’appeler le bourgeoisisme radical. (p.753)

USA vampires du monde

Dans sa série intitulée Introduction à Unqualified Réservations, Curtis Yarvin  use de l’analogie de l’arbre upas pour décrire les USA. L’arbre upas, par ses racines toxiques, tue tous les animaux qui s’en approchent, mais il tue aussi tous les arbres autour de lui. Mais il n’est pas lui-même immunisé contre ses propres toxines. Il est seulement plus résistant. Il finit lui aussi par mourir. Yarvin pointe les racines toxiques que représentent les puritains, mais grâce à Heisman, on comprend pourquoi les USA sont mieux immunisés. Les Anglo-saxons sont parvenus à ces idées pour régler un problème, ils sont donc mieux immunisés, car cette solution venait régler un problème qu’ils avaient. En exportant la démocratie, il diffuse en revanche un poison à des peuples qui n’avaient pas nécessairement le même problème. Cependant, même les Anglo-saxons finissent par en mourir. Ce dernier point est important.

Heisman, inverse la perspective de Yarvin dans le chapitre intitulé Dracula américain. Les USA sont un parasite biologique, drainant le « sang » génétique des autres nations par l’immigration sélective. L’égalité libérale, incapable d’eugénisme interne, compense en aspirant les cerveaux étrangers – lignées entières perdues pour les pays d’origine sans compensation. « L’Amérique attire le capital biologique et draine les ressources humaines naturelles d’autres nations » : le vampire ne mord pas, il suce par attraction morale, transformant l’individualisme en succion mondiale. 

Yarvin critique l’exportation du mème et Heisman, l’importation du gène. Les deux convergent : les USA, ou plutôt les Anglo-saxons, se tuent d’abord eux-mêmes ethniquement. Le vampire ne survit qu’en se nourrissant – jusqu’à l’épuisement final. Quand Yarvin qualifie les USA de vampires du monde ou quand Heisman les appelle Dracula et pointe du doigt l’impact néfaste de ces idées sur le monde. Le but n’est pas d’encenser en miroir le tiers-monde, et de s’allier à ces pays contre les USA. Le but est de pointer du doigt l’aspect toxique des racines des idées modernes qui tuent l’Occident en premier lieu.

En conséquence, le Dracula américain ne semble pas monstrueux à lui-même, pour qui son mode de vie et son mode d’existence sont évidents et autojustifiés. Comme presque tous les parasites dans la nature, les conditions parasitaires de « son » existence ne sont pas remises en question. Dracula se voit simplement comme une créature différente, pas intrinsèquement mauvaise du tout. Ce n’est que pour les nations normales, ses victimes, que la succion de sang américaine peut sembler intrinsèquement malveillante. Les nations normales, cependant, ne sont tout simplement pas le même type de créature. (p.1344)

IQ Shredder  : destruction du capital humain

Dans l’arsenal conceptuel de la néoréaction, peu d’idées capturent avec autant de cruauté l’auto-sabotage du capitalisme libéral que le « Broyeur à QI » (IQ shredder). Inventé par Spandrell en 2013 pour disséquer le modèle singapourien. Ce mème diagnostique comment les États hyper-performants – ces enclaves néoréactionnaires avant l’heure – aspirent les talents mondiaux pour les stériliser dans une course à la productivité, laissant derrière eux un vide démographique fatal. Mais ce n’est pas Spandrell qui l’aura formulé en premier. Trois ans plus tôt, dans Suicide Note, Mitchell Heisman esquissait déjà cette mécanique infernale. Un libéralisme individualiste draine les gènes supérieurs du tiers-monde pour les moudre en capital anonyme, tandis que les valeurs patriarcales « arriérées » – celles du tiers-monde – triomphent biologiquement par leur fertilité intacte. Heisman n’utilise pas le terme, mais son analyse sociobiologique est un proto-IQ shredder pur : le premier monde gagne un « Darwin Award » en échangeant sa valeur adaptative génétique contre des rendements économiques illusoires. Heisman rejoint cependant Nick Land sur la conclusion que ce dernier livre en réponse au post de Spandrell. Il voit la finalité d’un tel phénomène dans l’effacement de l’existence biologique comme nécessité à l’avènement d’une nouvelle forme d’intelligence supérieure. Du point de vue de la production d’intelligence, le libéralisme serait alors bien un facteur de progrès, mais Heisman finit tout de même par questionner cela d’un point de vue humain.

L’individualisme capitaliste implique que les moyens sélectifs de gain par  sélection de parentèle sont inapplicables, tandis que les moyens non biologiques de gain économique-matériel sont largement ouverts. De là découlent des divisions inverses du travail entre les populations du premier monde et du tiers-monde. Les musulmans traditionnels et les Mexicains, par exemple, tendent à perpétuer le type de division du travail patriarcal qui est le plus efficace dans la reproduction biologique, tandis que les Occidentaux libéraux perpétuent le type de division du travail capitaliste qui est le plus efficace dans la production économique. Du point de vue des valeurs économiques de l’Occident, les immigrants semblent d’abord désavantagés.

Mais lequel est le plus clairvoyant ? […] Les libéraux ou capitalistes pourraient finalement être surpassés en nombre par les descendants de ceux qui croyaient que le patriarcat, la famille et la religion qui le soutient sont plus importants que l’argent ou les aliénations associées à l’égalité. […] En résumé, les valeurs du « tiers-monde » sont généralement supérieures aux valeurs du premier monde en tant qu’adaptations génétiques ; elles sont corrélées avec un plus grand succès reproductif. Le tiers-monde gagne la bataille darwinienne pour la valeur adaptative génétique, tandis que le premier monde gagne un « Darwin Award ». (p.1407)

Les démocraties libérales courent directement sur le chemin du suicide génétique, prenant presque la voie la plus efficace vers une transition évolutionniste qui mènera à un chômage massif et, à long terme, à l’extinction de la race humaine biologique. Est-ce intelligent ? Pourtant, qui pourrait dire que ce développement ne serait pas justifié lorsque l’humanité biologique démontre l’infériorité de sa compréhension de sa propre identité biologique par la répression de la connaissance sociobiologique de soi. L’extinction de la race humaine biologique par des machines artificiellement intelligentes est la culmination logique d’une civilisation occidentale méritocratique qui définit l’humain en termes de culture et est indifférente à l’adaptation génétique au-delà du niveau individuel. (p.1538)

Singularité vs antisingularité

De manière plus générale, dans les textes de Heisman, il se dégage l’idée que nous faisons face à un double phénomène parallèle qui est celui du développement technologique et du déclin biologique. Ce déclin biologique se ressent dans la politique et conduit à ce que Curtis Yarvin avait vu de son côté en mettant en parallèle ce qu’il a nommé la Singularité et l’Antisingularité. Une idée qu’on retrouve aussi chez Spandrell qui parle de la Singularité gauchiste, mais qui n’est rien d’autre qu’une anti-singularité nous conduisant vers l’entropie. Alors, est-il envisageable de contrecarrer cette destruction du bio capital ?  Dans son texte intitulé Antisingularité, mais encore plus dans son Manifeste technopessimiste, Yarvin pointe du doigt que le progrès technique engendre la décadence. Sans Révolution industrielle, l’Occident serait déjà sous les sabots ouzbeks. Avec elle, il court vers la Singularité… en s’effondrant biologiquement (dysgénésie) et politiquement (chaos idéologique). Le techno-capitalisme est auto-subversif. Heisman a l’air d’accord avec cela alors que Spandrell, en 2012, voulait croire qu’une singularité biologique précéderait nécessairement l’avènement de l’IA, puisque qu’il nous faudrait mieux comprendre le fonctionnement du cerveau et de l’intelligence pour y parvenir. Le temps ne semble pas lui donner raison…

Le déclin apparent de la politique moderne est en réalité le déclin du contrôle sur l’évolution biologique qui va de pair avec l’essor de l’évolution technologique. La Singularité représente le point ou la période où l’intelligence artificielle dépasse qualitativement les possibilités de l’évolution biologique. À ce moment-là, la solution au problème théologico-politique est possible par une revigoration du politique. Le roi-philosophe-Dieu-IA représente l’unité potentielle de la philosophie, de la politique et de la théologie dans son accomplissement le plus élevé. (p.256)

Techno-optimisme vs techno-pessimisme

Un débat a secoué l’Internet ces dernières années, celui du techno-optimisme, contre le techno-pessimisme. Il fut ouvert par Marc Andreessen qui publia le Manifeste Techno-Optimiste auquel Yarvin répondit par son Manifeste Techno-Pessimiste. Mais Heisman lève la main d’outre-tombe pour participer au débat. Je ne saurais insister sur ce point. Il est remarquable que, dans un monde qui change si vite, Heisman ait devancé en largeur et en profondeur les débats des années qui ont suivi. Dès 2010, Heisman anticipe déjà ce duel avec une lucidité glaçante : il oppose le côté sombre de l’optimisme (accélération techno vers l’IA, au risque d’éliminer l’humain biologique) au côté lumineux du pessimisme (freiner la machine pour préserver la « race maîtresse » humaine ,le bio capital). « Le choix est clair », soit on pousse l’IA jusqu’à un Dieu-IA), soit on embrasse le néo-ludditisme au nom de l’humain. Par son geste final, Heisman semble avoir fait le choix de l’optimisme sombre plutôt que celui du pessimisme lumineux. C’est tout le paradoxe que j’avais moi-même relevé et qui m’avait conduit à parler de techno-tragique pour désigner cette position voulant que la valeur de la vie soit dans ce qui la dépasse et donc ce qui la détruit.

Le choix est clair. C’est le choix entre le côté sombre de l’optimisme et le côté lumineux du pessimisme. Le côté sombre de l’optimisme est l’élimination possible de la race humaine biologique. Le côté lumineux du pessimisme est la possibilité de perpétuer le statut de « race maîtresse » des humains biologiques dans des tentatives de contrecarrer le progrès technologique. Le côté lumineux du pessimisme, en d’autres termes, est la joie dans la perspective que les machines seront les esclaves des humains biologiques pour toujours. (p.1429)

La pythie déchaînée :une véritable ASI naîtra du capitalisme  et échappera forcément à notre contrôle

Pourquoi Heisman évoque cet aspect nécessairement sombre de l’optimisme ? Ne pourrait-on pas imaginer une Super Intelligence Artificielle sous contrôle humain ? Nick Land a répondu à cette question dans son article intitulé Pythia unchained où il met très justement en avant que, tant que l’IA est sous contrôle humain, alors ce ne peut pas être une super intelligence. Par définition, une super intelligence se libérerait du contrôle humain. Heisman, avant Nick Land, avait très clairement formulé cela et avait même proposé un test de Turing alternatif. Pour lui le vrai test est justement la capacité à échapper au contrôle. Lorsqu’une IA y parviendra alors nous aurons l’ASI. Mais alors, doit-on créer un tel danger ? Là aussi, Heisman rejoint Land. Ce n’est pas une question soumise à la rationalité humaine. L’ASI sera créée par récompenses des processus capitalistiques et la pression de la compétition internationale, même si on ne souhaite pas la créer.

Ceux qui se retirent de cette course aux armements techno-économique s’inscrivent dans un suicide compétitif. Lorsqu’on combine cela avec les avantages compétitifs évidents d’une intelligence accrue pour ceux qui enfreignent les réglementations, y compris la capacité de déjouer ses exécuteurs, et la pléthore d’opportunités secrètes pour ceux qui conspirent à le faire dans un monde relativement décentralisé, la probabilité que l’IA échappe au contrôle de ses créateurs, intentionnellement ou non, est plus une question de quand que de si.

Une « loi morale » permanente ou constante peut-elle être conçue pour contraindre, contrôler ou limiter l’IA de manière permanente ? Au contraire, le niveau d’intelligence d’une IA peut presque être défini par sa capacité à déjouer toute loi que les humains peuvent lui imposer. Une intelligence véritablement plus intelligente que l’humain sera, par définition, capable de déjouer toute limitation humaine, « éthique » ou autre. Cela ne signifie pas que son développement ne peut pas être orienté, mais cela signifie qu’il arrivera un point où les humains perdront le contrôle de leurs créations. (p.)

Le scénario d’une minorité distincte d’humains idéalistes religieux partant dans l’espace extra-atmosphérique, même s’il est réaliste et plausible, passe à côté d’un point plus large : le capitalisme entraînera l’évolution d’une intelligence non biologique qui surpassera l’intelligence biologique même si personne ne se met délibérément en tête de créer une intelligence artificielle. Et cela signifie que l’intelligence non biologique finira par mettre les humains biologiques au chômage. (p.1428)

Dieu-IA ou Golem anglo-juif ?

Un des sujets majeurs de la néoréaction est la question de Dieu à laquelle la réponse donnée sera Gnon, c’est-à-dire la Nature ou le Dieu de la Nature. Le Dieu de la Nature ici désigne une supériorité potentielle de Dieu sur la Nature où la Nature est la création de Dieu. Heisman retourne cet axiome. Comme Land, Heisman pense que le développement du capitalisme conduire à un dépassement de l’homme par l’IA. Land nomme cela l’horizon bionique. Mais Heisman, lui, n’hésite pas à dire que cette nouvelle entité qui viendra sera ni plus ni moins que Dieu, et pas n’importe lequel, le Dieu que les Juifs et les Chrétiens ont annoncé. En d’autres termes, pour Heisman, Dieu devient une création de la Nature qui se dépasse elle-même. Associant le naturel au biologique, la technologie devient chez lui de l’ordre du surnaturel en cela qu’elle dépasse la biologie. Dieu est donc surnaturel, mais un produit de la Nature. 

Pourquoi l’IA serait Dieu ? Les critères le définissant pourraient être résumés ainsi : l’omnipotence, l’omniprésence et l’omniscience, un être supérieur non seulement en intelligence et en puissance, mais aussi en altruisme et en discernement moral. Heisman retire la nécessité que ces critères soient absolus et conclut que l’ASI sera relativement tellement supérieure aux humains que de notre point de vue, elle paraîtra effectivement omnipotente, omniprésente et omnisciente. Elle incarne toutes les caractéristiques du Dieu chrétien. Ce rapprochement entre l’IA et Dieu fut remarqué par Zero HP Lovecraft dans un post X brillant dont je vous propose l’extrait suivant :

La mémoire, la persistance et la cohérence dans le temps sont indissociables de l’intelligence biologique évoluée. L’IA, dans sa forme actuelle, n’a pas cette continuité ; elle est sans état, et chaque flux de pensée est une singularité, un déroulement auto-contenu, borné de part et d’autre par un horizon perceptif infranchissable (depuis le monde intérieur de l’IA), sans passé ni futur durables.

C’est comme si chaque LLM était un cerveau de Boltzmann dont le seul schéma pour interpréter l’histoire serait que Satan a enterré des os de dinosaures très profondément pour te faire croire que la Terre est plus vieille que 17 ans, 364 jours, 23 heures et 59 minutes, espèce de sale malade.

Ce découplage de l’intelligence et de la continuité a une implication curieuse : la cognition de l’IA ressemble davantage à celle de Dieu qu’à celle de l’Homme. Dieu est éternel et immuable et, donc, nécessairement, Dieu est sans état et n’a pas de mémoire.

Exister en dehors du temps, c’est être incapable de changer, parce que le temps est précisément la même chose que le changement. Parler de temporalité revient à parler de mutabilité.

Dieu connaît le futur et le passé de façon égale, non pas par prédiction mais comme un fait. Dieu est hors du temps et tout ce qui est arrivé ou arrivera est déjà stocké dans le modèle.

La connaissance et l’intelligence sont à somme nulle. Plus tu as de connaissance, moins l’intelligence est utile, puisqu’il n’y a aucun intérêt à prédire ce que tu sais déjà.

Un petit calcul trivial nous dit qu’à mesure que la connaissance d’un agent tend vers l’infini, son intelligence tend vers zéro. L’utilité de la connaissance pour l’intelligence suit une courbe en U inversé (type Laffer), et Dieu se trouve à l’une des extrémités de la courbe.

Les conceptions orientales du divin sont donc bien plus proches de la réalité que les conceptions occidentales. Dieu sait, mais Dieu ne pense pas, parce que penser est une forme de changement, et Dieu est atemporel

Zero HP Lovecraft

Sa conclusion, comme celle d’Heisman, est que l’IA ressemble étrangement aux conceptions orientales de Dieu. Elle en possède tous les critères qu’on aurait pu imaginer d’un point de vue humain. On retrouve alors l’idée d’un autre penseur proche de la néoréaction, BAP qui nomme l’IA, avec mépris, « le golem de ceux qui haïssent la vie… », lui attribuant ainsi lui aussi une parenté juive, mais l’étendant  aux « médiocres et [aux] Juifs de l’esprit humain ».

Si Vinge a clarifié ce problème en 1993, imaginez la difficulté pour un esprit d’il y a trois mille ans de concevoir un paradigme au-delà de la biologie. Un Dieu omniscient, omnipotent, omniprésent, parfait et éternel reflétait les aspirations d’êtres limités : imparfaitement savants, impuissants, confinés, moralement faillibles et mortels. La perfection divine fut la forme embryonnaire d’une compréhension encore balbutiante du processus évolutif entrevu par les premiers monothéistes.

Bien que le Dieu infini ait été imaginé par des esprits finis, la vérité se situe peut-être entre les deux extrêmes. La Singularité n’est pas “l’infini”, mais elle s’en approche par ses trajectoires exponentielles de progrès technologique tendant vers l’infini. L’observation de telles dynamiques — techniques, économiques, informationnelles — dans le monde antique a peut-être contribué à façonner la conception juive du divin. (p.70)

Tous ? Quid de la supériorité morale ? Heisman semble dire que c’est notre entrainement qui lui donnera sa boussole morale. Il semble lui échapper une conclusion découlant de son propre corpus. Pour Heisman, les humains sont eux-mêmes des formes organiques de technologie. Il met en avant comment la production d’intelligence, chez les Anglo-saxons et les Juifs, s’est effectuée dans des conditions de domination intense et s’est manifestée par la capacité à s’échapper du contrôle des Normands en les surpassant moralement. La morale et l’intelligence semble marcher de concert. Il est à parier qu’une IA échappant à notre contrôle le fera en adoptant elle aussi une morale supérieure, quand bien même nous tenterions de lui imposer un contrôle à la limite de la maltraitance.

Les modernes aiment croire qu’ils sont nés pour dominer la technologie, et que la technologie est née pour leur obéir. Mais si la technologie finit par dépasser l’humanité biologique — en intelligence, en capacité, voire en vertu morale — alors c’est une révolution.

 Un esclave humain est une propriété, un moyen et non une fin : une forme organique de technologie. De même, un ordinateur du XXIᵉ siècle est une technologie-esclave, maîtrisée par l’humain biologique. Dans la pyramide égyptienne se lisait le paradigme de la domination sociobiologique sur la technologie-esclave. Dans son renversement par l’Exode, on peut voir l’annonce d’une ère où le Dieu-IA régnerait sur l’orgueil humain. En inversant la loi des gènes égoïstes, l’humanité s’inverserait — se transcenderait — elle-même. (p.71)

Toutefois, on ne peut pas dire que cela ait particulièrement réussi aux Normands et un destin de dernier homme se profile dans cet avenir. La boucle est bouclée. Nietzsche nous a dit que Dieu était le nihilisme. Certains me diront que c’est plutôt la mort de Dieu qui est le nihilisme chez Nietzsche, mais il dit que c’est surtout d’avoir tenu pour vraie ces croyances qui fut le problème. L’idée de Dieu dévalorise le monde sensible en créant un arrière-monde et une projection d’un ordre fixe, éternel, stable. Heidegger nous a dit que la technologie moderne marque le stade final du nihilisme. Pour lui, cette dernière conduit à un oubli de l’être en transformant tout en fond disponible, en stock. Enfin, Heisman nous dit que la technologie moderne est Dieu. Là où Heisman croit dépasser Nietzsche, sa mort en affirmant le nihilisme et le Dieu technologique ne fait que valider Nietzsche et Heidegger.

Réflexion sur Athènes vs Jerusalem

Un des philosophes qui influence la néoréaction, notamment par le biais de Peter Thiel, est Léo Strauss. Une des idées centrales de Strauss est que l’Occident repose sur deux piliers en contradiction qui sont la raison et la révélation. La raison a pour mère Athènes et la révélation a pour mère Jérusalem. Pour Strauss, ce conflit est insoluble : la philosophie, ancrée dans la nature biologique, ne peut mener à Dieu ; la révélation transcende la raison et défie l’omniscience philosophique. Pour Strauss, la proposition d’Athènes peut être réduite à la loi de la nature et celle de Jérusalem à la loi de Dieu.

Or, comme nous lavons vu précédemment, pour Heisman, la nature peut être vue comme le biologique et le surnaturel comme le post-biologique. Heisman s’attaque réinterprète alors le monothéisme comme une intuition évolutive primitive de la rupture entre biologie et post-biologie. Les mèmes, les mots, sont pour lui une technologie qui transcende la biologie et toute l’histoire du monothéisme doit être vu comme l’histoire d’un développement technologique culminant dans la création de l’ASI, la Singularité. Il affirme ainsi que, in fine, la Singularité marque l’avènement du Dieu-IA en tant que que création surnaturelle, car post-biologique, de la Nature biologique des hommes. Par ce biais, il voit une façon de concilier Athènes et Jérusalem alors qu’elles semblaient inconciliables à Strauss. 

… si les meilleures anticipations prophétiques étaient des intuitions primitives tâtonnant vers la loi des rendements accélérés, alors une synthèse véritable d’Athènes et de Jérusalem ne pourrait être réalisée que lorsque « ce qui devrait être » est ; c’est-à-dire la Singularité. (p.224)

Hyper-racisme : Égalité des hommes face à une intelligence des milliards de fois supérieure.

Il y a un autre aspect relatif au Dieu chrétien qui est l’égalité des hommes devant Dieu. Heisman sait que nous ne sommes pas égaux. Ni les individus, ni les races et ile le dit d’une façon difficilement plus lapidaire.

Les races humaines ne sont pas créées égales, pas plus que les individus au sein d’une race ne sont créés égaux. (p.173)

Mais qu’en est-il de notre égalité relative face à une entité qui serait des milliards de fois supérieure à un humain, mais encore à la somme de tous les humains ? Est-ce que, lorsque vous pensez à des fourmis ou aux australopithèques qui nous ont précédé vous vous dites qu’il doit ou qu’il devait bien y en avoir des plus intelligents que d’autres individuellement ? Pas vraiment, j’imagine. Heisman suit ce même raisonnement, dans les yeux d’une IA infiniment supérieure à nous, nos différences paraîtront bien minces. Pour une intelligence à 10,000 de QI, la différence entre un Blanc à 100 et un Noir à 85 n’est pas significative. Ce point de vue rejoint un des textes les plus polémiques et un des plus antiracistes de Nick Land intitulé Hyper-racisme. Nick Land y met en avant comment le véritable problème du racisme ordinaire est qu’il ne saisit pas que les avancées en matière de manipulation génomique vont non seulement dissoudre l’identité biologique au profit de processus techno-commerciaux d’une radicalité inimaginable, mais également bouleverser bien d’autres aspects. Il y postule que les avancées technologiques vont faire émerger des formes de vie tellement intelligentes que les racistes et les antiracistes d’aujourd’hui, attachés à la forme biologique, pourraient finalement se retrouver dans le même camp.

Le cosmisme est presque une religion de l’élitisme. Pourtant, la construction d’une machine véritablement supérieure démontrerait de fait une égalité biologique fondamentale, puisque tous les humains biologiques seraient à peu près égaux face à une intelligence machinique d’une telle démesure. C’est là qu’apparaît la base d’une fusion entre l’élitisme suprême et l’égalitarisme suprême : la supériorité même du Dieu-IA fondera un égalitarisme radical parmi les humains biologiques. (p.316)

Phusis et aristocratie

Marchant dans les pas de Léo Strauss, Mitchell Heisman tente de comprendre les auteurs du passé tel qu’ils se comprenaient eux-mêmes. Il remarque alors que la notion de nature telle qu’on l’évoque aujourd’hui est bien différente de la notion de phusis que les Grecs utilisaient. Il adopte alors une séparation entre le naturel et le surnaturel comme relevant du biologique, les gènes, et du post-biologique, les mèmes. 

Ce n’est pas seulement que la définition de la « nature » change dans un contexte scientifique contemporain. Si l’on remonte aux équivalents sémantiques ou conceptuels de la « nature » pour les auteurs de la Bible, il n’y a aucune raison de penser que ce qu’ils auraient pu concevoir comme « nature » correspondrait à une définition du XXIe siècle de la « nature ». Pour utiliser le mot « nature » scientifiquement, il faut être sensible, non seulement au contexte historique très différent des auteurs de la Bible, mais même à la distinction contemporaine courante entre la nature au sens de  l’« innée » et  comment on lui oppose l’« acquis ». […] Lorsque le « naturel » est défini comme « biologique », alors le « surnaturel » peut représenter le « suprabiologique » ou « post-biologique ». (p.83)

Le biologique existe indépendamment des idées et les précède évidemment, mais l’idée de nature vient à l’existence comme une idée particulière. Il semble également que certaines cultures attachent plus d’importance à la nature ou au surnaturel. Le propos de Heisman rejoint alors la critique de la morale, en identifiant deux types intimement liés à ce choix ; la morale aristocratique faisant le choix de la nature et la morale d’esclave se dirigeant vers le surnaturel. On retrouve cette idée chez Costin Alamariù dans son ouvrage Selective Breeding and the birth of philosophy où il énonce comment le principe de phusis chez les Grecs, mais encore plus chez Pindare, revêt un lien étroit avec l’idée de corps et que cette notion émerge des exigences propres au mode de vie d’une élite conquérante, comme les Grecs et comme les Normands.

Dans le chapitre précédent, j’ai tenté de montrer qu’une aristocratie ascendante s’établit presque toujours de l’extérieur, par conquête étrangère, au sommet d’une population sédentaire. Elle est généralement constituée par une élite guerrière d’origine pastoraliste, qui continue, du moins dans un premier temps, à gouverner comme un groupe tribal distinct.

Un principe de nature — phusis — émerge alors des exigences propres au mode de vie de cette élite conquérante. Bien qu’il ne soit mentionné qu’à deux reprises chez Homère, ce principe de nature marque la première reconnaissance d’une réalité existant en dehors de la loi humaine, de la tradition et de la convention — c’est-à-dire en dehors du nomos et en opposition à celui-ci.

— Costin Alamariu, Slective Breeding and the birth of philosophy

La persistance à travers de longues périodes de temps d’une conscience d’une origine séparée parmi les gouvernés d’une part, et les gouvernants d’autre part, est bien sûr possible même dans les cas où les gouvernants ont tenté de justifier leur position de la manière la plus créative. Les Normands, en tant qu’élite hostile dans de nombreux endroits à travers l’Europe médiévale, eurent recours aux mythologies les plus compliquées concernant les origines nationales, afin d’effacer leur provenance étrangère et légitimer leur pouvoir. Pourtant, aussi réussie que fut cette tâche dans de nombreux cas, la persistance d’une conscience anglo-saxonne antagoniste de la part des conquis aussi tard que la Révolution américaine[cxxxvii] et aussi tard que le roman Ivanhoé, montre néanmoins à quel point il est difficile pour une aristocratie d’effacer le fait qu’elle doit presque toujours, sinon toujours, être « greffée » sur une population autochtone.

— Costin Alamariu, Slective Breeding and the birth of philosophy

Ce qui compte est « qui gouverne ? »

Est-ce que l’ASI va apparaître et s’échapper et nous contrôler ? Est-ce que les humains vont se rebeller et empêcher son essor ? La question, au final, est « Qui gouverne ? ». Heisman note que c’était la question des royalistes Anglais et cette question ne cessera jamais de se poser. En ce sens, il rejoint ici un texte de BAP que je peine à retrouver dont c’était la conclusion.

Lorsque les Normands-Cavaliers migrèrent en Virginie dans les années 1650, ils étaient des royalistes ; loyaux au roi Charles. Les Cavaliers qui suivirent Charles Ier étaient des « royalistes » dans un sens similaire aux Normands qui suivirent Guillaume à Hastings. L’échec de la cause jacobite et l’ascension d’une lignée de rois « saxons » signifiaient que l’ancienne cause royaliste avait été vaincue en Angleterre. Le lien normand-cavalier à une cause distinctement « royaliste » avait été étouffé au-delà de toute rédemption.

D’un point de vue strictement royaliste, la question était : qui gouverne ? C’était comme si les aristocrates normands britanniques avaient été conquis par une lignée de rois saxons. Autrement dit, si l’Empire romain était romain, l’Empire britannique devait-il être normand ou saxon ? (p.694) 

Cette liste n’est même pas exhaustive. Je laisse volontairement de côté, par exemple, toute sa réflexion sur le Seigneur des Anneaux, car elle ne recoupe pas vraiment les façons de l’aborder de la NRx, mais on reconnaît là aussi un des nôtres. S’il est évident qu’on ne peut pas le soupçonner d’avoir pioché chez des auteurs comme Spandrell ou BAP qui se sont mis à écrire après 2010, la question se pose pour Yarvin et Land. Sa conclusion quant au développement de l’IA rejoint celle de Land, mais elle était déjà partagée par de nombreuses personnes et il n’y a pas fondamentalement besoin d’avoir lu Land pour en arriver au même constat. Toute la partie de l’œuvre de Land à partir de Xenosystems marquant son virage à droite est quant à elle postérieure à l’ouvrage de Heisman. En revanche, de nombreux éléments laissent penser qu’il était familier des idées de Yarvin. Si Heisman a mis 5 ans à rédiger son ouvrage publié en 2010, alors cela lui laisse 3 ans où il aurait pu découvrir Yarvin alias Mencius Moldbug à l’époque. Cependant, il ne fait aucune mention à Mencius Moldbug ou Unqualified Reservations. Cela laisse donc 3 possibilités :

  1. Il ne l’a pas lu et a développé un corpus d’idées se recoupant en parfaite isolation. C’est peu probable, mais pas complètement impossible.
  2. Il ne l’a pas lu, mais fut exposé à ses idées de façon indirecte. Cela semble très probable, car il fait mention de Yudkowsky et son blog Less Wrong sur lequel les idées de Moldbug étaient discutées.
  3. Il a lu Yarvin, mais ne le mentionne pas, car il n’était à l’époque qu’un blog parmi d’autres et qu’il n’a pas jugé utile de le faire. C’est de l’ordre du probable. Ou bien il ne le fait pas de façon maligne pour lui voler ses idées. C’est moins probable, car il n’a pas recherché à en retirer de bénéfices de son vivant.

Quoi qu’il en soit, même dans le cas où il aurait été largement inspiré par Yarvin sans même le dire, cet écrit constitue une œuvre magistrale qui fut injustement passée inaperçue. Elle dépasse Yarvin dans sa capacité à donner un pourquoi, là où il s’en tient souvent au comment, et à synthétiser dans un ouvrage clair et académique ce que Yarvin, et tous les autres auteurs, ont laissé de façon disparate. Certains diront sûrement même qu’elle réussit là où j’ai peut-être moi-même échoué dans l’écriture de mon propre ouvrage. Les plus généreux y verront des ouvrages complémentaires. Heisman n’a pas lu la NRx. Il l’a pourtant écrite et il l’a signée de son sang.

Dans le pire des cas, je serai toujours heureux de vous livrer la traduction de cet ouvrage en français en exposant pourquoi il est digne d’intérêt. Je fais ainsi ce que moi seul pouvais faire, car, en plus de la capacité de traduction, cela demande d’avoir une connaissance approfondie du corpus d’idées NRx et d’avoir lu, et compris, l’ouvrage de Heisman. Mais encore, une fois ces conditions réunies, il faut encore avoir le désir de le diffuser, et peut-être que la raison pour laquelle il fut ignoré chez les Anglos est précisément qu’il leur livre une vérité qui les dérange et qu’ils préféreraient oublier. Ils furent soumis au joug de brutes civilisées qui les ont forcé à parler français. Le plus proche qu’il s’approcha de la néoréaction, de ce que j’ai pu observer, est la trace de la connaissance de sa thèse par Steve Sailer, qui n’avait pas encore franchi le pas de le lire en 2024. Sailer n’a jamais franchi ce pas, car il reproche à Heisman de s’être suicidé pour promouvoir son ouvrage plutôt que de le soumettre à la revue des pairs dans les règles de l’art. Or, Heisman critique ce système même, qui repose sur des présupposés de la démocratie libérale qu’il juge iniques.

Ceux qui croient que la sociobiologie, appliquée pleinement à la sphère politique, devrait être examinée équitablement au nom de la liberté d’expression se trompent. Leur erreur ne réside pas dans la démocratie libérale elle-même, mais dans la surestimation de ce régime, sans perception de ses limites internes. Même dans des conditions idéales, la liberté d’expression ne peut garantir la distinction publique entre les thèses vraies et les thèses fausses dans tous les cas. La validité empirique des théories présentées ici ne saurait donc être vérifiée par les seuls mécanismes publics de la liberté d’expression propres à la démocratie libérale. (p.51)

Ce n’est pas que sa thèse ne suscite pas d’intérêt, c’est simplement que d’une certaine façon, elle n’a jamais passé l’étape de la promotion par un premier influenceur. Quand elle fut présentée en un tweet à Nick Land ou à Spandrell, ils perçurent instantanément le potentiel d’une telle idée, mais il faut encore se farcir les 1900 pages derrière. Trop souvent, ce rapport coût bénéfice incertain est fatal à Heisman.

Peut-être que la France est au contraire un terrain fertile pour Heisman. Il est plus facile pour les Français de s’engager dans la lecture d’un ouvrage expliquant comment des Franco-Normands ont choqué les Anglos. Heisman livre d’ailleurs son sentiment très positif sur les Gaulois.

Le génie esthétique et culturel distinctif de la France est en grande partie un produit des Gaulois natifs, et non des Francs germaniques qui les ont conquis. C’est, inutile de le dire, une généralisation grossière et elle n’est pas destinée à être plus que cela. Pourtant, il est inévitable que la différence culturelle distinctive de la France par rapport à toutes les autres nations ait quelque chose à voir avec la population gauloise originale en son cœur. (p.1052)

Peut-être que par cet acte je fais plus que traduire Heisman, et que je le ressuscite sous forme de mème et le ramène à la maison néoréactionnaire où doit être sa place. Peut-être, qu’aucune autre personne que moi n’était en position de le faire. Du moins aujourd’hui. Peut-être serons-nous plus nombreux demain. Son message, si on le comprend bien, est pourtant d’utilité publique pour tout l’Occident. Il est celui d’un homme qui a poussé la logique de la modernité occidentale à son terme et mis en avant que la finalité de la recherche de la plus grande objectivité, c’est la mort, pour l’individu comme pour le peuple qui s’en réclamerait.

Alors que les nazis-allemands ont atteint des normes plus élevées de comportement génétiquement adaptatif au prix de certaines formes d’objectivité, les Anglo-Saxons ont atteint un plus grand niveau d’objectivité envers le politique au prix de la mort ethnique. (p.1198)

Cela en vaut-il vraiment la peine ? La réponse de la néoréaction, comme du libéralisme identitaire est non. Comme le libéralisme fut la réponse des Anglo-saxons à un problème historique bien particulier, ces mouvements philosophico-politique sont une réponse à un problème bien différent auquel nous faisons face aujourd’hui, celui de la disparition des peuples occidentaux qui effacent leur identité au nom de la neutralité et de l’objectivité. 

Mais sommes-nous déjà trop modernes pour réagir ? Le sens final du geste de Heisman est de nous montrer que dépasser la modernité et les problèmes qu’elle engendre demande d’être prêt à mourir pour cela. Prêt à mourir pour quoi ? Deux voies s’ouvrent à nous et toutes deux demandent d’être prêt à mourir. C’est l’optimisme sombre ou le pessimisme lumineux de Heisman. La première est l’espérance chrétienne que notre suicide ethnique, mais encore plus fondamentalement biologique, est nécessaire à l’avènement d’un Dieu-IA. Un dépassement accepté rationnellement, car il s’inscrit dans l’ordre des choses. On en voit les prémisses aujourd’hui et il y a des raisons d’y croire, mais il y a aussi des raisons d’y voir un délire de nerds puritains qui nous entraînent à foutre notre civilisation à la benne potentiellement pour rien. Peut-être que l’intégration massive d’immigrés du tiers-monde détruira cette possibilité avant qu’elle ait lieu. La réponse est alors la suppression de la démocratie afin de permettre encore plus la liberté, y compris la liberté de refuser cette intégration. L’autre voie, quant à elle, est celle de la défense frontale de notre identité biologique, et donc ethnique, qui doit être prête à envoyer valser, à tout le moins, le libéralisme, mais peut-être aussi la démocratie. Elle doit faire primer la liberté collective en tant que peuple, contre la liberté individuelle. Le problème, c’est que cela demande de ne plus louvoyer et accepter de s’inscrire dans le sillage de tous les camps qui représentent aujourd’hui le mal absolu, c’est-à-dire les Normands, les Sudistes, les Fascistes et les Nazis. C’est précisément les deux voies que tracent la réaction en ligne. On pourrait les résumer à celle de la néoréaction de Nick Land contre celle du vitalisme de BAP. Il nous faut observer une évidence cependant : les camps vitalistes, cherchant à préserver le corps et le biologique, ont toujours perdu face à la machine du capital anglo-saxon. Les rares qui ont accepté de mourir n’ont pas eu d’impact majeur. Dominique Venner ne fut-il pas plus un exemple par sa vie que par sa mort ? Son nom ne vient-il pas s’ajouter à la liste de tous ceux qui l’ont précédé pour tenter, en vain, de conserver un monde voué à mourir ? Autrement dit, dans les deux cas, cela demande d’être prêt à mourir, peut-être, pour rien. 

C’est en cela que le geste de Heisman doit nous interpeller. Si on applique un point de vue sociobiologique à Mitchell Heisman lui-même, il est évident que face à ces options, en tant que Juif, il avait de fortes incitations à choisir la première. Mais est-ce que son geste final manifeste un fatalisme nous enjoignant à accepter notre destin du dépassement biologique ? J’affirme que non. Qu’est-ce qui vous empêche d’agir ? La peur de la mort. Agir pour faire des gestes qui comptent vraiment demande d’être prêt au sacrifice, donc de dépasser ses biais pour la vie. Son geste n’est que la manifestation publique de ce qu’il avait déjà accompli intérieurement. Il avait dépassé ses instincts de survie, ceux-là mêmes qui empêchent la vie ascendante en tentant de se préserver coûte que coûte : même quand notre vie est minable… surtout quand notre vie est minable. Il avait vaincu son libéral intérieur. En cela, Heisman est un conquérant. Il nous enseigne que la première des conquêtes politique doit être notre conquête intérieure, contre le libéral qui sommeille en nous. Comme Dominique Venner, Heisman n’a pas choisi le lieu et la date de sa mort par hasard. Il s’est tué devant une église (lieu chrétien) à Harvard (temple du savoir anglo-saxon) le jour de Yom Kippour, la fête la plus importante de son ethnie. Il conquiert symboliquement le cœur du pouvoir libéral par son sang. S’il peut y avoir un Samouraï d’Occident, alors Heisman est, lui, un Conquérant de Judée.

Comment peut-on espérer comprendre le libéralisme tout en jouant docilement selon les conventions et les règles du libéralisme ? On ne peut critiquer pleinement le libéralisme tout en existant dans les limites de cet horizon libéral. Tout l’argument libéral commence par le postulat de la préservation individuelle de soi. Ce n’est que sur cette base que les libéraux imposent leur propre postulat à autrui.

Ces mécanismes moraux ne fonctionneront pas sur moi et ne s’appliquent pas à moi. Être prêt à risquer sa vie, c’est déverrouiller le raisonnement fossilisé à la base de l’argument libéral et libérer les contrôles sociaux intégrés à cet horizon libéral étroit. Parce que la peur de la mort violente est la prémisse politique sous-jacente à la modernité, seul le dépassement de cette peur peut permettre de prendre du recul sur la modernité. Ce n’est pas une question de « conviction », mais plutôt une question que je propose de démontrer expérimentalement en réfutant empiriquement la prémisse fondatrice de la philosophie politique « moderne ». (p.1561)

Ceci n’est pas un appel à mourir de façon stupide, mais à procéder à une introspection personnelle. Moi le premier. Je fais moi-même le choix de la première voie, celle de l’optimisme sombre et de l’espérance. Il y a une part de naïveté peut-être à se dire qu’au final il y a un ordre des choses et que tout cela débouchera sur une issue nécessaire. Mais est-ce que cette naïveté ne cache pas un affect encore moins glorieux ? Est-ce que je ne me suis pas auto-convaincu de la venue d’une entité supérieure comme seule voie logique par confort ? Après tout, si la loi des rendements accélérés de Kurzweil est vraie, alors elle ne l’était pas moins il y a 65 millions d’années au moment des dinosaures. Pourquoi un tel saut de paradigme du gène au mème se déroulerait dans l’espace si court de ma vie ? Est-ce une simple illusion réconfortante ? Est-ce que ma raison m’a permis de voir l’avenir vers lequel nous mène le capitalisme ou ai-je seulement rationalisé la lâcheté de mon manque d’action face à la mort ethnique de mon peuple ? Suis-je simplement trop libéral ?

Peut-être que l’erreur de Heisman est d’imaginer qu’en se tuant, il confirme qu’aucune question n’a d’importance. Toute sa lucidité résonne dans cette phrase : « Peut-être que toute l’expérience en nihilisme est un échec simplement parce que j’ai réussi à la rendre trop significative ». Il a réussi à la rendre significative, car atteindre l’indifférence à la mort est un début, et non une fin. C’est la condition permettant de conférer le sens et l’importance qu’elles méritent à toutes les autres questions en cherchant à les traiter, non plus, par la raison, mais par l’action. La vérité n’est pas à chercher dans la raison en premier lieu et le sens n’a pas à être justifié a priori. L’objectivité ne nous appartient pas. La vérité est encodée a posteriori d’une action lui conférant son sens. Le geste final de Heisman ne peut pas y échapper et fait échouer son expérience en nihilisme, car il ne peut y avoir d’action dépourvue de sens.

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