Le commandant Cousteau : le conquérant des fonds Marins

Photo du commandant Cousteau
Le Commandant Jacques-Yves Cousteau

L’un des héros de ma prime enfance était le commandant Jacques-Yves Cousteau. Cet homme a eu un impact si marquant sur moi que je me souviens encore du jour où j’ai appris sa mort au journal télévisé, alors que je n’étais âgé que de 7 ans ; cela m’avait profondément attristé.

Ayant grandi près de la mer, sa série de documentaires « L’Odyssée sous-marine » me fascinait. Le Commandant Cousteau, son équipe et son bateau, la Calypso, peuplaient les rêves du petit garçon que j’étais. Je me souviens du générique absolument épique de l’émission. Près de 30 ans plus tard, je me souviens encore de certains épisodes. Celui des bébés tortues sortant du sable quelques secondes après leurs éclosions, qui se faisaient décimer par centaines par les oiseaux marins avant d’atteindre la mer, m’a particulièrement marqué. Une vie aussi courte me semblait absurde et je maudissais ces mouettes qui les dévoraient sans pitié. Je me souviens aussi de l’équipe de la Calypso (le bateau du commandant) essayant désespérément de sauver un petit baleineau qui avait perdu sa mère et à qui ils étaient incapables de trouver un substitut au lait maternel de baleine. Je pleurais inévitablement quand venait le moment de sa mort inéluctable, et j’espérais à chaque visionnage que, par miracle, le petit baleineau survive. Je me souviens également des dauphins qui nageaient à côté de la Calypso, et des marins qui les admiraient à l’avant du bateau dans une scène d’une incroyable beauté.

Je me suis récemment replongé dans cette formidable aventure que furent les expéditions du commandant, et j’y ai retrouvé un monde familier issu de mes souvenirs d’enfance. J’y ai également découvert ce qui, aujourd’hui en tant que jeune trentenaire, me fait rêver : une aventure humaine épique, française, repoussant les limites du monde connu. Cette aventure, que fut la conquête des fonds marins par l’homme, est quelque peu oubliée de nos jours. C’est dans cette odyssée que je vous propose de vous replonger avec moi au travers de cet article.

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La conquête des fonds marins :

Schema du plateau continental à l'Ouest de la France.
Exemple de section du plateau continental a l’Ouest de la France

Au début du XXème siècle, la Terre a été entièrement explorée depuis la conquête du pôle Sud par Roald Amundsen en 1911. Il ne reste plus de terre émergée inexplorée où l’humanité peut assouvir sa soif de découverte et d’exploration. Après une longue pause, notamment due aux deux guerres mondiales, cette exploration a repris de plus belle à la faveur de la paix retrouvée et aux innovations technologiques. Elle a pris la forme de deux courses à l’exploration fantastiques. La plus connue d’entre elles fut la course à l’espace entre les Soviétiques et les Américains qui a animé les années 60/70, et qui renaît depuis une dizaine d’années sous l’impulsion du New Space emmené par un certain Elon Musk et l’émergence de la Chine. À la même période, une autre course, moins connue, fut celle que se livrèrent une fois encore les Américains, mais cette fois-ci contre les Français pour la conquête des fonds marins et notamment du plateau continental. Ce dernier est une immense surface immergée à environ 200 m de profondeur qui entoure toute terre émergée. C’est une zone trois fois plus vaste que les États-Unis à explorer et qui détient beaucoup de promesses.

La France et les USA, étant les deux pays les mieux dotés au monde en termes d’espace maritime sous leur souveraineté, il était normal que ces pays fussent les forces motrices de cette conquête des profondeurs. De vastes plans d’exploration furent mis en place ainsi que de véritables projets de colonisation des fonds marins.

PaysZEE en KM2
France11 691 624
USA11 351 000
Australie9 025 053
Russie7 566 673
Royaume-Uni6 805 586
Nouvelle-Zélande6 682 503
Indonésie6 159 032
Une zone économique exclusive (ZEE) est, d’après le droit de la mer, un espace maritime sur lequel un État côtier exerce des droits souverains et économiques en matière d’exploration et d’usage des ressources naturelles.

C’est tout particulièrement grâce aux efforts de Jacques Yves Cousteau que la France fut à la pointe de la course avec les USA. Cet officier de marine était un véritable visionnaire. Il a notamment contribué, dans les années 40, malgré les restrictions de la France occupée, à la conception du matériel de plongée actuel avec des systèmes de respiration subaquatique autonome, incluant notamment l’invention des détendeurs modernes.

Il a, immédiatement après la conception du système de respiration autonome, entrepris un effort constant de communication autour de ses inventions et de l’exploration des fonds marins. Cet effort remarquable s’est prolongé sur cinq décennies, depuis son premier film sous-marin « Par dix-huit mètres de fond » tourné en 1942, jusqu’à sa disparition en 1997, avec des centaines de documentaires. Les plus connus étant « Le monde du silence » (1956) et « Le Monde sans soleil » (1964), tous deux ayant reçu l’Oscar du meilleur film documentaire, et le premier ayant remporté la Palme d’or. À la même époque où Stanley Kubrick était en train de définir la représentation que l’humanité allait avoir de l’espace avec son monumental film « 2001, l’Odyssée de l’espace » (1968), Cousteau produisait lui aussi le même effort, mais pour les fonds marins. Tous deux avaient une démarche réaliste : Cousteau du fait de sa démarche de films documentaires, et Kubrick de par son énorme travail de recherche, de prospective, de préproduction et de quête de réalisme dans son film. La réalité était suffisamment grande et épique pour que les artifices soient inutiles. Il suffisait pour Cousteau de filmer ce qu’il voyait, ou pour Kubrick de se rapprocher le plus fidèlement possible de la réalité. La grande différence résidait dans le choix de la fiction pour Kubrick. Mais tous deux furent les grands metteurs en scène de la conquête humaine.

Cependant, contrairement à Stanley Kubrick, Cousteau était un membre actif de l’aventure qu’il mettait en image. Il se servait des images non seulement pour communiquer, mais aussi pour documenter ce nouveau monde et financer ses ambitions via du mécénat public et privé. Cette formule très équilibrée fonctionna remarquablement bien. Elle permit à la fois de documenter les océans, d’informer et de faire rêver le grand public, de contribuer aux avancées techniques et scientifiques, ainsi que de parcourir le monde pendant plus de 50 années.

De la mer Méditerranée à l’Afrique du Sud, en passant par Tahiti, l’Antarctique, la mer Rouge, Haïti, l’Australie, et même le lac Baïkal… Le commandant Cousteau et son équipe sont allés pratiquement partout ! Mais parmi toutes ses aventures, la plus extraordinaire à mes yeux fut sa série de tentatives de colonisation des fonds marins.

L’idée était de déposer sous la mer des bases sous-marines permanentes afin de permettre aux hommes de rester pour de longues périodes sous l’eau, et d’y vivre, c’est-à-dire y dormir, manger et travailler. L’objectif à terme était de disposer ces bases sur le plateau continental afin de profiter de ses vastes ressources.

C’était une tâche loin d’être facile, elle demandait une véritable révolution technologique. Imaginez qu’il n’était pas possible jusqu’aux années 50 pour aucun plongeur de descendre au-delà de 60 mètres de profondeur. Pour aller plus loin, il fallait comprendre les lois des profondeurs, et concevoir du matériel, des véhicules sous-marins et des habitats capables de résister à la pression sous-marine qui, je le rappelle, augmente de l’équivalent d’une atmosphère par dizaine de mètre (à 10 mètres de profondeur, on subit la pression de 1’atmosphères supplémentaire ; à 100 mètres, l’équivalent de 10 atmosphères…).

Scott Carpenter clope au bec avant une plongée.

Il fallait également trouver des solutions pour les plongeurs qui subissent d’énormes contraintes physiologiques : l’ivresse des profondeurs, les bulles d’azote qui menacent de les tuer en provoquant des accidents de décompression, la nécessité de respirer un mélange d’oxygène et d’hélium qui abaisse la température corporelle, multipliant les risques d’hypothermie, ainsi que l’obscurité perpétuelle du plateau continental. Vivre sous la mer dans ces conditions est extrêmement difficile. À tel point que ces types de plongeurs ont un nom : les « Aquanautes », en rappel des astronautes. Certains, comme l’Américain Scott Carpenter, ont même été les deux.

Dans cette course vers les profondeurs, Cousteau était en avance, avec les expéditions « Précontinent 1, 2 et 3 ». De leur côté, les Américains avaient les projets SeaLab, AEGIR ainsi que Tektite.

Jacques Yves Cousteau tel Wernher von Braun faisait des démonstrations télévisuelles de ses projets.

Entre 1962 et 1963, les projets Précontinent 1 et 2 consistaient en des habitacles immergés à faible profondeur, plus précisément à 10 et 30 mètres.

Dessin de présentation de l’ambitieux projet « Précontinent 3 ».

Mais c’est en 1965 que Cousteau a réalisé un véritable tour de force avec Précontinent 3, qui était un habitacle immergé à grande profondeur, plus précisément à 100 mètres de fond au large du Cap Ferrat. L’ensemble est constitué d’une sphère de 5,70 mètres de diamètre, en acier de 20 millimètres d’épaisseur, montée sur un châssis rectangulaire de 14 mètres sur 8. L’ensemble pèse 100 tonnes. Cet habitat permis à six plongeurs de travailler pendant 27 jours et de descendre jusqu’à 120 mètres.

Il fallait aux plongeurs plus de trois jours et demi de décompression à la suite de leur séjour sur Précontinent 3 pour pouvoir respirer l’atmosphère de la surface.

Les expériences de Cousteau vont séduire de nombreux pays et, durant une dizaine d’années, environ 60 habitats subaquatiques vont voir le jour tout autour du monde : Afrique du sud, Allemagne, Australie, Canada, Grande-Bretagne, Italie, Japon, Pologne, URSS et Tchécoslovaquie…

Cousteau et les Américains se sont livrés à une compétition intense jusqu’au milieu des années 60. La compétition était saine et Cousteau a même trouvé beaucoup de financements de l’autre côté de l’Atlantique.

Le projet le plus ambitieux fut SeaLab lancé par les américains en février 1969, qui devait se dérouler 190 mètres de profondeur. Malheureusement, ce dernier a connu un accident mortel avant même le commencement, ce qui a entraîné la fin des projets Sealab et a considérablement freiné les ambitions de colonisation sous-marine américaines et mondiales. Même si, certains programmes comme la maison sous la mer, Hydrolab vont se prolonger jusqu’en 1985…

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Que reste-t-il aujourd’hui ? :

Vous le savez peut-être déjà, mais l’idée de coloniser les fonds marins avec des bases est passée de mode. Il n’y a guère plus qu’au cinéma, dans des films comme « The Abyss » (1989) de James Cameron (un autre grand explorateur des fonds marins), que l’on trouve des stations sous-marines professionnelles. Aujourd’hui, les bases sous-marines ne sont guère plus que des attractions pour touristes, à seulement quelques mètres de la surface. Tout cela reste très éloigné des énormes ambitions des années 60.

Schéma des nouveaux moyens de plongée moderne bien moins dangereux.

Ces solutions a base de maisons sous-marines furent lentement abandonnés. Ce qui a définitivement englouti ces tentatives de colonisation sous-marine, c’est l’apparition d’autres solutions moins contraignantes et dangereuses, élaborées grâce à cette longue série d’expériences. Il s’agit de grands bateaux disposant de lieux sous pression (de grands caissons) à la surface et d’ascenseurs sous-marins également sous pression, permettant de descendre directement au fond des océans. C’est ainsi que certains plongeurs de très grande profondeur peuvent intervenir jusqu’à plus de 500 mètres sous la mer.

Cousteau et sa famille tentent néanmoins encore aujourd’hui de relancer la colonisation sous-marine. Il est vraiment touchant de voir, au cours des différents documentaires, l’enthousiasme de Cousteau quand il parle de ses bases sous-marines ; il y croyait dur comme fer. Un de ses fils a même fait des études d’architecture d’habitats sous-marins (pas sûr que cela lui ait été très utile). Mais la conquête sous-marine a pris une autre direction et il semble qu’elle ne soit pas près de bifurquer vers une colonisation humaine des profondeurs, au contraire.

Aujourd’hui, c’est la légendaire société française Comex, fondée par Henri Delauze, un ancien membre de l’équipe de Cousteau, qui est l’héritière de cette aventure des grandes profondeurs avec des plongeurs. C’est elle qui a mené la plongée à saturation la plus profonde de l’histoire, à 534 mètres de fond en 1988, demandant aux plongeurs plus de 10 jours de décompression avant de revenir à la surface.

Mais cette aventure humaine elle aussi touche à sa fin. Tout comme pour le spatial, ce n’est pas l’homme qui va porter lui-même cet effort d’exploration, mais des robots, bien plus résistants et faciles d’utilisation. Ce sont eux qui vont explorer et exploiter ces espaces où l’Homme ne peut plus biologiquement suivre. Tout semble indiquer que le rêve de Cousteau, à l’image des projets de conquête spatiaux, soit voué à être porté par la robotisation. Décidément, partout où l’on porte le regard, les mêmes conclusions apparaissent…

Il nous reste ce rêve, ces belles images, de plongeurs sous-marins dans leur combinaison de couleur métallique, qui tels des cosmonautes, partirent repousser les frontières de l’inconnu au péril de leur vie, donnant toute la valeur à ces explorations, qui, avec l’avancée de la robotisation, vont nous sembler de plus en plus archaïques et inutilement dangereuses. Les explorateurs vont disparaître et je ne peux m’empêcher de penser qu’avec leur disparition, l’humanité y perdra beaucoup de sa grandeur. Tâchons au moins de ne pas oublier ces pionniers comme Jacques Picard, Robert Sténuit, Jacques-Yves Cousteau, Hannes Keller, David Bushnell… De ne pas oublier ces hommes qui ont porté sur leurs épaules un des plus grands honneurs de l’Homme, une de ses tâches les plus nobles et les plus sacrées.

Retrouvez l’auteur de cet article, Lino Vertigo sur twitter @LinoVertigo et sur la chaîne YouTube Lino Vertigo.

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