Concepts pour l’économie qui vient – 2

Cet article est la suite de l’article « Concepts pour l’économie qui vient – 1 », qui traitait de la surproduction et de l’inertie économique. Pour rappel, la surproduction est la situation où votre pays produit des choses que votre population ne peut pas ou ne veut pas acheter, une inadéquation entre l’offre et la demande locale, souvent résolue par l’exportation, vous exposant à l’instabilité internationale. L’inertie économique veut simplement que certaines activités une fois lancées ne s’arrêtent pas car trop de gens ou trop de capital est concerné, même si non rentables à court-terme.

Cet article abordera deux concepts, le crapeautage et le cutting edge.

Le crapeautage

Le crapeautage fait référence à la partie de l’économie constituée de PME au fonctionnement peu formalisé, de faible intensité technologique et de faible marge. C’est en fait la majorité de l’emploi et près de la moitié de la valeur ajoutée en France (PIB). Ces activités n’engendrent que peu de croissance économique, constituant le stock de l’économie et non son cutting-edge (cf. Notion suivante). Cf. Les travaux de Philippe Aghion. 

Ces activités sont pour beaucoup une forme de chômage déguisé, donc le signe non d’une activité économie dynamique mais d’une activité insuffisante. Les gens lancent leur restaurant ou leur magasin de vêtement ou font gens de ménage à défaut d’un véritable emploi stable, productif et entrant dans le PIB utile. Les pays sous-développés sont caractérisés par un taux important de crapeautage, prenant la forme de l’activité informelle. Le traitement de l’activité informelle comme chômage déguisé est désormais un classique en économie.

Mais n’oublions pas que tout le monde ne peut travailler dans de grandes organisations efficaces. Le savoir faire organisationnel est une réalité, vivre à horaires réguliers, rapporter l’information aux supérieurs, faire attention à ce qu’on dit et à qui on le dit, être rigoureux dans son travail, bref, une capacité à traiter l’information en étant un asset. N’oublions pas non plus que certains Etat ne veulent pas développer l’activité utile à outrance, pour des raisons de maintien d’un certain mode de vie par exemple. Dès lors, que faire de ces gens qui crapeautent ?

Mieux vaut ne pas les laisser crapeauter car le crapeautage implique le socialisme. Les crapeauteurs se pluggent sur des infrastructures publiques, n’étant pas en mesure ou étant empêchés de travailler dans le Grand privé qui gère ses propres infrastructures privées. Ils demandent des subventions, n’ayant pas accès au Grand financement. Comme ces gens sont en fait au chômage, donc manque de demande de leur travail, ils se répartissent un travail insuffisant donc sont inactifs dans la journée et ont le temps de penser à tout et n’importe quoi, donc à gauche. En général, ils se concentrent dans les villes où les gens à ego demandent des services tels que les chauffeurs Ubers, les restaurants, les magasins de vêtements, bref, des serviteurs et de la consommation de signaling social. Dans le passé, ces gens étaient à la campagne, paysans sans terre, non laboureurs donc, se répartissant un travail insuffisant par des institutions de redistribution sociale villageoises.

Soit on supprime leur activité et on les laisse au chômage, par exemple par le salaire minimum généralisé, et on les laisse au chômage avec allocation. Soit on les emplois à l’armée. Soit l’Etat, ou une bureaucratie privée quelconque, joue le rôle d’employeur de dernier recours et leur fournit un emploi fictif dans l’administration trop bien payé pour ce qu’il est. Cette dernière solution a pour défaut d’engraisser l’Etat de donner un électorat captif à la gauche. La deuxième solution apparaît donc la meilleure.

Le cutting edge

Au contraire du crapeautage, le cutting edge est la partie de l’économie responsable de la croissance économique par l’innovation qu’elle porte. C’est ce qui fait qu’un pays est développé, ou au moins émergent. Il s’agit notamment de grandes entreprises verticalement intégrées, de laboratoires et de conseils en ingéniérie, de la masse de start-ups gravitant autour d’eux et des sous-traitants de tout ce monde. Les deux principales caractéristiques de ces organisations pertinentes pour l’innovation sont :

– Un haut niveau de formalisation, prenant la forme de procédures à suivre et d’une hiérarchie formelle ;

– Une capacité à lever des quantités de ressources (travail, capital, matières premières, foncier, réglementations) inatteignable pour les organismes du crapeautage.

Ces deux caractéristiques sont opposées au 100 % entrepreneur et 100 % informel du crapeautage. Ce sont ces organisations dont manquent les pays sous-développés. L’Etat comportant le plus d’entrepreneurs au monde en part de la population est l’Inde. Une économie développée est une économie où le cutting edge est suffisamment important, où le gros de la population n’est pas entrepreneur mais travailleur, dans le cadre des process formalisés et hiérarchiques des grandes organisations.

L’intégration verticale rend possible l’innovation de rupture en permettant des conceptions nouvelles de produits from scratch. Sinon, vous êtes obligés de vous reposer sur le marché en amont, qui est déjà structuré avec ses caractéristiques et ses standards techniques. Par exemple, SpaceX, ou plus classique, Gustave Swift, fondation de Swift&Company au début du XXème siècle. Ce dernier a révolutionné l’industrie agro-alimentaire avec ses abattoirs à la chaîne de Chicago, modèles pour l’industrie de masse. Il fut contraint d’intégrer verticalement la chaîne de valeur de l’élevage jusqu’à la distribution pour développer son concept révolutionaire du wagon à viande réfrigéré. Gérer une tel gamme d’activités en se plaçant hors marché nécessite de grandes capacités organisationnelles. Le XXème siècle, disons la 2ème Révolution Industrielle, a vu l’émergence de capacités organisationnelles massives hors de l’Etat, qui en avait auparavant le monopole, avec comme précurseur les US comme souvent. Aujourd’hui, le mouvement se poursuit avec des entreprises privées produisant leur propre infrastructure et en tarifant l’accès. Ce mouvement, qui est le progrès, doit continuer.

Autour de ces grands groupes formalisés et verticalement intégrés, gravitent des sous-traitants leur étant soumis, par exemple l’industrie automobile. Ils ne sont en définitive qu’une forme d’organisation des grands groupes et peuvent être vus comme en faisant partie. De fausses PME donc. Le rapport sénatorial récent sur les aides publiques aux grandes entreprises et à leurs sous-traitants ne s’y est d’ailleurs pas trompé.

Les process formalisés permettent également à ces groupes de lever des quantités de ressources inimaginables pour le crapeautage. Même à technologie constante, ils y sont supérieures car ils arrachent l’accès à des pools de ressources autrement non mobilisés (la finance boursière, les nouveaux territoires où l’infrastructure est à inventer, intégration verticale de la formation pour capter et capturer la ressource travail, capacité à aller chercher des introvertis créatifs qui sinon échoueraient totalement dans le crapeautage).

Les laboratoires de type LAAT à Toulouse et les conseils en ingéniérie constituent le coeur de la machine RH du cutting edge : ce sont les clusters (Cf. Les travaux de Michel Grosetti sur l’écosystème technologique de Toulouse). Les clusters sont caractérisés par la dynamique suivante : les personnels notamment techniques passent d’une entreprise à l’autre par l’intermédiaire des laboratoires et des conseils en ingéniérie, où ils auront par ailleurs été formés à leur métier et qui constituent des centres de créations d’idées. Faire l’équivalent de façon bureaucratique à l’intérieur d’un grand groupe verticalement intégré n’est pas facile. Les Bells Labs y sont parvenus, une fois. Les imitateurs ont essayé et n’y sont pas arrivés. La figure important y était l’ingénieur système (cf. Le substack d’Eric Gillian, Freak Takes, articles sur les Bells Labs), un homme qui avait tout vu dans l’entreprise, de la production à la maintenance et qui savait sur quels sujets il fallait chercher. Un homme passé par le conseil en ingéniérie a la même vision transversale du fait des missions sur lesquelles il travaille.

Les start-ups sont une annexe des grands groupes du cutting edge, souvent sortant d’eux, rachetés par eux ou en devenant elles-mêmes un aux Etats-Unis. Elles ont accès à des financements massifs par les levées de capital puis par l’entrée en bourse grâce aux fonds crossovers (qui n’existent pas encore en France, mais Bpifrance y penserait), nécessitant une formalisation supplémentaire des comptes. Elles ont accès aux ressources organisationnelles par des collaborations avec les grands groupes dont elles peuvent être des spin-offs et les venture capitals, dirigés par des anciens start-upers ayant réussi et leur donnant les tips et l’accompagnement nécessaires pour réussir. En France, la part de financiers purs, abusables avec du media training, dans les VC est encore énorme, comme aux US dans les années 80. Il suffirait que des start-ups réussissent et que leurs fondateurs deviennent riches pour que des personnes plus pertinentes, eux en fait, s’introduisent dans le VC et lancent la mécanique. Une remarque importante : la formalisation des process dans les start-ups numériques est forte, lourde, et efficace pour le développement. Une modification d’un programme doit passer par de nombreuses étapes avant d’être déployée car la recherche des bugs subséquents serait beaucoup plus chère que l’application de ces lourdes procédures.

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