[II] Tolkien et l’Éthique de l’Occident

On renvoie l’Ethique (Ethos) au comportement. Ainsi, en latin = cum portere signifie “ce que l’on porte avec” ou “ce que l’on porte en commun” – dès lors, l’éthique est une posture d’appropriation “relative” et “collective”. On peut en conclure que L’Ethos c’est étymologiquement ce que l’on fait “sien”. Quant à l’Ethnos c’est ce « sien » que l’on fait « notre » [Eth(ique)no(tre)s].

Cette “appropriation” en tant que “fait socialisant” que l’on cultive => c’est ce que nous appelons la culture. De sorte que réciproquement chaque culture identifie “une propriété coutumière socialisante” qui la caractérise => et cette caractéristique, c’est ce que nous nommons l’identité.

Référer à l’éthique c’est implicitement convoquer l’ethnique car on ne saurait séparer un habitus comportemental du foyer culturel qui l’objective.

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Nous avions vu dans notre précédente étude sur « Tolkien et la Mystique de l’Occident » que les travaux étymologiques de notre auteur l’avait conduit à inscrire son œuvre dans un héritage littéraire mythopoïétique. C’est à dire qu’au-delà de raconter un récit initiatique, le legendarium tolkienien propose une juxtaposition entre notre monde et celui imaginé par l’auteur.

C’est d’ailleurs ce qu’il déclare dans sa Lettre n°184 daté du 18 mars 1956) : ” Mon Histoire se déroule sur cette Terre, la nôtre, mais à une époque fictive, dans un passé très lointain.”

Et de fait sa géographie, sa cartographie, sa topographie peuvent correspondre à la nôtre. La Terre du Milieu (Middle-Earth) est littéralement “le Midgard”, cet espace habité par, et connu, des humains dans la cosmologie nordique primitive. 

De même nous avions discuté de la construction sémantique de Numénor que Tolkien rapprochait d’Elenna-nórë (ici correspondance avec la civilisation “hellénique”) et qu’il traduisait en langue commune “Westernesse” – rappelant l’étymologie sœur d’Occident et la course ultime du Soleil dans sa Chute (ou sa continuité vers l’Horizon inconnu).

Ainsi, il va de soi que Tolkien avait pour objectif de forger une mythologie du passé mais pas passéiste – une histoire simulée qui feint de coïncider avec notre histoire réelle (feigned history) pour lui redonner un sens, une perspective de ré-appropriation symbolique. Il explique dans son essai On Fairy-Stories (1939) que sa démarche s’apparente à une Subcréation où l’auteur devient démiurge d’un monde cohérent et autonome, avec ses propres codes culturelles (langues, peuples) et logiques fictives (sens de l’histoire, lutte contre un mal présent).  

Derrière ce projet, il y a l’ambition de redonner à l’Occident (et plus précisément l’ethos chrétien endormi ou léthargique des anglo-saxons) des racines culturelles voire cultuelles en insistant sur la “tragédie” du monde moderne dans lequel nous vivons – un monde coupé de la magie et du sens du sacré.

Tolkien avait une vision conservatrice de l’organisation de nos sociétés. On pourrait même le qualifier d’Organiciste ou d’Intégraliste – car en catholique pratiquant, et donc rompu à la philosophie de Saint Thomas d’Aquin, il croyait en une Loi Naturelle qu’il appartenait à l’Homme par sa raison de déchiffrer – et ce, afin de faire correspondre nos comportements libres et pulsionnels avec un idéal – un impératif moral.

Cette « Loi Naturelle », cette pratique de l’organisation du vivant (ou d’harmonie des élans vitaux) est une réflexion antique – que l’on désigne par Sophia Perennis. Dans la tradition catholique, on parle de révélation adamique – celle dont fut dépositaire les occupants de l’Age d’Or, de l’Eden primordial.

Chez les antiques comme Hésiode, on parlait déjà d’une mytho-généalogie des peuples de l’humanité – ces derniers s’étalant par dégénérescence de l’Or vers le Fer. C’est une logique commune à de nombreuses traditions. Elles ont ceci de commun qu’elles mettent l’accent sur une perte de la proximité ancestrale et une séparation progressive de la Tradition authentique dont les identités ethniques finissent par être orphelines.  

L’ETHNO-DIFFERENTIALISME CHEZ TOLKIEN

Ce qui est intéressant selon cette vision traditionnaliste qui est historico-décliniste – c’est qu’elle valide une distinction culturelle entre les peuples, hiérarchisant les coutumes/rites et donc les représentations/modulations sociales de ces derniers selon leur proximité ethnique avec un foyer civilisationnel ancestral. 

Chez Tolkien par exemple, les peuples les plus proches de l’Occident géographiquement sont aussi les plus vertueux ethniquement. Dans le Seigneur des anneaux, au chapitre 5 du Livre IV “la fenêtre sur l’Ouest”, Faramir explique à Frodo comment les Hommes se classent traditionnellement : 

« Car nous rangeons les Hommes dans notre tradition sous l’appellation de Hauts Hommes, ou Hommes de l’Ouest, qui étaient les Númenoréens ; Hommes du Milieu ou Hommes du Crépuscule – tels sont les Rohirrim et leurs semblables qui résident encore loin dans le Nord ; et les Sauvages, les Hommes des Ténèbres. Mais à présent, si les Rohirrim nous sont devenus plus semblables par certains côtés, ayant développé leurs arts et leur douceur, nous aussi nous sommes devenus plus semblables à eux, et nous aussi nous sommes devenus des Hommes du Milieu, du Crépuscule, mais avec le souvenir d’autre chose. »  

— Le Seigneur des Anneaux, Livre IV, Chapitre 5

Ici, on observe une typologie ethno-différentialiste entre les Hauts Hommes/ Hommes de l’Ouest (Numénoréens et seigneurs du Gondor), les Hommes du milieu/ du crépuscule (Rohirrim, gondoriens mélangés) et les Hommes de l’Obscurité (Peuples sauvages vivant loin au Sud ou à l’Est – Haradrim, Suderons, Orientaux).

La thématique de Numénor est très décisive pour comprendre la mytho-généalogie de l’Humanité. Nous avions vu dans notre étude précédente que cette Ile renvoie à une complexité philologique entremêlant les traditions helléno-chrétiennes. D’un côté, nous avons une île créé par les Valar pour récompenser les Hommes fidèles qui avaient aidé les Elfes dans les guerres contre Morgoth ; et qui finit détruite dans un cataclysme car son Roi et son Peuple ont fait preuve d’orgueil démesuré (Hubris) en voulant conquérir Aman, la Terre des Valar, afin de leur contester leur qualité divine. Cette situation évoque à la fois le mythe de l’Atlantide et la double référence biblique de la chute d’Adam dans la Genèse et du royaume de Pharaon dans l’Exode.

En effet, les habitants de Numénor sont également connus comme étant les Dunedains, les descendants du Roi Edain dont le nom évoque une proximité avec l’Eden. Ensuite, le dernier seigneur de Numénor porte le nom d’Ar-Pharazon ce qui renvoi implicitement au personnage de “Pharaon” dans l’Exode mosaïque. Comme Pharaon, Ar-Pharazon provoque la colère divine et Dieu le met à l’épreuve en endurcissant son coeur => expression que l’on retrouve dans Exode 9:12 (Dieu annonce que le coeur de Pharaon sera endurci) et dans les appendices de Tolkien (Lost road and Other writings, vol5), où il est précisé qu’Ar-Pharazon avait endurci son coeur – “hardening of his heart”.

Ainsi, la chute de l’Eden, l’Hubris de l’humanité primitive ou adamique, le cataclysme qui s’abat et nous éloigne d’une direction salutaire – d’un sens de l’histoire voire d’une destinée manifeste sont autant de déclinaisons thématiques qui inscrivent l’œuvre de Tolkien dans une tradition helléno-chrétienne (ou “occidentale” à proprement parler) permettant d’identifier les attaches culturelles de Peuples en crise d’identité et de repères civilisationnelles.

Cette lecture de différenciation des groupes ethniques (où l’ethnos est compris comme l’identification culturelle d’une organisation humaine socialement déterminée) n’est pas une lecture « basiquement » raciste qui se concentrerait sur des dispositions géno-et phénotypiques distinctes entre des groupes de populations.

Et cependant, bien qu’il ne s’agit pas de nier ces différences d’attributs héréditaires, la description hiérarchique de l’espèce humaine qu’en fait Tolkien rejoint une pertinence taxonomique où la notion de sous-espèce est décisive pour critériser les qualités accidentelles intrinsèques d’un groupe ethnique sur un autre – en raison de son environnement naturel, social et historique.

La sub-specification en anthropologie classique conduit légitimement à une ethno-différenciation. Et dans une vision catholique du monde (donc organiciste) où : l’organisation des éléments repose sur un cadre déterminé qui s’impose et qui module les comportements culturels (ethos) – il va de soi qu’il n’y a pas d’égalité entre les peuples (ethnos).

La morale catholique est inégalitariste en son principe. Elle ne nie pas l’égalité potentielle qui est la dignité ontologique humaine – à savoir que tout être animé peut et doit aspirer à un meilleur comportement que celui dont il est naturellement pourvu depuis la Chute – Mais cependant, elle accentue “l’égalité de puissance” pour ne jamais s’abaisser à établir une “égalité d’acte”. La puissance est un idéal flou tandis que l’acte pose une détermination concrète et empirique. 

Ainsi, il n’est d’humanité que la déclinaisons des peuples qui aspirent à une meilleure version d’eux-mêmes. Ils ne sont pas cet idéal d’uniformité car chaque groupe ethnique est inégalement formé et réparti selon la hiérarchie culturelle que la Tradition de la Société la plus développée “gnostiquement” dans sa compréhension et sa maitrise de l’entropie leur impose.  Cette capacité à contrôler l’entropie donc à prévenir le désordre matériel et humain par des repères éthiques* (des comportements symboliques et non pas diaboliques), s’apparente historiquement à la définition d’un bien durable qui donne une perspective méta-physique voire providentielle à l’autorité qui s’en rend souverainement fidèle. 

L’ETHOS CATHOLIQUE POUR COMPRENDRE LES DIFFERENCES ETHNIQUES

L’Occident c’est une civilisation qui s’est constituée historiquement (a-t-on coutume de dire) sur un substrat de traditions helléniques (dont Rome fut héritière) que l’Eglise catholique a sublimé par un ordonnancement moral, légal et social (voir Histoire Universelle de l’Eglise catholique par l’abbé Rorhbacher).

Aussi peut-on lire dans l’argumentation catholique : une critique en défaveur de l’égalitarisme des groupes ethniques et des identités culturelles – soit les rudiments d’un ethno-différentialisme.

« Il convient de rappeler que par le péché originel, la nature humaine a été profondément blessée dans ses facultés de connaitre la vérité religieuse. De plus, toutes les races et tous les peuples, déjà pourvus diversement de dons naturels par le Créateur, ne sont pas blessés de la même façon par le péché originel : les uns sont marqués davantage par l’aveuglement de l’intelligence, les autres par la faiblesse de la volonté, d’autres par la haine qui a pour siège l’appétit concupiscible déréglé, d’autres enfin par la crainte dans l’appétit irascible, etc. Il en résulte des inégalités radicales entre les peuples dans la dignité naturelle concrète des personnes, inégalités qui demandent des traitements inégaux de la part de l’autorité religieuse. »

Partie B 2ème section chapitre VII, Dubia (Mgr Lefebvre) & contre-Dubia sur la déclaration conciliaire à propos de la liberté religieuse présentés à la Congrégation pour la Doctrine de la foi

La doctrine de l’inégalité des troubles du péché (nb. Entropie) et des dons pour y remédier sont un appel à la préservation et la séparation des foyers des identités culturelles afin de faciliter l’administration ecclésiale particulière de leurs traitements.

Tolkien considérant que la société anglo-saxonne est en proie au délitement se propose d’apporter une réponse curative au moyen de la littérature. En stimulant les racines linguistiques et les références mytho-historiques des peuples nordiques (donc en ciblant les autochtones plus qu’un public universel), il ouvre la possibilité d’une reconversion vers l’identité culturelle d’abord (être membre de la civilisation occidentale) puis vers l’identité cultuelle ensuite (être membre de l’Eglise et de la Tradition Chrétienne).

C’est pourquoi il est indispensable pour comprendre l’œuvre de Tolkien d’identifier dans son propre parcours des composantes personnelles comme son intimité religieuse et littéraire – nous permettant d’évaluer la dimension missionnaire et apologétique de son œuvre.

CONCLUSION

Ce qu’il vous faut retenir de cette étude, c’est qu’au-delà d’une « Mystique de l’Occident » qui anime à la fois une réalité et une idéalité civilisationnelle dont les déterminants symboliques sont d’une richesse inépuisable (voire la première partie de notre étude) – il y a aussi et surtout, une matière, une « Ethique de l’Occident », faite de chair et de sang : C’est la diversité des peuples dans toutes les dimensions culturelles de l’humanité qui sont appelés à l’héritage d’un dépassement de leurs conditions et d’une fidélité à leurs traditions. Car en chacune d’entre elles, se trouvent des forces et des faiblesses qui les rapprochent comme les éloignent de l’horizon authentique du sacré.

Et si les peuples sont nombreux et les cultures légion, il n’est de boussole que chez ceux qui écrivent l’Histoire. Le nier c’est se trahir et nous trahir en nous condamnant à l’abstraction puis l’oubli.

Ce qui est regrettable à notre époque c’est d’observer la récupération malhonnête de l’œuvre de Tolkien et le détournement de son combat réactionnaire par des forces hostiles à toute forme de fiertés identitaires voire partisanes de leur négation – mais nous aurons l’occasion d’y revenir dans une dernière publication qui conclura notre étude sur la représentation Tolkienienne de l’Occident. 

Merci pour votre lecture.

***

Le 18 septembre 1954, JRR Tolkien écrivait dans une lettre (n° 151) à Hugh Brogan :

La Terre du Milieu n’est qu’un terme archaïque pour [OIKOUMENE] le monde habité par les hommes. Elle se trouvait alors telle qu’elle est. En fait, telle qu’elle est, ronde et incontournable. C’est en partie là l’essentiel. La nouvelle situation, établie au début du Troisième Âge, mène finalement et inévitablement à l’Histoire ordinaire, et nous voyons ici ce processus culminer.

Le 25 septembre 1954, Tolkien écrivait dans une lettre (n° 154) à Naomi Mitchison :

En réalité, dans l’imaginaire de cette histoire, nous vivons désormais sur une Terre physiquement ronde. Mais tout le « legendarium » contient une transition d’un monde plat (ou du moins un [caractères non imprimables supprimés] bordé de toutes parts) à un globe : une transition inévitable, je suppose, vers un « créateur de mythes » moderne, dont l’esprit est soumis aux mêmes « apparences » que les hommes anciens, et se nourrit en partie de leurs mythes, mais qui enseigne que la Terre était ronde dès les premières années. L’impression que m’a laissée l’« astronomie » a été si profonde que je ne pense pas pouvoir imaginer ou concevoir un monde plat, bien qu’un monde avec une Terre statique et un Soleil tournant autour semble plus facile (à imaginer, sinon à raisonner).

Le « mythe » particulier qui sous-tend ce récit, et l’état d’esprit des Hommes et des Elfes à cette époque, est la Chute de Númenor : une variante particulière de la tradition atlantidienne. Cela me semble si fondamental pour l’« histoire mythique » – qu’il ait ou non un quelconque fondement historique importe peu – qu’une version quelconque de ce mythe soit nécessaire.

J’ai écrit un récit de la Chute, qui pourrait vous intéresser. Mais l’essentiel est qu’avant la Chute s’étendaient, au-delà de la mer et des rivages occidentaux de la Terre du Milieu, un paradis elfique terrestre, Éressea, et Valinor, le pays des Valar (les Puissances, les Seigneurs de l’Ouest), des lieux accessibles physiquement par des voiliers ordinaires, malgré les mers périlleuses. Mais après la rébellion des Numénoréens, les Rois des Hommes, qui habitaient le pays le plus occidental de tous les pays mortels, et qui, au comble de leur orgueil, tentèrent finalement d’occuper Éressea et Valinor par la force, Númenor fut détruit, et Éressea et Valinor furent retirées de la Terre physiquement accessible : la voie vers l’ouest était ouverte, mais ne menait nulle part, si ce n’est à un retour en arrière – pour les mortels.

Le 18 mars 1956, Tolkien écrivit une lettre (n° 184) à un véritable Sam Gamgee :

J’ai un esprit historique. La Terre du Milieu n’est pas un monde imaginaire. Son nom est la forme moderne (apparue au XIIIe siècle et toujours en usage) de middengeard > middel-erd, un nom ancien pour l’OIKOUMENE, le lieu de résidence des Hommes, le monde objectivement réel, utilisé spécifiquement par opposition aux mondes imaginaires (comme le Pays des Fées) ou invisibles (comme le Paradis ou l’Enfer). Le théâtre de mon récit est cette Terre, celle où nous vivons actuellement, mais la période historique est imaginaire.

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