Cinéma

« Us » de Jordan Peele, le film d’horreur sauce inclusive

22 juin 2019

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« Us » de Jordan Peele, le film d’horreur sauce inclusive

US est le second film en tant que réalisateur de l’Afro-Américain Jordan Peele, qui a connu le succès avec son film d’horreur politique très remarqué Get Out, déjà analysé sur Rage.

Producteur entre temps de « BlacKKKlansman : j’ai infiltré le Ku Klux Klan » de Spike Lee, autre réalisateur afro-américain, Jordan Peele inscrit son cinéma dans des vues militantes franches, en particulier pour tout ce qui concerne la communauté afro-américaine.

Comme « Get Out », c’est un film à suspense, ou à sensation, destiné au grand public, mais «US » comme Get Out, exprime une volonté de concevoir des films en tant qu’Afro-américain.

La particularité est qu’il débute sur un flash back en 1986. Jordan Peele se plaît à déconstruire les stéréotypes de l’Amérique comme elle se représentait, se projetait, s’imaginait, s’idéalisait en 1986 y compris dans les films de suspense à grand public. En effet, dans les films des années 80′ et 90′, les archétypes nationaux (famille, etc.) étaient issus des modèles blancs. Ici, Jordan Peele revisite les stéréotypes des films du genre posés par Wes Craven ou Carpenter, à la différence que la famille modèle, aisée, idéale, riche qui s’apprête à passer des vacances avec ses deux enfants dans sa maison de plaisance est noire.

En prenant le parti pris de montrer une famille noire américaine, avec les comportements typiques d’américains aisés, Peele veut évidemment adresser un message à sa communauté, en particulier celle intégrée aux standards américains.

Mais si la famille est afro-américaine, elle est avant tout bourgeoise. Si Peele est militant dans ce film, c’est essentiellement en « racisant » l’idéal-type américain, en substituant les stéréotypes. Mais c’est tout.

Tout d’abord, « Us » veut dire  « nous ». Ce « nous » a bien entendu une dimension communautaire. « Nous les Noirs embourgeoisés », « Nous les Noirs Américains », mais « US » veut aussi dire United States. Son film se veut une critique sociale et politique plus globale des Etats-Unis, tout en gardant une légère dimension communautaire.

Des personnages principaux « racisés » : Un parti pris symbolique

Un film sur la mauvaise conscience ?

La scène d’ouverture du film est un plan sur une annonce publicitaire pour une chaîne humaine qui traversera tous les États-Unis pour lutter contre la faim dans le pays. On y voit uniquement des mains se rejoindre, elles ont toutes la particularité d’être blanches.

On sait que Peele aime appuyer sur le point faible de la bonne (ou mauvaise) conscience des « White americans » et des USA en général. Ce genre de chaîne humaine ou d’acte d’inspiration religieuse et/ou humaniste purement symbolique, hypocrite est souvent moquée par les militants de gauche, et il y a de quoi. C’est la bonne conscience bourgeoise.

Que va-t-il arriver à cette famille afro-américaine bien intégrée au rêve américain et qui passe un paisible séjour en compagnie d’amis (blancs) aussi aisés qu’eux ?

Ils vont être assiégés. Assiégés par qui, me direz-vous ? Par eux-mêmes, par des doubles mais des doubles abrutis, ratés, demeurés, par leurs identiques diminués. Par des êtres absolument semblables à eux mais « mal lotis ».

Tout le film base son système d’angoisse autour des miroirs, du reflet qu’on renvoie, de son image. Bien entendu, les couches de lecture sont multiples et l’horreur est ici son propre reflet mutilé, dégénéré, bestial, brutal. La part mauvaise de chacun, autrement dit sa mauvaise conscience. Sans doute cette mauvaise conscience est essentiellement celle de Peele lui-même, en tant qu’Afro-Américain ayant connu une success story et embourgeoisé.

« Us » s’adresse en partie aux Afro-Américains qui, à force d’intégration aux rêves américains, auraient perdu toute solidarité ethnique. Leur maison est assiégée par une famille qui leur est en tout point semblable, mais ils les voient comme des étrangers.

Jordan Peele évoque clairement la dimension politique de son film :

« C’est une chose caractéristique de la culture américaine que de repousser la faute sur les autres. Ce pays est terrifié par l’étranger. Il s’est construit sur la peur, que ce soit celle du terrorisme ou celle de l’immigration. »

D’un autre côté, on pourrait répondre à Peele que s’ils sont absolument semblables en apparence, cette famille de doubles maléfiques s’apprête à les massacrer, et on ne voit pas pourquoi elle aurait bien fait de les accueillir ou de ne pas s’en méfier.

Une dimension politique indigeste…

A la question « qui êtes-vous ? », les doubles de l’ombre déclarent « we are Americans ». Au lieu d’une tournure communautaire, le film prend une tournure « critique politique » un peu facile. Car si la famille noire a son double de l’ombre, la famille blanche est elle aussi massacrée par des doubles maléfiques. Dans ce film, Peele veut donner plusieurs couches de lecture, une sociale, une politique, tout en conservant des aspects communautaires, sans en avoir vraiment les capacités, au point qu’il s’y embrouille un peu.

Ou bien il tombe dans la facilité avec l’idée que le pire ennemi est nous-même, que nous avons notre part de torts et d’ombres, qui que nous soyons, nous sommes des monstres, nous sommes coupables et mauvais, etc.

A force de vouloir donner une dimension sociale à son film d’horreur, Peele se perd dans ses propres contradictions et sa propre mauvaise conscience afro-américaine embourgeoisée. On pourrait lui rétorquer que les attaques aux couteaux dans les rues, comme ses doubles le pratiquent, ressemblent aux attaques du terrorisme intérieur et qu’il y a tout lieu de s’en inquiéter.

La surcouche d’explications en fin de film n’est pas loin de le rendre indigeste. L’idée générale est que le monde est divisé en deux, le bon et le mauvais côté de la barrière. Il y a les nantis et les damnés, les pauvres et les riches, les chanceux et les malchanceux, les beaux et les moches, l’originale et la pâle copie, et la vie est injuste car dans le fond nous sommes tous pareils, c’est une question d’inégalité des chances …Un blabla de professeur des écoles.

Ces facilités ampoulées rendent le film nettement moins intéressant sur le fond, car moins audacieux, que le précédent Get Out, quoi que bien réussi sur la forme.

Malgré les apparences avec lesquelles Peele joue (les protagonistes sont noirs), ce n’est pas un film sur la question raciale, bien que tourné d’un point de vu afro-americano-centré, mais bien un film social. Peele dit d’ailleurs :

« Une fois passé le constat que vous regardez une famille noire dans un film d’horreur, vous êtes juste en train de regarder un film. Ça démontre que tout ne tourne pas autour de la race. Dans Get Out, je démontrais que tout tourne autour de la race. J’ai démontré les deux ! »

Le monde est divisé et c’est injuste…selon Peele

Le sujet de Peele est avant tout la mauvaise conscience de la bourgeoisie face aux « démunis », la culpabilité d’être « mieux loti », tout en cherchant inconsciemment à se protéger de la pauvreté.

Dans son genre, et dans son genre seulement (film de suspense à grand public), « US » reste un film plutôt bien réussi, par un réalisateur qui confirme être malin et habile, mais dont les vues politiques sont assez limitées. Lorsqu’il tente de tout rationaliser et expliquer, il rend son film non seulement indigeste mais, en plus, pas loin d’être contradictoire. En effet, cette mauvaise conscience, c’est surtout celle de Peele lui-même, qui appuie beaucoup avec la symbolique des « minorités visibles » mais est, dans le fond, par sa situation sociale acquise, bien différent et éloigné de ses semblables pauvres.

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